Alors que la restauration de Crash de David Cronenberg a fait dernièrement le bonheur de certains d’entre nous avec sa parution dans nos salles de cinéma, Carlotta Films nous gratifie d’une autre ressortie 4K et non des moindres. Celle du merveilleux Les Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao Hsien.
Le film pourrait presque s’appeler « une nuit sans fin ». A l’aide de plans séquences vertigineux et d’une lumière magistrale, Hou Hsiao Hsien filme sans relâche la même mécanique minute après minute. Dans des enclaves de « courtisanes », on y voit des hommes mariés ou des hommes riches passer leurs soirées avec des courtisanes. Ils mangent, boivent, jouent, discutent de potins, parlent de désirs, fument de l’opium, et ne semblent pas se soucier des problèmes sociaux et sociétaux qui longent les rues. Scène après scène, quelques fractures et quelques désillusions amoureuses semblent se dessiner au gré de nuits vaporeuses.
C’est alors que la magie du cinéaste prend tout son sens. Avec de légers mouvements de caméra, il arrive à capter parfaitement l’ambiance élégante et chancelante de ce huis clos, qui n’en est pas un, comme pour faire de ces enclaves et de ces soirées mondaines, une bulle intemporelle où le spectateur pourrait, sans crier gare, rentrer en connexion avec ce monde suspendu. Mais à vouloir inscrire son contexte uniquement par l’esthétisme feutré, la note d’intention du film pourrait vite devenir complaisante au vu de ce qui se trame devant nos yeux.
Pourtant derrière l’orfèvrerie de décors luxueux, de costumes d’une grande beauté et de la sobriété de l’écriture du récit, Les Fleurs de Shanghai ne détourne pas le regard sur les conditions de vie de ces femmes sujettes à la hiérarchisation sociale et l’objectivation décorative (patriarcale) dans laquelle elles vivent quotidiennement. Même si le réalisateur met un point d’honneur à ne pas montrer par le biais de l’image la violence des relations entre courtisanes et propriétaires ou courtisanes et amants, il n’en reste pas moins que certains dialogues, certaines ecchymoses ou certains regards en disent long sur la douleur, la mélancolie et l’envie d’indépendance qui découlent de ces rapports humains cadenassés par des règles hiérarchisantes, financières et des moeurs bien strictes.
Comme dans The Assassin, Three Times ou Millennium Mambo, Hou Hsiao Hsien est un conteur assez volubile, qui comme un peintre, attend la perfection de la lumière, et qui aime décaler la nature première de son sujet pour faire naître de l’image, une hypnose assez rare. C’est le cadre et sa véracité spectrale qui révèlent sa vraie nature. Hou Hsiao Hsien n’appuie jamais son attention sur un symbole en particulier mais attache bel et bien sa lubie sur un ensemble qui fait toute la richesse et l’intimité de son cadre. C’est d’une beauté indescriptible, qui pourrait laisser songeur, mais dont la fluidité est telle, qu’elle nous emmène dans un voyage rêveur. Mais comme toute toile de maître, Les Fleurs de Shanghai montre toute l’ampleur de ses effets par petites touches, moments qui font les grands films.
Les Fleurs de Shanghai c’est un peu le pendant spirituel d’In the Mood for Love de Wong Kar Wai : deux films dont la poésie visuelle statique et le mutisme naissant de l’enclos font frémir les émotions les plus délicates et déchirantes.
Bande Annonce – Les Fleurs de Shanghai
Synopsis : Dans le Shanghai du siècle dernier, entre l’opium et le mah-jong, les hommes se disputaient les faveurs des courtisanes qu’on appelait les fleurs de Shanghai. Nous suivons les aventures amoureuses de Wang, un haut fonctionnaire qui travaille aux affaires étrangères, partagé entre deux courtisanes, Rubis et Jasmin.
Fiche Technique – Les Fleurs de Shanghai
Réalisatrice : Hou Hsiao Hsien
Scénario : Chu Tien Wen
Compositeur : Duu Chih Tu
Sociétés de distribution : Carlotta Films
Durée : 1h54
Genre: Drame
Date de ressortie : 22 juillet 2020
Sidonis Calysta continue d’étoffer sa passionnante collection de westerns en nous proposant une série B trop peu connue mais de grande qualité, Le Relais de l’or maudit, avec Lee Marvin, Donna Reed et l’incontournable Randolph Scott.
En voyant la maîtrise déployée dans ce film, il est difficile de croire que Le Relais de l’or maudit est la seule réalisation de Roy Huggins pour le grand écran. Selon imdb, Huggins réalisera également un téléfilm et un épisode de série, mais il se fera avant tout connaître comme scénariste et surtout comme producteur, pour des séries aussi essentielles que Le Fugitif (dont il sera produira également l’adaptation ciné avec Harrison Ford), Maverick, Le Virginien ou, dans les années 80, Rick Hunter. Ce Relais de l’or maudit fait regretter que Huggins n’ait pas poussé plus loin sa carrière de réalisateur. Sens du rythme, gestion de l’espace, maîtrise de l’action, direction d’acteurs, le film cumule les qualités. De plus, Huggins va également en écrire le scénario, créant des personnages qu’il va faire évoluer, jouant avec les codes du genre et dessinant le portrait d’une Amérique profondément meurtrie et divisée après la Guerre de Sécession. Le film commence très fort. Un groupe se prépare à attaquer un convoi. La scène qui en découle montre une grande maîtrise dans la mise en scène de l’action. Ce n’est qu’après l’attaque que l’on en apprend plus sur la situation. Nos “bandits” sont en fait des soldats confédérés (= Sudistes) qui avaient pour mission de s’emparer de l’or pour financer leur armée. Oui, mais ils apprennent alors que la guerre est finie depuis plusieurs semaines, et qu’ils ont donc été bernés par celui qu’ils appelaient toujours leur “commandant”.
L’une des intelligences du film est de montrer le difficile retour à la “vie civile”. Cela fait cinq années que tuer l’ennemi est justifié, que voler son or est justifié, et du jour au lendemain cela devient un crime. Pire : par méconnaissance et par anachronisme, pourrait-on dire, l’acte accompli par les protagonistes du film passe du statut d’action héroïque à celui de crime.
Commence alors une course poursuite de toute beauté, orchestrée par Yakima Carnutt, le cascadeur qui avait réalisé la course de diligence du Stagecoach de John Ford, et qui s’occupera aussi de certaines scènes de Ben Hur, Spartacus ou Khartoum. Les protagonistes sont poursuivis par des hommes qui se présentent comme des adjoints du shérif, mais qui se révéleront être de simples bandits, des brutes épaisses convoitant l’or eux aussi. La course poursuite se termine au relais qui donne son titre français au film, et l’essentiel du métrage prendra alors la forme d’un huis clos. Le relais de l’or maudit est un film sans le moindre temps mort. En bon scénariste, Roy Huggins sait multiplier les enjeux, développer les personnages et alterner savamment scènes d’action et scènes plus calmes. Matt va être confronté à de multiples adversaires : ceux de l’extérieur, cherchant à les tuer pour garder l’or pour eux-mêmes (et, semble-t-il, assouvir aveuglément leur soif de violence) ; les otages qu’il a pris, et qui sont prêts à le trahir à chaque instant ; et surtout Rolph, son co-équipier qui pense continuer à vivre de la violence et qui est incarné par un Lee Marvin absolument parfait (entendre la voix grave et oppressante de Lee Marvin est, en soi, une raison suffisante pour voir le film en VO). Ces multiples situations permettent au film de se dérouler en capter tout le temps l’intérêt du spectateur.
A cela s’ajoute la description de cette Amérique toujours divisée et meurtrie par la Guerre de Sécession. Cette situation est incarnée par un personnage secondaire magnifique, la fille du tenancier du relais, interprétée par Jeanette Nolan (qui jouera l’année suivante dans le magnifique Règlement de comptes, de Fritz Lang, puis dans de nombreux westerns, certains dirigés par John Ford lui-même). Ce personnage a perdu son mari à Gettysburg, tué par les Sudistes, et son fils lors de l’attaque du convoi qui ouvre le film. Elle montre, à elle seule, toutes les fractures qui risquent de subsister longtemps après la fin de la guerre… Le Relais de l’or maudit sait donc alterner intelligemment des scènes d’action, une tension permanente, mais aussi des séquences plus dramatiques, voire même sentimentales, autour du personnage interprété par Donna Reed. Tout cela permet au film de garder un rythme soutenu et de toujours susciter l’intérêt des spectateurs.
Ce film, trop rare, est présenté dans une copie restaurée et accompagné de deux bonus, deux commentaires. Le premier est un entretien avec Jean-François Giré, spécialiste du western (et surtout du western européen), qui livre une analyse du film et revient sur la figure de Yakima Canutt, ainsi que sur la place de ce film dans la filmographie de Randolph Scott (entre autres). Le second entretien est une présentation du film par le grand Patrick Brion, que l’on ne présente plus et que l’on a toujours plaisir à entendre.
L’ensemble constitue un beau cadeau pour les amateurs de westerns.
