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Saul Bass : trouver l’ouverture…

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Il est cinéaste, graphiste, illustrateur, consultant visuel, créateur de logos, storyboarder. Il a collaboré avec Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Martin Scorsese, Billy Wilder, Carol Reed, Stanley Kubrick ou William Wyler. Il est surtout célèbre pour avoir révolutionné le générique de film.

« Jusque-là, les génériques avaient tendance à se borner à n’être que de monotones listes de noms, largement ignorées, qu’on endurait, ou dont on profitait pour aller chercher du popcorn. Il semblait y avoir une réelle occasion d’utiliser le générique d’une manière nouvelle — de créer une atmosphère pour l’histoire qui allait être racontée […] Puis, ça m’a un jour frappé que le générique pouvait apporter une contribution plus importante au processus narratif. Cela pouvait devenir un prologue. » – Saul Bass

Il y a un avant et un après Saul Bass. Dans un premier temps, les films présentent des génériques sans originalité, se contentant le plus souvent de faire défiler des noms, parfois longuement, avant que les premières images ne viennent enfin s’inscrire à l’écran. Le travail de Saul Bass va bouleverser l’ouverture de film telle qu’elle était alors entendue : par des formes, des couleurs, des typographies et des idées annonçant ou symbolisant le spectacle à venir, le graphiste américain, passé à la postérité pour son travail avec Alfred Hitchcock, anime le générique, en fait un film dans le film et polarise d’entrée de jeu l’attention du spectateur.

Comment préfigurer un long métrage de deux heures dans un générique de quelques minutes ? Psychose y apporte un début de réponse. Le nom et le prénom de Janet Leigh finissent séparés, tandis que ceux d’Anthony Perkins sont écartelés à chaque coin de l’image. Faut-il y voir un indice sur le sort qui attend les deux personnages ? Dans Vertigo, un visage féminin se dévoile par bribes, comme un puzzle, avant que n’intervienne la fameuse forme spiralée, les deux annonçant probablement la femme impossible à retrouver et l’obsession liant le héros à cette dernière. La Mort aux trousses fait se confondre les lignes colorées et artificielles du générique (le faux) avec un gratte-ciel en verre reflétant le tumulte urbain (le réel).

Saul Bass est l’instigateur d’une véritable approche graphique du générique. Il possède la capacité quasi unique d’associer durablement et instinctivement une image, ou une forme, à un film. Martin Scorsese dira à son propos : « Ses génériques ne sont pas de simples étiquettes sans imagination – comme c’est le cas dans de nombreux films – bien plus, ils font partie intégrante du film en tant que tel. Quand son travail apparaît à l’écran, le film lui-même commence vraiment. » Saul Bass se passionne tôt pour le dessin. Il est initié au courant Bauhaus par le peintre et théoricien de l’art d’origine hongroise György Kepes, qu’il rencontre au Brooklyn College. L’hommage le plus célèbre à son travail demeure probablement le générique de la série Mad Men, qui croise des éléments d’Autopsie d’un meurtre, Vertigo et La Mort aux trousses.

Saul Bass est donc indubitablement l’inventeur du générique moderne. Tout graphiste se reconnaît dans son travail – ou s’en inspire. Ses ouvertures constituent des levers de rideau : elles impulsent une ambiance et traduisent visuellement le contenu d’un film, ou les éléments dont il se réclame. Animation par découpage, peinture, prises de vues réelles ou animées, Saul Bass multiplie les techniques, mais se range le plus souvent à l’épure formelle. Celui qui réalisera en 1974 son unique long métrage, Phase IV, a par ailleurs vraisemblablement eu un rôle-clé dans l’élaboration de la scène de la douche de Psychose, peut-être la plus célèbre de l’histoire du cinéma. Certaines sources affirment qu’on lui devrait notamment le découpage haché de la séquence.

Peu importe, son nom demeurera de toute façon longtemps inscrit au panthéon du septième art.

« Jungle Fever » : fascination-répulsion

Elephant Films met à l’honneur Spike Lee avec Mo’ Better Blues et Jungle Fever. Dans ce dernier, le cinéaste afro-américain s’intéresse au couple interracial, à la négrophobie, aux violences policières et aux communautés noires sous la coupe du crack.

