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Chained/ Beloved de Yaron Shani : les deux faces d’une même réalité

Le jeune cinéaste israëlien, Yaron Shani captive notre attention avec ce diptyque, Chained et Beloved, qui évoque selon des points de vue différents, masculin et féminin, une relation qui est sur le point de s’éteindre. Deux films complémentaires qui forment un tout empli de sensibilité, malgré quelques longueurs.

Synopsis Chained :  Flic consciencieux et expérimenté, Rashi est en couple avec Avigail dont il attend un enfant. Le jour où, à la suite d’une enquête interne de la police de Tel-Aviv, il se trouve brutalement mis à pied, il réalise que sa femme lui échappe de plus en plus…  Saura-t-il réagir avant que son monde ne s’effondre ?

Synopsis Beloved : Infirmière dévouée dans un hôpital de Tel-Aviv, Avigail mène une existence effacée entre sa fille adolescente et son mari Rashi. Le jour où ce dernier est ébranlé dans sa vie professionnelle, la fragilité de son couple lui apparaît brutalement. Elle réalise n’être plus vraiment maitresse de ses choix de vie. Saura-t-elle se reconnecter à elle-même ?

 Pile et Face

Chained et Beloved, de l’Israëlien Yaron Shani sont deux films qui font partie d’une trilogie appelée Love Trilogy, et en sont les deux premiers. Qualifiés de films-miroirs, les deux métrages sont en réalité assez dissemblables, et c’est précisément leur différence qui fait tout l’intérêt de l’ensemble.

Dans Chained, le protagoniste est Rashi (Eram Naim, un acteur semi-professionnel, n’ayant joué que dans les films de Shani), un policier aux méthodes assez musclées, mû par la certitude d’être dans son bon droit. Sa vie est calée dans une routine immuable. On le voit dans une des scènes inaugurales, au secours de deux enfants victimes d’une maltraitance paternelle. Son partenaire est occupé à rassurer les enfants avec beaucoup de douceur, tandis que lui-même se concentre sur le père harceleur, gonflé de colère et au bord d’exploser à tout moment. Dès cette première scène, on comprend que Rashi est un personnage difficilement aimable, qui fonctionne essentiellement dans le rapport de force. Sa femme Avigail (Stav Almagor) a une fille adolescente sur laquelle il exerce une pression disproportionnée, puisque semblant dépourvue d’amour parental, mais surtout guidée par une volonté de faire régner sa propre loi.

Quand il est mis à pied après une interpellation violente de trop, son monde s’écroule. Yaron Shani s’attache à dépeindre un homme, bien qu’assez monolithique, très seul et très malheureux. Rashi considère l’amour de sa femme comme un dû, et sa femme elle-même comme sa chose. Ce qui est mis en exergue par le cinéaste, c’est le questionnement par le protagoniste de sa virilité, de sa masculinité, qui ne passe que par des éléments extérieurs à lui, et certainement guidés par des clichés et des diktats sociétaux : un travail de flic, de pouvoir et d’autorité, une femme aimante voire soumise, une fille obéissante qui ne pourra alors se construire en rien. Lorsque tous ces appuis disparaissent peu à peu, Rashi lui-même est emporté par un tourbillon néfaste. Chained est un film viril comme Rashi lui-même, ancré dans l’action, et même quand le personnage est dans ses moments de vulnérabilité, le film reste toujours très tendu.

Dans Beloved, on est dans un monde totalement différent. Le point de vue est celui d’Avigail. Mais de même que Rashi apparaît souvent seul, Avigail est entourée de ses amies. De fait, ce deuxième volet ne se concentre pas sur Avigail, mais sur plusieurs personnages féminins. Et le parti pris n’est pas anodin. On voit dans cette sororité, cette amitié, tout un tissu relationnel, qui selon le cinéaste est plus naturel chez les femmes. Une scène qu’on retrouve dans les deux films est d’ailleurs frappante à cet égard : dans Chained, Rashi a une attaque en apprenant une mauvaise nouvelle à propos de sa femme. Il était avec deux collègues en train de boire des bières. Même s’ils étaient inquiets, les deux collègues de Rashi restent assez gauches par rapport à la situation. Dans Beloved, c’est une écrivaine qui s’écroule en pleine conférence. La sollicitude de toutes les femmes autour d’elle, leur douceur, sont émouvantes. Des gestes maternants, presque ouatés en totale contradiction avec l’attitude des hommes…

Dans Beloved donc, et contrairement à ce qui se passe dans Chained, Rashi n’est pas le centre de l’univers d’Avigail, bien loin de là. On le verra d’ailleurs très peu dans ce deuxième film. Son monde, c’est sa fille, ses amies, et son travail. Un monde rempli de bienveillance, de douceur, bien que ces femmes vivent des choses dures, à des degrés divers. Avigail n’arrive pas à avoir un autre enfant, Yael (Ori Shani) souffre encore d’avoir été abandonnée petite et a beaucoup de mal avec sa vie. Sa sœur « adoptive » Na’ama (Leah Tonic, impressionnante), pour des raisons pas forcément très claires, est également dans une forte colère et se prostitue, sans doute pour trouver des réponses. Mais toutes ensemble, elles constituent une sorte de mur, de rempart à toutes ces souffrances.

L’atmosphère du film est bien entendu aux antipodes de celle de Chained. Beloved est tourné vers l’intérieur des protagonistes. Avigail y est Avigail, et non la femme de, à peine la mère de, le personnage de sa fille disparaissant assez complètement dans ce deuxième volet. Il est dommage que ce personnage soit aussi taciturne, car finalement, on ne comprend pas toujours tous les  sentiments  et les ressentiments qui la lient à son mari. Yaron Shani s’appesantit un peu trop sur cette sororité, qui n’est pas sans rappeler d’une certaine manière celle des femmes de La Source des femmes de Radu Mihaileanu. Plus précisément, il s’appesantit un peu trop sur la forme, la relation physique de contact, d’enveloppement qu’elles déploient entre elles, plutôt que sur le fond. Quand le cinéaste choisit d’allier le fond et la forme, comme dans l’incroyable scène de dispute entre Yaël et sa sœur, où les coups pleuvent autant que la parole, il réussit quelque chose de puissant. A cause de ces longues scènes d’embrassades collectives, Beloved est un film qui manque un peu de rythme, de dynamique.

Avec Chained et Beloved, Yaron Shani propose un diptyque intéressant. Un film n’est pas le contraire de l’autre film. Il en est le complément, montrant en creux les forces et faiblesses du monde qu’on est tenté de qualifier d’opposé. Il reste à attendre la sortie de la troisième partie de cette trilogie, qu’on espère être tout aussi prenante.

Chained/ Beloved – Bande annonce  

 

Chained / Beloved – Fiche technique

Titre original : Chained – Reborn
Réalisateur : Yaron Shani
Scénario : Yaron Shani
Interprétation :        Chained : Stav Almagor (Avigail), Eran Naim (Rashi), Stav Patay (Jasmine)
Beloved : Stav Almagor (Avigail), Ori Shani (Yael), Leah Tonic (Na’ama)
Photographie : Nizam Loten, Shai Skif
Montage : Yaron Shani
Producteurs : Saar Yogev, Naomi Levari (Chained +Beloved) , Michael Reuter (Chained)
Maisons de production : Black Sheep Film Productions Ltd. , The Post Republic
Distribution (France) : Art House
Récompenses : –
Durée : 112 min. (Chained)– 108 min. (Beloved)
Genre : Drame
Date de sortie :  08 Juillet 2020 (Chained) – 15 Juillet 2020 (Beloved)
Israël – 2019

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3.5

The Fall, le court-métrage de Jonathan Glazer : lignes de fuite

Jonathan Glazer se planque bien depuis la sortie du génial Under The Skin, en 2013, qui a hypnotisé les spectateurs du monde entier. Au moment où une armée de cinéphiles est prête à se jeter sur son prochain film, il sort un court métrage hallucinant, The Fall. 

Monde de brut

Un inquiétant personnage masqué sort de l’ombre, traverse le plan, un arbre tremble. Comme s’il réagissait aux murmures montants d’une foule en colère, il est traversé de plusieurs secousses : tout au bout d’une magnifique contre-plongée, c’est une autre figure masquée qui s’accroche au tronc et lui donne un peu de vie. En bas, dans la forêt, d’autres masques s’agitent, ferraillent avec le tronc qui transperce un plan sur deux de cette séquence très anxiogène, avant que le fuyard tombe comme un petit chat. Il est perdu.

La chasse à l’homme prend une autre forme, et comme si elle n’échangeait plus avec la nature en la sortant de cette confrontation, prend une tournure bien humaine. Le chassé sera exécuté, d’une corde singeant les fibres que la bande son triture avec soin. D’autres cordes, une peau de tambour, des sons organiques, fuyant tout langage, donnant naissance à une atmosphère insaisissable tissée par Mica Levi.