Caractéristiques du film :
Durée : DVD : 78 minutes / Blu-ray : 81 minutes
Langues : anglais, français
Sous-titres français
Format : 1.33, 16/9 Compléments de programme :
Présentation par Jean-François Giré (13 minutes)
Présentation par Patrick Brion (7 minutes)
Bande annonce
Le dédale de lianes et de fougères de Terrible Jungle n’est qu’un prétexte pour juxtaposer une série de sketches lourdauds et autres singeries outrancières générant l’ennui. Ici, Hugo Benamozig et David Caviglioli engagent le personnage de Catherine Deneuve qui s’embourbe dans cette farce chaotique fragilisée par une absurdité redondante et des dialogues qui ne sonnent pas toujours juste. En outre, le fil conducteur, à savoir la relation mère/fils, se dénoue à mesure que l’équipe d’apprentis explorateurs s’enfonce dans cette curieuse forêt amazonienne investie par des contrebandiers..
Tourné à la Réunion, Terrible Jungle, premier long-métrage de Hugo Benamozig et David Caviglioli, met en scène Eliott de Bellabre, un jeune anthropologue candide et idéaliste (Vincent Dedienne) parti étudier les Otopis, un peuple mystérieux d’Amazonie, contre la volonté de Chantal, sa mère (Deneuve) trop envahissante. Inquiète, n’ayant plus de nouvelles de son fils depuis plusieurs semaines, celle-ci se lance à sa recherche et s’aventure dans une étrange forêt tropicale semée d’embûches..
Hélas, les réalisateurs se retrouvent dans une impasse. Ici, le dédale de lianes et de fougères n’est qu’un prétexte pour juxtaposer une série de sketches lourdauds et autres singeries outrancières qui ennuient le spectateur et tirent constamment le film vers le bas. Malgré un tempo soutenu, le fil conducteur — retrouver Eliott, caricature du trentenaire en crise étouffé par sa mère poule, surjoué par Vincent Dedienne (Premières vacances) —, se dénoue à mesure que l’équipe d’apprentis explorateurs branquignols, guidée par l’incompétent lieutenant-colonelRaspaillès (l’extravagant Jonathan Cohen, totalement à côté de la plaque), s’enfonce dans cette curieuse jungle amazonienne investie par des contrebandiers.
En effet, Terrible Jungle manque « terriblement » de consistance et ce jusqu’à la résolution — trop prévisible —, de l’intrigue ; l’absurdité redondante et les situations rocambolesques l’emportent sur l’étude scientifique de la loufoque tribu d’indigènes imaginaire, des personnages atypiques trop schématiques tels qu’Albertine ou Conrad, respectivement interprétés par Alice Belaïdi (L’Ascension) et Patrick Descamps (Chez nous, Médecin de campagne, La Commune), mais également sur celle des rapports mère/fils, ce parallélisme étant l’unique point fort apparent du scénario. Au final, la petite troupe de comédiens s’embourbe dans cette farce saugrenue et bavarde, qui, malgré la beauté sauvage des paysages réunionnais, sonne faux.
Quant à la vraie star du film — celle qui fut jadis la vedette de la comédie Le Sauvage de Rappeneau en 1975 —, qui semblait enfin vouloir quitter sa zone de confort en se métamorphosant en aventurière intrépide et méprisante, elle y tient encore le même rôle, le seul qu’on lui offre depuis Tout nous sépare, La Dernière Folie de Claire Darling, L’Adieu à la nuit, Fête de Famille ou plus récemment encore La Vérité, celui de l’éternelle bourgeoise inexpressive au ton monocorde, au débit immuable, et à la moue hystérique ponctuant infailliblement chaque réplique. Pour ceux qui ne parlent pas le Deneuve couramment, son expédition inattendue dans cette Terrible Jungle rappelle que, de nos jours, on ne voit que trop rarement l’actrice accepter un vrai rôle de composition.
Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Voilà donc un navet « exotique », certes, mais un navet malgré tout. Gabin avait raison : « Pour faire un bon film, il faut trois choses : Un bon scénario, un bon scénario et un bon scénario ».
Sévan Lesaffre
Terrible Jungle — Bande-annonce
Synopsis : Eliott, un jeune aventurier naïf, décide de partir en Guyane pour trouver les Otopis, une tribu indienne vivant dans la forêt amazonienne. Persuadé qu’il va découvrir un paradis sur terre, il déchante en s’apercevant que les Otopis sont des gangsters de la jungle, dont la cheffe est une Indienne qui fait affaire avec des trafiquants d’or. Dans cet environnement hostile, Eliott va aussi devoir affronter sa mère tyrannique , escortée par le lieutenant-colonel Raspaillès, un commandant de la gendarmerie locale…
Terrible Jungle – Fiche technique
Réalisation : Hugo Benamozig et David Caviglioli
Scénario : Hugo Benamozig et David Caviglioli
Avec : Catherine Deneuve, Vincent Dedienne, Jonathan Cohen, Alice Belaïdi, Patrick Descamps, Estéban, Stéphan Beauregard, Jonas Dinal, Guillaume Duhesme, Luca Besse…
Photographie : Yann Maritaud
Montage : Audrey Simonaud
Son : François Abdelnour
Production : Leonard Glowinski
Musique : Ulysse Klotz
Distribution : Apollo Films
Durée : 1h30
Genre : Comédie / Aventure
Date de sortie : 29 juillet 2020
Au programme de cette nouvelle vague de séries : Cursed, une relecture des légendes arthuriennes, Warrior Nun, un cocktail mélangeant girl power, humour, et surnaturel. Pour terminer ce numéro, Close Enough, une animation diffusée sur HBO Max.
Warrior Nun : Super nonnes pas très catholiques sur Netflix
Après un projet avorté de film, le comic book Warrior Nun Areala de Ben Dunn, se voit adapté cet été sur Netflix par Simon Barry. La série est une série fantastique de super héros dans la même veine que Umbrella Academy, qui met en scène des nonnes aux super-pouvoirs. Cependant, rien d’extra-ordinaire dans l’épisode pilote pour étancher notre soif d’action. En effet, après une apparition brève de ces nonnes badass en début d’épisode, la réelle histoire de cette armée n’apparaît qu’en épisode 3.
En plus d’un manque de rythme, la série démarre avec un manque de cohérence de la part de son personnage principal. Ava, interprétée par l’actrice brésilienne Alba Baptista, est une adolescente harassante et incompréhensible. Après avoir passé sa vie comme paraplégique, prise en charge dans un couvent, Ava se réveille avec des super-pouvoirs délivrés par l’élue d’une armée de Nonnes tueuses. Compréhensible, que pour cette adolescente désormais capable de traverser les murs, sa nouvelle vie lui paraisse super-excitante. Mais son personnage passe d’un claquement de doigt du cliché de la jeune fille naïve à une héroïne de Luc Besson. Le pire reste sa voix off omniprésente. Tout du long, ses pensées intimes la dépeignent comme un personnage très candide et plein de doutes. Alors que ses actions téméraires et ses paroles pleines d’assurance et d’ironie démentent ses discours intérieurs. Sa juvénilité est exposée de nouveau lorsqu’elle est face au jeune et séduisant JC, ou la série tombe dans la teenage romance par défaut.
Seulement à partir du second épisode, avec l’apparition des personnages de Sister Lilith, Sister Camila et Sister Beatrice, notre héroïne saisit l’importance de ces nouveaux super-pouvoirs et devient enfin une Buffy contre les vampires version nonne. L’action promise dans le trailer met alors beaucoup trop de temps à être introduite inutilement. Une preuve que les séries de Netflix ne prennent plus au sérieux le format de “pilote” du premier épisode de leurs séries. En formatant leurs spectateurs à binge-watcher les saisons pour mieux saisir la narrative. Si on apprécie grandement le casting international, comme l’acteur portugais Joaquim de Almeida, la série reste sur le fond très américanisé. Il faudra attendre la saison 2 de Umbrella Academy pour avoir une vraie série intéressante de super héros…
Cursed : un divertissement de contes de fées pour adolescents
Netflix vient de dévoiler une nouvelle série, Cursed : La Rebelle. Les 10 épisodes sont disponibles depuis le 17 juillet, mais que vaut le pilote ?
Basée sur le livre illustré écrit par Frank Wheeler, avec des dessins de Tom Miller, Cursed, comme l’ouvrage dont elle est tirée, est une série jeunesse, idéalement destinée aux adolescents. Aucun rapport donc avec des univers plus sombres et bien plus travaillés tels que Game of Thrones ou The Witcher. L’histoire de Cursed n’appartient pas à l’univers de l’heroic fantasy mais trouve bien sa source dans la légende – précisément arthurienne – , voire le conte de fées (notamment pour les couleurs et la photographie).
L’écueil serait donc de juger le programme comme destiné aux adultes, auquel cas, une simplicité d’écriture, une évidence des actions prévisibles viendraient gâcher le plaisir.
