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L’année 2019 : le Top 10 des films de la rédaction

L’année 2019 s’achève bientôt et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2019 qui aura eu son lot de surprises, de chocs visuels et d’éblouissement narratif. Alors qui sera le meilleur film 2019 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.

10 – J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin

J’ai perdu mon corps est un pur moment de cinéma, une révélation inattendue qui vaut le coup d’être découverte. Le cinéma français d’animation est toujours aussi talentueux, et lorsque l’esthétique tutoie à ce point la perfection et que l’écriture est aussi limpide que profonde, alors il ne reste qu’à se laisser porter par les élans poétiques de ce film qui a déjà tout d’un grand.

 

9 – Une grande fille de Kantemir Balagov

De ce mélange des genres – sans doute volontairement déroutant – se dégage une poésie transversale étonnante. Si le rythme lent et peut-être trop étiré perdra certains spectateurs, c’est aussi cette lente progression qui permet à Balagov d’insuffler un voile de beauté quasi virginal dans un film finalement viscéral dans sa violence graphique comme psychologique. Un sentiment contradictoire d’assister à une œuvre boursouflée, dense à l’excès, trop longue, et en même temps à un objet pur, limpide et doux aux sens.

 

8 – Green Book de Peter Farrelly

Un guide vert de sinistre mémoire (à l’intention des seuls voyageurs Noirs) sera le fil conducteur du film éponyme de Peter Farrelly, Green Book, un road movie bourré d’humour qui n’oublie pas de dénoncer les affres du racisme qui dévorait l’Amérique d’avant le mouvement des Droits Civiques. Un excellent film.

 

7 – Ad Astra de James Gray

Avec Ad Astra, James Gray parvient à accomplir l’exploit de signer coup sur coup deux grands films. Après son déjà formidable The Lost City of Z, il signe une œuvre à la tristesse et la fragilité insondables dont elle puisse une grandeur insoupçonnée. Surtout que dans cette thérapie de son cinéma, Gray arrive à renouveler ses thèmes narratifs et visuels sans jamais trahir son essence.

 

6 – Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Un de ces films féminins comme il en faut pour prouver au monde entier que les femmes ont leur place à Cannes, que ce n’est pas une réaction à Me Too ou autre affaire, seulement du talent pur et généreux qui mérite la plus dorée des récompenses. Même dans son engagement, le film est juste. Sciamma effleure le féminisme de ses personnages avec, là encore, une finesse admirable lors d’un avortement déchirant et des discussions passionnantes sur le métier de peintre lorsque l’on est une femme. Inspiré, inspirant, Portrait de la jeune fille en feu donne à ressentir, à pleurer.

 

5 – The Lighthouse de Robert Eggers

The Lighthouse est une grosse claque esthétique, une leçon de mise en scène que se sait outrancière et parfois redondante dans ses mécanismes dont elle a parfaitement conscience de l’efficacité. Mais comment le lui reprocher, quand on passe un moment aussi intense et prenant dans une salle obscure.

 

4 – Joker de Todd Phillips

Que les récompenses pleuvent. Nous ne pouvons que leur donner raison : Joker est un chef-d’œuvre ! Un mélange entre Batman et Taxi Driver d’une incroyable maîtrise, sachant faire honneur à l’antagoniste éponyme tout en balançant à la figure du spectateur une déconstruction incisive du rêve américain. Poisseux, dramatique, poétique, inquiétant, alarmant…

 

3 – Une Vie Cachée de Terrence Malick

Le Festival de Cannes 2019 vient de vivre son premier choc avec Une vie cachée de Terrence Malick, présenté en compétition officielle. Le cinéaste américain est à son meilleur et arrive à trouver le parfait équilibre entre la narration de ses premiers films et ses expérimentations visuelles actuelles. Incroyable.

 

2 – Once Upon a Time in…Hollywood de Quentin Tarantino

Quentin Tarantino nous immerge dans son amour du cinéma bis, de l’exploitation, nous parle avec vigueur du Nouvel Hollywood et de la démocratisation de l’empire que deviendra la télévision, avec cette idée que la mutualisation des formes audiovisuelles ne signifie pas forcément la mort du cinéma.

 

1 – Parasite de Bong Joon-Ho

Parasite, la Palme d’or 2019 couronne un chef et son œuvre qui incarnent une des filmographies les plus riches de ces dernières années. Bong Joon-Ho y poursuit sa lecture sociologique de la société coréenne en jouant des genres et des registres, pour la plus grande surprise et joie de tous les spectateurs.

 

De Chernobyl à War of the worlds en passant par Good Omens : apocalypses en séries

En cette année, dans les séries que nous proposaient les différentes chaînes et plates-formes, nous avons pu assister à des catastrophes nucléaires, l’arrivée d’un antéchrist, la chute du système bancaire ou à des invasions extraterrestres. En bref, en 2019, l’apocalypse débarquait sur nos petits écrans.

Le nucléaire

Depuis le cinéma apocalyptique des années 50, on sait que cette tendance à préfigurer la fin du (ou d’un) monde est intimement liée à la peur d’une population face aux menaces dont elle se sent la cible. C’est ainsi que les films de cette époque (mais aussi les séries, en tête desquelles on peut trouver la mythique Quatrième Dimension) ont pu avoir un effet sinon cathartique, du coup annonciateur.
C’est d’ailleurs avec l’évocation d’un de ces films les plus célèbres, Le Jour où la Terre s’arrêta, de Robert Wise, que débute le pilote de The Project Blue Book, et cela permet de planter l’ambiance. Si la série peut facilement être rapprochée de sa glorieuse consœur X-Files, planter l’action dans l’Amérique parano du MacCarthysme a un avantage majeur : assimiler la peur d’une invasion extraterrestre et celle des Bolchéviques. Et c’est bien cela que la série réussit le mieux : reconstituer cette ambiance qui préfigure la guerre nucléaire, dans une Amérique où chacun construit son abri anti-atomique et où des fausses villes sont créées dans le désert pour tester les effets des déflagrations atomiques.
Cette peur de l’apocalypse nucléaire apparaît sous plusieurs formes. De nos jours, ce n’est plus vraiment la terreur d’être bombardé par des États ennemis qui prédomine : la puissance nucléaire civile fait bien plus peur et cristallise, autour d’elle, les craintes climatiques de notre époque. C’est ce que l’on retrouve dans la série allemande Dark, dont la saison deux, plus encore que la précédente, tourne autour de la centrale de Winden. Une saison deux qui se présente comme un compte à rebours avant l’apocalypse nucléaire annoncée. En filigrane, la série traite bel et bien de la peur de cette énergie incontrôlable, ainsi que du sujet des déchets et de leur enfouissement. Cette saison deux est marquée par la présence, dans les ruines futures de la centrale, d’une substance noire énigmatique, inquiétante et instable. Le sentiment de tragédie liée à l’utilisation du nucléaire est encore accentué par le fait que l’on sait très vite quels personnages vont mourir ; le jeu sur les différentes chronologies permet de connaître l’avenir et donne une impression de fatalité qui va planer sur toute la saison. A cela s’ajoutent les images choc de la première saison, avec les cheptels morts ou les cadavres d’oiseaux qui parsèment les champs. La forêt elle-même est ravagée. La catastrophe dont parle la série concerne toute la nature aussi bien que les humains.
Parmi les autres séries qui traient d’un sort commun entre les humains et la nature, il faut noter la série DC Swamp Thing. Lorsque le pilote débute, des médecins du CDC sont convoqués dans une petite ville proche des marais pour une épidémie qui touche la population. Une maladie qui semble transformer les humains en végétaux. Et plus la (seule et hélas unique) saison avance, plus on comprend que le sort des humains est lié à celui du marais lui-même : la nature est attaquée, et l’humain en souffre.

Processus hors de contrôle

Bien entendu, en cette année 2019, si l’on parle de tragédie nucléaire, tout le monde songe à l’exceptionnelle série diffusée par HBO, Chernobyl. En cinq épisodes d’une heure, la série nous replonge, grâce à un travail de reconstitution qu’une qualité rare, dans l’ambiance de l’URSS des années 80. L’un des tours de force de la série est de nous faire vivre l’horreur nucléaire dans toute son étendue. Le premier épisode est, à ce stade, digne des meilleurs films d’épouvante : les humains sont attaqués par une force d’autant plus redoutable qu’elle est invisible, et la réalisation parvient à rendre palpable cette horreur nucléaire. C’est toute la fin d’un monde qui est décrite ici. Les humains, les animaux, la nature, tout est touché par cette apocalypse due à la prétention de certains hommes. Les images de fumée noire s’élevant du réacteur parviennent à matérialiser cet ennemi destructeur implacable.
Une fois de plus, la peur qui s’exprime ici, c’est celle d’un processus initié par les humains et qu’ils ne peuvent plus contrôler, d’une force qui les dépasse alors qu’ils pensaient la maîtriser. Dans ce désastre, le sort de la nature est, une fois de plus, lié à celui des humains, ce qui donne cette scène remarquable où des « exterminateurs » doivent tuer les chiens et chats errants.

Faiblesses humaines

Ce qui prédomine dans tout cela, et qui unit sans doute ces différentes apocalypses, c’est l’idée de la faiblesse d’humains incapables de faire face au danger, que ce soit celui qu’ils ont créé ou l’inconnu qui leur arrive. Dans ce contexte, la référence à la Guerre des mondes, le fameux roman de H. G. Wells, devenait une évidence. Le roman nous plonge au cœur d’une invasion martienne anéantissant littéralement des humains qui resteront, à tout jamais, incapables de trouver une riposte adéquate. Les humains, transformés en gibier, ne peuvent que fuir devant le danger.
Le roman connaîtra cette année deux adaptations quasi-simultanées, une en trois épisodes pour la BBC, l’autre en une dizaine d’épisodes, diffusée sur Canal +. Dans les deux séries, l’une fidèle et l’autre modernisée, on retrouve cette image d’une humanité tétanisée, placée face à ce qu’elle a toujours refusé de voir : sa faiblesse, ses limites. La série de Canal + insiste sur la ré-organisation des survivants : nous sommes donc plutôt dans un cadre post-apocalyptique. Mais la mini-série britannique nous montre vraiment des personnes tentant de survivre aux attaques des tripodes géants, dans un contexte où les structures étatiques sont au mieux défaillantes, au pire inexistantes.
Il est intéressant de constater qu’il s’agit, là aussi, d’un point commun entre nombre de ces séries. La fin d’un monde est liée à l’incurie ou à la chute des États ou des gouvernements. Dans Swamp thing, le CDC, seule organisation gouvernementale, est incapable d’enrailler réellement l’épidémie car elle ne peut en cerner l’origine. Dans War of the world, le gouvernement britannique reste toujours tellement confiant dans la force technologique et militaire de l’empire qu’il refuse de voir le danger. Et la série Chernobyl insiste bien entendu sur les multiples carences d’un gouvernement soviétique qui ne parvient même pas à avoir des informations fiables sur ce qui se passe sur son territoire. La chute du monde, c’est aussi celle des États.

Fin de l’Occident ?

C’est là qu’intervient, bien évidemment, une autre des séries phares de cette année, Years and years, qui raconte la chute du monde tel que nous le connaissons, la chute du modèle libéral anglo-saxon. Menaces nucléaires, boycott des Etats-Unis, effondrement du système bancaire, montée des populismes, crise des migrants… La série imagine ce qui pourrait se passer si l’on poussait le plus loin possible une certaine logique présente en Occident actuellement. Et, une fois de plus, il s’agit de se placer du côté de ceux qui essaient de survivre au chaos. Car finalement le résultat est le même : défaillance des services gouvernementaux, individus livrés à eux-mêmes dans un environnement de plus en plus hostile, etc. Alors que beaucoup de propos alarmistes sont tenus régulièrement sur les médias, la série met en images les peurs socio-économico-politiques les plus prégnantes actuellement. Un procédé similaire est employé plus récemment dans la série française L’Effondrement, sur Canal +.

Finalement, toutes ces séries ont un point commun : elles mettent en scène des peurs actuelles, qu’elles soient écologiques, sociales, politiques ou technologiques. Elles les incluent dans des récits à des fins cathartiques, ou éventuellement en guise d’avertissement. Mais l’apocalypse peut même être comique. C’est ce que nous assure la série Good Omens, adaptée du roman de Terry Pratchett et Neil Gaiman. L’apocalypse que nous avons là est intemporelle, c’est celui qui clôt la Bible, le combat final entre le Bien et le Mal. Ici, un ange et un démon, tous deux sur terre depuis l’origine du monde, s’allient pour contrecarrer les plans de leurs hiérarchies. Ils cherchent l’antéchrist, dans une course-poursuite délirante et pleine de références. Une apocalypse drôle et inventive, ça repose un peu en attendant la fin du monde…

Gloria : un polar proustien

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De Shadows, Un enfant attend à Gloria : références au classique noir Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder. Le polar chez Cassavetes est un motif prétexte pour une errance et une déambulation dans New York des personnages de Gloria et de Phil pour se reconstruire une nouvelle vie. Gloria est une quête identitaire de l’extérieur vers le moi intérieur des personnages.