À la charnière des années 1980-1990, Spike Lee connaît une période faste. En l’espace de quatre ans, il réalise Do the Right Thing, Mo’ Better Blues, Jungle Fever et Malcolm X. Chaque film possède des qualités artistiques évidentes… et amène son lot de polémiques. Celui qui nous intéresse aujourd’hui, Jungle Fever, n’en est pas exempt : certains critiques accusent le réalisateur afro-américain de misogynie. En plus de se perdre en conjectures, ceux-là passent évidemment à côté de l’essentiel.

Spike Lee procède par cercles concentriques : au centre de son long métrage figurent Flipper (Wesley Snipes), un architecte afro-américain, et Angela (Annabella Sciorra), une secrétaire intérimaire d’origine italienne, deux collègues bientôt poussés dans les bras l’un de l’autre. Autour d’eux gravite une galerie pléthorique de personnages : Cyrus (Spike Lee), Paulie (John Turturro), Gator (Samuel L. Jackson), Jerry (Tim Robbins), Mike (Frank Vincent) ou James (Michael Imperioli). Eux-mêmes ont partie liée avec d’autres protagonistes, ouvrant ainsi de nouveaux arcs narratifs, romantiques et/ou dramatiques.

Flipper et Angie entament une relation adultère qui va parasiter leur existence. Flipper est marié et père de famille. En flirtant avec Angie, il met son couple et sa famille en danger, en plus de s’attirer les foudres de ses parents. Angie est à peine mieux lotie : elle subit le courroux de son père lorsque ce dernier apprend qu’elle fréquente un Noir. Il lui déclare préférer se « planter un poignard dans le cœur plutôt qu’être le père d’une baiseuse de nègres ». Ses amies sont tout aussi interloquées, comme en témoigne le silence gêné qui suit la révélation de sa relation avec Flipper. « Quelle idée de se faire un morceau de charbon », avancera même l’une d’entre elles.

Angela est un personnage des plus intéressants. Au-delà des liens qui l’unissent à Flipper, et de l’observation des réactions radicales que leur relation engendre, elle permet à Spike Lee de dresser un portrait désabusé – et, avouons-le, stéréotypé – des Italo-Américains. Angie passe ses journées dans les transports et au bureau. Quand elle rentre auprès des siens après son travail, ils attendent d’elle qu’elle se mette aux fourneaux, qu’elle prenne soin d’eux, bref qu’elle se sacrifie pleinement pour son père et ses frères, pourtant désœuvrés. Elle apparaît ainsi à la fois comme une « mère » et une « sainte ». Le portrait familial italo-américain est complété par une croix christique bien en vue sur un mur ou des réflexions déplacées, désespérément paternalistes, envers les hommes qui osent approcher Angie.

La question de la couleur de peau irrigue Jungle Fever de bout en bout. « Pourquoi est-ce que je suis le seul Black à travailler dans la boîte ? », se questionne Flipper. Plus tard, attablé au restaurant en compagnie d’Angie, il voit une serveuse traiter sa maîtresse de « pétasse échevelée » et de « blanc de poulet ». Une fois regroupées, les femmes afro-américaines discutent entre elles de leur teint, regrettant que les hommes noirs veulent tous « Blanche-Neige qui trottine à leur bras ». D’ailleurs, les « putains de Blanches » ne rêvent que de coucher avec leurs hommes si l’on en croit leurs propos. Drew, la femme de Flipper, métisse, s’épanche le temps d’une séquence sur ses blessures identitaires : on l’a jadis traitée de « bâtarde », de « claire-obscure », voire de « négresse blanche ». Les Italo-Américains se plaignent quant à eux que les Noirs raflent tout dans le sport, ou qu’ils occupent désormais des postes en vue à la mairie ou dans la police. Et le père de Paulie en remet une couche en qualifiant la compagne de son fils de « grue charbonneuse ».