Ascenseur pour l’échafaud

Avec The Fall, Jonathan Glazer prouve encore une fois qu’il connaît mieux que nous cette folie bien humaine de vouloir tout rendre intelligible. A grands renforts d’allégories, d’analyses et de métaphores, Under The Skin a déjà failli plus d’une fois en perdre tout son charme. La tentation est encore une fois ici très forte de voir dans ce court-métrage une belle scénette moralisante sur nos sociétés inhumaines, violentes et artificielles, ce qui y est très réussi, mais également trop plat pour un cinéma aussi vaste. On peut en effet y voir les réseaux sociaux, la politique et même un discours aussi ampoulé que celui de Mother! (Daren Aronofsky, 2017) sur l’avenir de l’humanité. Mais il y a autre chose, et peut-être plus encore, derrière cette chasse, qui nous rappelle ici qu’elle est aussi le symbole d’un public qu’un artiste prendrait plaisir à singer, protégeant ses œuvres pourchassées par une épuisante quête de sens. A l’image d’autres grands secrets comme ceux d’Under The Silver Lake (David Robert Mitchell, 2018), de GTA V ou de la terre plate, on n’oublie en effet tout ce que nous raconte le cinéaste avec ce merveilleux plan de fin : qu’il n’y a qu’un pas entre l’ascension et la chute. Parfois, il faut juste écouter le vent sans se demander pourquoi il tourne.

Synopsis : Inspiré de la gravure de Francisco Goya “Le sommeil de la raison engendre des monstres”, The Fall est un court-métrage puissant invitant le spectateur à y projeter ses préoccupations et interprétations propres.

Extrait : The Fall

Réalisation et scénario : Jonathan Glazer
Avec : James Adams, Stuart Anderson, Mckinley Bex, Susanne Brown, Lee Byford, Fionn Cox-Davies, Andrius Davidenas, Chris Jupe, Brett Logue, Raffael Maciel, Adeesha Pietersz, Constance Schertlen, Nicola Stokes, Vladislav Yeramishants
Diffusion : À partir du 15 juillet en VOD
Chaînes / Plateformes : UniversCiné, iTunes, Google, Vimeo, Filmo TV, Arte VOD, Vitis, Médiathèque Numérique, Xbox
Production : Bugs Hartley, Ash Lockmun, James Wilson
Photographie : Tom Debenham
Montage : Paul Watts
Costumes : Kate Forbes
Musique : Mica Levi
Distribution : Salaud Morisset
Durée : 7 minutes

« L’Odyssée des gènes » : remonter le temps avec l’ADN

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Évelyne Heyer est professeure en anthropologie génétique. Son travail consiste à explorer l’Histoire humaine en se basant sur notre ADN. L’Odyssée des gènes, à paraître aux éditions Flammarion, s’inscrit précisément dans cette démarche scientifique.

Le génome est une source d’information précieuse. Il permet d’identifier des parents plus ou moins proches, de détecter précocement certaines maladies et même de compléter, voire réécrire, le grand livre de l’humanité, tant dans ses migrations que dans son adaptabilité à un nouvel environnement. Les généticiens disposent depuis quelques dizaines d’années d’instruments leur permettant de pousser plus avant la recherche sur nos origines communes, mais aussi sur les schismes ou les entremêlements de l’aventure humaine. Un échantillon de salive, de sang ou de squelette, récent ou vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années, peut désormais donner lieu à des analyses faisant parler les gènes et leur horloge.

C’est ainsi qu’Évelyne Heyer nous rappelle que la séparation entre l’homme et le chimpanzé date d’il y a environ six millions d’années ou que l’Homo sapiens a quitté l’Afrique depuis 70 000 à 100 000 ans. Mais la chercheuse s’empare aussi de questions plus contemporaines, comme la généalogie génétique – et la protection des données personnelles que cette activité suppose –, la marée montante des nationalismes européens – malgré des indications génomiques battant en brèche les théories racialistes et contredisant l’idée de liens allant du biologique vers le culturel – ou encore l’évolution de la morphologie humaine – et notamment de la taille. Ces sujets font l’objet d’une approche didactique et sont intégrés en fin d’ouvrage dans des chapitres concis.

Car le cœur de cette Odyssée des gènes est ailleurs. Évelyne Heyer raconte une « histoire collective » en présentant, au passage, différents aspects de l’anthropologie génétique. Elle raconte comment on a identifié la descendance gaélique et viking en Islande – notamment en analysant l’isotope des dents de restes humains. Elle évoque les croisements entre Homo sapiens et Néandertal, dresse un portrait des premiers Européens, informe sur la lignée particulièrement riche de Gengis Khan – grâce au chromosome Y étudié parmi différents peuples en Eurasie. L’auteure lie par ailleurs l’histoire génétique de l’Amérique à celle de ses expansions et de ses greffes de populations.

Elle se saisit également de faits plus anecdotiques tels que la tolérance au lactose en Asie centrale ou en Europe – démonstration des vases communicants entre culture, darwinisme et génétique – ou la problématique de la drépanocytose apparue chez les Pygmées suite à l’importation de maux génétiques d’agriculteurs. Ce dernier exemple est d’ailleurs doublement instructif, puisque la sélection naturelle aurait pu annihiler ce gène désavantageux, mais son caractère protecteur contre le paludisme, dans une zone à risques, semble l’avoir emporté, la mutation se maintenant ainsi à une fréquence de 10 %.

L’Odyssée des gènes familiarise le lecteur avec l’anthropologie génétique et tend à démontrer les apports de l’étude du génome humain sur les connaissances historiques actuelles. Rendre cette matière accessible n’était pas une mince affaire, mais Évelyne Heyer y parvient avec succès.

L’Odyssée des gènes, Évelyne Heyer
Flammarion, août 2020, 400 pages

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4

Sortie parc, gare d’Ueno : la nature au milieu de la ville

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Située en plein Tokyo, la gare d’Ueno comporte plusieurs sorties. L’une d’elles donne sur un parc important. À la recherche du calme, le narrateur y vit en SDF sous une tente, alors qu’il a passé les 70 ans. Il fréquente un peu les autres SDF et s’en fait quelques amis. Entre eux, la solidarité est une règle très naturelle et il a tout son temps pour agiter ses souvenirs ou observer l’activité dans le parc.

Il a toujours travaillé courageusement (et gagne encore selon ses besoins, grâce à un peu de récupération) et affronté dignement les épreuves de la vie. Il a besoin de se retrouver après plusieurs drames personnels, le dernier en lien avec une catastrophe nationale. Son monologue intérieur suit des émotions et sensations, sans ordre précis. Et même si on comprend ce qui l’a marqué (en particulier des deuils), tout a tendance à se bousculer dans sa tête.

Le caractère éphémère de la vie

Ses chagrins émergent au milieu de ses observations de la vie quotidienne. Dans le parc, il observe notamment les visiteurs de l’exposition « Les roses de Redouté » dont il retranscrit des bribes de conversations souvent futiles. Une exposition qui l’amène à des considérations beaucoup plus personnelles, à caractère philosophique. Pierre-Jospeh Redouté (1759-1840) est un artiste français réputé pour ses peintures à l’aquarelle des roses de nombreuses variétés, immortalisant ainsi des fleurs par nature éphémères. On notera au passage que le choix de Redouté (pour l’exposition, mais aussi pour agrémenter ce roman japonais) illustre la fascination réciproque entre français et japonais.

Préparation des Jeux Olympiques

La vie du narrateur est régulièrement perturbée par des déménagements forcés, notamment au gré des passages aux alentours ou dans le parc de membres de la famille impériale japonaise. Les délégations officielles doivent ignorer que des SDF vivent à Tokyo, surtout que la ville est alors candidate à l’organisation des Jeux Olympiques de 2020 (les japonais ont besoin de rêver à un projet hors du commun). Ce projet fait évidemment réagir le narrateur, car quand il avait la trentaine, il a travaillé comme ouvrier sur le chantier de préparation des Jeux Olympiques de 1964. C’est l’occasion d’une mise en perspective de sa vie.

Tristesse et beauté

Ce court roman (164 pages) se lit assez rapidement. Il s’en dégage pas mal de mélancolie, sentiment qui prédomine dans le ressenti du narrateur qui ne cache pas qu’il est venu dans ce parc pour attendre la mort. On devine qu’il y cherche un peu de sérénité. Dans ce parc, il peut souffler et profiter de la nature. Même s’il subit encore quelques tracas (sommeil difficile, car son hébergement manque singulièrement de confort), il peut profiter de la beauté du lieu et de la vie qu’il y observe, notamment les oiseaux. La prose de Yū Miri retranscrit bien son désarroi, mais aussi toutes ses sensations dans ce milieu proche de la nature. Les couleurs et bruits y prennent toute leur importance. Ce n’est sans doute pas un hasard si le narrateur a choisi ce parc, à proximité de la gare D’Ueno. Ainsi, il se trouve dans un milieu naturel, mais proche d’un nœud d’activité qui met à sa portée toute destination qu’il choisirait sur un coup de tête. La lecture permet de se faire une idée du Japon, bien loin des clichés rebattus.