Gloria est un film à part. Ce n’est pas vraiment un polar. C’est un film sur New York, sur l’errance, sur le manque, la perte.

Gloria est réalisé à New York, il s’agit du deuxième film de John Cassavetes qui est fait dans cette ville, vingt ans après y avoir tourné son premier film Shadows (1959).

Gloria sera le deuxième film de Cassavetes après Un enfant attend (1963) dans lequel joue un enfant. Ce film se fera surtout grâce à l’insistance de Gena Rowlands, qui aimait le rôle de Gloria et voulait le jouer .

Cassavetes reprendra le thème du jazz trouvé dans la musique de Charlie Mingus qu’il avait incorporé dans son premier film.

On trouve dans Gloria une double influence  (jazz mais aussi hispanique) que l’on retrouve dans le visuel via les fresques à allure enfantine bariolées réalisées par Romare Broarden.

La musique est de Bill Conti qui réalisa le thème de Rocky en 1976. Deux grands solistes vont contribuer au travail musical : Tony Ortega ( saxophoniste) et Tommy Ortega ( guitariste).

 La composante hispanique de Gloria est inspirée de l’ Adagio du «Concerto d’Aranjuez » pour guitare que Joaquin Rodrigue composa en 1939.

La musique de Gloria commence par une guitare puis évolue sur une voix masculine castillane qui étire pendant plus de quarante secondes le mot « mama ».

Si ce mot peut paraître anodin, il porte en fait toute la singularité du film en lui.

Gloria est un polar cassavetien qui parle de personnages en deuil, en manque, à la recherche de soi dans la déambulation et l’errance de New York.

Gloria c’est la destruction d’une famille pour la reconstruction d’une nouvelle qui n’arrive pas à se faire.

Car en effet le film parle d’une mère et de son enfant, tout d’abord d’une famille portoricaine dans le quartier du Bronx. Puis on comprend qu’un drame va se jouer, que la famille va être massacrée par la mafia. Alors le père va confier à son fils le fameux livre dans lequel se trouvent tous les noms des mafiosos. Gloria arrive de façon inopinée, vient chercher du café et repart avec le fils de six ans sous le bras.

La famille est tuée et Gloria et Phil doivent cohabiter. Ils n’y arrivent pas. Ils ne comprennent pas leur attache, qu’est-ce qui les relie alors qu’ils n’ont aucun lien de parenté.

Le personnage de Gloria est proche du anti-héros : elle n’aime pas les enfants et doit s’en occuper d’un, elle est une ex call-girl, ex maîtresse du chef de la mafia, Tanzini, qui a ordonné le meurtre de la famille de Phil. L’enfant ne peut accepter Gloria en substitut de sa mère. Mais la réalité est là et Phil et Gloria malgré leur désaccords doivent ensemble affronter la mafia. Ils vont donc fuir dans New York. La fuite cristallise la fin de l’innocence pour Phil, qui était toujours dans le cocon de sa mère, dans ses jupes avec aucune indépendance. S’il joue au dur une fois orphelin avec Gloria, son attitude reste la même et il y a une contradiction qui fait bien rire Gloria lorsqu’il lui réplique sans arrêt «  je suis un homme » mais ne cesse de s’accrocher à elle.

Phil ne peut pas s’attacher à Gloria parce qu’il n’a pas fait le deuil de sa propre famille et surtout de sa mère, jeune et belle. Phil ne peut pas accepter Gloria comme mère de substitution. Autre problème : Phil est un enfant protégé et choyé totalement dépendant de ses parents. Soudain pour lui la situation se transforme, il devient « l’homme », sa vie est menacée par la Mafia.

Cassavetes montre un enfant, Phil, qui doit se confronter d’un coup à une réalité tragique de la vie (assassinat de sa famille) et faire face à sa vie menacée ( poursuivi par la Mafia). Lorsque cela semble trop lourd pour l’enfant, Gloria lui propose d’imaginer que tout ceci n’est qu’un rêve.

Cette évolution de Phil, comme celle de Gloria d’ailleurs, ne pourra se faire qu’à la fin du film, après les multiples errances et périples vécus.

Car cette errance extérieure dans New York est aussi une errance intérieure des personnages, de leur propre moi. Il faut cette errance des personnages pour qu’ils puissent enfin se réaliser et se construire.

Si le personnage de Phil n’arrive pas à faire face au deuil de sa famille et plus particulièrement à la mort de sa mère, il existe aussi une dualité dans le personnage de Gloria qui se voit investie d’une mission protectrice alors qu’elle n’a pas la fibre maternelle et connaît bien le réseau de la mafia qui a exécuté la famille de l’enfant. Aussi, faut-il souligner son nom, Gloria Swenson qui a une voyelle près est le nom identique de l’actrice de Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, Gloria Swanson. Dans ce film le personnage est très égocentrique et narcissique et surtout reste toujours dans l’illusion qu’elle retournera sous les feux de la rampe alors qu’il n’en sera rien.

En faisant allusion à cette œuvre, Cassavetes veut montrer l’âge qui passe et la possibilité à l’être d’y faire face. Certains n’arrivent pas à surmonter ce problème comme l’héroïne chez Wilder.

Au début du film, Gloria est très personnelle et assez narcissique. Elle remet en cause le fait de prendre Phil avec elle car cela pourrait être dangereux pour elle, sans penser à l’enfant. Cependant face à la mafia, Gloria va très vite rebondir et prendre une décision, elle va faire le deuil de son ancienne vie pour protéger celle de Phil. Toutes ses attitudes égocentriques et narcissiques vont au fur et à mesure du film disparaître pour sentir en elle un sentiment maternel se créer.

Aussi au fur et à mesure du film, si Phil refuse toute filiation avec Gloria (« my mother is beautiful »), vers le milieu il commence à l’accepter, en faisant un écho à Antoine Doinel et Truffaut «Tu es mon père. Tu es ma mère .[…] ».

Lorsqu’à Pittsburgh Phil entend et voit Gloria en grand-mère, il n’y croit pas et se rue dans ses bras en lui enlevant sa perruque. L’âge de Gloria pour Phil n’a plus d’importance après tout ce que Gloria a fait pour lui.

Cassavetes utilise dans Gloria le genre du polar pour que puissent se réaliser ses personnages. On y trouve le thème de la mafia, de Gloria « hard boiled » avec des allures de Lauren Baccall.

Gloria va revenir dans le réseau de la mafia après l’avoir quitté pour sauver Phil de leur griffes.

Gloria a le côté «hard boiled » face à la mafia. Elle a aussi bien l’identité masculine (le pistolet) que féminine (l’élégance : elle porte tout au long du film du Ungaro).

Gloria a aussi le personnage de la « fée protectrice » qui va protéger et initier à la vie Phil. C’est grâce à ses conseils qu’il suivra qu’il restera en vie.

Elle lui apprend comment réagir à différentes situations. Plus le film avance et plus la mafia est présente dans l’espace des personnages. C’est parce qu’au bout d’un moment il y a épuisement de la part des personnages de toutes ces tueries, qu’ils veulent qu’il y ait une fin à cette histoire ( et donc aller donner le livre à Tanzini pour négocier la trêve).

Chez Cassavetes il y a toujours plusieurs fins : normalement Gloria devait mourir sous les balles de la Mafia mais Cassavetes n’a jamais pu se résoudre à laisser tout seul l’enfant. Il a donc fabriqué cette fin un peu conte de fée, de Gloria qui a pu échapper au balles et s’est déguisée en grand-mère pour duper la Mafia.

Dans Gloria, le personnage éponyme a une certaine folie comme chez les autres personnages féminins de Cassavetes.

Cette folie est nécessaire et indispensable à Gloria pour pouvoir survivre. Sa folie lui permet de trouver des astuces et des stratagèmes et d’avoir toujours, malgré un âge un peu avancé, une connivence avec l’enfance et donc avec Phil.

Le personnage de Phil toujours inerte, n’avançant jamais ou accroché à Gloria va devenir peu à peu indépendant et de l’inertie il va passer au mouvement, c’est-à-dire se prendre en main, devenir mature. Il va donc bien passer du stade de « bébé » à celui d’un petit garçon stratège qui s’impose.

La beauté du film c’est la recherche et l’évolution des deux personnages, Phil et Gloria,  d’eux-mêmes  et finalement de l’autre, car Gloria est nécessaire à Phil et Phil comble un manque d’affection pour Gloria. Ils fonctionnent pendant tout le film comme des aimants qui se repoussent et qui reviennent vers leur opposé.

A la fin du film chacun d’eux se retrouve dans l’autre et il ne sera plus question de partir mais de vivre enfin ensemble.

C’est en quoi Gloria est un film un part une petite pépite ciselée.

Gloria : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Vd8u8SCgMjc

Gloria : fiche technique

Réalisation et scénario : John Cassavetes
Interprétation : Gena Rowlands (Gloria), John Adames (Phil)
Photographie : Fred Schuler
Montage : George C. Villaseñor
Musique : Bill Conti
Production : Sam Shaw
Société de production : Columbia Pictures
Société de distribution : Columbia Pictures
Genre : polar
Durée : 123 minutes
Date de sortie en France : 31 décembre 1980

Etats-Unis – 1980

Nina Wu de Midi Z : un voyage intérieur complexe dans la tête d’une actrice traumatisée

Les horloges du monde du cinéma sont toujours à l’heure du #MeToo. Nina Wu, qui n’est pas un produit hollywoodien, mais un film du réalisateur taïwanais Midi Z, en est la preuve, en Asie. Ce long-métrage, remarqué au Festival de Cannes, sort dans les salles françaises, le 8 janvier 2020.

Le réalisateur Midi Z (Zhao De-Yin), bien que né en Birmanie, vit aujourd’hui à Taïwan. Il a 37 ans et une filmographie déjà étoffée depuis ses débuts en 2011 derrière la caméra (cinq longs-métrages de fiction, quatre longs-métrages documentaires, et cinq courts-métrages). En 2019, son tout premier film intégralement financé et tourné à Taïwan, Nina Wu, a le privilège de concourir dans la sélection Un certain Regard du 72ème Festival de Cannes. Nina Wu est, de surcroît, tout au long de cette année qui sourit à Midi Z, en lice dans sept autres festivals. Le Prix du public au Festival International du Film de Malaisie est le bienvenu, comme récompense, pour Nina Wu, qui n’en est pas pour autant un long-métrage aisé à aborder. Déboussolant serait le qualificatif approprié pour un portrait, flirtant avec l’étrangeté, de l’industrie cinématographique, et ses dérives dénoncées suite à l’affaire Weinstein, ayant éclaté en 2017. Notons que pour la première fois, Midi Z n’est pas à la baguette du scénario de ce long-métrage. C’est l’actrice principale de Nina Wu, Wu Ke-Xi qui en est l’auteure.

La narration éclatée, oscillant entre la réalité et l’onirisme, le présent et le passé, atteste du traumatisme de Nina. Un traumatisme que Midi Z exprime de cette manière : « L’actrice qui est en concurrence avec Nina à l’audition, ainsi que l’amante de Nina qui vit à la campagne représentent toutes Nina. C’est une seule et même personne, éclatée en trois personnalités. L’une d’elle est la méchante Nina qui n’hésite pas à coucher avec le producteur pour obtenir le rôle. L’autre incarne l’innocence. Cette Nina-là écoute les conseils du renard et garde sa rose pour toujours et sa naïveté. La troisième est abusée sexuellement quand elle passe son audition. Elle devient une star mais elle tombe dans l’auto-accablement et la souffrance. » Nina s’égare en discernement. Le réalisateur nous aide, à y voir plus clair, avec des effets visuels -l’usage oppressant de la couleur rouge notamment- et une musique « organique » qui nous guident, élaguant l’arborescence intérieure complexe de Nina. Elle est certes en proie à des affres, sur le plan psychique, mais est surtout victime de plus malade qu’elle.

Nina Wu a également le courage militant de mettre en avant le saphisme dans une société où l’amour homosexuel est encore un sujet tabou. Le tout à travers des scènes de répétitions, mais sans se dévêtir, dans ce film qui parle des films : rien à voir, par exemple, avec La Vie d’Adèle, de Abdellatif Kechiche. C’est donc osé mais avec juste mesure. De plus, Wu Ke-Xi ne souhaitait pas renouveler l’expérience crue d’une scène de triolisme, mal vécue, lors d’un autre tournage, de par le passé. Nous ne pouvons qu’encenser cette femme, honorant ses convictions. En effet, elle a effectué un travail documentaire conséquent, non seulement pour le scénario qui a aisément convaincu Midi Z, et en vrai professionnelle, pour ajuster au mieux son jeu d’actrice : elle s’est extrêmement renseignée sur le stress post-traumatique pour incarner à la perfection Nina. Pour l’anecdote, Wu Ke-Xi s’est nourrie, très tôt, du plus universel des classiques de la littérature jeunesse francophone : Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ce livre a, aussi, été la base de travail de cours de théâtre destinés à s’améliorer.