Il y a probablement autant de fascination que de répulsion dans les rapports interraciaux mis en images – et en paroles – dans Jungle Fever. Spike Lee ne s’y trompe pas en faisant et défaisant les couples, et en laissant les commères et les révoltés faire leur œuvre. Il tapisse de surcroît son film de sujets connexes – mais loin d’être anecdotiques. Il y a d’abord le crack, vu à travers le personnage de Gator, prêt à dépouiller ses parents pour s’offrir un bout de paradis artificiel. Une séquence mémorable dans une crack house surnommée le « Taj Mahal » servira à fixer tous les maux que la drogue a infligés à la communauté noire dans les années 1980. Il y a ensuite les efforts non récompensés de Flipper : il aspire à devenir architecte-associé, mais essuie un refus poli de la part de ses patrons. « Je constate que vous n’avez aucun respect ni pour moi ni pour mon dévouement pour cette entreprise », lâchera-t-il avant de démissionner. La scène, brillante, est immortalisée par une caméra tournoyant autour des personnages, ce qui ne constitue pas la seule expérimentation formelle de Spike Lee. Il y a enfin la violence policière, entrevue en quelques minutes, lorsqu’un jeu un peu trop démonstratif entre Flipper et Angie aboutit à une intervention policière très musclée, au cours de laquelle le spectateur, pris à témoin, a la désagréable impression d’être lui-même tenu en joue par un officier menaçant.

Si Jungle Fever est un témoignage, il porte probablement sur l’incapacité des communautés à prendre langue entre elles. Angie sur Harlem : « Je connais personne là-bas. » Flipper sur les habitudes culinaires des Italo-Américains : des « spaghettis » et des « lasagnes ». Dès qu’un personnage est appelé à donner son opinion sur une communauté tierce, il enfile les clichés comme des perles. La parade de la honte d’Angie, chassée du foyer familial en raison de sa relation avec Flipper, en dit peut-être davantage que n’importe quel discours : les voisins assistent en voyeurs à la répudiation d’une jeune femme dont le seul tort a été d’aimer un homme d’une autre couleur de peau que la sienne. Il faut lire entre les lignes : les relations interraciales sont un spectacle qui peut déboucher en toute impunité sur la réprobation ou la violence.

Jungle Fever fut l’un des plus grands succès commerciaux de Spike Lee. Le film, d’un budget d’environ 14 millions de dollars, fit 32 millions de recettes aux États-Unis et 44 à travers le monde. La musique de Stevie Wonder y occupe une place prépondérante, de même que la surexposition lumineuse typique du réalisateur américain. Avec une caméra très mobile, aux plans variables et imaginatifs, capable de traduire des états émotionnels ne serait-ce qu’en rejouant plusieurs fois un même trajet (vers l’école), Spike Lee arrive à un degré de maturité le plaçant définitivement parmi les réalisateurs les plus significatifs de son temps.

BONUS & TECHNIQUE

Tant l’image que les pistes sonores s’avèrent satisfaisantes. On notera un piqué appréciable et une image HD apparaissant revitalisée par rapport aux versions précédentes. On regrettera en revanche des bonus plutôt chiches. Le making-of ne durant que quelques minutes, c’est surtout l’intervention de Régis Dubois, spécialiste de Spike Lee, qui retient l’attention. Il évoque le meurtre de Yusuf Hawkins, les grands sujets traités dans Jungle Fever, la manière dont le film s’empare du thème de la drogue dans les communautés noires, la musique structurante de Stevie Wonder ou encore le rôle de découvreur de talents que Spike Lee s’est arrogé au fil des années. Comme à l’accoutumée, des crédits et une bande-annonce viennent compléter les suppléments.

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3.5

Godspeed, un film de Chung Mong-hong en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Godspeed, comédie noire et dramatique réalisée par le taïwanais Chung Mong-hong. Le long métrage, qui croise les destins de malfrats de seconde zone et d’un chauffeur de taxi usé par la vie, est disponible dans une édition soignée chez Spectrum Films.

Synopsis : Na Dow gagne sa vie de petits larcins pour le compte du chef mafieux, Da Bao. Lors d’un voyage, il engage Old Xu, un chauffeur de taxi expatrié de Hong Kong pour le conduire de Taipei au sud de Taiwan, afin de livrer la drogue. Ces deux gentils vauriens vont se retrouver au milieu de bandes de gangsters rivaux et corrompus.

