Dahmérismes et conséquences

L’histoire de Jeffrey Dahmer, c’est l’histoire vraie d’un jeune américain qui finira tueur en série. Son adolescence présentée ici donne des pistes pour expliquer pourquoi il en est arrivé là. Malheureusement, personne n’a rien fait, sans doute parce qu’à l’époque personne n’imaginait son futur.

L’album commence par un dessin pleine planche qui en dit déjà extrêmement long. Dahmer est montré de dos, solitaire, marchant face au soleil couchant, au bord d’une route de campagne. Il habite avec ses parents à Bath, bourgade dans la campagne vallonnée de l’Ohio, dans une maison moderne mais à l’écart de la ville. L’angle de vue, une légère plongée, permet de profiter magnifiquement de la perspective : une route rectiligne qui épouse les creux et bosses du terrain (un plan typique du paysage routier américain). Dahmer n’est encore qu’une silhouette (le dessin fait sentir ses mouvements un peu gauches), dont on se rapproche aux planches suivantes. Le tout est dessiné dans un superbe noir et blanc qui met en valeur les contrastes et les reliefs. Le style apparaît rapidement, d’abord très cinématographique pour faire sentir la démarche et l’isolement de Dahmer, puis avec le dessin des visages qui sont déformés verticalement pour donner une sensation de malaise. Nulle référence à Modigliani, aucun doute que le style du dessinateur (Derf Backderf) est très personnel (pour les visages, voir l’illustration de couverture), une sorte de ligne claire propre à mettre en valeur chaque situation.

Origines du malaise

Découpée en 5 parties (avec un prologue, un épilogue et un dossier de sources), l’histoire fait monter l’inévitable malaise. A la base, Dahmer est un garçon renfermé, le genre plus ou moins inadapté à la vie en société. Un épisode montre sa mère (sujette à des crises nerveuses) recevoir un architecte d’intérieur. La « légende » veut que cet homme soit affecté de tics nerveux que Jeffrey reproduit. Pourquoi ? Difficile à dire. Peut-être parce que c’est le seul moyen pour lui de faire l’intéressant ? Peut-être même y voit-il un comportement facile à singer (un signal d’alarme inconscient) ? Quelque chose qui devient le reflet de son mal-être. Toujours est-il qu’il se met à l’occasion à prendre une attitude très bizarre accompagnée de bruitages oraux à l’avenant. Bref, quelque chose qui dénote un vrai malaise le classant dans la catégorie des êtres hors normes. Mais c’est quelque chose qu’il entretient, au point qu’autour de cette attitude, un fan-club de Dahmer se monte au lycée (Revere High School). Derf Backderf en fait partie. Il évoque tous les « dahmérismes » dont il est témoin, des comportements relevant du difficilement descriptible (quelques bouts de phrases issus d’un cahier de l’époque, en anglais, perdent toute leur saveur avec le recul). Bref, Dahmer est le préposé aux provocations en tous genres dont les adolescents sont friands. Il met les nerfs des uns et des autres à rude épreuve (documentaliste, enseignants). Jusqu’au jour où ses « camarades » décident de lui demander de faire le spectacle à la galerie commerciale du coin. Pour cela, ils vont jusqu’à l’acheter, chacun apportant sa contribution pour alimenter la cagnotte. Dahmer est d’accord, mais il doit se mettre en condition. Pour cela, il va s’enfiler un pack de canettes de bière sur le chemin (ils ont 16 ans et peuvent conduire, nous sommes aux États-Unis). Tous les éléments sont en place, Jeffrey Dahmer ne parviendra jamais à sortir de son rôle et de son milieu qui se désagrège à vue d’œil : ses parents se séparent et sa mère quitte le foyer, l’abandonnant à son père qui ne voit pas le malaise de son fils souvent livré à lui-même. Ce n’est que plus tard, une fois à l’université, que ses camarades vont réaliser l’étendue du désastre, Dahmer se retrouvant isolé de sa génération, n’ayant plus rien ni personne à quoi se raccrocher.

Quel lien entre Jeffrey Dahmer et Derf Backderf ?

Avec le recul de la lecture, le malaise commence dès le titre. Pourquoi l’auteur parle-t-il de Dahmer comme un ami ? Rien ne vient confirmer qu’il aurait considéré Dahmer comme tel. On peut juste penser qu’avec le recul, il a mal au cœur de voir ce que Dahmer est devenu (emprisonné, Dahmer a fini assassiné). Pas plus lui que les autres n’ont imaginé pendant leurs années de lycée que Dahmer deviendrait un tueur en série. Oui, ils l’ont vu comme une personne à part, mais pas comme quelqu’un de potentiellement dangereux (malgré l’épisode des animaux dans des flacons d’acide).