Sortie parc, gare d’Ueno, Yū Miri
Actes sud, novembre 2015, 164 pages
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Au temps des Vikings, d’Anders Winroth : plongée au cœur du peuple qui n’en fut jamais un

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Au temps des Vikings d’Anders Winroth est ressorti en mai dernier en format Poche aux éditions La Découverte. De quoi reparler de ce très bon livre d’histoire, aussi riche et précis que fluide et pédagogique.

Avant d’aborder le fond, et ce qui fait qu’Au temps des Vikings passionne, quelques mots sur la forme. Le livre d’Anders Winroth est très dense, abondamment référencé, et même ponctué ici et là d’illustrations bienvenues. L’écriture est simple, sans pour autant que la technicité et la profondeur des analyses n’en pâtissent, ce qui rend la lecture facile et agréable tout en délivrant des tas d’informations à la page. Si la majorité du texte prend la forme de descriptions historiques plutôt classiques, l’auteur s’autorise parfois quelques parenthèses de récits lorgnant vers la fiction, par exemple pour raconter la journée typique d’un jarl viking à la manière d’un roman, avant de décortiquer chaque élément d’un point de vue historique une fois la parenthèse refermée. L’autre aspect bénéfique à la lecture concerne les multiples changements d’échelle et de point de vue : on parle autant de communautés ou de villes que de familles, voire d’hommes et de femmes singuliers, de personnage célèbres (jarls, rois, chefs de guerre), légendaires (Beowulf) ou de simples fermiers (Estrid) et explorateurs (Rörik). Passer de l’individu au groupe, ou de la ville à la région, permet d’illustrer les discours plus généraux parfois abstraits par des récits de vies singulières très concrètes et humaines.

Dès le début du livre, Anders Winroth prend le temps de déconstruire les préjugés les plus tenaces sur les Vikings, expliquant déjà qu’il n’y a jamais eu de « peuple viking » à proprement parler, sinon des communautés scandinaves à l’héritage culturel commun et au mode de vie similaire, mais qui furent, durant ces trois siècles qui couvrent la période des Vikings, fondamentalement déchirées par des guerres et des jeux de pouvoirs semblables à ceux de l’Europe continentale. Par exemple, les casques à cornes, les drakkars ou encore l’« aigle de sang » sont autant d’illusions enracinées dans notre vision moderne : les casques vikings n’ont jamais eu de cornes ; le mot « drakkar » n’a jamais existé de leur temps ; l’aigle de sang n’a jamais été une vraie mise à mort et n’est lié qu’à une erreur d’interprétation d’un poème de l’époque. Le lecteur comprend rapidement que l’image traditionnelle que l’on a des Vikings n’est certes pas totalement fausse, mais largement exagérée et romancée par ceux qui en ont parlé en premier (à savoir l’Église chrétienne, qui avait le monopole de l’écriture au tournant du millénaire et était l’une des victimes principales des raids vikings du fait de ses monuments richement décorés ; pas étonnant que les auteurs chrétiens les aient dépeints comme des monstres assoiffés de sang, sans foi ni loi, alors qu’ils n’étaient en réalité pas plus violents et immoraux que les armées de Charlemagne à la même époque). L’histoire est une question de point de vue, et Anders Winroth le rappelle à plusieurs reprises pour éviter tout jugement, et relativiser les visions « barbarisantes » des Vikings.

Nous découvrons au fil des pages une société scandinave précurseure sur bien des points. Ce sont les Vikings qui, par exemple, ont importé le système d’impôts en Angleterre, en créant des ateliers de frappe très régulés et en exportant des outils de conversion très précis. Leur langue, le vieux norrois, a profondément influencé la langue anglo-saxonne (si bien que les jours de la semaine font référence aux dieux scandinaves : Tyr pour Tuesday, Thor pour Thursday, Frey pour Friday, etc.). Leur savoir-faire naval, les routes commerciales qu’ils ont tracées, et bien d’autres choses ont aussi profité à l’Europe du Moyen-Âge, et finalement participé à la modernisation et le renouvellement techniques et culturels d’une société européenne en crise.

En plus de raconter l’impact que les voyages vikings eurent sur le continent indo-européen, le livre d’Anders Winroth s’intéresse tout autant à la vie sociale en Scandinavie, « chez eux », notamment pour ceux qui ne combattaient pas ou ne commerçaient pas. On en apprend beaucoup sur la vie des fermiers, des agriculteurs, sur l’organisation de la vie familiale et des relations de voisinage (là encore sur un large spectre allant des « nobles » aux plus petites gens). Les chapitres sur la religion sont les plus passionnants, parce qu’ils disent tout du mode de vie viking et de la progressive dissolution de « l’esprit viking » au profit d’une assimilation de la culture chrétienne de l’Europe. La mythologie païenne, souvent fantasmée dans la culture populaire moderne, est en réalité difficile à harmoniser, les récits de l’époque, confus, varient et se contredisent d’un bord de la Scandinavie à l’autre. Tradition orale avant tout, et ne trouvant un ancrage écrit que dans les runes et la poésie scaldiques elles-mêmes très symboliques et cryptées, la « religion » viking a autant de variantes que de communautés, voire d’individus. On ne sait finalement pas grand-chose de la religion scandinave telle qu’elle fut vécue. C’est ce manque d’uniformisation (si tant est que ce soit un « manque »…) qui permit en tout cas à l’Église chrétienne d’asseoir progressivement son pouvoir et de se diffuser massivement, ne trouvant face à elle ni institution politique ni dogme pour lui résister, et transformant la Scandinavie en royaume médiéval parmi tant d’autres.

Ce qui reste aux historiens, c’est encore et toujours cette littérature poétique, si prolifique, si difficile à interpréter, mais qui demeure la seule source historique fiable, car la seule contemporaine du temps des Vikings. Une poésie belliqueuse et mystique, exaltant l’esprit guerrier et glorifiant les mythes. Une poésie essentiellement masculine, donc, par ce qu’elle raconte, mais aussi par et pour qui elle était écrite (par le scalde du chef dans sa maison-halle, pour les guerriers, notamment lors de célébrations avant ou après un long voyage). Anders Winroth fait d’ailleurs de la poésie son principal terreau de références, n’hésitant pas à illustrer ses chapitres de quelques vers traduits du vieux norrois, qui nous en apprenaient bien sûr sur les périples navals, mais aussi sur les relations amoureuses, la dureté du travail agricole, le rapport à la mort et aux dieux, l’héroïsme des guerriers, etc. L’auteur consacre un chapitre entier à l’analyse linguistique de la poésie viking ainsi que de leur alphabet runique, permettant de mieux comprendre aussi bien les traces de cet héritage dans la culture anglo-saxonne actuelle, que la façon de cristalliser des sentiments, des archétypes voire des dieux dans des symboles courts aux vertus magiques. Car si l’époque contemporaine est si friande de mythologie viking, c’est que ces hommes venus du nord ont toujours fasciné : loin d’être de simples brutes arriérées, ils étaient déjà très modernes (en termes de stratégie militaire, de technique navale, d’exploration et d’alliances commerciales) ; mais ils conservaient en eux un esprit fondamentalement littéraire, ouvert aux mythiques et aux légendes, digne de personnages romanesques.

Tout l’enjeu de ce beau livre d’Anders Winroth est justement de voir à quel point le temps des Vikings n’était qu’une parenthèse : avant, leur monde était inconnu ; au bout de trois siècles à peine, il s’était fondu dans le moule de l’Europe chrétienne. Au milieu, cette période incertaine de découverte de l’autre, allant des pillages des églises à la conversion au christianisme de certains chefs de guerre, des raids sanguinaires aux échanges commerciaux pacifiés ; bref, la découverte de peuples nordiques au mode de vie typique du Moyen-Âge, mêlant à toute chose de la vie violence et poésie.

Au temps des Vikings, Anders Winroth
La Découverte, mai 2020, 348 pages

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« Le Sillage de la violence » : de l’impossibilité de se défaire de son passé

Rimini Éditions propose en DVD et blu-ray Le Sillage de la violence, un drame de Robert Mulligan mettant en scène Steve McQueen, alors au faîte de sa gloire.

Tout est une question de regards. Alors que Georgette et sa fillette rejoignent en bus le Texas dans l’espoir d’y retrouver Henry, époux et père de famille récemment libéré de prison, une usagère partageant leur banquette décrit les détenus comme des bêtes sauvages capables de faire couler le sang à la moindre contrariété. Le jeu de Lee Remick est (déjà) intériorisé : en quelques gros plans, Robert Mulligan capture sur son visage le malaise, le désarroi, la vulnérabilité et l’exaspération. Plus tard, c’est ce même regard, désormais frappé de colère, qui annoncera un élan de violence dans le chef d’Henry, irrité par le comportement irrespectueux d’un spectateur pendant l’une de ses représentations musicales. Les personnages du Sillage de la violence sont peu loquaces : les mines et les postures y supplantent la parole sans que le récit n’en soit jamais parasité.