Ce n’est pas le cas, et les téléspectateurs plus jeunes seront ravis de suivre les aventures de Nimue, de découvrir ses pouvoirs et ses premiers émois amoureux, en frissonnant devant les nombreuses péripéties que le scénario lui réserve. Quelle surenchère ! Dès le pilote, on a droit aux méchants chasseurs, aux méchants moines, aux méchants soldats, sans oublier les méchants loups ! L’opposition classique (d’aucuns diront vue et revue) religion / magie ne gênera pas les adolescents qui apprécieront les costumes colorés et l’univers médiéval, et ne s’arrêteront pas sur le manque de rythme et de logique. L’esthétique soignée délivre un univers magique intéressant pour la jeunesse, malgré des effets spéciaux cheap.
3
Sarah Anthony
Close Enough : HBO se lance dans l’animation
Sur le marché de l’animation, Netflix règne sans conteste parmi les plateformes de streaming. Ses créations originales comme Bojack Horseman et Big Mouth lui ont offert une avance considérable sur les concurrents dans ce domaine. Mais après Apple TV+ et son bébé Central Park en mai dernier, c’était au tour d’HBO Max (service malheureusement encore exclusif aux États-Unis) de dévoiler ce 9 juillet Close Enough, sa première série d’animation pour adulte. Créée par J.G. Quintel à qui l’on devait déjà Regular Show dans le même registre, cette nouvelle série est tout de même disponible en France depuis la chaîne Adultswim.
À l’image du pilote, chaque épisode comporte deux intrigues de dix minutes qui se concentrent autour de Josh et Emily, deux hipsters à la charge de Candice, leur fille de 5 ans. La série semble aborder les nombreux défis auxquels peut être confronté un tel jeune couple, à la fois en tant que parents, colocataires et néo-trentenaires qui tentent tant bien que mal de rester cool. C’est pourquoi le public cible correspond très logiquement à la tranche d’âge 25-35 et pourra certainement s’identifier à certains des problèmes et interrogations que rencontrent nos protagonistes.
Mais rien de déprimant, bien au contraire. Qui dit animation pour adulte dit humour à outrance. L’élément déclencheur de chaque intrigue est un enjeu relativement banal qui prend rapidement une tournure inattendue et nous offre chaque fin d’épisode en apothéose. En revanche, si l’exagération est généralement un standard dans le domaine de l’animation, elle manque ici de subtilité tant l’humour trop plein de gimmicks et de blagues déjà vues peut rapidement fatiguer.
Heureusement, l’extrême brièveté de chaque histoire permet à chacun de se faire très rapidement son propre avis et décider si oui ou non il souhaite voir les épisodes restants. Si vous êtes conquis, regarder les huit épisodes (et donc 16 histoires) d’une traite ne vous prendra d’ailleurs que 2 heures et 40 minutes.
Après le récent top sur les chefs opérateurs au cinéma dans lequel elle figurait déjà, la place est laissée à Claire Mathon, l’une des directrices de la photographie les plus douées de notre époque.
Portrait
Seul César sur les dix nominations de Portrait de la jeune fille en feu, Claire Mathon est cette année devenue l’une des rares femmes – quatre, au total – à avoir été récompensée pour la photographie d’un film. Avec une filmographie parfaitement éclectique, allant de la fiction au documentaire, passant par Alain Guiraudie (L’inconnu du lac, Rester vertical), Mati Diop (Atlantique), Maïwenn (Polisse, Mon roi, …) et tout récemment Céline Sciamma et son Portrait de la jeune fille en feu, Claire Mathon est sur tous les fronts. Preuve en a été l’année dernière notamment, puisqu’elle était directrice de la photographie sur deux films en compétition à Cannes, Portrait de la jeune fille en feu et Atlantique, situation qu’elle décrit elle-même comme “assez exceptionnelle”.
Au cours de sa formation, la photographie s’est peu à peu imposée comme une évidence : “C’est finalement ce qui me passionnait le plus, ce qui me ressemblait”. Et effectivement, elle semble animée d’une sorte d’instinct merveilleux pour saisir les visages, les corps, les paysages dans l’humeur qu’on leur veut à un moment. La force de son travail, c’est sans nul doute de rendre compte de l’instant et de ses “états passagers”, ce qu’elle réalise d’une façon assez incroyable, dans un langage visuel propre à sa volonté de comprendre : “Ce qui définit sans doute le mieux mon travail, c’est ce désir d’entrer dans le langage de cinéastes très différents, de me laisser surprendre, de faire avec le contexte du tournage, de laisser entrer l’inattendu pour ensuite maîtriser les éléments” [à voir dans Le Monde, site web : « César 2020 : Claire Mathon, « Madame Lumière » », ndlr]. Soucieuse de se comporter conformément à cette attitude humble qui consiste à d’abord se laisser envahir par le monde avant de prétendre à le maîtriser, elle sait composer avec ce qui l’entoure. Ne pas forcer les choses, les corps ou les instants, mais savoir les accompagner.
Mettre en lumière
L’un des éléments capitaux en photographie et chers au cœur de Claire Mathon, c’est la lumière. Travailler à éclairer les visages, les illuminer, les obscurcir selon ce que l’on souhaite à en tirer. Filmer la lumière des paysages, la recomposer aussi comme sur le tournage d’Atlantique et ses couchers de soleil rougeoyants, éblouissants, étouffants, qui à l’image deviennent un véritable enjeu dramatique, le cœur de la montée de la fièvre. Le ciel change d’état, et ainsi les corps et les esprits des jeunes femmes de Dakar. Trouver une manière de filmer l’océan aussi, de multiples manières, pour réussir à rendre compte de son immensité, en capturer les reflets. Pour Portrait de la jeune fille en feu, un temps important a été consacré à trouver le bon éclairage. Par la lumière, il s’agit de parvenir à trouver la bonne teinte, et avec elle la justesse. Pour trouver la bonne teinte, il faut oser : les mélanges techniques, comme pour Atlantique et ses deux caméras, une pour les scènes de jour, l’autre pour les scènes de nuit, les mélanges de lumière naturelle et artificielle comme pour Portrait de la jeune fille en feu. Mélanger les genres aussi, puisque Atlantique est en partie filmé à la manière d’un documentaire, Polisse a des allures de reportage, par son souci de capter des moments de vie difficiles finalement à reconstituer. C’est à travers cette justesse que l’on peut espérer rendre justice aux corps, aux visages, aux regards, aux paysages, au monde.
En un mot, ce que Claire Mathon réussit à faire, c’est mettre en lumière : que ce soit les visages dans Portrait de la jeune fille en feu, les couleurs de l’amour dans Mon roi, la brutalité des corps dans L’Inconnu du lac. Savoir adapter ses gestes pour entrer dans l’instant, en rendre compte, et le capturer, tout en justesse, pour le retenir à l’infini.
Interview de Claire Mathon, Nommée pour le César 2020 de la Meilleure Photo pour Portrait de la jeune fille en feu
Après avoir déjà édité les DVD de certains des classiques de Jean-Pierre Mocky (Les Compagnons de la Marguerite, L’Ibis Rouge, Y a-t-il un Français dans la salle ?, La Cité de l’indicible peur…), les éditions ESC nous proposent cette fois-ci un premier coffret dédié à la série Myster Mocky Présente. Le coffret de 5 DVD contient les deux premières saisons, ainsi que trois épisodes “d’avant-saison”.
Bien entendu, actuellement, le nom de Jean-Pierre Mocky évoque surtout des comédies joyeusement anar’, telles que Le Miraculé, Les Saisons du plaisir, La Grande Lessive (!) ou Les Compagnons de la marguerite. Mais Mocky était également un fan de polars et de films noirs, et en a tourné quelques uns lui-même, comme Solo, Le Piège à cons ou L’Albatros.
Cette fascination pour le polar, ainsi que son rapprochement avec la Nouvelle Vague à la fin des années 50, explique que Mocky ait pu accompagner Truffaut lors du fameux entretien de celui-ci avec Alfred Hitchcock. Plus tard, Jean-Pierre Mocky va acquérir les droits de plusieurs nouvelles publiées dans Alfred Hitchcock magazine, des nouvelles qui n’avaient pas encore fait l’objet d’adaptation (ce magazine servait de vivier d’histoires pour la série Alfred Hitchcock présente…) et décide de les adapter lui-même.
Cela donnera d’abord trois épisodes de 26 minutes, au début des années 90, le réalisateur étant alors soutenu par des fidèles comme Jean Poiret, Daniel Prevost ou Jacqueline Maillan, puis l’aventure s’arrête là pendant une quinzaine d’années environ.
C’est en 2007 que la chaîne 13ème Rue propose à Mocky de reprendre son projet. Cela donnera la série Myster Mocky Présente, qui s’étendra sur quatre saisons et 56 épisodes (auxquels il faut ajouter les trois premiers, qualifiés “d’avant-saison”). Les éditions ESC nous proposent un premier coffret de 5 DVD comprenant les deux premières saisons et “l’avant-saison” de la série, soit, en tout, 27 épisodes de 26 minutes.
Le format va permettre à Mocky de se faire vraiment plaisir, et ce plaisir apparaît à l’écran lors de chaque épisode.
