Vice ou le House of Cards d’Adam McKay

Sous couvert de narrer l’incroyable ascension au pouvoir de Dick Cheney, plouc arriviste qui deviendra vice-président de l’administration Bush, Vice est davantage l’occasion pour Adam McKay, après The Big Short et sa radiographie du pouvoir corrupteur de l’argent, de sonder les maux de l’Amérique et sans doute celui le plus révélateur : son gout pour l’amoralité & le vice. En résulte, un opéra tragi-comique fun, ironique & cynique paradoxalement à la gloire de l’une des figures les moins glorieuses des USA.

Vice. Nom masculin. Qui désigne un défaut de fabrication & un penchant pour l’amoralité. Voir aussi, Dick Cheney.

Si l’on se hasardait à vouloir étoffer un jour le Larousse, nul doute que mentionner le 46ème vice-président des États-Unis aux cotés des 2 définitions susvisées, serait logique, tant le bougre aura, au gré d’une appétence sans limite pour l’amoralité, détruit une certaine idée de l’Amérique, pour la faire sienne. Et son crédo à lui, fut en quelque sorte l’absence de limite. De règles. Un savant mélange d’arrivisme, d’opportunisme et d’ambition que ce natif du Wyoming aura su cultiver de par l’amour qu’il porta à sa femme – ou son roc comme il l’aime à l’appeler – Lynne Cheney. Car au début des 60’s, celui qui deviendra l’éminence grise de George W Bush était loin de la figure faustienne se mouvant sans un bruit dans les couloirs de la Maison-Blanche ; mais bien un cul-terreux sans ambitions occupé à brasser de la gnôle jusqu’à ce qu’il rencontre sa moitié : Lynne, une mini-bourgeoise aux rêves de grandeur inassouvis qui, la faute au sexisme ambiant de l’époque, placera tout son intellect et son charisme sur son mari pour qu’à deux, ils gravissent les échelons. Et Vice symbolise bien cela : au gré de flashbacks et flash-forward qui condensent presque 40 ans de politique américaine, on se prend à être captivé par l’ascension fulgurante de ce couple, qui à l’instar de la paire Underwood (la série House of Cards), a parfaitement compris qu’il faut parfois s’y mettre à 2 pour donner naissance à un salaud.

L’Homme qui voulait être roi

En ça réside peut-être le point le plus intéressant du métrage puisque à l’heure du politiquement correct, l’ex-parolier du Saturday Night Live, Adam McKay, ne cherche même pas à donner des circonstances atténuantes ou à excuser Cheney. Il le capte tel qu’il est, au gré de recherches titanesques qu’il n’hésite d’ailleurs pas à mentionner dans le carton introductif, tel un petit malin goguenard trop content de balancer avec arrogance et même suffisance, sa science. Résultat, on frôle l’euphorie à voir un cinéaste ne pas prendre de gants et célébrer le mal pour mieux le casser ensuite. Car il a beau se draper dans les atours d’un biopic versant dans la satyre, Vice n’en est pas moins que le reflet acerbe d’une immense vindicte, l’évocation d’une farce pourtant belle et bien réelle, la conséquence d’une implosion du camp républicain qui a pris de telles proportions qu’elle en a changé l’édifice politique américain. En ça le titre du métrage est une merveille tant il illustre parfaitement la dualité du personnage de Cheney : un personnage calculateur, froid et amoral en proie aux vices donc qui par sa seule existence et ses actions, va effriter l’establishment US, quitte à sérieusement l’affaiblir. Un fait d’arme pas si glorieux que le film a vite fait de caractériser en catastrophe ambulante ; révélant derechef sans doute la meilleure (et plus sujette à polémique) idée du film : le métrage se veut, et se revendique même, partial. Dick Cheney est un salaud donc autant ne pas le ménager. Autant y aller franco, non ? Résultat, McKay enfile des poings américains et il frappe. Montage effréné, flashbacks, flash-forward, second degré à la The Big Short, tout est ainsi bon pour cerner tout ce qui compose l’antipathique figure de Cheney et dresser les maux de ce camp républicain ayant sur les seuls mots de ce dernier, œuvré à mener une guerre en Irak motivée par des allégations fantoche. Du vent autrement dit.