Robert Mulligan filme dans un très joli noir et blanc l’histoire d’un amour impossible. Henry est doublement enchaîné : à un passé de détenu aux accès de violence irrépressibles et à une mère castratrice s’évertuant à régler l’existence de son fils adoptif comme du papier à musique. Georgette a récemment quitté son travail et se retrouve sans le sou. Elle doit protéger sa petite fille et a besoin, pour ce faire, d’un homme fiable, autonome et capable de sacrifices. La mise en scène de Robert Mulligan indique constamment une liaison vouée à l’échec : on les voit dans des postures distinctes, séparés par des éléments de décor (les barreaux d’une fenêtre, par exemple), entourés de personnes plus ou moins bien intentionnées ou courant des objectifs rarement conciliables. Même le générique, très réussi, fait se succéder les lignes/mouvements horizontaux et verticaux, comme si deux états opposés cherchaient à se greffer artificiellement l’un à l’autre. Partant, tout l’intérêt du film consiste à observer les pièges se refermant successivement sur Henry et Georgette, et la capacité de résilience d’un couple dont les intentions se heurtent fréquemment à la (dure) réalité.

Le Sillage de la violence n’est ni le meilleur ni le plus haletant des films mettant en scène Steve McQueen. Le drame a des airs de conte intemporel, où les individus, au lieu de s’en émanciper, sont retenus enfermés dans des déterminismes préexistants – familiaux, psychologiques, pécuniaires. Avec un jeu tout en retenue, Steve McQueen et Lee Remick parviennent à restituer une gradation d’émotions allant de l’espoir-amour à la peine-désillusion. Cela, Robert Mulligan le filme en clerc.

BONUS & TECHNIQUE

Seule la version anglaise a fait l’objet d’une restauration HD réalisée par Sony. Cette dernière est plutôt réussie, même si certains gros plans manquent de piqué. Le film est accompagné d’un seul supplément prenant la forme d’une interview de Nachiketas Wignesan. Heureusement, cet unique bonus est passionnant, puisque l’enseignant en cinéma analyse le générique, les fondus enchaînés ou encore les regards dans le film. Il évoque la stature de Steve McQueen au moment du tournage du Sillage de la violence, décortique certaines séquences, commente la figure de la « mauvaise mère » ou raconte en quoi le temps lui paraît suspendu dans le film de Robert Mulligan. Un document idoine en complément du long métrage.

VOST : USA – 1965 – Noir et Blanc – 100 min. – Image : 1920x1080p HD 1.85 16/9 – Son : Anglais Mono DTS-HD – Sous-titres : français

VF : USA – 1965 – Noir et Blanc – 90 min. – Image : 1280x720p HD 1.33 4/3 – Son : Français Mono DTS-HD

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Au travers des oliviers (1994), ou les retrouvailles avec la vérité du cinéma

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Contrairement aux idées reçues, le cinéma d’Abbas Kiarostami cherche moins à parler à notre intellect qu’à nos sensations, à notre cœur de spectateur désirant vibrer devant l’écran illuminé d’une salle obscure. Son grand talent consiste à manipuler le faux pour créer des émotions véritables, comme celles perceptibles à travers le regard silencieux d’un petit garçon (Où est la maison de mon ami ?) ou la méditation énigmatique d’un homme en bout de course (Le Goût de la cerise). C’est-ce que l’on retrouve avec l’excellent Au travers des oliviers, dernier volet de la trilogie dite de Koker, où l’histoire d’un film dans le film permet la mise en relief d’un réel sensible et émouvant.

Autant par acquit de conscience que par honnêteté intellectuelle, Kiarostami ne cherche pas à assujettir son spectateur à une quelconque réalité, se contentant d’accompagner le regard afin que chacun puisse établir sa propre vérité. Pour éviter toute confusion, il exhibe aux yeux de tous ses propres artifices : caméra, décors, équipe de tournage, etc. Personne n’est dupe ou prisonnier de l’illusion, et c’est ainsi que la magie du cinéma s’opère : du délicat va et vient qui se réalise entre monde réel et factice, entre peinture quotidienne et pure représentation, se dégagent de l’émotion, de l’étonnement et du questionnement. Toute la force de son cinéma se trouve là, dans sa volonté d’accompagner et de ne pas tromper, induisant les choses sans les imposer.

Dès le début, Au travers des oliviers assume son statut d’œuvre fictive en prétendant relater le tournage d’un film (celui de Et la vie continue) qui est lui-même en relation avec un autre (Où est la maison de mon ami ?). De cette double mise en abyme, qui s’expose ouvertement, émane un discours d’une limpidité effarante. Ainsi la séquence clé, qui voit la mise en scène d’un faux couple où le mari dispute sa femme pour une histoire de chaussettes, se révèle être d’une redoutable efficacité. Au gré des répétitions, l’image que l’on a de ce couple fictif s’altère, le faux est contaminé par le vrai, permettant l’émergence de l’émotion (la naissance attendrissante d’un amour maladroit) et l’ébauche de pistes de réflexion (la réunion de l’homme et de la femme sur le même plan).

Au lieu d’utiliser la mise en abyme pour surinvestir le tragique à peu de frais, Kiarostami fait mine de s’intéresser à un tournage et à des personnages afin de mieux évoquer un pays, l’Iran, et ses habitants. Ainsi, plus qu’une banale œuvre de fiction, Au travers des oliviers correspond au regard qu’il porte sur ce qui fait l’essence de son pays, à savoir sa terre, ses hommes et ses traditions. Afin de désamorcer tout égocentrisme, notre homme a l’habileté de se mettre également en scène, s’intégrant dans l’exercice de style comme pour nous signifier qu’il n’est pas le dieu de cet univers, mais simplement un homme parmi les autres.

Cette humilité revendiquée lui permet d’aller à l’essentiel, abordant le cinoche, la société et l’amour dans un même mouvement, pour causer de la vie et de rien d’autre… L’évocation de celle-ci, entre deux prises, nous touche d’autant plus que les artifices (les répétitions, les consignes données aux acteurs, etc.) n’ont rien de passionnant ni d’exaltant. Si le devant de la scène ennuie, si le spectacle ne fait guère illusion, les coulissent, elles, bouillonnent d’humanisme et de tendresse. Entre deux claps, on a le temps d’être attendri par ses enfants qui répètent leur rôle tout en oubliant leur quotidien, par cette communauté où sont traités à égalité les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes, par cet homme qui ne sait pas faire parler son cœur et cette dame dont les années ont mis en bouche les mots qui savent apaiser…

Si la beauté et l’émotion nous submergent doucement, c’est la vérité humaine qui nous subjugue totalement. Adroitement, Kiarostami nous dépeint un monde où l’artifice n’est pas de mise : sa caméra filme sans relâche cette terre labourée par les événements, ces façades ou ces voitures usitées par le temps, comme pour témoigner de l’authenticité des lieux, donnant plus de poids à la force de ces images. Celles-ci nous révèlent alors leur vérité, troublante et émouvante. C’est celle de cet amour qui s’écrit inexorablement malgré les contraintes et qui prend la forme de deux silhouettes empruntant le même chemin sinueux, à travers les oliviers. C’est également celle qui redonne toute sa place à la femme, au cœur de l’image, lors d’une séquence de casting au cours de laquelle on dévoile leur visage et on entend leur voix, inscrivant à jamais sur la pellicule le témoignage de leur identité.

Synopsis : Une équipe de cinéma arrive dans un village au nord de l’Iran, dévasté par un tremblement de terre, pour réaliser un film intitulé Et la vie continue. Hossein, un jeune maçon est engagé comme serveur par l’équipe et joue également un petit rôle dans le film. Par le fait du hasard, sa partenaire est Farkhondé, la jeune fille du voisinage dont il est amoureux. Les parents de Farkhondé ont refusé le mariage car Hossein ne possède pas sa propre maison. Le tremblement de terre n’a laissé aucune maison intacte, les parents de la jeune fille sont morts… Au travers des oliviers, plusieurs fois, le garçon marchera obstinément pour obtenir cet amour qu’on lui refuse. Banalement, sa quête embrasse celle d’un peuple, celle d’un art, celle d’une manière digne d’être au monde.