C’est d’abord le plaisir de retrouver une bande d’acteurs qui s’amusent à incarner les personnages de Mocky. Certains sont des habitués de Mocky (Dominique Zardi, Jean Poiret), d’autres sont plus inattendus (comme Michel Piccoli, par exemple), mais tous trouvent leur juste place dans l’œuvre du cinéaste et cela s’avère à chaque fois judicieux. Plusieurs générations du cinéma français se retrouvent ici, des “anciens” (Claude Brasseur, Pierre Mondy, Micheline Presle, Michel Galabru) comme des “jeunes” (Virginie Ledoyen, Bruno Putzulu, Louise Monot, Zoé Felix et même Stomy Bugsy).
Cela donne d’ailleurs des numéros d’acteurs parfois savoureux, comme cet épisode dans lequel Didier Bourdon tient une bonne demi-douzaine de rôles différents, ou plus dramatiques, comme celui de Brasseur en flic cherchant à faire chanter les membres d’un réseau pédophile. Dans l’avant-saison, Daniel Prévost nous livre un numéro formidable en homme ordinaire choisissant d’assassiner sa femme. On pourrait multiplier les exemples et parler, ainsi, de chaque épisode, mais pour faire court, précisons que Mocky ne se contente pas de cumuler les têtes d’affiche, mais qu’il sait toujours tirer le meilleur parti de ses interprètes (et même de sa propre personne, puisqu’il ne rechigne pas à jouer également).
L’autre avantage de ce format, c’est qu’il va permettre à Mocky d’explorer les multiples facettes du genre, le polar, le thriller, le film noir, et toujours en se focalisant sur des personnages presque “ordinaires” qui changent au fil des événements. Nous avons des gens qui s’improvisent tueurs, et d’autres qui sont plus habitués à la chose, voire même des professionnels (voir l’irrésistible Jean Poiret dans le premier épisode de l’avant-saison). Nous avons des policiers honnêtes, des policiers ripoux et même des détectives privés à l’ancienne renvoyant directement aux classiques américains du genre (voir l’excellent Tom Novembre, par exemple). Nous avons des femmes fatales, des arnaqueurs, des tueurs en série, des maîtres-chanteurs, des fugitifs, et même des innocents victimes des circonstances et des apparences (thème hautement hitchcockien s’il en est).
Ce qui semble intéresser Mocky, c’est le moment où le personnage tout à fait ordinaire passe de l’autre côté. Comment devient-on criminel ? Quelles sont les motivations ? Perturbation mentale pour les uns, dégoût par rapport à une situation maritale ou sociale pour d’autres : Mocky s’amuse à décortiquer les passages à l’acte, le franchissement d’une limite morale.
De plus, les multiples histoires développées ici permettent à Mocky de s’adonner à son sport favori, l’attaque contre les institutions du pays et de la bourgeoisie. Le mariage, la police, la justice, tout le monde en prend pour son grade. On trouve même des médecins plus malades que leurs patients, ou des représentants de l’ordre fortement tentés par le crime.
Comédies, drames, suspense : cette série Myster Mocky Présente nous propose un panel plutôt exhaustif des situations, des genres, des ambiances du polar. Que l’on soit fan de Mocky ou pas, Myster Mocky Présente est un petit plaisir, par sa joie communicative, par la qualité de l’interprétation, par la multiplicité des situations…
Caractéristiques :
Coffret 5 DVD
27 épisodes de 26 minutes
Format de l’image : 1,33 : 1 Compléments de programme :
Making Off
Raconter l’horreur sans jugement de valeur. Explorer un milieu social gangréné par les marques et le mépris de classe. Donner corps à l’un des personnages les plus fascinants de l’histoire de la littérature. Un exercice périlleux auquel s’astreint avec talent Bret Easton Ellis dans le viscéral American Psycho.
En prenant presque exclusivement appui sur un golden boy de 27 ans, Bret Easton Ellis parvient à relier la structure – l’individu – à la superstructure – son milieu socioprofessionnel. On connaissait déjà les marchés dérégulés et exubérants de Wall Street, on découvre ceux, égocentriques et psychotiques, des cadres et chefs exécutifs y officiant. La jonction a lieu presque naturellement, dans le texte et entre les lignes. Dans l’upper class d’American Psycho ne cohabitent que des protagonistes aux failles inexpiables, au sein desquels la solitude, la folie, la mégalomanie, la condescendance et la superficialité ont depuis longtemps fait souche. Une Amérique majuscule, en vase clos, aux extases autistiques, enfin départie de ses témoins impuissants et de ses victimes désolées.
Patrick Bateman, héros et narrateur du roman, porte en lui toutes les hyperboles habituellement prêtées au monde de la finance. Il cannibalise son environnement au sens propre comme au sens figuré. Il s’érige en ambassadeur d’un capitalisme amoral, dénué de scrupules, adorateur de Donald Trump et obsédé par sa propre image, cultivée à coups de séances de musculation, de soins corporels et de cartes professionnelles inutilement élaborées. Il a le branding pour seule boussole et le Patty Winters Show comme unique référent culturel, même si de longues digressions l’amènent parfois à disséquer tel ou tel artiste. Il carbure à la cocaïne, aux émotions fortes, à la chair féminine et aux jugements à l’emporte-pièce. Il s’offre le scalp de l’Amérique, perché aux meilleures tables des restaurants les plus en vue, et celui des nombreuses victimes ayant le malheur de croiser sa route, la plupart du temps dans des appartements surdimensionnés à la décoration soigneusement soupesée.
Sous ses dehors satiriques, American Psycho est avant tout l’énonciation d’une folie criminelle qui prend peu à peu corps. Patrick Bateman s’y révèle comme une entité gangrénée et duale, lumineuse le jour, presque immaculée, sombre et sordide une fois la nuit tombée. Sulfureux, souvent à la lisière de la pornographie, le roman ressort encore plus choquant – et déprimant – dès lors qu’est actée l’absence de jugement voulue par son auteur. Bret Easton Ellis psalmodie les fêlures et les actes de barbarie de son antihéros exactement comme il le fait quand il s’agit d’évoquer ses chaussures lustrées, ses montres de luxe et ses cravates hors de prix. Il égrène, sonde, radiographie, explore, mais ne pose aucun diagnostic, si ce n’est celui, édifiant, d’une Amérique supérieure prise de démence collective. Tandis que certains ne manqueront pas d’y déceler quelque complaisance, on devine surtout la volonté d’imprimer sur le récit l’indifférence glacée et pathologique d’un financier aussi orgueilleux que sanguinaire. Là encore, les structures – narratives d’un côté, psychologiques de l’autre – se relient jusqu’à se confondre.
American Psycho, Bret Easton Ellis. Points, janvier 1998, 520 pages.
Cet album présente la première des deux aventures d’Ergün l’errant (l’autre étant Le Maître des ténèbres), un terrien condamné à errer à perpétuité dans l’espace parce qu’il a osé se révolter contre les dirigeants acceptant que la guerre envahissent encore et toujours la planète
Avec son abondante chevelure blanche, Ergün arbore les traits d’un homme de la soixantaine (il apparaîtra plus jeune dans Le Maître des ténèbres). Seul à bord d’un vaisseau spatial qui a tendance à se déglinguer, il atterrit en urgence sur une planète inconnue dont il va apprendre qu’on l’appelle Shé (Guevarra ?). À la recherche d’une aide, il empêche un Wakra (sorte d’indien sur une monture à l’aspect de reptile géant), d’achever un bébé-fleur sans défense.
Une planète divisée
Une femme-fleur est intervenue pour sauver la mise à Ergün. Elle l’emmène dans son pays où Ergün découvre une cité bien camouflée, puisqu’elle court au-dessus de la cime des arbres. Présenté à Perle, la reine des femmes-fleurs, Ergün épouse sa cause. Les femmes-fleurs sont en guerre depuis au moins un siècle contre les Wakras, depuis que ceux-ci vivent sous la domination du Dieu vivant. Bien entendu, Ergün cherche à en savoir plus sur ce Dieu vivant et les circonstances vont lui permettre de comprendre progressivement de quoi il retourne. La lutte aux côté de Perle sera épique, tous deux risquant le pire dans les geôles contrôlées par ce Dieu vivant.
Une SF de l’époque des années 70
Plus anecdotique que l’autre album des aventures d’Ergün l’errant (car délaissant tout caractère ésotérique), mais plus porté sur l’action, Le Dieu vivant devrait néanmoins intéresser les admirateurs (admiratrices) du futur dessinateur de Silence et quelques autres albums dans la même veine en noir et blanc. Ici, Dieter Herman Comès (son vrai nom, souvent francisé parce qu’il a trouvé sa voie dans la bande dessinée franco-belge) explore une toute autre veine dont il aurait peut-être poursuivi l’exploration s’il n’avait pas trouvé le succès (dans les années 80) avec le style en noir et blanc qu’on lui connaît bien désormais. Ici, on trouve un univers à tendance SF et surtout fantastique, avec des décors très travaillés et mis en valeur par des couleurs psychédéliques. Malgré une influence du côté de Philippe Druillet pour l’aspect monumental de certains décors (et dans une moindre mesure, des séries Valérian, Philémon et Rahan pour quelques détails), on note immédiatement un aspect personnel identifiable avec le dessin très soigné et fouillé, ainsi que des obsessions comme la mort (et son antidote que pourrait représenter l’élixir de la jeunesse éternelle), un certain type de beauté féminine (et de l’amour, son pendant auquel le héros semble penser ne pas avoir droit, alors qu’il se comporte en preux chevalier) et un aspect onirique qui apporte un charme typique.