Pourquoi certains deviennent-ils tueurs en série ?

Il faut donc bien garder en tête que ce roman graphique ne parle pas d’un tueur en série, mais d’un adolescent qui deviendra un tueur en série. On évite donc ici l’essentiel des aspects malsains qui pourraient attirer des lecteurs avides de sensations. Par contre, on ne peut pas lire cette BD sans se demander pourquoi Dahmer est devenu tueur en série. Autant dire qu’une des qualités du récit est de fournir un maximum d’éléments à propos de Dahmer (récit basé sur des souvenirs très précis et d’une grande fiabilité), sans aller jusqu’à donner la moindre certitude sur la ou les raisons qui ont conduit Dahmer sur la voie du meurtre. Le récit se clôt sur la période où il a commis son premier meurtre, mais les protagonistes du roman graphique n’en avaient absolument pas conscience à ce moment-là. Par contre, l’ambiance dans la bourgade où tous demeuraient me semble bien rendue. On observe que le passage à l’acte de certains pour devenir tueur en série marque les esprits, parce que ce qu’on ne comprend pas comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités. Malheureusement, toute société engendre des effets qui sont les conséquences de son fonctionnement. Ici, on remarque en particulier que tout se construit sur des relations où, pour avoir la paix, il faut être du côté de ceux qui représentent la force, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, pendant toutes ses années de lycée, Dahmer a joué le rôle de mascotte (un rôle peu glorieux), pour ses condisciples qui aimaient profiter de son aptitude à jouer les inadaptés capables de crises (et de détourner l’attention d’autres comportements). Bizarrement, Dahmer s’est finalement révélé capable de produire ces « crises » à la demande, comme si, à force d’entrer dans un rôle, il n’avait plus été capable d’en sortir. Mais, est-ce lui qui s’est enfermé dans ce rôle, ou bien le groupe qui n’a accepté de l’intégrer qu’à la condition qu’il joue ce rôle ? Avec le recul, Derf Backderf aime parler de Dahmer comme son ami, mais c’est juste le moyen qu’il a trouvé pour supporter son sentiment de culpabilité. Car il était avec les autres pour profiter du comportement « incontrôlable » de Dahmer.

Pouvait-on prévoir et prévenir les drames ?

Un roman graphique intelligent et percutant, qui se lit très bien et qui pose énormément de questions. Pourquoi s’intéresse-t-on aux tueurs en série ? Sans doute parce qu’ils font peur. S’ils font peur, c’est parce qu’on ne comprend pas les raisons profondes de leurs agissements. Malheureusement, on arrive à la conclusion qu’il n’existe pas de cause à effet identifiable de façon certaine (ce serait trop simple). Pour Dahmer, on peut avancer qu’il a grandi dans un milieu familial peu propice à son épanouissement et qu’il ne s’est jamais senti vraiment à l’aise avec ceux de sa génération. La seule voie d’intégration qu’il ait jamais trouvée fut un comportement déviant. Le vrai problème, c’est que personne n’a jamais identifié ce comportement comme un signe de danger potentiel. Au vu du ressenti de l’auteur, on imagine que tout l’entourage de Jeffrey Dahmer le considérait comme inoffensif. On peut aller jusqu’à se demander si cela n’a pas pu jouer un rôle dans le passage à l’acte (le meurtre) de Dahmer. Maintenant, pourquoi s’en prendre à telle ou telle personne et dans quelles conditions ? Questions trop complexes pour émettre ici la moindre hypothèse. On peut quand même supposer que le premier meurtre a agi comme l’ouverture d’une vanne. Une fois qu’une personne franchit ce pas, la suite peut quasiment couler de source. Qui sait si Dahmer n’a pas attaqué des personnes représentant à ses yeux des personnages occupant des positions dans la société qu’il savait définitivement inaccessibles pour lui ? Qui peut mesurer les dégâts dans un jeune cerveau, lors de scènes répétitives où l’adolescent se retrouve dans une situation dégradante ? Sans parler de l’isolement qui l’amène à ressasser ses frustrations toujours plus importantes.

Mon ami Dahmer, Derf Backderf
Éditions ça et là, février 2013, 224 pages

Existe en format de poche et en édition de luxe avec le DVD du film.

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4.5

Festival

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