Cannes 2019 : J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, ou la poésie du mouvement

Après Les Hirondelles de Kaboul dans la sélection Un Certain Regard, J’ai perdu mon corps est le deuxième film d’animation français à faire parler de lui lors de ce Festival de Cannes 2019, pour la Semaine de la Critique. Le long-métrage de Jérémy Clapin est une vraie petite bombe inattendue, qui réussit à mettre son originalité et sa maîtrise visuelles au service d’un récit d’une grande poésie.

Synopsis : À Paris, la main tranchée d’un jeune homme s’échappe d’une salle de dissection, bien décidée à retrouver son corps. Au cours de sa cavale semée d’embûches à travers la ville, elle se remémore toute sa vie commune avec lui, jusqu’à sa rencontre avec Gabrielle.

La première chose qui marque avec J’ai perdu mon corps, c’est son esthétique et ses choix visuels : un mélange étonnamment harmonieux de couleur et de noir et blanc, mais surtout de dessins en 2D et en 3D (ces derniers étant surtout réservés aux arrières-plans ou aux décors : immeubles, voitures, etc.). Mais un tel parti-pris serait trop risqué pour être gratuit ; il sonne même comme une évidence qui sert la philosophie principale du film : le mouvement. En effet, les traits crayonneux du dessin donnent une impression constante de mouvement, de fluidité, de fuite en avant, comme si les images glissaient sur la pellicule. De même, les décors en 3D, toujours très discrets et parfaitement insérés dans l’ensemble, offrent des mouvements de caméra circulaires qui permettent une vraie spatialisation des scènes, accentuant la profondeur de champ et donnant donc au mouvement une dimension supplémentaire à explorer.

Or tout le propos du film consiste en cette mise en mouvement des personnages : le parcours du combattant de la main se fait parallèlement à l’avancée du personnage principal l’ayant perdue et qui cherche à jouer un tour au destin, au déterminisme, en reprenant son futur « en main » – évidemment. Il y a donc tout au long du récit l’idée que les personnages veulent progresser dans leur vie, aller de l’avant, et rien de tel qu’une animation qui exprime elle-même cette idée pour délester les dialogues d’un trop plein d’explications. Les images donnent déjà au spectateur une intuition de là où veut en venir le film, nul besoin dès lors de redoubler ce langage visuel par des mots qui viendraient l’alourdir et lui faire finalement perdre toute sa poésie.

Car J’ai perdu mon corps est d’une immense poésie. Au-delà de l’esthétique et de la technique irréprochables donc, l’écriture est tout aussi intelligente. Dès la lecture du titre, on comprend que le film mettra le spectateur du côté de cette main arrachée à son corps et ainsi personnifiée, et non du côté des véritables êtres humains. Ces derniers sont la ligne d’horizon du film, mais la main en est le réel personnage principal. Mais pour donner à cette main sa force, créer un sentiment de danger lorsque celle-ci traverse la route ou est attaquée par des rats, il faut penser sa narration et sa mise en scène en conséquence. Déjà, le montage va dans cette direction : alternant entre le présent du récit de cette main partie à l’aventure, et le flashback centré sur le personnage de Naoufel qui s’écoule jusqu’au moment fatidique où il la perd.

On avance donc à la fois en avant et à reculons, et c’est ce montage qui crée toute la tension dramatique du film : d’un côté, on a peur qu’il arrive malheur à la main et on ne saurait anticiper la fin de son histoire ; de l’autre, on sait très bien comment cela va finir pour Naoufel mais tout l’intérêt de son arc narratif à lui est de savoir quand et comment l’accident va se produire. Aussi devient-on peureux d’un côté, et paranoïaque de l’autre, guettant chaque élément qui pourrait être un danger potentiel. La mise en scène insiste avec beaucoup d’intelligence et de malice sur tous les objets tranchants, sur les poignets et les doigts des personnages lorsqu’ils jouent du piano, bricolent des objets, chassent les mouches. Tout est fait pour souligner la fragilité des corps, et surtout la fragilité de chaque instant où le moindre faux mouvement peut faire basculer un moment de vie anodin en véritable tragédie.

Du côté de la main, la tension vient de la mise à l’échelle du monde et donc de ses dangers : à l’instar du célèbre L’homme qui rétrécit, le personnage est si petit et sans défense que chaque petit animal, chaque objet totalement inoffensif pour l’homme devient ici un ennemi potentiel. La caméra se met à la hauteur de cette main arachnéenne et, comme dans le Rubber de Quentin Dupieux, multiplie les plans fixes qui sondent l’âme de cet objet et l’animent, lui donnent vie et créent l’impression que celui-ci regarde le spectateur en retour.

L’originalité de J’ai perdu mon corps ne s’arrête pas là, car même la grande sensibilité du film est par instants contrebalancée par des éléments plus trashs qui dénotent totalement avec l’ambiance mélancolique et la sublime partition pour violons : une scène de sexe et de nudité bestiale, des couplets de rap bien gras, des soirées avec joints, alcool et vulgarités à gogo, etc. Mais cela n’enlève jamais rien à la pudeur, l’intimité ou au lyrisme de l’ensemble, créant quelque chose de finalement très authentique.

J’ai perdu mon corps est un pur moment de cinéma, une révélation inattendue qui vaut le coup d’être découverte. Le cinéma français d’animation est toujours aussi talentueux, et lorsque l’esthétique tutoie à ce point la perfection et que l’écriture est aussi limpide que profonde, alors il ne reste qu’à se laisser porter par les élans poétiques de ce film qui a déjà tout d’un grand.

J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin : Bande-annonce

Le film J’ai perdu mon corps (I Lost My Body) de Jérémy Clapin, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019

Avec Hakim Faris, Victoire du Bois, Patrick d’Assumçao…
Date de sortie : 6 novembre 2019 (1h 21min)
Distributeur: Rezo Films
Genre Animation

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.