Emergence d’un style personnel
Cet album arbore le charme un peu naïf des premières amours (la SF) d’un futur grand de la BD. Il dessine déjà comme un Dieu (d’ailleurs, la page de garde prête à sourire, car sur fond noir, au-dessus du dessin d’illustration, dans un cadre, sous l’indication UN AUTEUR (A SUIVRE) on lit COMES sur la deuxième ligne et LE DIEU VIVANT sur la troisième (même lettrage, juste un peu plus petit). Il faut dire que Comès en met plein la vue à son public. Les décors dépaysants crédibilisent immédiatement le scénario (Comès assume tout dans cet album, dessin, scénario, couleurs), même si quelques détails très fleur-bleue (tendance baba-cool) sonnent un peu naïvement aujourd’hui, ils contribuent à dater l’album (copyright indiqué de 1980, sur l’album que je conserve depuis longtemps, mentionnant deuxième édition, alors que deux dates indiquent que la conception de l’album date de 1970-1971). Ergün tombe bien vite amoureux de la reine des femmes-fleurs. La perle des femmes ? L’attitude d’Ergün vis-à-vis des femmes est ambigüe, puisqu’il fantasme avec volupté sur une somptueuse créature féminine dont il cherche à savoir s’il s’agit d’une femme de chair et de sang ou simplement une sorte d’idéal fantasmé ne peuplant que ses rêves. On remarque au passage que dans son malheur, Ergün atterrit quand même sur une planète à l’atmosphère respirable et peuplée d’êtres humains avec qui il peut dialoguer sans le moindre souci.
Une esthétique originale
Le dessin est donc de grande qualité et Comès connaît déjà bien les possibilités du medium BD. Son organisation des planches est un régal, avec une grande variété de tailles de vignettes, pour le plus grand plaisir du lecteur qui apprécie à sa juste mesure quelques moments forts mis en valeur par des décors monumentaux et des couleurs à la hauteur. Dans l’ensemble, le noir qui domine le fond met parfaitement en valeur l’ensemble, en particulier les vignettes de plus grandes tailles. Quant au scénario, il ménage pas mal de surprises (dont quelques créatures étranges), tout en maintenant le suspense sur plusieurs niveaux. En tout juste 44 planches, Comès réussit à présenter les différentes facettes de ses personnages principaux, tout en nous emmenant dans un univers assez personnel et original, sans oublier le final destiné à ménager une suite logique.
Si elle peut être un défaut chez d’autres, la simplicité est la vertu essentielle du cinéma d’Abbas Kiarostami. C’est à travers elle que le monde se révèle à nos yeux, un monde où les enfants questionnent des adultes qui semblent les écouter à peine, où l’obstination des uns s’affronte à l’indifférence des autres. C’est grâce à elle, surtout, si les blessures humaines s’abordent à l’écran avec pudeur et dignité. Comme dans Et la vie continue (1992), deuxième volet de la Trilogie de Koker, où la survie après un tremblement de terre devient la métaphore élégante de la condition de vie en Iran.
En 1990, un tremblement de terre dévaste le nord de L’Iran, et Abbas Kiarostami se sent doublement touché. En tant qu’individu, évidemment, il ne peut rester insensible au drame qui frappe son pays : morts, ruines, consternation, le désastre est partout. Mais il se sent concerné en tant que cinéaste également, puisque l’épicentre du séisme se trouve à l’endroit où il a tourné son film précédent, Où est la maison de mon ami ?. De cette étrange situation, qui bouleverse autant son cœur d’Iranien que son âme d’artiste, émerge alors un sentiment de responsabilité : il faut filmer, oui, mais pas n’importe comment. En s’inscrivant à la limite du documentaire et de la fiction, il se positionne comme le témoin objectif du drame qui se joue, sans pour autant renier sa propre subjectivité : de son expérience sur le terrain, de sa confrontation avec une certaine réalité, il en a tiré une leçon de vie. Avec Et la vie continue, il met en scène cette réalité afin de chacun puisse en tirer la sienne.
Dès le début, Et la vie continue revendique son statut d’œuvre fictionnelle : les voitures attendent leur ticket comme le spectateur devant un guichet de cinéma, on encadre le paysage avec ses doigts comme le ferait un réalisateur, on entend en off l’équipe de tournage, les personnages, eux-mêmes, rappellent les supercheries du film… ainsi, malicieusement, le cinéaste met à distance son spectateur des événements rapportés et l’incite à la réflexion : la réalité ne montre pas la vérité, elle permet simplement d’y accéder. C’est là que l’on apprécie le talent de Kiarostami, dans sa capacité à conduire son projet sans tomber dans le didactisme, filmant un réel sans fard (les maisons en ruine, les voitures écrasées, les familles à la rue….) tout en façonnant en douceur une élégante parabole sur cette vie humaine qui se reconstruit, immuablement, malgré le drame.
Pour ce faire, le cinéaste fait tout d’abord vœux d’humilité : c’est un acteur qui interprète son rôle, au volant de la voiture témoin, et c’est bien souvent son jeune passager qui se montre le plus perspicace lors du trajet. Histoire de nous rappeler qu’il n’est pas au-dessus des autres, il ne détient pas le savoir ni La vérité. Celle-ci, d’ailleurs, n’est pas une destination mais un chemin qu’il faut soi-même éprouver.
Alors, comme il a pu le faire dans ses films précédant (Où est la maison de mon ami ?) et comme il le fera plus tard (Au travers des oliviers), il prend le temps d’arpenter les routes avec son spectateur, faisant ressentir les ornières, les circonvolutions, la fatigue d’un trajet chaotique qui multiplie les arrêts et les impasses. Le tremblement de terre rend de nombreuses voies impraticables, il faut donc rebrousser chemin, prendre d’autres directions, appréhender la réalité autrement. Le cheminement intellectuel commence alors, l’horreur et la peur laissent la place aux découvertes, aux rencontres, aux expériences de vie.
L’habile amalgame entre fiction et documentaire fait soudain ses effets : l’objectif initial s’oublie au détour des chemins et la fable grandit peu à peu. On n’interroge plus le quidam pour retrouver de jeunes acteurs mais simplement pour lui demander de raconter son histoire. Le miracle s’opère alors, l’ordinaire devient extraordinaire, le badin devient remarquable, le quotidien devient le spectacle rageur d’une vie qui refuse de mourir. Un gamin joue sur des ruines, un mariage est avancé malgré le deuil, on cherche à regarder la coupe du monde malgré les conditions précaires, l’entraide s’organise, les visages s’illuminent, les cris d’un nourrisson viennent briser le silence… Kiarostami filme et ne fait rien d’autre, il capte la beauté où elle se trouve, à travers une nature meurtrie qui se fait resplendissante, à travers des visages marqués par la vie mais qui savent rester dignes. Lorsque la réalité nous apparaît ainsi, splendide et émouvante, la vérité, quant à elle, ne doit plus être très loin.
Synopsis :Après le terrible tremblement de terre qui secoua le nord de l’Iran en 1990, un père et son fils partent en voiture dans cette région dévastée pour savoir ce que sont devenus les deux jeunes héros du film « Où est la maison de mon ami? ». Sur le chemin du village des deux garçons, ils découvrent qu’en dépit de toutes les victimes et de l’étendue de la destruction, la vie continue pour les survivants du désastre.
Réalisation : Abbas Kiarostami
Scénario : Abbas Kiarostami
Photographie : Homayun Payvar
Production : Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes
Genre : Drame
Durée : 91 minutes
Date de sortie France : 21 octobre 1992
L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen apporte avec Madre une belle pierre neuve, intimiste, à son édifice cinématographique, faite de relations complexes entre une femme détruite par la disparition de son fils et un adolescent à la famille trop présente.
Synopsis: Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…
Seule sur la plage
Madre (2017) fut d’abord un court-métrage de 19 minutes qui a été sélectionné à Hollywood. 19 minutes qui correspondent au haletant début du présent métrage. Elena (Marta Nieto) est au téléphone avec Iván , son fils de 6 ans , supposé être sous la garde de son père, mais qui se retrouve seul sur la plage. La séquence se termine sur un angoissant appel au secours du petit garçon. Le court métrage (et donc le début du long) est assez conforme aux films de Sorogoyen, Que Dios nos perdone, et El Reino : sec, nerveux, tendu et très efficace. Du pur thriller qu’on ne dédaignerait pas de voir se poursuivre ainsi jusqu’à la fin.