Synopsis : Nina Wu a tout quitté pour s’installer à Taipei dans l’espoir de faire une carrière d’actrice. Un jour, son agent lui propose le casting du rôle principal d’un film d’espionnage. Malgré sa réticence à la lecture des scènes de nu et de sexe, Nina se rend à l’audition.

Fiche Technique :

Réalisateur : Midi Z
Scénario : Wu Ke-Xi
Casting : Wu Ke-Xi, Sung Yu-Hua, Hsia Yu-Chiao, Shih Ming-Shuai, Tan Chih-Wei, Lee Lee-Zen, Hsieh Ying-Xuan, Rexen Cheng
Nationalités : Taïwanais, Malaisien, Birman
Sortie : 8 janvier 2020
Genres : Thriller, Drame
Durée du film : 103 minutes
Producteur et Distributeur : Epicentre Films

Auteur : Eric Françonnet

4

The Lighthouse, de Robert Eggers : Impressionnant récit de folie en eaux troubles

Note des lecteurs0 Note
4.5

L’américain Robert Eggers a encore frappé avec son nouveau film The Lighthouse, encore plus radical et plus beau que son précédent et premier film, The Witch. Cinéaste brillant, il est l’homme sur qui il faudra compter pour redynamiser un genre, le film d’horreur, en train de ronronner en mode pilotage automatique.

Synopsis L’histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

Lux æterna

Le phénomène cannois tant attendu est enfin sur nos écrans. The Lighthouse, le nouveau film de Robert Eggers est donc sorti, pour le plus grand bonheur des cinéphiles les plus mordus. Le film, d’une beauté rare, est en effet un objet presque expérimental en noir et blanc, en format carré 1.19 :1 avec des contrastes saisissants que n’aurait pas renié Murnau.

Robert Eggers est l’autre nouveau phénomène du film de genre, aux côtés de Jordan Peele ou de Ari Aster. Tous ces cinéastes ont en commun d’être aux antipodes du jump scare basique américain, et de proposer une œuvre à double lecture, le film d’horreur sur fond d’un film sociétal. Dans le cas Eggers en particulier, son vecteur c’est l’Amérique des débuts et son mode de vie extrêmement fruste. Dans son premier film, The Witch, il situe son récit à une époque à peine antérieure aux procès des fameuses sorcières de Salem. Pour The Lighthouse, il s’appuie sur des récits marins, citant même le capitaine Achab de Melville au détour d’un dialogue, et campe son histoire vers la fin du XIXe s.

Encore plus que The Witch, The Lighthouse, estampillé film d’horreur, s’affranchit du genre. Le capitaine (Willem Dafoe), dont on ne connaîtra le nom, Thomas Wake, qu’au milieu du film, et son second, Robert Pattinson, un Ephraim Winslow / Tom Howard qui ne sera également nommé que tardivement, se retrouvent pour quelques semaines comme gardiens d’un phare à l’écart de tout. La précision avec laquelle Eggers décrit les tâches quotidiennes de Winslow, harassantes et ingrates, est admirable, extrêmement documentées et superbement filmées. Tout se passe dans un halo surréaliste qui rend le moindre mouvement fantastique. A contrario, la tâche de s’occuper de la lanterne étant revendiquée exclusivement par Wake, elle est du domaine du secret et du mystère, même si nuit après nuit, Winslow aperçoit la silhouette complètement dénudée de Wake dans la tour, ajoutant encore au trouble.

Plus qu’un film d’horreur, The Lighthouse est un film sur l’installation de la folie chez deux hommes pris au piège de la mer. Porté par une technique très impressionnante, une photo que Jarin Blaschke (déjà à l’œuvre pour The Witch) sublime avec une très faible profondeur de champ, se concentrant sur l’essentiel de la scène à chaque fois, The Lighthouse emporte le téléspectateur dans une sorte de monde onirique, véritablement fantastique, où l’apparition d’une sirène n’est pas incongrue, et où les attaques d’une mouette borgne ne sont pas plus invraisemblables que celles d’un bouc ou d’un lapin ne l’étaient dans son précédent film. La descente aux enfers des deux hommes est filmée de très près, dans ce format carré qui va les enfermer encore plus dans leur délire. Eggers ne nous épargne rien, des séances masturbatoires hallucinées au contenu des pots de chambre chaviré par la violente tempête.

Robert Pattinson est extraordinaire dans le film, et prouve encore, si besoin est, que son virage indie avec des films comme The Rover ou Good Time, n’a pas été qu’un feu de paille. Willem Dafoe n’est pas en reste, et la prouesse des deux acteurs, débitant un dialogue fait d’extraits de récits d’époque, poétique et quelque peu hermétique, contribue à faire de ce film illuminé un futur classique, un futur film culte qui n’aura usurpé en rien la très bonne renommée dont il profite. Un immanquable cadeau de Noël, beau et sombre à la fois.

The Lighthouse– Bande annonce

The Lighthouse – Fiche technique

Titre original : The Lighthouse
Réalisateur : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers, Max Eggers
Interprétation : Willem Dafoe (Thomas Wake), Robert Pattinson (Ephraim Winslow), Valeriia Karaman (La sirène)
Photographie : Jarin Blaschke
Montage : Louise Ford
Musique : Mark Korven
Producteurs : Rodrigo Teixeira, Lourenco Sant’Anna, Jay Van Hoy, Youree Henley, Robert Eggers, Coproducteurs : Jeffrey Penman, Michael Volpe
Maisons de production : New Regency Pictures, A24, RT Features
Distribution (France) : Universal International Pictures France
Récompenses : Prix du Jury à Deauville, et nombreux autres prix américains
Durée : 109 min.
Genre : Drame | Fantastique | Horreur| Mystère
Date de sortie : 18 Décembre 2019
Canada | Etats-Unis | Brésil– 2019

Les scènes marquantes des films de l’année 2019

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Alors que Le Magduciné a récemment donné sa liste des 15 personnalités qui avaient brillé durant cette année 2019, certains membres de la rédaction présentent cette fois ci, les scènes marquantes de cette belle et protéiforme année de cinéma. De Parasite aux Misérables, de Une Vie Cachée à Once Upon a Time in Hollywood, 2019 nous a gâtés.

1. Meilleure scène de danse :

  • Mektoub (lol) (non) → Le Traître de Marco Bellocchio

Le Traître s’ouvre et se ferme par des chants et des danses. D’abord, la grande réception, le faste banquet où des dizaines de magnats de la pègre se réunissent dans un manoir en bord de plage, surveillé par des gardes. Les robes ostentatoires tournoient, les cigares et les coupes de champagne se comptent par centaines, l’anachronisme volontaire de cette mafia s’attachant à perpétuer ces cérémonies traditionnelles d’un autre temps illustrant à la fois la richesse de ces familles et le décalage quasi absurde d’avec des années 80 loin de toutes ces facéties. Le film dépeint ensuite leur chute, pour se clôturer, une fois la destruction accomplie, sur un repas d’anniversaire miteux, dans une salle des fêtes trop grande et trop vide, où ces mêmes personnes – du moins, celles qui restent – n’ont plus rien d’élégant ou de faste, réduites à une condition de « messieurs tout-le-monde » au détour d’un karaoké gênant et de danses qui n’ont plus rien d’anachronique. Leur monde s’est écroulé, avec lui leurs richesses et leurs manières, pour ne laisser que des hommes sans carapace perdus dans la petitesse de leur vie et de leur époque.

Jules Chambry

  • La danse avec les morts dans la boite de nuit d’Atlantique de Mati Diop

Une scène de fête étrange entre des femmes possédées par l’esprit d’hommes partis sur la mer, hallucinante. Elle construit en quelque sorte tout l’esprit du film, ce mélange de real life, de galère et de fantastique, cette incursion d’un monde parallèle dans une réalité bien triste.

Chloé Margueritte

  • Rocketman de Dexter Fletcher

Au milieu du festival musical prodigué par ce flamboyant biopic, on ne pouvait pas passer à coté de son autre gros morceau, par ailleurs devenu inhérent à Elton John : son sens du rythme et sa gestuelle. Véritable showman par excellence, le chanteur britannique aura ainsi brillé de nombreuses fois sur scène mais pas seulement. En atteste ce sublime moment hors du temps, ou le jeune Elton, pas encore adolescent, s’initie à la musique et à ses pas légendaires sur le hit « Saturday Night’s Alright ». L’icone, alors campée par un jeune Kit Connor, arpente le bitume, saute, danse, se meut avec une assurance des grands soirs et semble déjà le maitre du dancefloor. Rien ne semble lui résister et c’est pas le charisme de l’acteur et le rythme absolument tétanisant et entrainant qui dira le contraire, tant la scène respire la frénésie comme seul du vrai rock’n’roll sait en donner. 

Antoine Delassus

  • Midsommar d’Ari Aster

A l’image de la globalité du film, la scène de danse qui définira la reine de Mai dans Midsommar, est une épreuve autant psychologique que physique. Cette scène, avec ses aspects folkloriques. qui ne fait tournoyer sur soi même, prolonge surtout petit à petit la folie et le clivage qui se traduisent entre les personnages. Presque au bout de l’effort physique, cette séquence est le point de départ de la liberté et la trouvaille d’une famille pour Dani.

Sébastien Guilhermet 

2. Meilleure scène de combat :

  • Les Misérables de Ladj Ly

Les affrontements sont la ponctuation des Misérables, parfois verbaux, parfois musclés, parfois tout en regards assassins. Mais tous ces petits combats d’ego participent d’une montée en tension exponentielle, qui finira par exploser dans un dernier acte chaotique. Dans les cages d’escaliers d’un immeuble de la cité de Montfermeil, une chasse à l’homme s’organise, des dizaines de jeunes cagoulés décident de faire de leurs paliers de portes les tombes de ces trois flics responsables de la défiguration de leur jeune ami. Des cadis remplis de ferraille sont lancés tels des tonneaux en feu, les cailloux pleuvent, les fumigènes crépitent, et l’issue semble inévitable. Admirablement filmée, cette scène est un sommet de dramaturgie qui marquera sans doute les mémoires du public français.

Jules Chambry

  • Les Misérables de Ladj Ly

Un combat sans guerriers et perdu d’avance, un guet-apens, une soif de vengeance non sans rappeler le basculement dans la folie du Joker, mais là on est dans la vraie vie et on tremble aux côtés d’un personnage de flic aux prises avec la morale. Haletant.

Chloé Margueritte

  • le climax de Rambo Last Blood de Adrian Grunberg

Au milieu des autres broutilles super-héroïques, l’année 2019 se sera avérée bien chiche en combat physique. Forcément, passé ce constat, quoi de plus réconfortant que de se retourner vers la scène qui aura peut-être le plus imprimé sa sauvagerie. Et à ce jeu, comment ne pas mentionner le climax sanglant du dernier opus de Rambo ? C’est simple, dans cette scène qui voit le gentil Rambo se voir assiégé par tout une tripotée de méchants mexicains, on assiste à rien de moins qu’à un remake pour adulte du culte « Maman J’ai Raté l’Avion ». La maison de l’ex-soldat étant truffée de pièges, le festival de viscères éclatées, têtes explosées et jambes arrachées commence bien vite et c’est avec un rare sens de la décadence que le cinéaste Adrian Grunberg filme ça, presque avec une volonté comique assumée. Le sang gicle de partout, la sauvagerie de Stallone se fait jour avec une rare intensité et on se surprend à voir un massacre pourtant prévisible nous surprendre tant il n’a pas lésiné sur les cadavres et autres joyeusetés mortifères. 

Antoine Delassus

  • Les Eternels de Jia Zhang-Ke

Les Eternels aura aussi fait parler de lui grâce à sa séquence de bagarre monumentale. La seule du film qui plus est. Un choc, les coups pleuvent, les lumières scintillent de mille feux, la caméra fait crépiter toute la violence et le bruit assourdissant des coups. Intense. Brutal.

Sébastien Guilhermet

3. Meilleure scène comique :

  • Moussa « pouloulou » La vie scolaire

La vie scolaire détonne par des moments assez hilarant au milieu d’un constat amère sur l’éducation. Dans le film, les assistants d’éducation sont un peu à la ramasse (voire carrément hors la loi), sauf le grand Moussa, le gars du « quartier », le grand-frère qu’on dit à tous les CPE d’éviter d’embaucher. Le voilà repéré à plusieurs reprises dans un « gimmick » sur l’air « pouloulou ». Une petite bouffée d’air frais sur le monde de l’éducation nationale.