Godspeed : malfrats, spleen et distanciation 

Godspeed a beau être considéré comme une comédie noire, il ressort de son expérience une forte mélancolie. Un sentiment qui est parfois ponctué par quelques rares sourires et surtout bousculé par une forme d’ennui face au manque de subtilité de son propos. À travers les parcours de ses malfrats de seconde zone (il s’agit d’une branche très basse d’une conséquente hiérarchie qui trempe dans le trafic de drogue) et d’un chauffeur de taxi fatigué par son quotidien « merdique » qu’il subit depuis plus de vingt ans, le long métrage surexpose ses réflexions existentielles à coup de longs plans silencieux sur des regards perdus, des paysages vides de vie, des corps usés, meurtris mais toujours en retenue, le tout sur-explicité par des dialogues trop peu subtils pour sembler anodins et du verbiage trop direct au point de neutraliser toute interprétation ou réflexion spectatorielle.

Godspeed tient ainsi d’un à-plat cinématographique. Tout est dit ou presque, ainsi rien est à traduire spectatoriellement parlant, soit émotionnellement, mentalement et spirituellement. Cette sensation de platitude filmique tient probablement de la mise en scène et de son rapport aux motifs du genre. Une introduction directe avec un personnage dans une situation dangereuse et sa voix-off qui va nous expliquer le comment du pourquoi, la torture d’un traître, l’engagement d’un homme de main avec un processus très secret, et d’autres motifs sont identifiables. Toutefois, la mise en scène de Chung Mong-hong propose – comme beaucoup de films de genre réalisés par des auteurs conscients de l’être – un point de vue distancié. Ce phénomène de distanciation du regard sur son sujet dans un long métrage de genre se manifeste par un manque d’engagement émotionnel – donc d’investissement du point de vue d’un personnage – et par la surexposition dialoguée et/ou visuelle de réflexions philosophico-de-bistrot. Ces dernières sur-réfléchissant le parcours de ses personnages et, par ce biais, les motifs du film, le genre dont il est censé faire battre le cœur le temps d’une séance, et puis l’Art avec un grand « A » et enfin la « Vie, la vraie ». Only God Forgives, Dragged Across Concrete et Mandy en sont autant d’exemples. Notons que selon la spécialiste du cinéma Taïwanais Wafa Ghermani, l’introduction du film rend hommage au film de Nicolas Winding Refn.

On peut néanmoins nuancer dans le cas de Godspeed. En effet, l’expérience mélancolique qui ressort de l’ensemble semble mettre en lumière l’accord du cinéaste avec le mal-être de ses personnages. On pense notamment aux plus réussis, soit les plus cohérents, compréhensibles et donc émouvants malgré la distanciation cinématographique, ceux du chauffeur de taxi campé par un Michael Hui formidable et son jeune client (visibles dans l’image de couverture de l’article). Ce qui est, en plus d’une imagerie soignée, déjà ça à prendre.

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Attention, on va parler existentialisme en discutant de façon anodine d’un canapé resté sous blister.
Godspeed – Spectrum Films

Une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films

godspeed-chung-mong-hong-visuel-de-l-edition-blu-ray-dvd-spectrum-filmsSpectrum Films délivre ici une formidable édition tant au niveau de la présentation du film que de ses compléments. Il y a en effet peu à redire du côté du métrage. Couleurs nuancées, contrastes puissants et détails sont au rendez-vous. On pourrait juste regretter un défaut ponctuel de gestion des tons sombres. Ceci a pu être relevé lorsque des zones plus ou moins sombres de l’image sont tout à coup devenues lumineuses et granuleuses. Enfin la piste sonore DTS-HD 5.1 en langue originale (le Mandarin) est excellente.

L’expérience du film est à compléter avec un peu plus de deux heures et quinze minutes de bonus présentés en haute définition. Wafa Ghermani, spécialiste du cinéma Taïwanais, présente en treize intéressantes minutes le film, ses influences, le travail de troupe du réalisateur et sa place dans la carrière du cinéaste. Panos Kotzathanasis, auteur sur le site Asia Movie Pulse, revient le temps de sept bonnes minutes sur le récit du film, la représentation très pragmatique du gangster ou l’expérience de la futilité par chacun des personnages au fur et à mesure du récit. Vient ensuite un grandiose entretien exclusif de vingt-cinq minutes avec l’ancien grand acteur comique, Michael Hui, ici dans son premier grand rôle dramatique. Ce dernier revient sur ses débuts, ses inspirations, la manière dont il a été approché pour Godspeed, son tournage en mandarin – une langue qu’il ne parle pas régulièrement et qui a posé problème sur le tournage –, son approche universaliste de la comédie, de certains personnages du film ou encore de son manque d’enthousiasme pour de nombreux scénarios de comédie. Le riche making of d’une heure, nommé Guide officiel de Godspeed, accompagné par une voix-off, devrait ravir les fans du film et aussi intéresser les cinéphiles avec entre autres la présentation du pragmatisme taïwanais qui doit œuvrer avec un faible budget. Arrivent enfin trente minutes de scènes coupées et la bande-annonce du long métrage.