Dix ans se sont écoulés. Sans qu’on sache ce qui s’est réellement passé avec son fils, on retrouve Elena en France, à l’endroit même où Iván a disparu. Extrêmement amaigrie, elle passe pour la loca, la folle qui arpente la plage tous les jours pendant ses moments de repos, à la recherche d’un fils et/ou d’une paix qu’elle n’arrive pas à trouver. Sorogoyen réussit à traduire son tumulte intérieur au travers d’une mer filmée d’une manière aussi violente qu’esthétique . Cadrée le plus souvent dans un grand-angle lors de ses déambulations sur la plage, Elena est comme avalée par cette mer immense, impuissante face à sa douleur.
On aura compris que le cinéaste a très vite quitté les rives du thriller pour se concentrer sur les douleurs de cette mère inconsolable. La rupture de ton est assez déroutante. Tout le reste du film est en effet bâti sur un mode très intimiste, fouillant les souffrances d’Elena , et lui proposant des pistes pour sortir de son long tunnel noir. Des pistes truffées d’ambiguïté, mais qui permettent à la protagoniste d’avancer un peu.
De fait, Elena rencontre sur cette fameuse plage Jean (Jules Porier), un garçon de 16 ans qui, peut-être, lui fait penser à Iván. Peut-être, car la relation qu’elle noue avec le jeune homme est rien moins que complexe, n’a rien de linéaire, une relation qui prend des tours quasi-incestueux avec un presque inconnu. Une situation troublante. Elena a un compagnon, Joseba (Alex Brendemühl), qui fait véritablement office de nounou, une nounou pétrie d’amour, et l’irruption de Jean dans la vie d’Elena engendre un vrai ménage à trois, alors que Jean est censé faire figure de fils de remplacement.
Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.
Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond.
Madre – Bande annonce
Madre – Fiche technique
Titre original : Madre
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprétation : Marta Nieto (Elena), Jules Porier (Jean), Alex Brendemühl (Joseba), Anne Consigny (Lea), Frédéric Pierrot (Gregory), Guillaume Arnault (Benoit), Blanca Apilánez (la mère d’Elena), Álvaro Balas (Iván – voix), Raúl Prieto (Ramón)
Photographie : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Producteurs : María del Puy Alvarado, Ibón Cormenzana, Ignasi Estape,Rodrigo Sorogoyen, Thomas Pibarot, Jean Labadie, Anne-Laure Labadie,Jérôme Vidal
Maisons de production : Production – Amalur Films, Noodles Production,Le Pacte, Arcadia Motion Pictures, Noodles, Coproduction – Movistar +, Canal+ / Vincent Flouret, Radio Televisión Española (RTVE)
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : 3 prix de la meilleure actrice dans différents festivals espagnols pour Marta Nieto
Durée : 108 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 22 Juillet 2020
Espagne | France – 2019
Retour sur la trilogie japonaise Daimajin/Majin, dont les récits mêlant jidai-geki (métrage d’époque), chanbara (film de sabre) et kaiju-eiga (cinéma de monstre) reviennent nous en mettre plein les mirettes et le coeur avec une somptueuse édition Blu-ray & DVD signée Le Chat qui fume.
Synopsis : Dans chacun de ces films, Daimajin, un géant de pierre haut de vingt mètres, vient aider des villageois opprimés par un seigneur tyrannique. Sorte d’équivalence au Golem issu de la mythologie juive, Daimajin (traduction littérale : “Grand Démon”) est une divinité de pierre endormie, ne se réveillant que pour porter secours au peuple et châtier l’oppresseur. Et ce dernier, qu’il soit chambellan ou monarque, peut alors trembler, car la vengeance de Daimajin n’a aucune limite !
Daimajin/Majin : émotion et savoir-faire
Deux éléments ressortent de l’expérience de la trilogie Daimajin/Majin, l’émotion et l’émerveillement. Ces deux notions croissent en nous grâce aux spécificités de ce kaiju-eiga qui alla à contre-courant des franchises stars Godzilla et Gamera. Les Majin mêlent différents genres – le monstre, les sabres, le film d’époque, la tragédie – en de riches récits d’aventure qui, à l’inverse des autres modèles du genre de l’époque, prennent le temps de poser les personnages, les enjeux et les points de vue pour mieux nous investir émotionnellement dans leurs parcours de souffrance et d’invocation du fameux Majin qui, une fois arrivé, délivrera nos héros, réparera les injustices et passionnera ainsi nos cœurs et nos regards. Notons qu’une telle expérience fut rendue possible grâce à une formidable réunion de talents et de savoir-faire tous présents sur les trois métrages respectivement dirigés par Kimiyoshi Yasuda (la série de films Zatoichi), Kenji Misumi (Zatoichi encore, la trilogie du Sabre, la saga Baby Cart) et Kazuo Mori (Zatoichi toujours, Le Silencieux).
Concernant les parcours des personnages, le premier film tient de la saga mythologique avec des enfants de bons régents assassinés, alors en fuite et cachés en attendant leur retour dans de meilleures circonstances qui seront supportées par l’esprit d’un démon enfermé dans une statue de dieu guerrier et qui, face aux injustices et à l’amoralité à son apogée, sortira de son sommeil pour répandre violemment la justice. Le deuxième volet, Le Retour de Majin, tient du film d’aventure dans lequel un clan de vilains décide de prendre le contrôle des territoires de deux autres clans respectueux de leurs sujets, de leurs espaces et bien sûr de leur dieu, notre Majin ici disposé sur une île. Divers héros en fuite tenteront de survivre et résister tandis que le peuple souffrira de plus en plus. Bien sûr, le Majin, ému par toute cette souffrance, décide alors que coule la larme d’une de ses adeptes, de répondre à l’appel du devoir et viendra rétablir l’équilibre des forces en détruisant le chef des bandits et en mettant en déroute toute son armée. Enfin Le Combat final de Majin tient d’un récit initiatique pour de jeunes enfants qui vont devoir se dépasser pour sauver leurs pères prisonniers d’un tyran fabricant de poudre à canon. Empreint d’une certaine fibre Tolkien-ienne (comme le note Fabien Mauro dans son bonus), ce troisième volet s’avère plus émouvant de par son attachement au point de vue de chacun des enfants et du groupe unique et uni qu’ils forment.
Quand tout semble perdu, l’espoir réside toujours dans le Daimajin (Démon Géant). Daei / Le Chat qui fume
Concernant l’émerveillement face au Majin, s’il est bien sûr en partie dû la construction narrative le présentant en soupirs, en mystères, en action passive puis directement active dans des situations qui semblaient sans espoir, il faut dire à quel point la trilogie a bénéficié d’un savoir-faire formidablement malin concernant la conception de ses phases d’action. En effet, après avoir regardé de nombreux films de kaiju, le directeur de la photographie et le responsable des effets visuels, qui avaient la volonté de proposer une nouvelle imagerie du genre, ont remarqué que les séquences à effets spéciaux – ou images du monstre – étaient réalisées par une autre équipe que celle des scènes dramatiques. Ils ont pu noter cela de par la différence d’éclairage, d’étalonnage, et de par un montage trahissant le manque d’interactions entre les différents plans. Ainsi le directeur de la photographie travailla sur l’ensemble des tournages en collaboration avec le responsable des effets spéciaux pour concevoir un film visuellement uni et un film de kaiju plus tangible que jamais grâce à des interactions nombreuses entre le démon géant, les bâtiments et les hommes.
Pour atteindre un tel degré de puissance d’évocation et d’efficacité, le Majin dut toutefois avoir une taille réduite à dix mètres contre les cinquante de Godzilla. Aussi la créature change de faciès une fois éveillé pour révéler des yeux humains emplis de colère divine derrière un masque de guerrier inspiré par le visage de Kirk Douglas. Cela permit notamment de mettre en scène le géant – et l’acteur-cascadeur au regard expressif à l’intérieur – dans un décor de maquettes beaucoup plus grandes et donc plus précises. La taille modeste du géant permet aussi davantage d’interactions avec la construction d’un Majin en taille réelle dont les différents éléments pouvaient être utilisés dans des décors réels : une main saisissant l’ennemi, un pied en écrasant un autre, par exemple. Autant d’idées qui vont permettre d’assurer un spectacle total lors des apparitions du Majin, ce monstre star de formidables récits d’aventures qui ont su éviter de surexploiter leur créature.
Spectacle total avec le Daimajin, ici dans Le Retour de Majin. Daei – Le Chat qui fume
Daimajin/Majin – la trilogie : une édition Blu-ray divine
La fameuse trilogie de la Daei fait son retour vidéo avec une excellente édition Blu-ray (& DVD) signée Le Chat qui fume. Du côté du son, en japonais sous-titré français, peu à redire. En effet, les pistes sont efficaces, tant du côté des effets sonores que de la bande originale musicale, même si une forme d’étouffement semble accompagner plusieurs dialogues. Quant à l’aspect visuel, les trois masters HD encodés sur deux disques Blu-ray présentent un formidable rendu vidéo. Unis par la photographie de Fujio Morita tant sur les prises de vue avec acteurs que les séquences à effets spéciaux dirigées par Yoshiyuki Kuroda, les trois films et leurs masters constituent une œuvre techniquement et visuellement brillante dont la constance qualitative est valorisée par les Blu-ray édités par Le Chat qui fume grâce une gestion du grain, une définition et un rendu colorimétrique de facture excellente et égale sur tous les films. On pourrait juste regretter la présence plus ou moins importante du grain lors de scènes nocturnes ainsi qu’un manque de profondeur concernant les tons sombres de ces mêmes scènes dont les noirs ont tendance à grisonner.