Chloé Margueritte

  • le pétage de câble de Rick Dalton dans Once Upon A Time in Hollywood de Quentin Tarantino

Ça devrait être un moment dramatique pour le vétéran Rick Dalton qui voit ici son monde loin d’être idyllique s’effondrer à la suite d’une perte de mémoire ; mais pour le spectateur qui assiste à cette absence, c’est à n’en pas douter la scène la plus marrante de l’année, à la fois pour ce qu’elle montre et ce qu’elle ne montre pas. Puisque, à l’écran, on ne voit qu’un acteur clairement alcoolique qui s’emporte, beugle, vocifère avec tout un tas de noms d’oiseaux et qui rend hilare tant Leonardo DiCaprio est en feu. Ce que la scène ne montre pas en revanche, c’est tout son sous-texte, volontairement ironique en diable puisque on tient là l’un des meilleurs acteurs du monde, être engagé par un immense scénariste/cinéaste pour jouer le rôle d’un acteur pas loin d’être dénué de talent. Forcément, quand l’on pense à ça, le rire repart de plus belle puisque verser à tel point dans l’ironie est tellement grisant que ça en devient jubilatoire. 

Antoine Delassus

4. La plus belle histoire d’amour de l’année :

  • Portrait de la jeune fille en feu

Que dire de plus sur Portrait de la jeune fille en feu si ce n’est que Marianne et Héloïse sont deux amoureuses, deux égales magnifiques qui s’observent, se jaugent, dialoguent et se défient avec panache ? P. 28, quel meilleur moyen de répercuter la force d’un amour dans la vie de l’être qui a été « abandonné », tout à la force de son souvenir ? Une histoire qui fait « le choix du poète » pour notre plus grand bonheur de spectateur, une histoire d’amour en mouvement où chacune est actrice et non objet !

Chloé Margueritte

  • Mon Inconnue de Hugo Gélin + mention spéciale pour Portrait de la Jeune Fille en Feu de Céline Sciamma

L’amour est une drôle de sensation. On le cherche, on court après, on s’esquinte avec, on en rit, on en pleure mais on en retient toujours une chose : c’est quelque chose de spontané & d’imprévisible. Soit à peu près tout le crédo de Mon Inconnue qui avec un rare sens du détail parvient à rendre compte de la romance dans sa forme la plus pure. 2 âmes qui s’aiment, qui se complètent, qui trébuchent mais qui se relèvent, et j’en passe. L’audace de Hugo Gélin sera ainsi de parasiter cet amour en le faisant bon gré mal gré redémarrer pour un Francois Civil désarmant de sincérité et touchant dans sa reconquête de l’amour de sa vie. Certains argueront que, à coté des cadors représentés par Une Vie Cachée (Terrence Malick) ou Portrait de la Jeune Fille en Feu, celle de Mon Inconnue ne pèse pas lourd mais là ou les deux susvisés échouent, c’est bien dans leur représentation d’une vraie alchimie à la fois tangible et palpable, à laquelle et devant laquelle on veut croire et pleurer si l’on en a l’envie. 

Antoine Delassus

  • Marriage Story de Noah Baumbach

Charlie et Nicole ne forment plus un couple, mais pourtant même si l’amour n’est plus fusionnel, et même s’il en devient presque vache, il est encore là. Car aimer, c’est aussi prendre du recul et prendre soin de l’autre par d’autres voies. Moins intimes mais plus universelles. Marriage Story filme avec précision la construction du désamour ou la déconstruction de l’amour. Cependant l’alchimie fait rage.C’est tel que même un laçage de chaussures devient un geste d’un rare romantisme. Toute la beauté du geste de Marriage Story se trouve dans cette équation : dessiner les traits de la mort d’un couple avec un rythme palpable et une vie si communicative. 

Sébastien Guilhermet

 

5. Le personnage le plus marquant :

  • Issa dans Les Misérables

La toute fin des Misérables, c’est lui, le dernier regard glaçant, le dernier regard perdu. Mais pas le regard vaincu ? Toute la question est là. Point d’angélisme ici autour du destin de ce jeune garçon qui va vivre 24h d’enfer et basculer lentement. On est loin des ados rigolos de La vie scolaire auxquels on finit par trouver une solution « éducative » quand ils pètent les plombs. Ici, c’est la rue qui fait la loi et elle ne se fait pas sans une grande violence. Issa une victime du système ? Vaste débat qui n’a pas fini de nous hanter.

Chloé Margueritte

  • Dick Cheney dans Vice d’Adam McKay

Il est difficile d’évoquer le terme de personnage dès lors qu’on parle d’une personne ayant bel et bien existé. Mais parfois, au vu de son caractère ô combien inhabituel et anormal, la personne devient rien de moins qu’un personnage. Et à ce jeu-là, au milieu de tous les biopics et autres portraits plus ou moins déguisés, il serait criminel de ne pas mentionner le Dick Cheney campé par Christian Bale. Aussi sournois que manipulateur, aussi discret que terrifiant, l’ex Vice-Président des USA sous l’ère Bush n’aura pas démérité sa place dans cette catégorie tant au gré de ses nombreuses mesquineries, il aura su rappeler avec brio que parfois la plus grande peur vient du monde réel. Car, aussi rusé qu’il fût, Cheney et donc Bale a compris que la meilleure arme qui existe est la peur. Celle qui s’insinue, qui s’infiltre partout et gangrène jusqu’à chaque partie de l’adversaire. Pas étonnant donc de voir Adam McKay, user de cet artifice en dépeignant un Dick Cheney manipulateur, froid, maléfique et dont l’aura elle-même transpire un certain nihilisme. Mais aussi complexe puisse-être le personnage, il ne serait rien sans Bale, littéralement transfiguré ici et qui par son seul regard, arrive bien souvent à foutre les jetons. 

Antoine Delassus

 

6. Meilleure scène de sexe :

  • Portrait de la jeune fille en feu

Céline Sciamma dit créer des « images manquantes » et prend en exemple cette scène de sexe étrange, drôle et vivifiante, sensuelle aussi au cœur de Portrait de la jeune fille en feu. C’est du jamais-vu, c’est inventif, sérieux et volage à la fois, c’est d’une extrême beauté et tension érotique et c’est pour les actrices un souvenir drôle, donc pas d’ambiguïté sur la qualité du tournage de cette scène et ça, c’est suffisant à en faire une scène de sexe passionnante !

Chloé Margueritte

7. Meilleure scène de meurtre :

  • Parasite 

Elles sont nombreuses les scènes de meurtre dans Parasite, parfois (enfin presque tout le temps), inattendues et hallucinantes, tendues. Elles explosent au cœur d’un film constamment en train de se réinventer et de piéger le spectateur jusqu’à la dernière minute. Sans avoir besoin d’être ultraviolentes, elles sont marquantes, stylisées sans être esthétisantes et participent de la révolte sourde qui gronde subtilement dans le film (et oui, ça fait du bien de le dire quand on voit certains autres films de révolte sortis cette année).

Chloé Margueritte

  • le climax de Once Upon A Time in Hollywood de Quentin Tarantino

A la vue du nouveau film de Quentin Tarantino, subrepticement nommé « Once Upon A Time In Hollywood », beaucoup de fans étaient montés au créneau en prétextant ne pas comprendre le titre. Il aura fallu attendre 2h et quelques de métrage pour percevoir ce que ce songe signifiait dans l’esprit de Tarantino et même la raison d’être de ce film. Puisque non content de pouvoir dresser un joli hommage à une année charnière dans le Hollywood qui l’a vu naître, QT en profite pour réécrire son hommage à lui. Ca passe ainsi par un bouleversement des évènements et de la fameuse nuit du 8 Août 1969 dans laquelle aurait dû mourir Sharon Tate. Un bouleversement tel qu’il voit les bourreaux initiaux se muer en victimes d’un Brad Pitt particulièrement en forme. La sauvagerie de QT étant ce qu’elle est, ça implique du sang, des dents explosées, et une jeune femme carbonisée à bon coup de lance-flamme pour un résultat qui malgré sa violence évidente, transpire la jouissance et le rire. 

Antoine Delassus

Diao Yinan nous a offert une mise en scène incroyable. Et dans son polar, qui marie avec aisance la posture sociale avec la dynamique du genre, certaines scènes d’action ont marqué notre rétine. Notamment cette fameuse scène, où l’un des personnages tue son assaillant avec un parapluie par le biais d’une mise à mort merveilleusement graphique.

Sébastien Guilhermet

8. Les plus belles larmes :

  • les non-dits qui deviennent parole dans Grâce à Dieu

Si Grâce à Dieu a une qualité, c’est son jeu d’acteurs et la multiplication des portraits qui en font un film complet sur l’affaire qu’il retranscrit tout en évitant le piège du film « dossier ». Il y a plein de larmes, qu’elles soient extériorisées ou non, ces moment de larmes ou au moins de reconnaissance d’une souffrance bien réelle sont d’une pudeur et d’une grande sobriété tout en étant très marquants, particulièrement pour le personnage incarné par Swann Arlaud, dont le corps entier devient comme un soubresaut quand le sujet des violences sexuelles subies le font entrer en crise. Un déchirement.

Chloé Margueritte

  • Une Vie Cachée

Une Vie cachée émeut là où on ne l’attend pas, comme beaucoup de films de Terrence Malick. Certes, l’histoire racontée est en elle-même tragique, et le parcours de Franz sera ponctué de nombreux frissons et nouements de gorge ; mais ce qu’il y a de plus triste et de plus beau, jusqu’à en pleurer, se trouve dans toutes ces scènes de quelques secondes à peine qui s’enchaînent sans ordre apparent, tous ces moments de vie, commentés par la voix off et sublimés par la musique, qui filment la nature, l’écoulement inébranlable de l’eau, les visages sales des prisonniers, les mains caleuses des paysans, les rires naïfs des enfants. C’est voir Franz donner un quignon de pain à son camarade de cellule, les voir jouer au foot avec un petit caillou, voir Fani hésiter à franchir le pas de la porte d’une église, voir une mère s’effondrer de chagrin, voir un paisible cochon affalé dans la boue, ou encore des montagnes souffler la vie. La « vie cachée » est celle de Franz, bien sûr, mais aussi celle que renferme chaque morceau de nature, chaque animal, chaque objet, chaque regard. La vie s’infiltre partout jusqu’à déborder ; et ainsi font nos larmes.

Jules Chambry

  • Brad Pitt dans Ad Astra de James Gray

Comment réagir quand quelqu’un qu’on a toujours idéalisé s’avère être une personne qui n’en a jamais rien eu à faire de vous ? Tel est ainsi le dilemme affronté par le personnage de Brad Pitt à la fin de l’odyssée spatiale de James Gray, Ad Astra. Pitt, qui incarne ici un astronaute, rongé par la solitude et la dépression, est en effet aux abords de Neptune, là ou son père serait encore en vie. Durant tout le trajet qui l’y mènera, McBride s’interroge, doute, perd pied quitte à déjà émouvoir. Mais la confrontation avec son père, scientifique rongé lui aussi par le besoin de mener à bien sa mission, le fera définitivement pleurer. Puisqu’au gré d’un voyage de plusieurs mois, Pitt aura pris le temps de pardonner, mais affrontera un mur dénué de compassion et qui ne souhaite qu’en finir. Dès lors, les larmes de Pitt ne sont que le résultat de voir McBride devoir s’infliger la perte de son père une deuxième fois… Dit comme ça c’est déjà triste en soi, mais James Gray, fort d’une mise en scène travaillée et versant dans l’intime comme jamais avant dans sa carrière, rend la scène déchirante et émouvante, voir un homme devoir affronter la mort de son géniteur pour mieux effectuer après un véritable acte de résilience. 

Antoine Delassus

 

La Vérité de Kore-eda Hirokazu : une affaire de famille

Crise de famille en terre hexagonale. Auréolé de la Palme d’Or pour Une affaire de famille, Kore-eda Hirokazu délocalise son regard et son cinéma en France avec La Vérité, son quatorzième long- métrage. Un résultat décevant pour une œuvre amorphe très en-dessous de l’œuvre globale de ce cinéaste de renom.

En août dernier, Ira Sachs se prenait les pieds dans le tapis en mettant en scène Isabelle Huppert dans Frankie, icone capricieuse et malade retrouvant ses proches à l’aube de sa mort. Il est amusant de retrouver des similitudes thématiques dans le nouveau film de Kore-eda, aussi dérangeantes soient-elles. La Vérité pose sa caméra sur une autre icône du cinéma français, en la personne de Catherine Deneuve. Il est amusant, également, de voir à quel point les deux actrices cristallisent les problèmes des deux films. De cette fascination pour ce qu’elles représentent dans l’histoire du cinéma, les deux films sont vampirisés par des actrices jouant la même partition, à peu de nuances près, depuis plus de 10 ans.

Une affaire de famille

On retrouve la cellule familiale, chère au cinéaste japonais, en proie aux déchirements, aux questionnements, où les secrets sont légion. Différents protagonistes qui se retrouvent dans la maison familiale à l’occasion de la publication des mémoires de Fabienne (Catherine Deneuve). C’est lors d’une introduction amusante que l’on prend le pouls de son personnage, en un mélange de cynisme et de mépris. Il est intéressant d’observer ici le changement de regard qu’opère le cinéaste japonais dans son étude de la famille. Dans Une affaire de famille, son précédent film, Kore-eda Hirokazu s’intéressait à la famille au sens large, en questionnant la filiation, l’amour et la solidarité, à travers un regard doux-amer et un traitement d’une grande finesse et d’une jolie douceur. Il posait alors son regard, comme souvent dans sa filmographie à la classe populaire.

