Joker : Laughing Out Loud

Et si les saltimbanques tabassés se relevaient ? Et si l’être malade était enfin adulé ? Tels d’authentiques tubes à essais remplis par ces laborantins de cinéastes, certains films sont à manipuler avec précaution, car tout le monde veut voir la déflagration, mais personne ne veut avoir le tube entre les mains lorsqu’elle se produira. Avec Joker, Todd Phillips confie au public un objet qui peut devenir, soit un étendard, soit une arme, mais, dans les deux cas, on ne peut prédire si son utilisation par notre voisin de siège sera positive ou négative. Ce que l’on sait en revanche, c’est que l’on est face à un immense film malade tout droit sorti d’une époque des plus malades. Car la pathologie première ne vient sûrement pas d’une individualité, mais d’un système entier altéré et (bientôt ?) avarié…

« Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut,
Qu’il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le cœur dévoré d’amour,
Alla rouler dans les étoiles. » Théodore de Banville

Joker est l’histoire d’un homme fatigué. Fatigué de faire l’auguste pour les clowns blancs de là-haut. Il courbe l’échine celui qui ne connaît que le bas des marches. Il courbe l’échine celui qui, sous le poids des petites gélules pharmaceutiques, ne croit plus en rien, à commencer par sa propre existence. C’est la montée en puissance d’un potentiel meurtrier que l’on façonne et sculpte presque malgré soi, pour briser l’invisibilité, enfin. Suivant la partition d’un coming of age d’un nouveau genre funeste, sanglant, destructeur, l’orchestre gronde et prépare avec précaution rien de moins que la naissance d’un mythe. Il y a sur le visage de cet homme qui se maquille, les larmes d’un être qui s’étiole et se détériore. L’épais grimage de son personnage camoufle cette souffrance taboue que l’on sous-estime sans cesse. Notre siècle ne semble rien avoir appris, s’évertuant à sangler à leur propre lit de labeur les malades qu’il a lui-même créés et laissés pour mort dans les ruelles des milieux interlopes. Il en a fait des malandrins, des faquins qui, un jour, apprendront à desserrer les sangles.

Pauvres fous, continuez à rire comme on vous a si bien appris à le faire. Qu’elle est démentielle votre phobie de la souffrance, qu’il est fêlé la largeur de votre sourire.

Il faut parfois rebattre les cartes du jeu pour que celle qui était alors la plus faible devienne l’atout maître, la wild card, ce joker au sourire irrévérencieux.

Son prédecesseur Heath Ledger le disait déjà, « Madness, as you know, is a lot like gravity, all it takes is a little push.”. Mais ce n’est pas tant la folie en tant que pathologie qui ne demande rien de plus que cette petite poussée, mais bel et bien la folie meurtrière. Le film se meut ainsi en une fragile petite bascule, démontrant, sans pour autant le justifier, qu’il suffit d’un petit geste pour la faire se renverser. Qu’est-ce qui fait qu’Arthur Fleck devient Joker et Bruce Wayne, Batman ? Qu’est-ce qui fait que l’un devient un héros et le second son antagoniste ? Phillips va encore plus loin en se demandant si l’antagoniste en question n’est pas justement le martyr créé de toute pièce par le système, pour le système, pour remplir momentanément la gamelle de ceux qui crient au chaos.

Car, en effet, Joker est moins un film sur une société, qu’un film sur un système et sa facilité à dire d’un ton évidemment autoritaire, éminemment didactique, « applause », à des individus qui, fragilisés par le poids de l’abstraction, finissent par répondre « send the clowns ». C’est simple n’est-ce pas ? Mais le schéma du réel n’est-il pas lui-même tout aussi grossier ?

Joker est un film traumatisé que la danse du chaos vient secouer et couvrir de grandeur. C’est un essai blessé qui apprend à se relever pour chalouper avec la mort qui se dégage de chacune de ses images. C’est un reportage en terre de psyché et au paysage de société. C’est le récit d’une chute amortie par la colère et la résistance. C’est l’histoire immense, plus d’un sourire qui se fige, de larmes qui cessent de couler. C’est la grande farce qu’est la somme des tragédies de notre siècle et de nos âmes, chers amis…

Joker : Bande-annonce

Joker : Fiche Technique

Réalisation : Todd Phillips
Scénario : Todd Phillips, Scott Silver
Interprétation : Arthur Fleck / Joker (Joaquin Phoenix), Robert de Niro (Murray Franklin), Zazie Beetz (Sophie Dumond), Frances Conroy (Penny Fleck), Brett Cullen (Thomas Wayne)…
Image : Lawrence Sher
Décors : Laura Ballinger
Costumes : Mark Bridges
Son : Tom Ozanich
Montage : Jeff Groth
Musique : Hildur Guðnadóttir
Producteur(s) : Todd Phillips, Bradley Cooper, Emma Tillinger Koskoff
Production : Warner Bros., Joint Effort, DC Entertainment, Bron Studios, Creative Wealth Media Finance, Village Roadshow Pictures
Distributeur : Warner Bros. France
Date de sortie : 9 octobre 2019
Durée : 2h02

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