War Dogs, un film de Todd Phillips : Critique

Construit comme un buddy-movie rigolo, War Dogs ne réussit jamais à être la satire acide des ressorts du militarisme économique (ou de l’économie militariste, c’est selon) qu’il voudrait être, mais n’en reste pas moins une agréable comédie de potes.

Synopsis : En pleine guerre d’Irak, David, un jeune masseur sans le sou, se fait embrigader par son ami d’enfance Éphraïm pour profiter d’offres mises en ligne par le Pentagone. Le marché de la vente d’armes militaires se révèle rapidement lucratif, permettant les deux magouilleurs en herbe de mener la belle vie, mais lorsqu’un contrat de 300 millions de dollars s’offre à eux, les choses vont leur échapper.

Chronique d’une économie flinguée

Si Todd Phillips a accepté de réaliser ce film de commande proposé par le producteur Mark Gordon (Il faut sauver le soldat Ryan, Steve Jobs), c’est assurément pour que son nom ne reste pas éternellement accolé au souvenir déçu de l’avoir vu incapable de renouveler l’astucieux concept narratif de Very Bad Trip, cette trilogie qui aurait tout gagner à s’arrêter dès la fin de son premier opus. Mais passer de la comédie grasse au pamphlet politique n’est pas chose aisée, le réalisateur a alors fait le choix de diluer le discours contenu dans le scénario sur les dérives de l’économie de la guerre entre les mains d’une administration incompétente dans une fable comique. L’idée est en fait des plus simples : surfer sur la mode de ces longs-métrages (The Big Short et Le loup de Wall Street en tête) qui ont réussi à nous éclairer sur le monde de la finance, tout en s’amusant des névroses de ceux qui la font, pour s’attaquer à un autre aspect propre à l’identité capitalistique américaine, celui du culte des armes et leur commerce international, que nous avait déjà brillamment décrypter Andrew Niccol dans Lord of War. Après tout, Adam McKay, qui venait lui aussi de la comédie légère, nous a surpris neuf mois plus tôt en tirant habilement parti de son label « histoire vraie », alors pourquoi ce War Dogs n’en ferait-il pas autant ?

La réponse à cette question pourrait être un certain manque de talent. Si l’on compare aux films susnommés de Scorcese ou de Niccol, alors il apparait comme évident que la réalisation de Phillips ne profite d’aucune fulgurance, d’aucune scène qui restera véritablement mémorable. Mais le véritable frein à la réussite du film est en fait à chercher du côté de son manque d’ambition. A trop se focaliser sur la relation entretenue entre David et Éphraïm, le scénario ne fera finalement qu’effleurer les sujets qu’il prétend dénoncer. Il ne faudra compter que sur l’omniprésente voix-off du premier et les quelques explications techniques donné par le second pour évoquer les réels enjeux d’un récit qui nous apparait comme anecdotique, et dont le seul twist final (fort mal exploité soit dit en passant) n’est pas suffisant pour qualifier ce qui l’a précédé de thriller politique.

Fort heureusement, l’alchimie entre Miles Teller (Whiplash, Les 4 fantastiques) et Jonah Hill (Le stratège, 21 Jump Street) fonctionne suffisamment pour rendre leur duo attachant et nous donner envie de les suivre dans leurs aventures. Tout l’humour du film repose d’ailleurs, non pas sur d’improbables gags lourdingues, mais uniquement sur la performance survoltée de Jonah Hill. Très en forme, l’acteur livre là une prestation en roue libre, parfois à la limite du cabotinage mais qui alimente intelligemment l’ambiguïté morale de son personnage. Miles Teller apparait à l’inverse bien plus en retrait, mais c’est justement sa justesse face aux situations surréalistes auxquelles il est confronté qui vient chaque fois nous rappeler que nous sommes face à une histoire vraie, et que le rire ou l’exaltation font place à la sidération. En cela, le film est une réussite, même si ce qu’il dit de cette réalité n’apporte rien à son éclaircissement.

Le fait que le personnage d’Ephraim soit fan de Scarface participe évidemment à sa caractérisation quelque peu caricaturale, mais elle est symptomatique de cette obsession malsaine pour la quête d’argent qui sclérose l’American way of life. Emportées par cette frénésie capitaliste, les petites magouilles prennent une dimension disproportionnée et incontrôlable… un schéma scénaristique de rise and fall bien connu qui semble justement calqué sur celui du film culte de Brian de Palma. Ce sont la faille administrative d’où nait cette magouille et les liens étroits entre la politique étrangère américaine et la vente d’armes à l’internationale que War Dogs s’était pourtant donné le défi de dénoncer. Mais ces pistes, sans être complètement passés à la trappe, ne resteront qu’un simple contexte aux péripéties vécues par ses personnages. Loin d’exploiter toute sa potentielle irrévérence à l’égard des institutions politiques, le film profite malgré tout de la bonne rythmique qu’y injecte Todd Phillips (grâce à l’emploi habile de musiques entraînantes) et de la présence d’un excellent duo d’acteurs qui en font un sympathique divertissement. On ne peut tout de même pas s’empêcher de penser que, entre les mains d’un réalisateur habitué à dézinguer les revers du rêve américain, tel que David O. Russel (Les rois du désert, Joy…) ou, mieux encore, les frères Coen, l’exploitation cinématographique de l’histoire de d’Éphraïm Diveroli et David Packouz aurait pu être méchamment cinglante. Dommage.

War Dogs : Bande-annonce

War Dogs : Fiche technique

Réalisation : Todd Phillips
Scénario : Jason Smilovic, Todd Phillips et Stephen Chin, d’après l’article Arms and the Dudes de Guy Lawson paru dans le magazine Rolling Stone
Interprétation : Miles Teller (David Packouz), Jonah Hill (Efraim Diveroli), Ana de Armas (Iz), Kevin Pollak (Ralph Slutsky), Bradley Cooper (Henry Girard)…
Photographie : Lawrence Sher
Musique : Cliff Martinez
Montage : Jeff Groth
Décors : Danielle Berman
Directeur artistique : Jonathan Carlos et Jay Pelissier
Costumes : Michael Kaplan
Production : Scott Budnick, Bradley Cooper, Mark Gordon, Todd Phillips et Bryan Zuriff
Sociétés de production : Green Hat Films, The Mark Gordon Company et RatPac-Dune Entertainment
Budget : 40 millions de $
Festival et récompense : Selection au Festival de Deauville
Société de distribution : Warner Bros.
Genre : comédie dramatique, thriller, biopic
Durée : 114 minutes
Date de sortie : 14 septembre 2016

Etats-Unis – 2016

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.