À contrario, La Vérité ausculte la famille au sens strict, avec pour thématiques le temps qui passe, les secrets, les non-dits et les souffrances qu’elle peut engendrer. De cette étude ressort un sentiment d’un film qui n’est pas là pour faire plaisir. Du cinéma qui gratte, qui gêne, qui écorne. Et pourtant :

« Si un vent de fraîcheur, de gaité et de liberté souffle sur le film alors même qu’il se déroule en grande partie en intérieur dans une maison de famille, c’est incontestablement parce que le charme et la bienveillance de Catherine et Juliette l’irradient de bout en bout ».

À en lire cet extrait de la note d’intention du réalisateur, il est difficile d’extraire de la légèreté lorsque les personnages principaux restent très centrés sur leur petit monde, où les egos d’artistes prennent le pas sur le reste. Et ce n’est pas la seule séquence musicale du film – un peu forcée – qui insufflera cette gaieté ambiante.

L’impasse du voyage

Malheureusement, ce voyage cinématographique en France est une impasse, une fausse bonne idée. La faute à un scénario bancal et foutraque, multipliant les pistes sans jamais les explorer réellement. Le cinéma de Kore-eda se dévitalise complètement : de toute poésie, de toute sensibilité. Ceci au profit d’une étude sur la famille bourgeoise qui devient rapidement sans profondeur et finalement sans intérêt. On sent pourtant la patte d’un cinéaste étranger, la pudeur japonaise, refusant l’hystérie des disputes pour adopter la douceur de l’automne. Tout ceci, sur le papier avait de quoi être attirant avec le regard d’un tel cinéaste.

De La Vérité découle alors une impression de platitude, devenant rédhibitoire, appuyée par une direction approximative des acteurs français, Catherine Deneuve en tête. Ethan Hawke, caution américaine peine à s’imposer. Rien ou peu ne semble se dégager de ce qu’on peut considérer comme un accident pour le brillant metteur en scène qu’est Kore-eda Hirokazu. Sans rancune.

Synopsis : Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver…

Fiche Technique : La Vérité

Réalisateur : Hirokazu Kore-eda
Acteurs : Ludivine Sagnier, Catherine Deneuve, Ethan Hawke, Juliette Binoche, Christian Crahay
Genre : Comédie dramatique
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 25 décembre 2019
Durée : 1h47mn
Festival : Mostra de Venise 2019
Nationalité : Français, Japonais

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2.5

Bienvenue « dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter »

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Le vidéaste Gaëtan Boulanger se penche sur les adaptations vidéoludiques de la saga Harry Potter. Il raconte avec force détails, en se basant sur une centaine d’entretiens exclusifs, les réalisations de différents studios placés sous l’égide d’Electronic Arts, ainsi que leurs relations professionnelles parfois difficiles et les écueils (temps, organisation, gameplay, etc.) qu’ils ont traversés.

Concevoir un jeu vidéo est une entreprise complexe. Il faut soigner les graphismes, réduire au maximum les temps de chargement, concevoir un univers cohérent tant dans son ensemble que dans ses parties, dessiner les personnages, imaginer les actions, respecter certains principes fondamentaux de narratologie, optimiser le gameplay, insérer ou pas des cinématiques, réfléchir au level design ou encore, pour beaucoup d’équipes créatives, résister à l’un ou l’autre crunch, ces périodes intensives où les concepteurs semblent courir derrière le chronomètre jusqu’à l’épuisement. L’exercice est encore plus ardu quand il s’agit d’adaptation : à toutes ces considérations (non exhaustives), il convient alors d’ajouter l’observation plus ou moins stricte des bases narratives et visuelles préexistantes, la capacité d’identifier et de décliner les idées-forces de l’œuvre adaptée, mais aussi, comme c’est le cas avec la saga Harry Potter, de composer avec une série d’intervenants plus ou moins ouverts à vos idées – de J.K. Rowling à Electronic Arts en passant par les studios Warner Bros., tous pouvant faire valoir, à des échelles diverses, un droit de regard.

Pour raconter une histoire pluriannuelle couvrant la création de quinze jeux sur différentes consoles et impliquant pas moins de six studios, Gaëtan Boulanger a dû investiguer, comme il nous l’a précisément expliqué. « J’anime une chaîne YouTube avec des amis à moi, The NAYSHOW, pour laquelle on réalise souvent des rétrospectives des jeux qui nous ont marqués […] Notre nouveau challenge était Harry Potter ! On aime compléter nos vidéos à l’aide d’informations sur la création des jeux, afin de faire à la fois une partie historique et une partie analyse, puisque certains éléments de la genèse d’un titre peuvent expliquer ses qualités et ses défauts. Le problème pour Harry Potter était qu’il n’y avait aucune information ! […] Alors on a commencé à interviewer quelques développeurs nous-mêmes, en les contactant via LinkedIn simplement en reprenant les crédits des jeux, et on a eu plein de réponses très intéressantes ! Mais certaines réponses n’arrivaient qu’après le tournage de nos vidéos, et certains échanges continuaient longtemps, car il y avait toujours de quoi creuser. J’étais frustré que cette mine d’anecdotes passionnantes ne serve à rien, alors j’ai réfléchi à l’idée d’en faire un livre… » De ces échanges est né Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, un ouvrage passionnant et foisonnant de détails (504 pages en format 16×24 cm).

L’auteur remonte aux premiers succès d’Electronic Arts pour narrer l’adaptation de la saga Harry Potter sur différentes consoles – PlayStation, GameCube, Xbox, Game Boy Color, Game Boy Advance ou encore PC. Et quand on lui demande si un tel succès aurait été possible sans le concours d’EA Games, il se montre prolixe. « La sortie simultanée, sur toutes les plateformes possibles et à la même date partout dans le monde, est un tour de force qu’EA Games maîtrisait. Ils faisaient ça pour beaucoup de leurs franchises, dont FIFA évidemment. Ce n’était vraiment pas le cas de tous les éditeurs à l’époque […] Même des gros éditeurs comme Ubisoft avaient parfois un peu de mal à proposer leurs jeux sur toutes les consoles en même temps : Splinter Cell est d’abord sorti sur Xbox avant de sortir sur les autres machines de nombreux mois plus tard […] Mais un autre éditeur aurait peut-être privilégié une seule machine et, ce faisant, aurait pu se concentrer pour réaliser un meilleur jeu. Aurait-il cependant réussi à sortir son jeu en même temps que le film ? Aurait-il touché autant de joueurs sur une seule console ? Ce n’est pas sûr. Les premiers Harry Potter par EA Games étaient dans l’ensemble de bons jeux, sans être exceptionnels pour autant, mais je ne sais pas si on aurait pu faire mieux avec pour exigence le fait de sortir en même temps que le film… »

Dans le détail des adaptations

Tout au long de son ouvrage, Gaëtan Boulanger s’intéresse aux difficultés et spécificités qui ont entouré et caractérisé chaque jeu. Il rappelle que le recours à des studios externes s’explique pour partie par le manque de temps (quinze mois environ) dont disposait EA Games pour décliner Harry Potter sur plusieurs consoles. L’objectif pour Electronic Arts UK est alors de superviser l’ensemble des productions tout en s’assurant de la préservation d’un équilibre graphique et narratif d’ensemble. Au départ, le mot d’ordre est simple : « Soyez Harry Potter ! » C’est ce principe élémentaire qui va guider les équipes d’EA Games, d’Eurocom, d’Argonaut Games ou d’Amaze Entertainment. Très vite, Bullfrog Productions est phagocyté par EA Games, un tiers du personnel démissionne et le reste des effectifs est alloué à la réalisation des jeux Harry Potter. Danny Bilson assure la liaison entre Warner Bros. et EA Games. Les sorts et le bestiaire sont plus ou moins harmonisés. Et J.K. Rowling participe à des réunions créatives tout en mettant de précieux documents à disposition des équipes artistiques. « J.K. Rowling était très occupée par le début de la rédaction du cinquième tome, par son travail avec les équipes du film et par la rédaction de ses petits livres Les Animaux Fantastiques et Le Quidditch à travers les Âges. Quelque part au milieu de tout ça, elle a réussi à se montrer disponible pour rencontrer les équipes d’EA Games au cours de nombreuses réunions créatives. Elle a pu expliquer en détail son univers, imposer des règles que les développeurs devaient absolument respecter. Elle apportait des retours constructifs sur ce qui lui plaisait et ne lui plaisait pas. Si jamais elle devait fermer une porte, elle proposait toujours une nouvelle éventualité aux développeurs. Tous ceux ayant eu la chance de la rencontrer n’en disent que du bien. En plus de ces réunions, elle a aussi envoyé des tas de documents à EA Games et son équipe, et s’est montrée quotidiennement disponible pour répondre aux questions des développeurs. A priori, tout ce qui est dans les jeux a au préalable été validé par elle ou ses équipes. En cela, elle a vraiment eu un rôle de consultante. »

La seconde adaptation, Harry Potter et La Chambre des Secrets, implique cinq jeux sur sept machines différentes et voit Warner Bros. resserrer la bride en se montrant plus interventionniste. Ce n’est qu’une nouvelle épreuve parmi tant d’autres : avant et après La Chambre des Secrets, et en dépit des succès rencontrés par les adaptations vidéoludiques, le travail effectué sur la saga Harry Potter a donné lieu à des périodes successives d’euphorie et de détresse, dans des proportions qu’il serait impossible de quantifier avec justesse. Résistances au sein des équipes créatives, écueils dans l’extension de l’univers de J.K. Rowling, pressions dues à l’urgence perpétuelle, gameplay insatisfaisant, incohérences, moteurs à développer ou à améliorer, character design sujet à moqueries (Hagrid sur PS1), positionnement incertain sur la 2D, la 2,5D ou la 3D, difficultés inhérentes à la jouabilité du Quidditch, démissions en cascades, collaborations impromptues (sur Catwoman par exemple), film avancé occasionnant un crunch, incompatibilité entre le temps imparti et la volonté de concevoir des jeux AAA : les adaptations vidéoludiques de Harry Potter ont été à la fois formatrices et douloureuses, un état de fait que Gaëtan Boulanger parvient à restituer avec clarté et talent. Mais au fond, que retient-il lui-même, en tant que joueur, de ces jeux ?

« Si la série Harry Potter occupe une place de choix dans l’industrie vidéoludique, c’est surtout dans le coeur des joueurs qui ont grandi avec. Ce sont des titres qui étaient particulièrement adaptés à un jeune public, d’autant plus à une époque où Harry Potter était au centre de l’attention et faisait déjà rêver ces joueurs plus jeunes. À part cela, cependant, difficile de dire que les jeux Harry Potter occupent une place particulière : ce ne sont pas des jeux qui révolutionnent quoi que ce soit, ils n’ont pas eu un impact particulier dans l’industrie et, en cela, c’est plutôt étonnant d’écrire un ouvrage sur cette série. Mais il n’empêche que ce sont des jeux qui restent dans les mémoires, qui ont bercé toute une génération (la mienne) comme la génération précédente a pu être bercée par les Roi Lion ou Aladdin sur NES/Mega Drive, et c’est déjà suffisant pour en faire un sujet d’étude intéressant ! »

Pour en attester, il suffira au lecteur de se reporter à cet ouvrage captivant.

Dans les coulisses des jeux vidéo Harry Potter, Gaëtan Boulanger
Pix’n Love, novembre 2019, 504 pages

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4.5

« L’Histoire du monde par les cartes » : l’humanité cartographiée

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Un pays se distingue par ses traditions, sa culture, sa langue, son histoire. Il se caractérise aussi par sa géographie, ses fleuves, ses montagnes, ses territoires disputés, ses bases militaires, ses zones de conflits ou ses ressources naturelles. L’Histoire du monde par les cartes a la particularité de conjuguer l’un et l’autre pour livrer, en 360 pages, du berceau africain à la mondialisation contemporaine, une cartographie de l’humanité.