Gare à la colère du Majin. Daei / Le Chat qui fume
Pour compléter l’expérience, quelques conséquents bonus ont été mis à disposition. On trouve la bande-annonce de chaque film en HD. On questionne toutefois la haute définition du fichier source tant des passages sont pixellisés. Arrive ensuite le module de quarante minutes, MAJIN par Fabien Mauro, dans lequel l’ex-auteur de Mad Movies et spécialiste du kaiju-eiga revient sur l’après-guerre de la Daei (dont l’après période propagandiste), ses grandes dates et sa période d’exploitation du genre du kaiju-eiga avec la sortie d’un film avec des rats géants et surtout la révélation en 1965 d’une créature concurrente de Godzilla (produite par la Toho) nommée Gamera. S’en suivra ensuite la conception efficace (en un an tout de même) et intelligente (relire ci-dessus les anecdotes de sa fabrication) d’une trilogie à succès nommée Daimajin/Majin. Une trilogie qui a d’ailleurs réussi à ne pas se perdre dans les limbes de la surexploitation de son concept, à l’inverse de ses concurrents chez la Toho. On aurait apprécié avoir le nom des titres des films cités dans les deux modules, même si le fait que Fabien Mauro s’avère bien plus précis que Fathi Beddiar en termes de dates et de présentation des métrages permet de s’y retrouver correctement. Justement, on note enfin dans le très beau coffret décoré par les affiches des films un autre très riche module nommé Un homme et des dieux. Son présentateur, Fathi Beddiar, revient tout en densité sur la carrière de Chikara Hashimoto connu sous le nom de Riki Hashimoto, l’interprète du géant Majin. De sa carrière de grand joueur de baseball à sa retraite toute en discrétion en n’oubliant pas les anecdotes de tournage de la trilogie Majin ainsi que sa relation de travail avec Bruce Lee dans La Fureur de Vaincre (dans lequel il campe un antagoniste de Lee), nous sommes entrainés et passionnés par cette filmographie de l’ombre contée par l’ancien rédacteur de Mad Movies et spécialiste du cinéma de genre même si, comme noté plus haut, quelques dates manquent d’être évoqués, de même qu’il aurait été intéressant de pouvoir lire les titres.
Ainsi la trilogie Daimajin/Majin fait un flamboyant retour vidéo grâce au Chat qui fume et son travail soigné sur cette édition Blu-ray et DVD limitée à mille exemplaires. Ne passez pas à côté !
Bande-annonce – Majin (1966)
MAJIN – 1966 – 1h23 – Japon – Réalisé par Kimiyoshi Yasuda
LE RETOUR DE MAJIN – 1966 – 1h18 – Japon – Réalisé par Kenji Misumi
LE DERNIER COMBAT DE MAJIN – 1966 – 1h27 – Japon – Réalisé par Kazuo Mori
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES
2 Blu-ray – 1080p HD – 2.35 – 16/9 – Son : Japonais DTS Master Audio 2.0 mono – Sous-titres : Français – 248 minutes – Le Chat qui fume – 2 DVD – Son : Japonais Dolby Digital 2.0
COMPLÉMENTS
° Un homme et des dieux par Fathi Beddiar (42 min)
° MAJIN par Fabien Mauro (40 min)
° Bandes-annonces de chaque film
Sortie le 21 avril 2020 – Limité à 1000 exemplaires – Prix de vente : 45€
« Je m’appelle Jean-Pascal, j’ai 38 ans et je suis en colère. Je suis en colère parce que la situation des noirs dans ce pays, elle est catastrophique. C’est pour ça que j’ai décidé d’organiser le 27 Avril prochain une grosse marche de protestation noire, place de la république. » C’est par cette déclaration que débute le film Tout simplement Noir, de Jean-Pascal Zadi et John Wax. Retour sur une sortie ciné faisant écho à l’actualité.
Réalisé par Jean-Pascal Zadi et John Wax, le film n’est pas le premier essai de Zadi, puisqu’on peut le retrouver derrière la caméra pour Sans pudeur ni morale ou African Gangster, nous pouvons aussi l’apercevoir comme acteur dans le film Coexister. John Wax quant à lui est photographe de plateau et collaborateur artistique. Il a notamment travaillé sur les plateaux de Taxi 5 et Coexister. Tout simplement noir est son premier long-métrage.
Synopsis : L’histoire se concentre sur Jean-Pascal, comédien trentenaire en difficulté qui poste une vidéo sur internet où il exprime sa colère contre les injustices que subissent les noirs en France. Il veut faire une grande marche de protestation à Paris, invitant la communauté noire à y participer en masse. Il commence à être activiste en faisant des mises en scène dans la rue de lui en esclave, en les postant sur Facebook et YouTube. Nous le suivons dans sa quête où il rencontre des figures noires connues ou moins connues, afin de trouver des alliés dans sa lutte. Nous verrons comment à travers ses rencontres, il se confronte aux diverses opinions des intervenants. Et les opinion sont aussi diverses que variées!
Le casting est composé de Jean-Pascal Zadi lui-même, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla. La majorité de ces comédiens sont des professionnels de la scène comique, ayant acquis une notoriété indiscutable. Mais Zadi a aussi eu pour intervenants Lilian Thuram, Soprano et Kareen Guiock, des figures sportives et journalistiques dont le point de vue est intéressant sur le débat que soulève le film, celui de la représentation des noirs, de leurs droits et de leur place en France.
Un format à cheval entre le documentaire et le documentaire parodique
Une grande partie des plans du film tendent à suggérer une caméra portée renforçant l’aspect documentaire de celui-ci, ce qui est assez logique puisque Jean-Pascal est suivi par une équipe de télévision. Mais l’intérêt de ce film ne réside pas dans les techniques employées mais bien dans la limite ténue qui existe entre le documentaire et la parodie de documentaire qu’elle instaure. De fait, les propos tenus par tous les intervenants pourraient se retrouver dans un documentaire sérieux sur le sujet du racisme par exemple, puisqu’ils expriment des points de vue différents, pertinents, honnêtes et cohérents et qu’ils argumentent leur opinion. Néanmoins, le côté parodique réside dans les interventions verbales de Zadi qui ne sont pas toujours intelligentes, ce qui aura tendance à excéder l’intervenant en face. Par exemple, Jean-Pascal écrit une chanson avec Soprano pour sa marche. Soprano lui explique que ses paroles sont à la limite du racisme et méprisent le combat écologique, alors que ce dernier est tout aussi important aujourd’hui. Zadi ne supporte pas la critique, le taxe de rappeur pour collégiens et se fait jeter par les gardes du corps de son allié éphémère.
A la recherche des marcheurs du 27 Avril…
Le film est aussi une aventure pour le spectateur, comme pour Jean-Pascal qui part à la recherche de ceux qui adhéreront à son opinion. Mais Jean-Pascal se heurte à beaucoup de difficultés lorsqu’il donne son point de vue. Dans une scène où accompagné de Joeystarr et Fary, il expose son point de vue, le spectateur commence déjà à entrevoir la limite simpliste de la pensée du personnage. A la question « qu’est-ce qu’un noir pour lui ? », Jean-Pascal cite une suite de stéréotypes auxquels aucun des individus en face de lui ne peut s’identifier, alors qu’ils se considèrent comme noirs. On lui dit qu’être noir, et s’arrêter seulement à la couleur de peau ou à savoir si le cheveu est crépu ou pas est une erreur. Cela est tout aussi similaire lorsqu’il ne veut pas inclure les indiens et les maghrébins dans sa marche, les maghrébins étant pourtant des Africains aussi. De fait, il exclut de nécessaires alliés de sa marche à cause de sa conception encore inachevée des choses.
Grâce à Fary, Jean-Pascal accède à un vaste réseau de connaissances où il pourra explorer les différentes opinions de personnalités noires : les métis qui se considèrent noirs, malgré le fait qu’ils ne correspondent pas aux « critères »: trop clairs pour réellement être noirs pour certains, ou trop foncés pour être blancs pour d’autres, les métis qui ont souffert du racisme et ont dû cacher cette partie de leur identité quitte à s’assimiler à une autre par peur (comme le personnage d’Eric Judor), les noirs originaires de Martinique, de Guadeloupe, des Antilles, qui se considèrent comme Français avant tout et qui sont bien souvent oubliés, les noirs issus de l’immigration plus récente et ayant une double-identité…
Aucun n’est d’accord, et à chaque intervention où Jean-Pascal cherche à revoir et retravailler son point de vue, il se retrouve face à de nouvelles problématiques. De fait, l’un des points problématiques du débat reste l’esclavage. Pour certains personnages, les manifestations de Jean-Pascal à ce sujet sont un manque de respect et un abcès nécessaire à crever pour d’autres. Ce sera même un sujet sur lequel le personnage de Fabrice Eboué et Lucien Jean-Baptiste se disputeront vivement.
