La nuit du chasseur : un pasteur qui vous veut plus de mal que de bien

La figure du pasteur dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) est une figure mythique parmi les représentations du mal au cinéma. Il est le mal absolu en apparence opposé à des enfants dont la pureté serait totale (pensons à la petite « perle »). Son analyse renforce cette idée, plaçant le film au panthéon du cinéma et entraînant pléthore d’études à son sujet. Proposons-en une de plus.

Le diable s’habille en pasteur

Et si tout l’art de La Nuit du chasseur était que le mal était vu à travers les yeux d’un enfant en quête d’un père ? Un enfant en proie au doute quant à sa propre cruauté ? John serait donc le personnage d’un conte merveilleux destiné à donner à voir une morale à travers laquelle le Bien et le Mal luttent sans cesse. Ils s’écrivent d’ailleurs jusque sur le corps du Révérend (ironie du costume) Harry Powell, sur ses mains plus précisément. Mains qui d’ailleurs s’affrontent dans un combat où bizarrement le Bien triomphe, mais quel Bien ? Cela dépend fortement de la vision de la société (et plus précisément ici des femmes, des enfants, de leur comportement attendu) qu’a le personnage qui défend ce « Bien » qui peut être le « Mal » pour le spectateur. Ainsi, le corps flottant de la mère des enfants Pearl et John est une vision d’horreur pour nous spectateurs, empruntant aux codes du cinéma d’horreur ou de suspense, on pense notamment au Psychose d’Hitchcock et ses apparitions cauchemardesques. Tout va bien, en apparence, mais des visions même succinctes nous donnent une idée de l’horreur.

« Méfiez-vous des faux prophètes »

A l’inverse de ces visions horrifiques, la figure du mal est renforcée par des figures plus positives. On rencontre donc dans La Nuit du chasseur une bonne et une mauvaise fée. La « bonne » fée n’étant pas non plus la douceur incarnée. Il s’agit de Rachel qui partage sur les femmes et la société une vision assez proche de celle de Powell mais décide d’en faire autre chose, de plus constructif. Il s’agit là d’une classique opposition entre détruire et protéger. Rachel étant du second côté. Alors qu’avec la mise en scène de son discours avec ses mains tatouées, le « pasteur » est du premier côté.

Il est d’ailleurs fascinant de voir comment sa figure maléfique se construit par son costume et son discours. La toute première fois, son côté impressionnant est renforcé parce qu’en quelque sorte il galvanise ou du moins captive les « foules », soit des personnages qui reçoivent son discours et l’écoutent et montrent qu’il les touche de quelque manière que ce soit. Or, une fois face à Rachel, ce discours fait chou blanc. Il s’en faut donc de peu et d’un oratoire plus actif pour qu’une figure maléfique s’embrase ou non.

Une question de mise en scène

Mais notre conte de fée « rongé par les complications du monde adulte » comme le sont bien souvent les contes, ne serait rien sans cette figure du méchant habilement construite. Qu’on parle du travail sur la lumière par laquelle le Révérend est une figure de l’ombre, tout en contrastes, ou encore de l’expressionnisme qui fait corps avec la mise en scène. Les apparitions de Powell sont toujours savamment travaillées et lui offrent parfois une allure de Nosferatu ou de M le Maudit. Tiens, tiens, Stanley Cortez, le chef opérateur de La Nuit du chasseur, a déjà travaillé avec Fritz Lang. De plus, le film joue sur ces apparitions de Powell dans des espaces plus ou moins confinés comme lorsque les enfants se sont réfugiés au sous-sol avec en fond sonore la voix de Powell scandant « les enfants », et qui se rapproche tel le loup qui s’habille progressivement pendant que les petits enfants se baladent en chantant avec insouciance « promenons-nous dans les bois ». Sauf que là, l’un des deux enfants au moins n’est pas insouciant.

La nuit du pasteur

D’autres scènes viennent renforcer cette impressionnisme d’ensemble. Les scènes où les enfants vont se coucher sont d’abord des moments de sécurité. On pense notamment à John qui rassure Pearl « tout va bien se passer », « ne fais pas de mauvais rêves », et Pearl d’imiter John en délivrant les mêmes conseils à sa fameuse petite poupée. Mais déjà dans cette scène la menace rôde, puisque John n’entend rien moins qu’une voix qui l’inquiète, une ombre comme celles qui envahissent d’ores et déjà la chambre avec cette fenêtre qui se reflète menaçante tout autour de John.

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Ainsi, plus tard, ne pas dormir deviendra une chance de survie, lors de la traque. Avec cette chanson qui revient comme une ode aux cauchemars que John avait justement dit à Pearl de ne pas faire.

Mise à mort du Mal ?

Le corps de Powell est toujours très grand, impressionnant par sa taille. Ici, il semble comme tout droit sorti d’un tombeau profané et se diriger lentement mais sûrement vers ses victimes dans une semi-pénombre alors que lui, tout de noir vêtu, sort de la lumière et donc de là où l’échappatoire est possible. Pas de crapaud à embrasser dans ce conte-là. Même le chapeau de Powell lui donne l’impression d’avoir sur la tête des cornes de diable. Un mauvais fruit à repérer ? Pas si simple que dans les mots de Rachel. Robert Mitchum offre ainsi à ce personnage une « gueule » inoubliable qui sait se faire agneau pour mieux tromper non pas les spectateurs qui voient au-delà du double jeu de Powell, mais les protagonistes du récit. La traque de ce personnage (double en plus puisque lui-même réalise une traque) n’en est que plus savoureuse.

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Au-delà du Bien et du Mal

Il est de plus immortalisé à jamais comme un personnage sans cesse pris pour ce qu’il n’est pas (par ceux qui l’écoutent, la mère des enfants, Rachel et finalement John qui le confond un temps avec son propre père perdu), comme s’il était finalement impossible de détecter le Mal sauf une fois pris dans ses filets. Plus tard, sa folie éclatera enfin, mais trop tard finalement (juste avant son arrestation). Car si le Mal est neutralisé, il rôde encore, tel l’ogre des contes pour enfants, puisqu’il faudra bien que John et Pearl désormais « acceptent leur destin » (ou le subissent, selon les mots de Rachel qui clôturent le film comme ils l’avaient débuté), même dans le cadre de leur toute nouvelle vie. Le triomphe du Bien ? Vaste question.

Bande annonce : Le pasteur de la nuit

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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