Spectrum Films livre ainsi une riche édition pour le film de Chung Mong-Hong qui devrait ravir les adaptes de home-cinema ainsi que les cinéphages en quête de nombreux compléments pertinents.

Bande-annonce – Godspeed, un film de Chung Mong-hong

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray – Godspeed

1080 24p – MPEG-4 AVC – 2.35:1 – 16/9 – langue : Mandarin DTS-HD Master Audio 5.1 – sous-titres français – Taiwan – 2016

COMPLÉMENTS

Présentation du film (13 min 32s)
Interview exclusive de Michael Hui (24 min 59s)
Avant-propos de Panos Kotzathanasis (7 min 31s)
Making-of (58 min 46s)
Scènes coupées (29 min 51s)
Bande-annonce (1 min 27s)

Date de sortie : 18 février 2020 – Prix indicatif public : 20,00€

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4.5

Une « Encyclopédie du ciel et de l’espace » pour les 6-9 ans

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Chez Gallimard paraît une nouvelle édition de Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, un ouvrage collectif de vulgarisation scientifique qui s’adresse aux 6-9 ans. La version précédente s’était écoulée à plus de 33 000 exemplaires.

L’affirmer revient à enfoncer une porte ouverte : l’Univers est immense. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il est en expansion constante, peut-être accompagné d’univers parallèles (les « multivers ») et potentiellement nanti d’une matière noire invisible (celle sur laquelle travaille Sheldon Cooper dans The Big Bang Theory). Big Bang… Cette théorie s’est progressivement imposée dans la communauté scientifique : l’Univers serait né il y a treize milliards d’années à partir d’un état particulièrement dense et chaud. Un point minuscule qui libéra une telle quantité d’énergie qu’il permit de créer le temps et l’espace. Des centaines de milliers d’années plus tard, les gaz qui s’en sont échappés avaient fait leur œuvre et formé les étoiles, les planètes et les galaxies que nous connaissons aujourd’hui.

L’homme s’est de tous temps passionné pour l’espace. Pour en percer les mystères, il utilise les technologies les plus avancées et y envoie des astronautes – étymologiquement des « navigateurs des étoiles ». Comme on peut notamment l’apercevoir dans le film Proxima, la préparation des astronautes est physiquement et psychologiquement éprouvante. Dans l’espace, une chose aussi simple que visser un boulon a tout d’une entreprise périlleuse. Des mois d’études et d’entraînement, notamment en multi-axe et apesanteur, permettent aux astronautes de se mettre en condition avant une mission spatiale. Si tout le monde connaît l’histoire de Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la surface de la lune (le 20 juillet 1969), les sondes Viking, le Mars Express ou le rover Curiosity demeurent plus confidentiels, malgré les avancées scientifiques suspendues à leurs trouvailles.

Le regard de la science sur l’espace est d’autant plus important que les questions fusent. La Galaxie a vu se porter sur elle des mythes indiens, hindous ou égyptiens. Elle a ensuite attisé la curiosité et l’imagination de personnalités telles que William Herschel, Percival Lowell ou H.G. Wells. La recherche des extraterrestres a conduit les scientifiques à analyser les signaux artificiels et à envoyer des messages codés à travers l’espace. L’existence de planètes similaires à la nôtre occupe les astronomes : ils espèrent trouver parmi les exoplanètes situées en dehors de notre système solaire des terres habitables capables d’abriter la vie. Quant aux étoiles, elles ne cessent de fasciner, et pas seulement ceux qui en ont fait leur métier !