Au travers des oliviers : Bande-Annonce

Au travers des oliviers : Fiche technique

Réalisation : Abbas Kiarostami
Scénario : Abbas Kiarostami, Harold Manning et Hengameh Panahi
Photographie : Hossein Djafarian et Farhad Saba
Production : MK2
Genre : Comédie dramatique
Durée : 103 minutes
Date de sortie France : mai 1994 (Festival de Cannes) ; 25 janvier 1995 (sortie nationale)

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Les Chefs opérateurs au cinéma : Hoyte Von Hoytema, Claire Mathon, Takao Saito…

Alors que la rédaction du Magduciné commence un cycle sur les techniciens au cinéma, cet article est une liste non exhaustive de 10 chefs opérateurs qui ont marqué l’esprit de nos rédacteurs. Allant de Christopher Doyle jusqu’à Takao Saito ou Claire Mathon…

Hoyte Von Hoytema

Figurant parmi les plus belles images du cinéma, les photographies de Hoyte Von Hoytema continuent à nous émerveiller, à nous hanter longtemps après la découverte d’un film, jusqu’à nous redonner, parfois, l’envie de revoir une œuvre juste pour les contempler de nouveau. Le chef opérateur néerlando-suédois, âgé de 48 ans, a marqué de son empreinte le cinéma suédois et anglo-américain. Après deux films suédois, Morse en 2008 et Un été suédois en 2009, Hoyte Von Hoytema s’ouvre au cinéma américain à partir des années 2010. Dans Fighter (2010), La Taupe (2011) et à Her (2013), le directeur de la photographie développe son style visuel à travers des genres variés, accentuant le suspense d’un thriller d’espionnage ou les émotions d’une singulière histoire d’amour. Mais c’est surtout à partir d’Interstellar et de 007 Spectre que Hoyte Von Hoytema acquiert sa renommée. Si ce James Bond reste un des plus réussis de ces dernières années, c’est en grande partie grâce à la collaboration entre le réalisateur Sam Mendès et le chef opérateur, qui confère à Spectre une atmosphère unique. Les choix artistiques de Hoyte Von Hoytema ont également beaucoup apporté aux œuvres de Christopher Nolan, qu’il s’agisse d’Interstellar, de Dunkerque, et certainement du prochain Tenet. Le chef opérateur préfère travailler sans effets spéciaux, en prise directe caméra à l’épaule, ce qui donne un réalisme indéniable à sa photographie. Ses images sublimes dans Ad Astra, entre course lunaire et vide spatial, hantent encore nos pupilles.

Ariane L. Emmanuelle 

Darius Khondji

Evoquer Darius Khondji revient à expliquer un véritable paradoxe tant le style & a fortiori la carrière du bonhomme embrassent 2 facettes bien distinctes. D’abord tourné vers la France, il a vite déployé ses talents outre-Atlantique et ce pour le compte de cinéastes qui louent son approche visuelle. Défenseur d’une image réaliste, le Franco-Iranien ayant officié pour James Gray, Woody Allen ou David Fincher, ne jure en effet que par une stylisation de l’image, en lieu et place de la captation de la lumière naturelle. Ce faisant, le style Khondji qu’on a pu voir dans Se7en ou Okja s’illustre par des essais de pellicule, des essais de développement, de tirage, de colorisation de la lumière (Se7en ; The Lost City of Z), de flashage du négatif (The Immigrant), rendant ses travaux marquants mais surtout reconnaissables à l’heure où la direction de la photographie est un art qui tend à s’uniformiser.

Antoine Delassus

Christopher Doyle

Il a travaillé avec Jim Jarmusch, Zhang Yimou ou même Zhang Yuan mais lorsqu’on entend le nom de Christopher Doyle, c’est sa collaboration avec Wong Kar Wai qui a marqué les esprits. Les deux sont inséparables, deux artistes qui se sont compris et ont signé un esthétisme presque inégalable. Le chef opérateur est un artiste de l’énergie, afin de capter une lumière naturelle mais outrancière. Une lumière qui suinte la vie et son incandescence : notamment celle de Hong Kong et ses néons, le poumon d’une ville. Un peu à l’image de sa personnalité, il aime brouiller les pistes, faire transpirer le cadre et même déborder, amener l’image et son ancrage dans la fiction, dans le spectre du rêve et le flou. Que le cadre soit mouvant (Les Anges Déchus) ou statique (In the Mood for Love), de nuit ou de jour, Doyle aime y installer la lumière comme annonciateur d’une émotion, comme un instrument du chaos qui regarde et met en exergue les personnages. En grand angle ou en plan rapproché, c’est un chef opérateur de l’insaisissabilité, qui adore faire du mouvement, un arme ou une caractéristique presque narrative en elle même. Grace à sa faculté à se fondre dans l’envie des cinéastes avec lesquels il travaille, c’est un caméléon, mais qui garde une flamme, une folie douce perceptible au premier regard. 

Sébastien Guilhermet

Claire Mathon

Un nom qui à présent résonne, et résonnera pour sûr encore longtemps. La contribution photographique de Claire Mathon à l’année 2019 est aussi riche que délicate. Chef opératrice sur Atlantique de Mati Diop, c’est elle qui a su capturer la chaleur des paysages, la fougue des corps et nous happer dans cette atmosphère aussi étouffante qu’enivrante. Elle a été récompensée par le César de la meilleure photographie en 2020 pour Portrait de la jeune fille en feu dans lequel chaque image est un véritable tableau, chaque paysage, une poésie et chaque visage, un enchantement. Elle avait par le passé collaboré avec entre autres Maïwenn dans Mon roi et Polisse, Alain Guiraudie pour L’Inconnu du lac – qui lui avait valu une nomination aux César – mais elle a également travaillé sur divers documentaires. Une filmographie éclectique donc qui pourtant se retrouve autour d’un souci récurrent, celui de comprendre : comprendre comment fonctionnent les visages, les corps, comment rendre compte de leurs émotions, expressions, et ce en particulier à travers un travail et un intérêt toujours renouvelés pour la lumière, à l’image de l’incroyable travail mené sur le tournage de Portrait de la jeune fille en feu. C’est à partir de cette compréhension que l’on peut espérer une belle image. Travailler à toujours être juste, une justesse qui, au cinéma, s’incarne avant tout par l’image et le travail en photographie.

Audrey Dltr

Roger Deakins

Qui peut rester indifférent à Roger Deakins, ce légendaire directeur de la photographie britannique, dont la dernière prouesse a été de nous faire croire que 1917, le récent film de Sam Mendes a été tourné entièrement en un seul plan séquence. Sa maîtrise est telle que l’Oscar lui a été attribué, aux dépens par exemple de Jarin Blaschke qui a pourtant fait un travail fantastique sur The Lighthouse. Ce ne sera que son deuxième Oscar, après celui obtenu pour Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. Pourtant Deakins aurait mérité d’en recevoir un à chacun de ses films, tant il produit une œuvre d’une cohérence totale guidée par des principes immuables.

Soucieux de mettre en place une intimité avec le spectateur, il préférera utiliser des objectifs à focale fixe, et en approchant de près son sujet. Mu par une volonté d’impliquer le spectateur dans le film, il choisira presque systématiquement de ne jamais utiliser la caméra à l’épaule qui, pour lui, empêche l’immersion du spectateur dans la scène. Désireux d’être le plus vrai possible, il privilégiera de travailler avec une seule caméra, la seule façon selon lui de restituer la vraisemblance d’une scène, notamment par rapport à l’évolution de la lumière. Une scène magnifique synthétise tous ces principes : la rencontre du personnage de Ryan Gosling et de Rick Deckard dans Blade Runner 2049 : une caméra bougeant lentement s’attardant sur chacun des protagonistes filmés en gros plans dans un champ/ contrechamp , un monochrome jaune poussière qui correspond à l’ambiance du moment, une composition impeccable, et une profondeur de champ nette et précise qui nous embarque entièrement dans la scène. Une vraie leçon de cinéma…

Béatrice Delesalle

Gordon Willis

Surnommé le « Prince des Ténèbres » pour sa photographie souvent très sombre, la filmographie de Gordon Willis tourne autour de deux collaborations majeures : Francis Ford Coppola, et Woody Allen. En réalité, de Coppola, Willis n’a dirigé la photographie que de trois films, mais non des moindres : Le Parrain I, II et III. À l’inverse, il compte huit films pour le compte d’Allen, avec notamment Annie Hall, Manhattan, Zelig ou encore Stardust Memories. Sa patte esthétique est clairement identifiable dans Le Parrain, dès la scène d’introduction dans le bureau de Vito Corleone, où les ombres rongent la pièce pour mieux introduire l’inquiétant et tout-puissant personnage éponyme. Ses éclairages sont minimes, donnant une impression de « réalisme » (Les Hommes du président) et de cachet vieillot qui aide la plongée dans les films d’époque (Zelig, Le Parrain). Tout l’arc narratif de la jeunesse de VIto Corleone, dans le deuxième Parrain, arbore des teintes jaunâtres qui marquent une nette différence d’atmosphère avec le récit principal, « au présent ». Annie Hall, sortie quelques années après le premier Parrain, a d’immenses similitudes en termes de grain, de couleurs parfois ternes, de façon d’éclairer les intérieurs, etc. Il n’obtiendra qu’un seul Oscar, honorifique pour l’ensemble de sa carrière, en 2009.