Des articles concis, des cartes, des illustrations, des repères temporels, des symboles légendés, des encadrés didactiques… L’Histoire du monde par les cartes rassemble de nombreux spécialistes pour conter les différentes étapes de l’évolution de l’humanité. Comme son titre l’indique, le parti pris de ce beau-livre consiste à s’appuyer sur un travail cartographique remarquable pour mettre en exergue des événements historiques dont l’importance apparaît inéluctable. Jugez plutôt : naissance de l’écriture, âge du fer, essor de l’empire perse, cités-États grecques, dynasties chinoises, religions, empire byzantin, croisades, grands navigateurs, Renaissance, essor scientifique (Newton, Galilée, Copernic), traite négrière, Révolution agricole, Lumières, Révolution française, abolition de l’esclavage, migrations, guerre de Sécession, conflits mondiaux, Grande Dépression, superpuissances, décolonisations, Vietnam, chute du communisme…

L’ouvrage s’ouvre avec l’apparition des premiers humains en Afrique, il y a six ou sept millions d’années. La survivance de l’homo sapiens et la disparition progressive des autres homininés sont évoquées, de même que le premier exil du continent africain il y a 177 000 ans. Une carte retrace judicieusement les déplacements dans le temps de l’homo sapiens. Le recours à la cartographie et aux illustrations permet ensuite de mentionner le peuplement des Amériques en provenance de Sibérie, les origines de l’agriculture, la mutation des villages et l’avènement des premières villes, les premières cités des Amériques à partir de 3500 av. J.-C. sur les côtes péruviennes, Rome et ses invasions par les peuples nomades de l’Est, la route de la soie qui fonctionnera pendant 1500 ans, le commerce et les communautés juives en Europe médiévale, la colonisation de l’Amérique du Nord au début du XVIIe siècle, les Révolutions américaine et industrielle (coton, charbon, fer, puis avènement de l’Allemagne et des États-Unis industriels), la colonisation de l’Afrique (en 1914, 90% du territoire est réparti entre sept nations), les guerres (mondiales, froide, révolutionnaires, etc.).

Le choix des fiches répond à plusieurs impératifs : rendre compte, de manière limpide, des événements marquants de l’aventure humaine tout en veillant à une certaine continuité historique. C’est ainsi que différentes parties de l’ouvrage semblent directement se répondre : il en va notamment ainsi des processus de colonisation/décolonisation, des dynasties chinoises, d’un Japon présenté à différentes périodes de son histoire, des Révolutions françaises, américaines ou soviétiques s’opposant à un ordre déterminé par des siècles d’évolution, etc. C’est parce qu’il est parfois plus facile d’expliciter un événement par une carte que par un long développement écrit que L’Histoire du monde par les cartes prend tout son sens.

L’Histoire du monde par les cartes, ouvrage collectif
Larousse, octobre 2019, 360 pages

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4.5

Dahmérismes et conséquences

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L’histoire de Jeffrey Dahmer, c’est l’histoire vraie d’un jeune américain qui finira tueur en série. Son adolescence présentée ici donne des pistes pour expliquer pourquoi il en est arrivé là. Malheureusement, personne n’a rien fait, sans doute parce qu’à l’époque personne n’imaginait son futur.

L’album commence par un dessin pleine planche qui en dit déjà extrêmement long. Dahmer est montré de dos, solitaire, marchant face au soleil couchant, au bord d’une route de campagne. Il habite avec ses parents à Bath, bourgade dans la campagne vallonnée de l’Ohio, dans une maison moderne mais à l’écart de la ville. L’angle de vue, une légère plongée, permet de profiter magnifiquement de la perspective : une route rectiligne qui épouse les creux et bosses du terrain (un plan typique du paysage routier américain). Dahmer n’est encore qu’une silhouette (le dessin fait sentir ses mouvements un peu gauches), dont on se rapproche aux planches suivantes. Le tout est dessiné dans un superbe noir et blanc qui met en valeur les contrastes et les reliefs. Le style apparaît rapidement, d’abord très cinématographique pour faire sentir la démarche et l’isolement de Dahmer, puis avec le dessin des visages qui sont déformés verticalement pour donner une sensation de malaise. Nulle référence à Modigliani, aucun doute que le style du dessinateur (Derf Backderf) est très personnel (pour les visages, voir l’illustration de couverture), une sorte de ligne claire propre à mettre en valeur chaque situation.

Origines du malaise

Découpée en 5 parties (avec un prologue, un épilogue et un dossier de sources), l’histoire fait monter l’inévitable malaise. A la base, Dahmer est un garçon renfermé, le genre plus ou moins inadapté à la vie en société. Un épisode montre sa mère (sujette à des crises nerveuses) recevoir un architecte d’intérieur. La « légende » veut que cet homme soit affecté de tics nerveux que Jeffrey reproduit. Pourquoi ? Difficile à dire. Peut-être parce que c’est le seul moyen pour lui de faire l’intéressant ? Peut-être même y voit-il un comportement facile à singer (un signal d’alarme inconscient) ? Quelque chose qui devient le reflet de son mal-être. Toujours est-il qu’il se met à l’occasion à prendre une attitude très bizarre accompagnée de bruitages oraux à l’avenant. Bref, quelque chose qui dénote un vrai malaise le classant dans la catégorie des êtres hors normes. Mais c’est quelque chose qu’il entretient, au point qu’autour de cette attitude, un fan-club de Dahmer se monte au lycée (Revere High School). Derf Backderf en fait partie. Il évoque tous les « dahmérismes » dont il est témoin, des comportements relevant du difficilement descriptible (quelques bouts de phrases issus d’un cahier de l’époque, en anglais, perdent toute leur saveur avec le recul). Bref, Dahmer est le préposé aux provocations en tous genres dont les adolescents sont friands. Il met les nerfs des uns et des autres à rude épreuve (documentaliste, enseignants). Jusqu’au jour où ses « camarades » décident de lui demander de faire le spectacle à la galerie commerciale du coin. Pour cela, ils vont jusqu’à l’acheter, chacun apportant sa contribution pour alimenter la cagnotte. Dahmer est d’accord, mais il doit se mettre en condition. Pour cela, il va s’enfiler un pack de canettes de bière sur le chemin (ils ont 16 ans et peuvent conduire, nous sommes aux États-Unis). Tous les éléments sont en place, Jeffrey Dahmer ne parviendra jamais à sortir de son rôle et de son milieu qui se désagrège à vue d’œil : ses parents se séparent et sa mère quitte le foyer, l’abandonnant à son père qui ne voit pas le malaise de son fils souvent livré à lui-même. Ce n’est que plus tard, une fois à l’université, que ses camarades vont réaliser l’étendue du désastre, Dahmer se retrouvant isolé de sa génération, n’ayant plus rien ni personne à quoi se raccrocher.

Quel lien entre Jeffrey Dahmer et Derf Backderf ?

Avec le recul de la lecture, le malaise commence dès le titre. Pourquoi l’auteur parle-t-il de Dahmer comme un ami ? Rien ne vient confirmer qu’il aurait considéré Dahmer comme tel. On peut juste penser qu’avec le recul, il a mal au cœur de voir ce que Dahmer est devenu (emprisonné, Dahmer a fini assassiné). Pas plus lui que les autres n’ont imaginé pendant leurs années de lycée que Dahmer deviendrait un tueur en série. Oui, ils l’ont vu comme une personne à part, mais pas comme quelqu’un de potentiellement dangereux (malgré l’épisode des animaux dans des flacons d’acide).

Pourquoi certains deviennent-ils tueurs en série ?

Il faut donc bien garder en tête que ce roman graphique ne parle pas d’un tueur en série, mais d’un adolescent qui deviendra un tueur en série. On évite donc ici l’essentiel des aspects malsains qui pourraient attirer des lecteurs avides de sensations. Par contre, on ne peut pas lire cette BD sans se demander pourquoi Dahmer est devenu tueur en série. Autant dire qu’une des qualités du récit est de fournir un maximum d’éléments à propos de Dahmer (récit basé sur des souvenirs très précis et d’une grande fiabilité), sans aller jusqu’à donner la moindre certitude sur la ou les raisons qui ont conduit Dahmer sur la voie du meurtre. Le récit se clôt sur la période où il a commis son premier meurtre, mais les protagonistes du roman graphique n’en avaient absolument pas conscience à ce moment-là. Par contre, l’ambiance dans la bourgade où tous demeuraient me semble bien rendue. On observe que le passage à l’acte de certains pour devenir tueur en série marque les esprits, parce que ce qu’on ne comprend pas comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités. Malheureusement, toute société engendre des effets qui sont les conséquences de son fonctionnement. Ici, on remarque en particulier que tout se construit sur des relations où, pour avoir la paix, il faut être du côté de ceux qui représentent la force, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, pendant toutes ses années de lycée, Dahmer a joué le rôle de mascotte (un rôle peu glorieux), pour ses condisciples qui aimaient profiter de son aptitude à jouer les inadaptés capables de crises (et de détourner l’attention d’autres comportements). Bizarrement, Dahmer s’est finalement révélé capable de produire ces « crises » à la demande, comme si, à force d’entrer dans un rôle, il n’avait plus été capable d’en sortir. Mais, est-ce lui qui s’est enfermé dans ce rôle, ou bien le groupe qui n’a accepté de l’intégrer qu’à la condition qu’il joue ce rôle ? Avec le recul, Derf Backderf aime parler de Dahmer comme son ami, mais c’est juste le moyen qu’il a trouvé pour supporter son sentiment de culpabilité. Car il était avec les autres pour profiter du comportement « incontrôlable » de Dahmer.

Pouvait-on prévoir et prévenir les drames ?

Un roman graphique intelligent et percutant, qui se lit très bien et qui pose énormément de questions. Pourquoi s’intéresse-t-on aux tueurs en série ? Sans doute parce qu’ils font peur. S’ils font peur, c’est parce qu’on ne comprend pas les raisons profondes de leurs agissements. Malheureusement, on arrive à la conclusion qu’il n’existe pas de cause à effet identifiable de façon certaine (ce serait trop simple). Pour Dahmer, on peut avancer qu’il a grandi dans un milieu familial peu propice à son épanouissement et qu’il ne s’est jamais senti vraiment à l’aise avec ceux de sa génération. La seule voie d’intégration qu’il ait jamais trouvée fut un comportement déviant. Le vrai problème, c’est que personne n’a jamais identifié ce comportement comme un signe de danger potentiel. Au vu du ressenti de l’auteur, on imagine que tout l’entourage de Jeffrey Dahmer le considérait comme inoffensif. On peut aller jusqu’à se demander si cela n’a pas pu jouer un rôle dans le passage à l’acte (le meurtre) de Dahmer. Maintenant, pourquoi s’en prendre à telle ou telle personne et dans quelles conditions ? Questions trop complexes pour émettre ici la moindre hypothèse. On peut quand même supposer que le premier meurtre a agi comme l’ouverture d’une vanne. Une fois qu’une personne franchit ce pas, la suite peut quasiment couler de source. Qui sait si Dahmer n’a pas attaqué des personnes représentant à ses yeux des personnages occupant des positions dans la société qu’il savait définitivement inaccessibles pour lui ? Qui peut mesurer les dégâts dans un jeune cerveau, lors de scènes répétitives où l’adolescent se retrouve dans une situation dégradante ? Sans parler de l’isolement qui l’amène à ressasser ses frustrations toujours plus importantes.

Mon ami Dahmer, Derf Backderf
Éditions ça et là, février 2013, 224 pages

Existe en format de poche et en édition de luxe avec le DVD du film.

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4.5

« Les enfants vont bien » de Nathalie Quintane : adieu au langage ?

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Poétesse et écrivaine, Nathalie Quintane s’intéresse depuis longtemps à la question des réfugiés. Dans Les enfants vont bien, elle coupe et monte les mots des uns (politiques, textes de lois, administration, presse…) pour en faire apparaître les contradictions internes et leur manipulation volontaire ou non du langage, et des autres (réseaux d’aide) pour confronter des visions tellement opposées que l’on pourrait se demander si tous parlent de la même chose.

Nathalie Quintane n’a rédigé que cinq pages de Les enfants vont bien, celles de l’avant-propos dans lequel elle explique sa démarche. Le livre ne comporte en effet sur chaque page que quelques phrases, souvent tronquées, souvent seulement quelques mots, disposés différemment et dans une police d’écriture spécifique selon la personne qui les a écrits ou prononcés. Tous ces propos ont été collectés approximativement entre 2014 et 2017 et concernent les réfugiés arrivés en France durant cette période. Cinq provenances sont à dénombrer : les paroles politiques (présidents de la République et ministres de l’Intérieur), les textes de loi, l’administration des centres d’accueils, la presse quotidienne et les réseaux d’aide.

Des réfugiés, Nathalie Quintane dit que « le sort qui leur est fait est fabriqué, puis justifié et légitimé ». Mais de qui parle-t-on, au juste ? Une des premières choses qui frappe à la lecture de ce livre – à lire d’une traite – est que chacun désigne les réfugiés selon un vocable qui témoigne de sa fonction dans la société. Dans Les enfants vont bien, on voit que la loi parle toujours d’« étranger », tandis que l’administration des centres d’accueils parle souvent de « résidents », parfois de « nos amis » ou de « nos gars », témoignant d’une certaine volonté de bien faire autant que d’un indéniable paternalisme. Dans la bouche des militants des réseaux d’aide, ce sont les mots « famille » et « enfants » qui reviennent fréquemment. Du côté de la presse, le mot « migrant » est utilisé à toutes les sauces, souvent associé à des adjectifs qui semblent renvoyer ces êtres humains à une condition quasi animale : ici, des migrants « percutés », là, d’autres « effrayés par le bruit », comme on parlerait de sangliers au bord de la route. Chez les politiques, dans un autre type de registre animalier, on évoque un « taureau » qu’il s’agirait de prendre par les cornes. Les « quelques personnes » qu’on « laisse s’installer » risquent de se transformer en « milliers » : comme dirait un ancien ministre de l’Intérieur qui s’épargnait la langue de bois, « quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ». Parallèlement, il est question dans les propos présidentiels et ministériels de « nos citoyens », dont il faut assurer la « sécurité », et qui sont de « braves gens », des « gens bien élevés » – eux ? – mais exaspérés.