Tous ces éléments sont développés à hauteur d’enfant dans Mon encyclopédie du ciel et de l’espace. Ils se fondent dans des fiches thématiques richement illustrées et augmentées, si nécessaire, d’encadrés explicatifs. Parmi les sujets abordés, on retrouve également le Soleil, la Voie lactée, les étoiles filantes, les ovnis, les trous noirs, les phases de la lune ou encore les constellations. En fin d’ouvrage se trouvent par ailleurs un quiz, un glossaire ou une ludique section « Vrai ou faux ? ». De quoi apprendre en s’amusant.

Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, ouvrage collectif
Gallimard Jeunesse, juillet 2020, 128 pages

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3.5

Ciao bitume et… bonjour la campagne !

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Dans un monde chaotique, deux frères fuient la ville. Sans projet précis, ils vont découvrir qu’en dehors de la ville, tout ne tourne pas rond non plus. La faune et la flore subissent également une atmosphère pesante.

Ciao bitume et… bonjour la campagne ! C’est dans cet esprit que les deux personnages organisent leur évasion d’un univers qu’ils ne supportent plus. On remarque néanmoins qu’on ne sait pas grand-chose de cet univers que fuient les garçons, puisqu’on ne les voit croiser personne en ville. C’est un peu plus tard, en lisant les titres sur ce qui ressemble à un journal local que les doutes se confirment : Thomas Verhille nous emmène dans une sorte de futur relativement proche où tout se déglingue. Le nom du journal donne le ton : Le Bordel !

Fuir, à tout prix

Très complices, les deux garçons ont trouvé un véhicule original pour leur expédition. Ils se ressemblent au point de passer pour des jumeaux. Leurs prénoms restant indéfinis, pour les distinguer on note juste que l’un porte une casquette et l’autre un bonnet. Ils affirment avoir fui un foyer et n’avoir pas de parents. De toute façon, ils ne comptent pas revenir en arrière.

Au vert

Que cherchent-ils exactement ? Sans doute avant tout fuir un univers bétonné où dominent le noir et la dureté (symbole : le bitume). Mais la campagne leur réserve quelques surprises, dès les premières personnes sur qui ils vont tomber. Sans doute un peu trop confiants et naïfs, ils ne voient pas venir un accident qui va servir de révélateur. Il s’avère que dans ce monde bousillé, la campagne abrite quelques énergumènes qu’ils auraient été bien avisés d’éviter.

Une tranquillité toute relative

Bien entendu, le hasard et les circonstances s’enchaînent et les deux garçons vont affronter quelques situations totalement inattendues qui vont montrer l’étendue de leur imprévoyance, mais aussi de leur opportunisme. Ils vont donc croiser davantage de monde à la campagne qu’en ville. Il ne faudrait pas en déduire que les campagnes se seraient repeuplées. Non, elles semblent au contraire servir de refuge à quelques marginaux qui y trouvent le moyen de s’y livrer à leurs activités sans trop attirer l’attention. On y trouve même une jeune femme qui vit dans une cabane comme dans un western, avec quelques bêtes qu’elle élève dans une prairie. Autant dire que c’est la seule personne inoffensive (sauf si elle doit défendre son territoire), car les autres cultivent des inimitiés qui tournent à l’obsession agressive. Les garçons vont se retrouver au milieu de querelles qui pourraient dégénérer. Leur position se fragilise rapidement.

Demain les chiens

Ce que Thomas Verhille laisse entendre dans cette BD, c’est que si notre monde se dégrade, les conséquences ne seront pas seulement supportées par telles ou telles catégories d’individus (qu’elles soient sociales, régionales ou de classes d’âges par exemple). Il fait bien sentir que les habitants de la planète sont comme les passagers d’un même bateau : en cas de tempête, nul ne peut échapper au danger. À ce titre, il fait sentir ce que la dégradation de la planète peut entraîner pour le règne animal. Petite parenthèse pour rappeler ce que nous savons tous désormais : beaucoup d’espèces sont menacées, ce qui n’est pas de l’ordre de l’information à traiter à la légère, parmi d’autres en apparence plus graves. Le jour où disparaîtra le tigre du Bengale (pour donner un exemple) sonnera comme un puissant signal d’alarme pour l’espèce humaine. Car d’autres disparitions suivront, comme d’autres l’auront précédées. À quoi bon se montrer capable d’observer et signaler ces disparitions, si nous ne sommes pas capables de les empêcher ? Bref, le dessinateur met en scène un déséquilibre qui passe par le fait que, désormais, les chiens pullulent à l’état sauvage, dans la nature. Les quelques autres espèces qu’on aperçoit au détour de certaines planches présentent souvent un aspect suspect (comme si elles avaient subi des mutations génétiques suite à des irradiations), surtout aux alentours de la ville. Concrètement, les hommes supportent assez mal l’évolution de leurs conditions de vie. Ils deviennent assez nerveux et des chiens en subissent les conséquences. Pas étonnant qu’ils se montrent eux aussi agressifs et nerveux. Très significatif, le terrible cauchemar subi par l’un de ces chiens.