… Ou du 26 Août
Le personnage se retrouve aussi confronté à plusieurs symboliques comme celle de la date de sa marche initiale : le 27 Avril. En explorant des opinions parfois plus radicales, qui attachent une importance certaine aux divers symboles comme les dates-clés pour la communauté noire, ou ses figures emblématiques, on lui fait remarquer par exemple, que la date qu’il a choisie pour sa marche est celle de l’abolition de l’esclavage. Certes, lui répond-on, mais elle est une action résultant de l’autorité « des blancs ». Il se retrouve alors à subir la pression de ces groupes, qui questionnent son combat. Désorienté par ce genre de remarque, Jean-Pascal se retrouve alors perdu dans son propre combat, car exposé à tant de différentes opinions, au sein d’une communauté aussi large et aux avis aussi divergents, il n’arrive plus à comprendre ce qu’il cherche, ni pourquoi il veut faire sa marche. Lui qui voulait unir une communauté autour d’un même combat, l’égalité, se retrouve sans cesse critiqué pour ses prises de positions parfois peu réfléchies. A la fin du film, la date est fixée au 26 Août, une date qui a une importance clé pour toute une nation, comme il le voulait.
Une voix oubliée, celle des femmes noires
En cherchant des alliés partout autour de lui, Jean-Pascal se retrouve à une table ronde avec des afro-féministes. Leur discussion autour des termes de la marche avec Jean-Pascal éveille sur le double racisme que subissent les femmes noires, dont celui des hommes noirs eux-mêmes (thématique que l’on retrouve aussi dans la série Madam C.J Walker). Jean-Pascal n’a jamais cité ses compatriotes féminines pour l’occasion, alors qu’elles aussi voudraient une place dans la lutte pour l’égalité.
Mais il se confronte à un autre problème, lorsqu’il parle à Kareen Guiock, elle lui reproche de vouloir l’estampiller du tampon « journaliste noire », alors qu’elle voudrait qu’on la reconnaisse juste à son travail de journaliste, et que le fait de se référer à sa couleur de peau la gêne. Ces deux opinions différentes convergent vers un seul et même point. Nous avons des femmes noires qui souhaiteraient qu’on reconnaisse juste leur valeur d’être humain, avant qu’on ne regarde leur couleur de peau.
Les femmes noires sont en effet en proie à de la discrimination en générale, en temps que personnes noires, mais aussi en temps que femmes, ce qui fait de leur lutte plus qu’une simple demande à l’égalité avec leur confrères hommes. Elles sont bien souvent discriminées à l’emploie, discriminées dans les soins, à l’éducation. Jean-Pascal a juste oublié que le genre rendait les choses savamment plus compliquées pour d’autres…
Le monde du divertissement : ses représentants
Hormis la critique du militantisme de façade des membres de l’industrie et de la récupération des combats comme le présente bien le personnage de Fary, nous voyons aussi le personnage principal participer à des castings, lui présentant des exigences totalement absurdes, saugrenues et stéréotypées. Il est soit le cliché d’une « racaille » de banlieue, soit un esclave travaillant dans des champs de coton ou de caoutchouc…
Dans les deux cas, on voit un Jean-Pascal déshumanisé, où ce qui lui est demandé est un condensé de violence ou d’émotions qu’il devrait connaître, et tout ça, masqué par une soi-disant exigence artistique… Le plus choquant reste une scène où un réalisateur voulant le caster comme un esclave aux champs prend la largeur de son nez avec un instrument de mesure. Il est déçu que la largeur du nez de Zadi ne faisant que 3.8 cm, car le précédent candidat avait 4cm de largeur… L’impression qui s’en dégage est violente pour l’esprit, tant elle rappelle les actes « scientifiques » racistes du XIXe siècle.
Des méthodes peu orthodoxes
Mais si le cinéma mainstream peut avoir des méthodes critiquables, le nouveau cinéma auquel Fary lui demande de participer n’est pas en reste et n’est qu’instrumentalisation nauséabonde. Dans une scène où celui-ci montre à Jean-Pascal son nouveau film, le titre est assez dérangeant.
Ce film de Fary, intitulé « Black Love », est juste une version française de Moonlight. La séquence est intelligemment présentée pour que le spectateur soit amené à réfléchir sur les intentions de l’industrie cinématographique. C’est tout simplement une critique des industries montantes qui cherchent à faire du profit en mettant en scène des personnages cumulant plusieurs facteurs de discrimination. Dans ce cas de figure, les personnages sont noirs et appartiennent à la communauté LGBTQ+, pour pouvoir faire du profit et cela en le marquant dans le titre.
Le but est bien ici de vendre une histoire d’amour entre deux individus non-blancs et de mettre en avant. Cela génèrera du bénéfice autour du fait qu’ils soient des acteurs issus de la diversité mais aussi LGBT. De fait, Jean-Pascal se retrouve complice de ce genre d’industrie qui certes, donne des rôles plus intéressants mais pas moins stéréotypés, jouant sur les cordes sensibles des spectateurs.
Le conservatisme derrière un masque de modernité
Lorsque Fary lui explique le sujet de son nouveau projet intitulé « Black Dentist » dans lequel il offre le rôle principal à Jean-Pascal, celui-ci n’a rien de différent des films mainstreams… Il présente mieux, en offrant un personnage noir ayant réussi dans sa vie professionnel. Mais encore une fois, il y a l’addition de cet adjectif « black » qui gêne. Il n’y a aucune nécessité d’offrir ce détail pour un personnage blanc qui est dentiste dans le cinéma. Alors pourquoi l’est-il pour des personnages qui ont une autre couleur de peau ?
C’est ce genre de question que Zadi cherche à poser et ce genre d’épisode qu’il cherche à critiquer. Le pire est à venir car, en décrivant le personnage dans une scène à Stéfi Celma, celle-ci est dégoûtée par ce personnage de « Black Dentist » car il ne semble être qu’un pâle reflet d’un homme bien loti financièrement, ayant un comportement discutable avec les femmes. Ce n’est qu’une sorte de « Christian Grey » noir, un personnage déjà discutable, que l’on « exotise » pour faire du bénéfice au box-office. C’est aussi l’idée qu’un personnage noir original et plein de nuances ne puisse pas exister de manière spontanée, mais qu’il doive être un dérivé d’un personnage blanc existant qui énerve.
Au final, la représentation de ce dentiste noir, décrit comme un macho pénalise complètement le film, car lorsque encore une fois des personnages de couleur sont mis en avant, c’est pour encore plus tomber dans des stéréotypes. Et même pire, ce black dentist n’est que le remplacement du cliché de la « racaille » de cité, demandée au début par l’un des réalisateurs lors du casting à Jean-Pascal.
Conclusion
Le film s’achève sur un message fort pour n’importe quelle communauté souhaitant dénoncer les discriminations dont elle est victime, mais nous restons quand même sur quelque chose d’inachevé. Bien plus que cela, le film de Wax et Zadi peut être critiqué à cause de l’ambiance un peu anarchique qui y règne. Il peut être en effet compliqué pour le spectateur de suivre les péripéties de Zadi, car nous nous retrouvons dans des enchainements de sketchs, rendant un peu difficile et tâtonnante la compréhension du processus de déconstruction de la pensée de Jean-Pascal. En somme, parfois le film fait l’effet de montagnes russes.
Néanmoins, ce n’est pas un film divertissant, c’est une aventure dans des problématiques complexes très peu soulevées, et qui ouvre une réflexion longtemps mise en standby. Il a le mérite d’être honnête, sur les difficultés du combat du personnage. C’est un film drôle mais dont le propos ne se résume pas qu’à explorer en surface les divers points de vue de membres de la communauté noire. Il est honnête en montrant à quel point il est complexe de réunir sous une même bannière une communauté qui est hétérogène. Tous les noirs de France n’ont pas la même histoire.
Mais cette sortie ciné de Juillet nous fait comprendre avec justesse que c’est en agissant qu’on change les choses, et que comme dans le cas de Jean-Pascal, mieux vaut tâtonner et faire des erreurs pour ressortir grandi par l’expérience, que de ne pas participer au débat du tout. Nous pouvons résumer le but de cette œuvre cinématographique par une citation de Montaigne : « Éduquer, ce n’est pas remplir des vases, mais allumer des feux »
Tout simplement noir : Bande-annonce
Fiche technique :
Réalisateurs : Jean-Pascal Zadi, John Wax
Scénariste : Jean-Pascal Zadi, Kamal Guemra
Musique : Christophe Chassol
Casting : Jean-Pascal Zadi, Caroline Anglade, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla, Fabrice Eboué, Lucien Jean-Baptiste, Omar Sy, Rachid Djaïdani, Lilian Thuram, Soprano, Vikash Dhorasoo, Kareen Guiock, Augustin Trapenard, Stéfi Celma, Joeystarr
Société de production : Gaumont
Genre : Comédie
Durée : 90min
Sortie : 8 juillet 2020