Au-delà de cette impossibilité à parler la même langue, le livre donne à voir les préoccupations et les obsessions de chacun. On ne sera pas surpris de trouver dans la langue politique le souci de la « circulation des marchandises » dans un livre consacré à des êtres humains qui ne jouissent pas de la même liberté. Les termes « efficacité », « fermeté » et « maîtrise » reviennent fréquemment, de même que « générosité », « solidarité » et « humanité » : ces deux groupes de mots sont cependant souvent séparés par des « mais » qui en disent plus long que n’importe quel discours. La langue politique est celle du cynisme, celle qui s’en prend aux « belles âmes » qui donnent des « leçons de morale insupportables », celle qui ne fait preuve de « cœur » que si celui-ci est « intelligent ».

La langue législative permet à l’autrice d’isoler des formulations dont on se demande comment elles ont pu être écrites sérieusement (le classique « raisonnable de penser », le joli « paralléliser les interventions »…), voire des passages entiers difficilement compréhensibles pour les non-initiés : il est pourtant également question de « simplification administrative »… Du côté des centres d’accueils, on a parfois l’impression d’être dans une colonie de vacances, avec un « programme […] sympa » et de nombreuses « activités », ou encore à l’école (bien « amener leur cahier », « assiduité »). C’est certainement dans ces citations que l’on trouve le plus d’ambivalence : le réel revient parfois en pleine figure (rester « discrets quant aux TS »), de même qu’une curieuse passion/répulsion pour le langage administratif : alors qu’on cherche constamment du concret, il est question d’« essayer de tendre […] vers cette planification », en travaillant « de façon un peu plus cadrée » sur des « besoins maintenant plus clairement identifiés ». Derrière ces dramatiques autant que cocasses aveux d’impuissance, on se rappelle parfois que « ce sont des personnes adultes, intelligentes » : mais pourquoi en arrive-t-on à devoir réaffirmer cette évidence ?

La langue médiatique a en commun avec la langue politique l’usage de mots qui frappent immédiatement l’imaginaire : « implosion », « tensions », « incompréhensions », « émeutes » sont les mots qui viennent lors de l’apparition de cette catégorie au bout d’une centaine de pages. Comme chez les politiques, on se préoccupe plus des forces de l’ordre chargées de traquer les « migrants » que de ces derniers, y compris lorsqu’un jeune soldat glisse sur une plaque de neige et se blesse « légèrement ». Les « migrants » ne constituent guère plus qu’un « sujet » qui « fait », « encore », « l’actualité », comme si ce n’était pas précisément les médias qui « font » cette « actualité » en choisissant de traiter « encore » tel ou tel « sujet » – sur le même mode. Comme si, aussi, ce n’était qu’un sujet comme un autre, un marronnier remplissant commodément les pages d’un journal qu’il faut bien vendre : contrairement à la neige en hiver ou à la canicule en été, les migrants sont mobilisables quelle que soit la saison.

La langue militante, quant à elle, est souvent la langue de la lassitude et du découragement : « inaccessibles », « violent », « indignes », « sans fin », « gesticulations »… Elle est aussi celle de la lutte, malgré tout, déclinée dans un programme sur plusieurs pages du livre. Elle est surtout celle de « citoyens ordinaires », « démunis devant ce drame ». Elle est enfin, parfois, celle de l’espoir : c’est elle qui affirme que, au moins, « les enfants vont bien ». Mais c’est celle qui est reléguée par Nathalie Quintane en notes de bas de page, celle qui semble être le moins entendue, qui a le moins de portée.

Mais les mots ne suffisent pas. Pour renforcer leur effet, Nathalie Quintane les fait rentrer en résonance par le biais du montage, permettant de souligner l’ambivalence tristement comique des politiques ou des textes de loi. Ainsi, sur une double page, deux citations politiques se répondent : la première s’en prend aux « solutions gentillettes » et aux « demi-mesures », quand la seconde annonce l’installation de… « sanitaires mobiles ». De même, un extrait législatif évoque sur une page de droite une durée de retenue qu’il s’agit de « limiter » puis, en tournant la page, qu’il s’agit désormais d’« allonger ». D’autres fois, ce sont deux paroles différentes qui se heurtent l’une à l’autre : la fameuse « efficacité » du politique butant contre l’indéchiffrable charabia juridique, l’absence d’aide pour les réfugiés contre une prime promise aux policiers par un ministre, l’absence de l’Etat dénoncée par les réseaux d’aide contre les préoccupations réelles dudit Etat (« sécurité », « circulations des marchandises »), les « longs débats » rapportés par la presse sur un centre d’« urgence » contre l’expulsion, réalisée « brutalement », de la famille d’un jeune homme handicapé.

« A nous de parler et d’écrire autrement », conclut Nathalie Quintane dans son avant-propos après avoir également souligné que ce qui se passe pour les réfugiés peut concerner « tous ceux qui ne sont pas assez vigoureux et « fermes » pour être en tête ». Le « sujet » traité ici méritait bien un livre tel que celui-ci, mais on pourrait en imaginer d’autres tout à fait similaires sur les Gilets Jaunes ou le mouvement de grèves contre la réforme des retraites. Les gouvernements qui se succèdent depuis une dizaine d’années, quelle que soit leur couleur politique, sont passés maîtres dans l’art d’énoncer de manière imperturbable des mots dont ils violent consciencieusement le sens. Il est question ici d’un « projet de loi totalement équilibré » (et aussi d’une circulaire « extrêmement caricaturée »). Le président du groupe LREM à l’Assemblée Nationale, Gilles Le Gendre, a qualifié la réforme des retraites comme étant « la plus juste et la plus protectrice en France depuis 1945 ». La lutte contre les inégalités de toutes natures et leur développement accru au nom de l’idéologie dominante passe aussi, surtout, par une réappropriation du langage : « Les enfants vont bien » en constitue une brillante et revigorante preuve.

Les enfants vont bien, Nathalie Quintane
P.O.L., novembre 2019, 240 pages

Les 15 personnalités cinéma de l’année 2019

L’année 2019 va bientôt tirer sa révérence, et il est temps pour la rédaction du Magduciné de faire le tour de 15 personnalités marquantes de cette année cinématographique 2019. De Brad Pitt à Adèle Haenel, 2019 nous aura offert de nombreuses surprises.

Brad Pitt

A 56 ans, Brad Pitt reste en pleine forme ! Il nous est apparu dans 2 films cette année 2019, en tant qu’acteur :

– d’abord dans Ad Astra de James Gray, dans lequel il est acteur et producteur : il illustre le rôle principal avec Roy McBride, un astronaute solitaire qui mène une quête interstellaire. Six ans après World War Z, Brad Pitt et Ruth Negga sont de nouveau réunis dans ce film poétique, dans lequel une introspection met en lumière la relation compliquée avec son père. Un astronaute brillant mais solitaire, une immensité spatiale qui donne le vertige, une esthétique irréprochable qui nous rappelle First Man (pour le jeu interiorisé et minimaliste) ou encore Gravity et Interstellar (pour les scènes dans l’espace) : Ad Astra est avant tout un voyage contemplatif.

– Et aussi avec son rôle de cascadeur dans Once Upon a Time… in Hollywood de Q. Tarantino : un film sur une époque révolue, où une star du petit écran Rick Dalton (Di Caprio)évolue aux côtés de Cliff Booth (Brad Pitt), un cascadeur flegmatique. Un puits de références teinté de nostalgie, où certaines scènes mettent en lumière son talent : la séquence où Cliff rentre à sa caravane en décapotable, puis donne à mange à son chien en regardant la télé – ou encore celle du ranch, quand Cliff ramène une jeune hippie à la famille Manson.

En tant que producteur, Brad s’est fait remarquer en 2019 notamment avec Vice. On verra aussi Le Roi ou encore My Beautiful Boy, 2 films qui mettent en lumière le talent du jeune Timothée Chalamet qui crève l’écran grâce à ses interprétations.

On remarque la relation père-fils assez présente dans ses films cette année : doit-on y voir un lien avec la relation compliquée avec son fils Maddox, avec qui il semble avoir peur de ne jamais se réconcilier ?

Fred Jadeau

Bong Joon Ho

Si l’évidence de son génie était déjà palpable dans les 2000’s, les dix années suivantes nous ont démontré que Bong Joon Ho n’était pas seulement un grand cinéaste : il pouvait l’être n’importe où. Y compris au contact des frères Weinstein, boogeymans de la plupart des réalisateurs ayant eu le malheur de céder à l’appel méphistophélique du duo aux doigts crochus. Mais même eux n’ont pas eu raison de la détermination de Bong sur Snowpiercer, son adaptation de la bande-dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. Un projet de longue date pour le réalisateur, qui préserve la singularité d’un cinéma dont les fulgurances de mise en scène constituent autant d’hydres à deux têtes s’adressant simultanément à tous les étages de l’inconscient du spectateur. Même son de cloche pour Okja, production Netflix qui arborait là l’une de ses premières prises de guerre d’envergure.

Un véritable conte moderne dont le point de vue à hauteur d’enfants décuple la cruauté du propos et l’impact viscéral d’images qui ont continué à hanter le public de la rétine à l’estomac. Une première sélection cannoise pour le réalisateur, qui reviendra deux ans plus tard pour décrocher la timbale avec Parasite. Et force est de constater que Thierry Frémeaux n’aurait surement pas pu imaginer un tomber de rideau plus idéal sur la décennie. En effet, non content d’avoir rencontré une unanimité presque parfaite, la Palme d’Or 2019 continue encore aujourd’hui de battre des records au box-office sur tous les continents. Grâce à Bong Joon Ho, Cannes est ainsi redevenu l’espace d’une édition ce qu’il n’était plus depuis très longtemps : l’interlocuteur privilégié du grand-public avec l’élite du cinéma mondial. Il fallait au moins s’appeler Bong Joon Ho pour remettre le doigt de la Croisette sur le Zeitgeist.

Guillaume Meral 

Adèle Haenel

En 2019, au festival de Cannes, elle est présente dans trois films. Le Daim (Dupieux), Les héros ne meurent jamais (A-L Rapin) et Portrait de la jeune fille en feu (Sciamma) qui obtient le prix du scénario. Après deux césars de suite (2014 et 2015), une reconnaissance de la critique et un accueil du public pour lequel elle élargit encore ses bras, en allant chercher d’autres registres comme la comédie (En liberté, Salvadori, 2018) cette première sentence semblait suffire à tout résumer. C’est vrai, que dire de plus, pour une actrice qui est capable de jouer la fille du peuple, la combattante, une apprentie comtesse, tout ce qui marche et qui parle, en nous faisant à chaque fois la redécouvrir avec une forme niaise de béatitude ? Le 3 novembre 2019, Mediapart publie une enquête où celle-ci accuse Christophe Ruggia d’attouchements et de harcèlement sexuel, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Elle accepte de porter plainte, peut-être pas tout de suite de porter le drapeau que d’autres mains lui tendent pour guider le radeau #metoo vers d’autres dénonciations. Celles de Valentine Monnier contre Roman Polanski, quelques jours après, et de toutes celles et ceux ensuite, au quotidien victimes d’abus sexuels et de silence. Elle en jouera sûrement quelques uns d’entre eux, pour prolonger ce nouvel engagement politique qui fait de ces icônes des figures bien plus belles à regarder que les peaux lisses.

Romaric Jouan 

Quentin Tarantino

Dans une galaxie cinéphile qui ne jure que par lui, voir Quentin Tarantino porté aux nues comme l’une des personnalités de l’année a tout d’une évidence. Et on n’osera pas contredire le ghota du Festival de Cannes qui a cru bon de l’inviter pour présenter son très attendu Once Upon A Time In Hollywood. Et bien en a pris la clique à Thierry Frémaux tant le film susvisé respire l’amour du cinéma oui, mais surtout l’emprise de son auteur. Tarantino ici use de son médium de prédilection pour mieux exorciser une année qui aura durablement imprimé l’industrie dans laquelle il a brillé mais qui continue de le hanter. L’art comme exutoire ? Ça n’a jamais été aussi vrai avec Tarantino qui signe ici son film le plus personnel mais surtout le plus mélancolique. Alors forcément, quand il arrive à inviter dans son délire des pointures telles que Brad Pitt, Margot Robbie ou Leonardo DiCaprio, on ne peut que se féliciter de compter un Tarantino dans notre galaxie car il manquerait cruellement autrement.