Jules Chambry

Sven Nykvist

Le nom de Sven Nykvist reste d’abord attaché à celui d’Ingmar Bergman, avec lequel il tournera douze longs métrages, que ce soit en noir et blanc (La Source, le Silence, La Nuit des forains) ou en couleurs (Cris et chuchotements, Sonate d’Automne, Scènes de la vie conjugale, Fanny et Alexandre), ce qui lui vaudra deux Oscars (Cris et Chuchotements en 73, Fanny et Alexandre en 83). Ces collaborations montrent les différentes facettes du talent de Nykvist, qui se plie aux exigences particulières de chaque film : la photographie d’une fable médiévale ne peut pas être la même que celle d’une description réaliste de la vie conjugale. Il savait aussi faire jouer l’éclairage et le cadrage pour capter sur les visages les émotions non dites. Mais Nykvist va être aussi le plus célèbre des chefs opérateurs suédois, travaillant avec Woody Allen pour Une Autre Femme et surtout Crimes et Délits ou Louis Malle (Black Moon, La Petite). Il fera la photographie subtilement angoissante du Locataire, de Polanski, l’image poisseuse du Facteur sonne toujours deux fois, de Bob Rafelson, et il travaillera avec Philip Kaufman pour L’Insoutenable Légèreté de l’être, d’après Milan Kundera. C’est surtout Nykvist qui fera la splendide photographie de l’ultime film de Tarkovski, Le Sacrifice, multipliant les prouesses comme l’énorme plan-séquence qui ouvre le film.

Hervé Aubert

Janusz Kamiński

Il est fréquent, au cinéma, de pouvoir compter sur des tandems qui ont façonné notre imaginaire. A ce jeu-là, autant dire que l’on doit beaucoup à la paire composée par Steven Spielberg/Janusz Kaminski qui depuis 1993 n’a de cesse de proposer des univers & décors qui repoussent sans cesse la frontière entre la fiction & le réel. Pour autant, c’est bien la contribution du second qui nous intéressera ici tant elle contraste avec bon nombre de ses pairs. Puisque là ou beaucoup usent de la lumière pour représenter la réalité, lui opte pour l’émergence d’une véritable atmosphère, qui emprunte aux films noirs. Cette utilisation fait que la lumière chez Kaminski peut autant être terrifiante comme c’est le cas avec son rétro-éclairage de Jurassic Park ou la dé-saturation de La Guerre des Mondes ; comme chaleureuse & réaliste dans Le Terminal ou encore Pentagon Papers. Cette collaboration quasi exclusive avec Spielberg prouve en outre que son rapport à la cinématographie est telle une synesthésie, permettant ainsi de voir dans son travail, plus qu’une simple architecture de la lumière, mais bien un créateur au sens le plus noble du terme.

Antoine Delesalle 

Takao Saito

Chef opérateur attitré de maître japonais Akira Kurosawa, Takao Saito est pour beaucoup dans l’identité visuelle de la plupart de ses chefs-d’œuvre. Ayant d’abord travaillé comme son premier assistant réalisateur (avec comme œuvres remarquables, Vivre, Les Sept Samouraïs, Le Château de l’araignée, La Forteresse cachée ou encore Le Garde du corps), Saito devient ensuite son chef opérateur attitré, responsable de la photographie de prouesses esthétiques telles que Kagemusha, Ran, Dodes’kaden, Rêves, Entre le ciel et l’enfer, Sanjuro ou encore Barberousse. Bref, des films décollant la rétine pour leurs noirs et blancs contrastés (les scènes de forêt et de brouillard dans Le Château de l’araignée, ou les combats sous la pluie des Sept Samouraïs), ou au contraire pour leurs palettes de couleurs tout aussi contrastées (Ran, Kagemusha, Rêves : autant de peintures aux couleurs primaires éclatantes, avec pour acmé une séquence de pur onirisme dans Kagemusha où le psychédélique n’est plus très loin). Il ne sera que tardivement récompensé par les diverses académies, pour Rêves, Madadayo et Rhapsodie en août. Si les films d’Akira Kurosawa sont encore aujourd’hui célébrés en partie pour leur force visuelle, Takao Saito est trop peu mentionné à ses côtés. Un artiste qui aura su évoluer avec la technique, maîtrisant aussi bien l’art du monochrome que le spectre de l’arc-en-ciel.

Jules Chambry 

Robby Muller

Disparu il y a deux ans maintenant, le 3 juillet 2018, Robby Müller restera dans les mémoires cinématographiques avant tout comme le grand collaborateur de Wim Wenders. Müller fera treize films avec le grand cinéaste allemand, parmi lesquels Au Fil du temps, L’Ami Américain ou Paris, Texas. En plus d’être un photographe réputé dont les polaroids sont exposés dans le monde entier, Müller fut un chef opérateur innovant, qui, par exemple, va gérer l’emploi simultané d’une centaine de caméras numériques pour le film Dancer in the dark, de Lars Von Trier. Il avait aussi l’art de jouer avec la lumière, ce qui donne les images splendides de Paris, Texas ou de Breaking the waves. Enfin, même s’il était très à l’aise dans la couleur, il a donné des noirs et blancs sublimes, que ce soit pour Wenders ou pour Jim Jarmusch (voir Down by law ou Dead Man, par exemple).
Outre ces exemples, il tourna aussi avec William Friedkin (Police fédéral Los Angeles), Barbet Schroeder (Les Tricheurs, Barfly), Peter Bogdanovich (Jack le magnifique, Et tout le monde riait) ou John Schlesinger (Les envoûtés).

Hervé Aubert 

 

La Nuit venue : uberisation de la nuit parisienne

La Nuit venue est un beau film sur un Paris périphérique, aussi noctambule que désert. Frédéric Farrucci puise dans la nuit tout un éventail de visions, allant autant vers le sensoriel que vers le social et la mue des quartiers en sourdine.

Suivant les traces d’un chauffeur de VTC, chauffeur chinois sans papier, la caméra déambule de ruelle en ruelle, de client en client, de silence en silence, délaissant le Paris carte postale pour nous engouffrer dans une ville interlope plus contrastée et où la misère humaine n’est jamais bien loin. Les tentes des immigrés sous les ponts, les vendeurs à la sauvette, les repas expéditifs entre collègues, l’uberisation des relations humaines, le périphérique sans fin et les garages clandestins ont remplacé les grands appartements, les soirées luxueuses et les néons des grands hôtels parisiens. Sans jamais trop en faire, le film arrive parfaitement à rendre cohérent, politique et homogène son melting-pot de genres. 

Se plaçant sur les rouages du polar et du film noir avec le spectre de la « femme fatale » et de la mafia qui rode, dérivant vers la romance souterraine puis glissant sur les branches de l’étude de caractère et de l’introspection sociale, La Nuit venue ne semble jamais étouffé par toutes ces velléités. Au contraire, d’une fluidité et d’une simplicité assez appréciables, l’ensemble respire grâce à ses personnages sortant des sentiers battus, une réalisation qui maîtrise ses effets de cadrage, son attrait pour l’organique (somptueuse Camelia Jordana) et grâce à de nombreux moments suspendus où l’environnement de la nuit et les personnages ne font qu’un. 

Nicolas Winding Refn, avec Drive, avait eu l’idée de filmer un homme conduisant une voiture tout en écoutant de la pop électro. De son coté, Frédéric Farrucci s’intéresse plus à l’aspect naturaliste de la chose et met en scène un chauffeur de VTC qui se rêve DJ et qui slalome sur les routes parisiennes sous le joug d’une électro minimaliste, signée Rone. Cette BO, magnifique au demeurant, a un peu le même effet que celle de Lim Giong pour Millennium Mambo de Hou Hsiao Hsien : celui de pouvoir capter des moments de solitude (dans le taxi) ou d’osmose romantique (au concert de Rone), et celui de donner une impulsion presque hypnotique aux images, leur donnant un reflet encore plus prononcé, sans leur enlever leur visage politique. 

Mais La Nuit venue n’est pas juste une balade nocturne ambiante et contemplative : le film se ressert beaucoup autour de ses deux protagonistes principaux et du lien social/amoureux qui les rapproche. Jin, chauffeur sans papier aux prises avec la mafia qui le fait payer ses dettes, et Naomie, strip-teaseuse dans des boites souterraines parisiennes : c’est alors la description d’un quotidien précaire et enseveli par les dettes, guidé par la peur de ce qui se trame au « pays » et fracturé par l’angoisse du vide, qui devient encore plus palpable et écrit avec justesse. L’envie de disparaître et de recommencer à zéro tient en vie nos personnages. Dans un climax, manquant certes un peu de tension, qui nous ramène à la dure réalité, là où les figurations de la fiction ne sont que de purs fantasmes, même si la lumière n’est pas forcément si loin. Sans révolutionner le genre, La Nuit venue convainc par son humilité, son originalité narrative, sa représentation nocturne picturale et son casting au diapason. 

La Nuit venue – Bande annonce

Synopsis : Paris 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d’électro, est sur le point de solder « sa dette » en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d’une boîte, une troublante jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle lui propose d’être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.

La Nuit venue – Fiche Technique

Réalisateur: Frédéric Farrucci
Casting  : Guang Hou, Camélia Jordana, Xun Liang, Shue Tien…
Compositeur : Rone
Sociétés de distribution : Jour2fete
Durée : 1h35
Genre: Polar
Date de sortie :  15 juillet 2020

 

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3.5

Felicita de Bruno Merle : l’art de la fuite

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3.5

Felicita de Bruno Merle est un pari risqué au premier abord. 13 ans après Héros, souvent présenté comme un bide, le réalisateur revient sur les écrans. Il propose une comédie enlevée, souvent bancale, avec trois formidables acteurs et beaucoup de poésie.