Et Vice, c’est un peu ça en fait. C’est l’histoire d’un arriviste qui va dans le sens du vent. Qui le dompte, qui le fait sien avec une telle froideur morale qu’il en devient détestable, effrayant et abject, faisant du film une comédie satyrique oui, mais également un ride horrifique déplaisant, tant on sait que tout ce que l’on voit à l’écran est vrai. Et plutôt que de dramatiser ça, McKay en rit. Beaucoup. Peut être même trop tant l’exercice critique est appuyé qu’il en vient à s’aliéner le public qui n’adhère pas à ces frasques mais qu’importe. On sent ici que McKay ne cherche pas l’emphase, pas l’approbation mais juste une audience pour rappeler aux jeunes générations, aux ignares et à tout ceux qui s’en fichent, que la lie de l’humanité a vite fait de se cacher au sein du camp républicain dont il pointe tous les travers. Son opportunisme (ici radical), son absence d’humanité, son coté arriviste ; même la nomination de George W Bush se fait copieusement incendier, et surtout ce sentiment d’auto-satisfaction qui plane chez ces hommes de l’ombre qui excellent à faire passer leurs intérêts personnels devant les intérêts du peuple. Ainsi, chez McKay, n’importe qui peut devenir politique, que ça soit le mec le plus vulgaire ou le plus fourbe ; un peu comme si le mantra des USA (« le pays de toutes les opportunités ») s’appliquait aussi pour ses politiciens. Et de la même manière que la politique se banalise, le mal devient monnaie courante, est même encouragé comme dans une scène de restaurant tout bonnement glaciale ou au milieu de rires et de bulles de champagne, on discute de la torture, de l’invasion de l’Irak comme du match de foot de la veille. Cela a vite fait de donner au métrage une odeur de souffre qui, par la force du montage et de la sincérité du bonhomme, se mélange à du gaz hilarant et une bonne dose d’effroi.

Rire ou ne pas rire, telle est la question !

Un mélange absurde, pour ne pas dire iconoclaste, qui a le chic de faire de Vice autant un biopic anti-consensuel et surtout très anticonformiste, qu’un film inoubliable, à la lisière du documentaire et du règlement de compte Youtube. Puisque oui, si sa forme partiale demeure un atout non négligeable par les temps qui courent, difficile d’y voir plus qu’une incartade façonnée et polie par un mec trop conscient du pouvoir de son média – le cinéma – et surtout trop anti-républicain pour cerner le réel enjeu. Doit-on y voir de ce fait, la naissance d’un monstre, son évolution, la disparition progressive de son humanité sur l’autel du pouvoir ? Ou simplement la revanche caustique d’un humoriste, trop content d’avoir trouvé pendant 2h12, une cible que personne ne viendrait décrocher du mur par acquis de conscience ?

Là se cache finalement l’intérêt que défend peut-être implicitement Adam McKay, qui malgré tout le sérieux du projet semble réitérer avec malice et délice ses tics du SNL : acteurs et actrices grimés en sosies quasi parodiques, rythme emballant, absence de limites et finalement un parfum d’inconséquence. Puisque à force d’évoquer la vie de cet odieux personnage, d’y susciter le rire, d’y voir une farce, de moquer un régime voire carrément un système défaillant, ne dédramatiserait-on pas la vraie Histoire ? Peut-on rire de tout ? Là est la vraie interrogation du film, et ça sera la réflexion laissée à chacun et chacune qui s’y risquera, que celle de savoir si une audience peut sciemment rire jaune pendant 2h et y trouver du plaisir. En tout cas, si c’est pas le cas pour vous, sachez juste que le casting ne vous a pas attendu coté plaisir car entre un Christian Bale monstrueux (au sens figuré comme littéral), un Steve Carrel en technocrate vulgaire et hilarant, un Sam Rockwell qui personnifie George W Bush avec un rare degré de mimétisme et une Amy Adams en mastermind, Vice s’affirme comme un vivier de personnages dans lequel on a pris, à la rédaction, beaucoup de plaisir à s’y noyer. Bref, Vice, c’est fort. Et un peu fou même.

Satyre king-size sur la montée au pouvoir d’un arriviste amoral, cynique et manipulateur, Vice s’inscrit dans la parfaite continuité d’un The Big Short en suscitant dans un même élan rire et critique, le tout avec un montage survitaminé et une vraie passion qui a vite fait de transformer Adam McKay en Oliver Stone des années 2000. Chef d’œuvre ! 

Bande-annonce : Vice

Synopsis : Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l’homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd’hui…

Fiche technique – Vice

Réalisation et scénario : Adam McKay
Casting : Christian Bale (Dick Cheney), Amy Adams (Lynne Cheney), Sam Rockwell (George W.Bush), Steve Carrel (Donald Rumsfeld), Tyler Perry (Colin Powell), Jesse Plemons (Kurt), Eddie Marsan (Paul Wolfowitz), Bill Camp (Gerald Ford), Alison Pill (Marie Cheney)
Photographie : Greig Fraser
Décors : Patrice Vermette
Direction artistique : Dean Wolcott
Montage : Hank Corwin
Musique : Nicholas Britell
Production : Will Ferrell, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Adam McKay, Kevin J. Messick et Brad Pitt
Producteurs délégués : Megan Ellison et Jeff G. Waxman
Coproducteur : Jason George
Sociétés de production : Annapurna Pictures, Plan B Entertainment et Gary Sanchez Productions
Sociétés de distribution : Annapurna Pictures, Mars Distribution
Budget : 60 millions de dollars
Durée : 132 minutes

États-Unis – 2018

Note des lecteurs1 Note4.35
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