Antoine Delassus

Céline Sciamma

Si Céline Sciamma a déjà fait parler d’elle avec ses trois premiers films, Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, il est clair que 2019 cristallise une consécration de la pureté de son art avec l’ardent Portrait de la jeune fille en feu. La rédaction du Mag du Ciné retient Céline Sciamma comme l’une des personnalités de l’année, et l’on sait pourquoi. Sa récente nomination aux Golden Globes américains dans la catégorie “Meilleur film étranger” avec ce même dernier film prouve le rayonnement mondial de son cinéma. Un cinéma neuf, un renouveau, un enchantement. Céline Sciamma met en scène des femmes, représentation qui s’inscrit parfaitement dans le paysage sociétal et politique contemporain et place le concept d’égalité au cœur de son travail. Elle offre des “rondes de regards”, comme elle le dit elle-même, dans lesquelles elle inclut le spectateur, et c’est cette position, si habituelle pourtant, qui séduit. Au mieux apprendre à se regarder, au pire ré-apprendre, ce n’est pas grave, tant qu’il y a cette séduction qui en 2019 aura été plus présente que jamais. Parce qu’elle sait prendre le temps, et ce dernier film, qu’elle présente comme une avancée “en combustion lente” avant un merveilleux embrasement, en est le paradigme. Prendre le temps de faire ses films aussi, puisqu’il aura fallu attendre cinq ans avant de la retrouver au cinéma. Alors qu’elle prenne le temps nécessaire, nous pouvons bien attendre le temps qu’il faut avant de vivre un nouveau choc Sciamma sur grand écran.

Audrey Dltr

François Civil

En quelques années, François Civil est devenue la nouvelle égérie du cinéma français. Après s’être fait connaître dans la série Dix pour cent et dans les films Five et Ce qui nous lie, l’acteur de 29 ans a multiplié les têtes d’affiche en 2019. Dans le thriller haletant Le chant du Loup, réalisé par Antonin Baudry, il incarne un sous-marinier expert en acoustique, usant de ses oreilles d’or pour identifier et classifier les bâtiments ennemis. Il a également joué dans la comédie Celle que vous croyez, aux côtés de Juliette Binoche, dans Mon inconnue en duo avec Joséphine Japy, rôle pour lequel il a obtenu un prix d’interprétation au Festival international du film de comédie, et encore dans la romance Deux moi de Cédric Klapisch. En 2019, François Civil a en outre été membre du jury du Nikon Film Festival et du Festival international du film policier de Beaune. Une année extrêmement riche pour un comédien charmeur, sensible et adaptable à tous les registres, dont la jeune carrière ne fait que débuter.

Ariane L. Emmanuelle

Ari Aster

Et soudain la naissance du cauchemar. Après seulement deux longs-métrages, Ari Aster se pose déjà comme une figure incontournable du cinéma d’horreur contemporain. A ne pas s’y méprendre : ce n’est pas le nouveau James Wan. Vous ne verrez pas dans son cinéma une pléthore de créatures démoniaques, de jumpscares ou de longues expositions sur l’origine du mal. Non. Ari Aster développe des visions où la terreur s’installe là où on ne l’attend pas. Que ce soit au cœur d’une famille en deuil, ou dans un village suédois où jamais le soleil ne s’éteint, le réalisateur ne nous dit jamais ce que l’on doit désigner comme le mal. Il y a le démoniaque qu’on identifie comme tel, et celui bien plus insidieux. Est-ce la relation toxique et bien réelle entre Dany et Chris ou cette secte suicidaire et envahissante ? Le mal est-il bien seulement ce diable païen ou le pire était déjà arrivé à cette famille remplie de non-dits ? Bavard, surdoué, obsédé, Aster continue d’offrir des cauchemars éveillés qui peu à peu effondrent nos repères moraux. Nous laissant nus et déboussolés dans des finals cathartiques et épuisants. De très près, la paix côtoie l’enfer. La frontière entre le bien et le mal s’effrite. En 2019, après Hérédité, Ari Aster confirme l’essai. On redoute les prochaines nuits blanches qu’il sera capable d’offrir mais sans aucun doute la prochaine décennie sera la sienne.

Roberto Garçon

Ladj Ly

On n’avait pas vu telle rage, tel cri de colère sur la situation des banlieues depuis La Haine de Matthieu Kassovitz en 1995. Enfant de Montfermeil, Ladj Ly a connu la galère, les répressions, les bavures et la caméra. Inspiré par le « copwatch », mouvement né aux États-Unis, qui consiste à filmer la police lorsqu’elle débarque, Ladj Ly va être marqué par l’expérience. Un jour, il filme une bavure et alerte les médias. C’est de ce tragique événement que naîtra le scénario des Misérables. A contrario de l’image que certains politiques ont voulu lui accoler, à savoir un film anti-flic, Les Misérables prend le contre-pied. Avec une finesse d’analyse nécessaire de la situation, Ladj Ly n’oublie pas de faire du cinéma. Les Misérables est un vrai film politique, en ce sens qu’il adopte un positionnement très à charge contre le système libéral actuel. Les misérables, ce sont tous les personnages, flics comme gamins. La fin se veut percutante, mais le geste est suspendu. Le dialogue n’est plus possible mais les solutions existent. De cette immersion brutale, on en tire un constat accablant mais la main est tendue, le dialogue est ouvert. C’était vital et c’est grandiose.

Jonathan Rodriguez 

Lupita Nyong’o

Après de timides apparitions dans tout un tas de productions Disney (Star Wars – elle prête sa voix à Maz –, Le Livre de la jungle version 2016 ou encore Black Panther), Lupita Nyong’o semble avoir enfin lancé sa carrière en cette année 2019, décrochant deux premiers rôles du côté du cinéma horrifique. Récemment, on la retrouvait dans la comédie de zombies Little Monsters, pour un résultat pas franchement mémorable. Mais en début d’année, c’est devant la caméra de Jordan Peele, dans Us, que Lupita Nyong’o s’est révélée : admirablement filmée, jusqu’à faire de l’ombre au reste du casting, elle y livre une prestation saisissante et glaçante, capable d’être aussi convaincante dans le rôle de la mère effrayée et protectrice que dans celui du double maléfique détraqué et sanguinaire. Ses expressions, son regard, et son jeu en général dans ce film prouvent que Lupita Nyong’o a tout d’une grande actrice, à condition d’être dirigée par de bons réalisateurs ou réalisatrices. Le genre horrifique lui sied bien, mais espérons qu’elle saura voler de ses propres ailes vers d’autres horizons plus dramatiques et profonds – car elle en a largement le potentiel. Une actrice à suivre de près.

Jules Chambry

François Ozon

François Ozon fait partie du paysage cinématographique chaque année ou presque avec plus ou moins de réussite. En 2019, il a marqué les esprits avec Grâce à Dieu. Il s’est rapproché de films tels que Spotlight ou encore Pentagon Papers, sortis récemment. En osant tout, si on osait nous-mêmes un jeu de mot douteux avec son nom de famille, Ozon offre une chronique édifiante et très forte car humaniste d’un scandale qui éclabousse encore aujourd’hui l’Eglise et il le fait sans tomber dans aucun piège attendu avec une grande minutie et beaucoup de dignité. C’est presque une nouvelle facette du réalisateur découverte cette année, forte et douce à la fois qui regarde « le monde en face », et qui a surtout réussi le pari de s’entourer de grands acteurs , une des forces de son cinéma en général. Un cinéma qui se veut populaire et exigeant en acceptant de suivre l’humain avant tout, même tout petit face à un système trop grand pour lui, et que le cinéma rassemble pour rendre plus fort.

Chloé Margueritte 

Joaquin Phoenix

Le Joker version Joaquin Phoenix aura indéniablement marqué l’année 2019. L’interprète d’Inhérent Vice ou de I’m Still Here avait déjà montré par le passé son aptitude à se fondre littéralement dans la peau de ses personnages. Mais la Phoenix touch réside surtout dans cette part d’arbitraire, dans ce pas de côté, cette inquiétante étrangeté propres à la plupart de ses rôles. C’est le cas d’Arthur Fleck alias le Joker, bouc émissaire à l’âme torturée qui inspire la pitié face aux violences du monde mais dont la face sombre nous fascine tout autant. Avec ce personnage kaléidoscopique, Joaquin Phoenix s’affirme définitivement comme un des plus grands acteurs de sa génération.

Serge Théloma 

Hu Bo

Trajectoire de vie funeste. En octobre 2017, Hu Bo jeune réalisateur de 29 ans se suicide. Les causes ne sont toutes établies mais en lien, le conflit avec ses producteurs quant au montage et la durée monstre (4h) de son premier film : A Elephant Sitting Still. Geste ultime, absolu, d’une âme torturée. À la fois promesse et testament, ce film au ton unique, à la dimension démesurée restera l’un des plus beaux films de l’année 2019, l’une des audaces les plus singulières. Rarement un film n’a autant imprimé l’impression de spleen sur sa pellicule. Intensément désespérées, ces quatre heures d’errance d’âmes tourmentées dans une Chine industrielle grise deviennent le témoin précieux d’un monde en décrépitude. L’espoir s’est envolé avec son réalisateur mais A Elephant Sitting Still est là pour l’éternité, afin de nous rappeler que le septième art est magnifique lorsqu’il devient cathartique.

Jonathan Rodriguez 

Leonardo Di Caprio

On ne présente plus le grand Leonardo DiCaprio. L’acteur de 45 ans, qui a plus de trente ans de carrière derrière lui, ne passe jamais inaperçu lorsqu’il revient sur grand écran. L’année 2019 marque ses retrouvailles avec le réalisateur Quentin Tarantino après l’inoubliable Django. Loin de l’exécrable Calvin Candie, esclavagiste sans pitié, Leonardo DiCaprio interprète dans Once Upon a Time in Hollywood le comédien Rick Dalton, une ancienne star de série télévisée qui tente tant bien que mal de relancer sa carrière en déclin. Aux cotés de Brad Pitt, il impressionne dans ce rôle de personnage égocentrique, alcoolique, colérique, et doutant de son avenir au sein d’une industrie hollywoodienne en pleine révolution. Avec l’incroyable scène du lance-flamme, d’ores et déjà mythique, nous ne sommes pas prêts d’oublier de sitôt sa prestation d’acteur. S’il en était besoin, Leonardo DiCaprio démontre à nouveau qu’il est capable de tout jouer, pour le meilleur comme pour le pire.

Ariane L. Emmanuelle

Terrence Malick

Terrence Malick n’a cessé de diviser ces dernières années. Beaucoup pensaient qu’il s’était perdu dans ses expérimentations et dans l’abstraction de ses récits minimalistes et existentialistes. Le cinéaste américain, avec Une Vie cachée, revient au sommet de son art. Une vie cachée est une mélodie, une symphonie céleste, un astre d’une autre galaxie venu nous émerveiller de toute son humanité. Terrence Malick a bien caché son jeu : après son dernier triptyque – A la Merveille, Knight of Cups et Song to Song – qui s’appesantissait autour de l’abstraction des sentiments et de la dérégulation d’un certain consumérisme de nos existences, le réalisateur revient à ses premiers amours autour d’un scénario dont la ligne parait plus limpide et plus claire. Une vie cachée, une oeuvre à l’universalité débordante, un récit féerique et fantastique porté par sa mise en scène toujours aussi mouvante et captant avec poésie les moindres faits et gestes du quotidien de ces fermiers et fermières : s’amuser en famille dans les herbes, travailler durement la terre, scruter les nuages frappés par la lueur des montagnes, voir danser les villageois pendant les fêtes communes.

Sébastien Guilhermet

Martin Scorsese

Il s’appelle Martin Scorsese, il a 78 ans et il fait des films. Une carrière aussi emblématique ne mérite pas l’effronterie d’être résumée aux gangsters et à Robert de Niro, surtout quand il a gratté ses plus gros budgets dans ses dernières productions, pour continuer à tutoyer les sommets : Aviator, les inflitrés, Hugo Cabret, Shutter Island… Martin est devenu un vieux sage, une icône vivante qu’on aime écouter parler sous l’arbre et il le sait. En une réplique, il réussit à snapper l’univers Marvel en leur refusant le qualificatif de films. C’est violent, tranchant comme un rasoir, celui de the big shave, son premier court en 1967, mais sort tout un ressentiment international des cinéphiles résistants contre ces mastodontes devenus indifférents. Du haut de son statut et de ses oscars, il mène l’affrontement final, réfugié chez Netflix. Et obtient un nouveau golden globe pour The irishman. Que le grand N l’accueille à tombeaux ouverts en dit long sur ce que risque de devenir l’industrie du cinéma : aux grandes salles les grands films et les petits sujets, aux plateformes de streaming quelques grands cinéastes et le cinéma indépendant, avec les derniers fans devant leur télé, chassés des salles. C’est encore une exagération, mais l’année 2020 d’un Mr Scorsese qui a traversé tous les âges du 7ème art, a survécu au nouvel Hollywood et s’est fait à toutes les innovations techniques, tient pourtant en elle tous les germes d’un avenir inquiétant, plus flippant encore que Thanos et ses amis.

Romaric Jouan