Etre ou ne pas être comme il faut

Felicita est une chanson très connue, mais c’est aussi la musique qui colle parfaitement à la situation décrite dans le film. Pour Tim, cela est d’une importance capitale : ressentir l’ambiance et la partager avec sa famille composée de sa femme Chloé et de Tommy, leur fille. Felicita est donc un art de vivre que Tim et Chloé désirent dans la fuite permanente, en avant. Ils ne se reposent jamais vraiment, d’où leur maison-bateau posée sur l’eau, comme prête à partir. Face à eux, il y a une fillette qui ne veut surtout pas rater sa rentrée en 6e, à 8h pile le lendemain. Bruno Merle raconte une folle journée dans la vie de cette famille. Tout part d’un décalage, d’un art du mensonge bienveillant et de la fuite. En effet, les personnages ne cessent de monter des bobards auxquels ils tentent de faire adhérer l’autre. Des histoires à dormir debout qu’ils parviennent à rendre crédibles entre eux mais aussi pour le spectateur. On y retrouve donc Orelsan en papa imaginaire ou encore des vidéos postées sur Internet. L’occasion aussi de croiser des personnages aussi absurdes qu’un cosmonaute et un singe qu’on part chercher à marée basse, le tout dans un décor parfaitement réaliste. 

Savoir sortir du cadre

La force du film réside dans sa fraîcheur, sa frugalité. C’est un petit rien mais dont les personnages sont joliment écrits et si peu stables qu’on ne sait jamais ce qui va se passer l’instant d’après. C’est une ode à l’été propice aux balades improvisées, aux rencontres, à l’incongru, mais aussi à sa fin, et aux nouveaux cycles qui démarrent. Pio Marmaï y joue de nouveau une tornade dévastatrice, infatigable, et il fait cela avec un naturel épatant. Face à lui la jeune Rita Merle, fille du réalisateur, est remarquable également. Isolée dans son casque antibruit, elle coupe même le son du film, nous forçant à regarder, mais aussi à écouter, à faire attention aux détails. Une belle complicité naît dans cette effervescence permanente, une attention aux choix également, à ce que c’est que décider de prendre un chemin plutôt qu’un autre. Et surtout de choisir de ne pas être dans la norme. Pour que les personnages, notamment la jeune Tommy puisse faire sienne le mantra de Portrait de la jeune fille en feu : « Ne regrettez pas, souvenez vous ». Si le film est parfois bancal, surtout dans sa dernière partie, il a l’audace d’être toujours sur le point d’exploser, sur le qui-vive et de donner à voir des chemins qui sortent quelque peu du cadre, mais dans lesquels les personnages avancent tête haute, apprennent à relever la tête. On est dans la comédie, le road-movie, le thriller tout à la fois, une parfaite comédie d’été avec un petit truc en plus qui n’est qu’à elle. Felicita est un film au ton original qui donne envie de (re)découvrir Héros et pourquoi pas de lui redonner ses lettres de noblesse.

Le MagduCiné a posé deux questions au réalisateur Bruno Merle et à l’actrice Rita Merle :

Pouvez-vous revenir sur la symbolique du cosmonaute ? Et ce casque antibruit, comment est-ce venu ?

Je ne veux pas expliquer trop les choses. C’est l’ami d’ailleurs…

Je voulais placer le spectateur dans une sensation, il n’y a jamais de vrai silence au cinéma, là on voulait le tenter.

Comment est-ce de diriger sa propre fille. De jouer dans le film de son père  ?

Bruno Merle : La question ne se posait pas sur le tournage. Rita est une actrice impliquée, concentrée. De toute façon, sur un plateau il faut porter de l’attention à l’enfant-acteur, en tant qu’enfant en général et non pas en tant que « ma fille ». J’avais un peu tendance à oublier que c’était ma fille parfois sur le tournage. C’était très simple. Rita a dépassé la question de l’enfant-acteur, c’est au moment du montage que cela m’a sauté aux yeux, que j’avais figé ma fille dans un moment de sa vie.

Rita Merle témoigne du même ressenti « c’était assez simple pendant le tournage », confit-elle. Elle envisage de refaire du cinéma si cela se présente et nous ne pouvons que lui souhaiter de belles propositions !

Felicita : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=G8aYPumDEJc

Felicita : Fiche technique

Synopsis : Pour Tim et Chloé, le bonheur c’est au jour le jour et sans attache. Mais demain l’été s’achève. Leur fille, Tommy, rentre au collège et cette année, c’est promis, elle ne manquera pas ce grand rendez-vous. C’était avant que Chloé disparaisse, que Tim vole une voiture et qu’un cosmonaute débarque dans l’histoire.

Réalisation : Bruno Merle
Scénario : Bruno Merle
Interprètes : Pio Marmai, Camille Rutherford, Rita Merle, Adama Niane, Orelsan
Photographie : Romain Carcanade
Montage : Benjamin Favreul, Guillaume Lauras
Genre : comédie
Date de sortie : 15 juillet 2020
Durée : 82 minutes
Société de production : Unité de production
Distribution : Rezo Films

France – 2020

Été 85, de François Ozon : un pari tenu pour une promesse trahie

Été 85 a tout de la promesse trahie. Certains espéraient découvrir un Call Me By Your Name à la française, d’autres un thriller maritime aux allures de Plein Soleil. Le nouveau film de François Ozon n’a jamais prétendu être l’un ou l’autre, cherchant sa propre voie au carrefour d’une romance estivale onirique et d’un drame policier plus terre-à-terre. Le problème, c’est qu’Été 85 n’est pas très harmonieux par son mélange des genres, par son style, ses tonalités, et sonne assez faux dans sa globalité.

Si la première partie du film, de la rencontre entre David et Alexis à l’apothéose de leur relation, jusqu’à l’arrivée de l’événement fatidique (maladroitement annoncé dès la scène d’introduction), est plutôt prometteuse et parcourue de quelques jolis moments (le sauvetage en mer, les balades en moto, la soirée en boîte de nuit), le dernier tiers, consacré à l’intrigue policière, laisse un goût amer d’indifférence. Remontant son récit sous forme de flash-backs narrés par le personnage d’Alexis, Ozon prend le parti de rembobiner l’histoire des deux héros pour nous raconter comme Alexis en est arrivé là, au tribunal, avec un tragique événement sur la conscience. L’originalité d’Été 85, malgré ce procédé narratif éculé dans le cinéma policier, consiste à ne jamais vraiment nous dire si les images sous nos yeux sont les « faits réels » de l’histoire ou bien les faits remodelés par la mémoire d’Alexis, tels qu’il décide de les raconter à la justice avec plus ou moins de franchise et d’omissions.

Malheureusement, Ozon ne fera rien de cette ambivalence possible entre fiction et réalité à l’intérieur de son récit, évacuant même le problème à plusieurs reprises par quelques phrases qui ont tout de l’aveu de faiblesse déguisée en tournures accrocheuses (« Est-ce qu’on invente toujours les gens qu’on aime ? », « il faut savoir échapper à son histoire » : qu’y a-t-il derrière ? doit-on comprendre qu’Alexis romance ce qui lui est arrivé pour échapper à quelque chose ? À sa condamnation, peut-être ? « Inventer les gens qu’on aime », c’est joli, mais c’est un peu la base de la relation à autrui, avec ou sans amour, non ?). En outre, une fois que le présent du récit, c’est-à-dire le moment du tribunal qui ouvre le film, est rejoint dans le dernier tiers par les flash-backs, le rythme s’écroule totalement.

Le montage alterné, l’écriture des scènes et encore plus des personnages devient anarchique et semble ne plus savoir où aller. Le rapport à la mort, tant appuyé tout le long du récit, tant verbalisé par David, tant surligné en gras par les posters de momies qui ornent les murs de la chambre d’Alexis (à croire qu’il n’a qu’un seul centre d’intérêt, qu’un seul trait de caractère qui le définisse), ne mènent nulle part. Trente minutes sur le deuil sans que les discussions et autres éléments ayant participé à l’écriture des personnages ne servent à la moindre réflexion. D’où sortent les crises (à la morgue, au cimetière) ? Que veulent-elles dire ? En quoi le fait qu’il soit fasciné par la Mort avec un grand M apporte quoi que ce soit à sa façon de vivre la mort d’un proche ? De même, le coup du pari « j’irai danser sur ta tombe », qui est l’idée centrale du film, tombe à plat du fait qu’elle ne trouve ancrage dans aucun élément de l’histoire (ni dans le rapport de David à la mort de son propre père, ni dans les relations difficiles qu’Alexis entretient avec ses parents, ni dans leur histoire d’amour à tous les deux). C’est un pari gratuit, qui ne semble être là que pour sa dimension romanesque et vaguement poétique. Mais même la scène en question sonne faux, parce que le concept de cette scène, depuis le début, sonnait faux, n’était rattaché à aucune racine émotionnelle pour les personnages (et encore moins pour le spectateur), sinon à une promesse entre amis. Mais sans signification intrinsèque à un tel geste, la promesse-défi aurait pu être n’importe quoi d’autre que ça n’aurait rien changé, finalement.

Du côté des personnages secondaires, on souffle le chaud et le froid. Kate est franchement inutile, du début à la fin, sinon pour servir d’élément déclencheur à l’engueulade entre Alexis et David (qui constitue l’une des rares scènes très justes et captivantes du film, soulignons-le), et pour servir d’intermédiaire au réalisateur en glissant dans sa bouche quelques maximes de vie bien tournées. Le professeur de lettres incarné par Melvil Poupaud est aussi cliché et inutile que le sous-arc narratif tout entier dans lequel il intervient, concernant les doutes d’Alexis quant au futur de sa scolarité. Cela n’apporte rien, et n’épaissit qu’artificiellement un protagoniste décidément vide, lisse, insipide (bien qu’incarné avec talent et émotion par Félix Lefebvre). Les parents d’Alexis sonnent assez juste, mais là encore traversent le film tels des fantômes : Ozon multiplie les scènes où le père, la mère montrent à Alexis qu’ils sont là pour lui, sans que ce dernier ne veuille s’ouvrir à eux. Cette relation de non-communication n’évoluera jamais vraiment, et une scène au début aurait suffi pour montrer la solitude du personnage, voire sa perdition existentielle. Le film se répète énormément, pour tout, tout le temps, sans ne jamais évoluer significativement. La mère de David, enfin, est insupportable. C’est sans doute son rôle qui est écrit ainsi, sorte de veuve excentrique et lunaire, gênante et intrusive ; mais l’interprétation de Valéria Bruni-Tedeschi est si outrancière qu’on ne croit pas un seul instant à son personnage – et encore moins à ses larmes ou sa colère.

Été 85 laisse un amer goût d’inachevé, de coup manqué, alors qu’il avait pour lui une jolie photographie, une bande-son très nostalgique mais qui fonctionne à tous les coups, un duo d’acteurs talentueux (on espère revoir Benjamin Voisin le plus tôt possible) à la complicité palpable, ou encore une intrigue policière sur fond d’idylle estivale alléchante. Une promesse trahie, parce que mal écrite, ou trop peu, avec une fin bâclée presque gênante de platitude, et une construction narrative trop artificielle à l’image de ses personnages. Une promesse trahie, parce qu’on a l’impression qu’Ozon nous balance des pistes d’exploration sans aller plus loin (la transidentité, la répétition des mêmes schémas de relations toxiques, l’acceptation de l’homosexualité dans la cellule familiale, la porosité du réel et l’embellissement du passé, etc.), voulant parler de beaucoup de choses pour n’approfondir presque rien – pas même son ambiance eighties clichée et sur-stylisée qu’on ne sait plus si elle participe volontairement à l’onirisme des scènes remémorées, ou si elle relève plus simplement d’une vision nostalgique assez discutable.

À l’image de David fonçant à toute vitesse sur sa moto, cherchant à rattraper la bulle d’intemporalité qui lui donnera l’impression d’exister, Été 85 n’offre jamais l’émulsion grisante de la vitesse à laquelle peut aller un amour de vacances, l’ivresse du déséquilibre et de la chute que toute relation suppose, et semble condamné à demeurer à distance de cette bulle à cause des insuffisances d’un moteur dont le destin, malgré une mise en route réjouissante, est d’exploser à mi-parcours au détour d’un virage mal anticipé.

Été 85 : Bande-annonce

Fiche technique :

Réalisation : François Ozon
Casting : Benjamin Voisin, Félix Lefebvre, Philippine Velge
Scénario : François Ozon
Photographie : Hichame Alaouié
Musique : Jean-Benoît Dunckel
Société de production : Mandarin Production, FOZ
Durée : 100min
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 14 juillet 2020

France – 2020

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2.5

Critique de Lucky Strike, un film de Kim Yong-hoon : Une réjouissante course à l’argent

Premier film d’une maîtrise imparable, Lucky Strike ne transcende pourtant jamais son genre mais parvient quand même à s’imposer comme un malin plaisir. Il présente Kim Yong-hoon comme un jeune cinéaste plein de promesses.

Synopsis : Un corps retrouvé sur une plage, un employé de sauna, un douanier peu scrupuleux, un prêteur sur gage et une hôtesse de bar qui n’auraient jamais dû se croiser. Mais le sort en a décidé autrement en plaçant sur leur route un sac rempli de billets, qui bouleversera leur destin. Arnaques, trahisons et meurtres : tous les coups sont permis pour qui rêve de nouveaux départs…

Cela fait maintenant un certain temps que le cinéma sud-coréen s’impose comme un des plus créatifs et astucieux, et dont de fortes personnalités ont su émerger tels que Park Chan-wook ou encore Bong Joon-ho pour ne citer qu’eux. Ce dernier a d’ailleurs connu la consécration parfaite avec l’immense succès de son brillant Parasite. Face à un cinéma occidental qui se repose beaucoup trop sur ses acquis, la proposition sud-coréenne, notamment en terme de film de genre, est devenue la nouvelle référence à atteindre. Dans ce contexte cependant, Lucky Strike apparaît presque comme un thriller plutôt classique, mais là où le classicisme sud-coréen se montre aussi encore quelques coudées au-dessus des productions occidentales.

D’une histoire d’arnaque en apparence assez attendue, Kim Yong-hoon parvient à tirer un scénario malin qui joue habilement de sa narration avec une structure chapitrée qui jongle astucieusement entre les points de vue et parvient à brouiller sa propre chronologie. Le résultat est que Lucky Strike déconstruit adroitement nos attentes, nous perd pour mieux nous ressaisir dans un jeu de massacres qui s’intensifie et qui devient assez jubilatoire grâce à un humour noir succulent et très bien dosé. On n’est pas loin d’un style très tarantinesque parfois, surtout dans cette volonté d’un film choral qui arrive à faire coexister plusieurs portraits de personnages assez complexes, sans jamais se perdre et en gardant une limpidité à toute épreuve. En soi, son récit ne sera jamais vraiment très surprenant surtout qu’il découle d’une logique très moralisatrice mais c’est la manière avec laquelle le cinéaste le met en oeuvre qui en fait son originalité.

Lucky Strike bénéficie en plus d’un très bon casting avec des acteurs qui, sans faire des prestations mémorables, campent solidement leurs personnages, les rendant tout aussi attachants que foncièrement pathétiques. On suit une bande de losers magnifiques embringués dans les méandres de leur propre malchance et stupidité. Techniquement le film est abouti entre sa photographie très soignée et son montage bien pensé qui assure un rythme et un ludisme plaisant à l’ensemble. Néanmoins il faut reconnaître qu’en terme de mise en scène, malgré le fait que celle-ci se montre efficace, Kim Yong-hoon ne brille par forcément par son audace. Classique et fonctionnelle, elle accompagne le récit plutôt qu’elle ne cherche à vraiment le dynamiser ou l’incarner, ce qui au final est peut-être le plus gros point noir de ce Lucky Strike. Malgré son étonnante maîtrise, celui-ci donne aussi souvent l’impression de n’être qu’en pilotage automatique.

Lucky Strike est donc un thriller solide et réussi mais qui se contente parfois un peu trop du strict minimum. Ce qui s’avère autant rafraîchissant pour un premier film qui ne cherche jamais à trop en faire -on évite la pure démonstration de force- que frustrant, tant on a l’impression que Kim Yong-hoon retient ses coups. De par sa structure narrative ingénieuse, son humour noir bien senti et son rythme brillamment maîtrisé malgré sa profusion de personnages, on sent que le cinéaste possède un vrai talent de conteur d’histoire et qu’il aurait pu aisément le faire transparaître de manière plus formelle. En reste donc un film qui apparaît comme un peu mineur, surtout au milieu d’un cinéma sud-coréen qui nous habitue souvent à l’excellence, mais qui est aussi porteur de belles promesses pour le jeune cinéaste. Lucky Strike lui ne transcendera jamais son genre mais reste un plaisant essai qui ne démérite pas et qui vaut bien un petit coup d’œil.

Lucky Strike : Bande annonce

Lucky Strike : Fiche technique

Titre original : 지푸라기라도 잡고 싶은 짐승들 (Jipuragirado Jabgo Sipeun Jibseungdeul)
Réalisation : Kim Yong-hoon
Scénario : Kim Yong-hoon, d’après l’œuvre de Keisuke Sone
Casting : Jeon Do-yeon, Jeong Woo-seong, Bae Seong-woo, Shin Hyun-bin, …
Photographie : Kim Tae-sung
Montage : Han Mee-yeon
Musique : Nene Kang
Producteurs : Jang Won-seok et Billy Acumen
Production : Megabox
Distributeur :Wild Bunch Distribution
Durée : 108 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 8 juillet 2020

Corée du Sud – 2020

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3.5