Construire, jusqu’à la folie ?

Alors, si Thomas Verhille pèche un peu en laissant ses lecteurs imaginer la vie dans la ville (dominée par des chantiers de construction), il compense très largement avec ce qu’il fait vivre aux garçons qui fuient cette ville. Le comportement des uns et des autres est assez révélateur d’un état d’esprit général (les quelques titres sur le journal qu’on aperçoit ne laissent aucun espoir d’accalmie). Concrètement, il fait sentir qu’il en faudrait sans doute bien peu par rapport à ce que nous connaissons déjà pour initier un retour à la barbarie.

Un premier album réussi

Ce constat très pessimiste est mis en scène de manière quasi réaliste par le dessin soigné (impressionnant de maîtrise) de Thomas Verhille qui propose un noir et blanc de qualité mettant bien en valeur son sens des situations choc. Très à l’aise pour tout ce qui relève des décors notamment, il maîtrise bien les possibilités offertes par les codes de la BD (et ose à bon escient quelques cases de grande taille), en faisant sortir le texte des phylactères pour accentuer certains effets (bruits plus ou moins forts). Intelligent, son scénario enchaîne des péripéties qui ajoutent régulièrement du piquant. N’oublions pas la scène d’ouverture en trompe-l’œil, particulièrement réussie. On peut aussi remarquer vers la fin qu’on va vers une éclipse de Lune, relativisant le désastre terrestre par rapport à la course immuable des astres. Bref, avec un album pas spécialement épais ou bavard (112 pages, format 20 x 27,5 cm), Thomas Verhille nous embarque dans un univers légèrement décalé (suffisamment pour créer le malaise) où la puissance des images produit des impressions durables.

Ciao bitume, Thomas Verhille
6 Pieds sous Terre (collection monotrème), mars 2020, 112 pages
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4

« Hit the road » : destins croisés

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Khaled et Dobbs proposent chez Comix Buro la bande dessinée Hit the road. Celle-ci s’articule autour d’une vengeance personnelle et met aux prises des criminels endurcis tous liés, d’une manière ou d’une autre, à une jeune femme en quête d’émancipation.

Vicky a beau se faire doucement une place dans l’organisation criminelle de sa grand-mère, elle aspire secrètement à une carrière de tatoueuse indépendante. Au début de Hit the road, on la trouve sillonnant la ville de Reno à la recherche d’une clinique d’avortement clandestine. Parallèlement, Clyde sort de prison et s’apprête, avec l’aide de son frère Joe, à récupérer ce qui lui revient de droit. Le trait d’union entre ces deux personnages aux destins bientôt croisés ? Granny, une matriarche régnant d’une main de fer sur la mafia locale, grand-mère de l’une et fossoyeuse de l’autre, puisqu’elle l’envoya en prison sans le moindre scrupule.

Enseignant en histoire du cinéma, Dobbs aurait du mal à cacher ses filiations tutélaires : son récit de gangsters, traversé par une figure féminine virginale – à ceci près qu’elle cherche à avorter –, s’inscrit dans une veine cinégénique évidente et évoque notamment les frères Coen, par sa violence, ses caractères ou les ressorts dramatiques employés. Aux dessins, Khaled ne fait rien pour tempérer cette impression : un coucher de soleil sur des vallées désertiques, la faune urbaine nocturne, une place prépondérante accordée aux voitures, un mégot déformant le reflet d’une enseigne lumineuse en formant des ondes dans une flaque d’eau, une scène dans un café-restaurant perdu au milieu de nulle part, un braquage de clowns rappelant forcément The Dark Knight, des rencontres inopinées et/ou violentes… Les vignettes sont sublimes et les tableaux de la vie nocturne ou de la nature figurent parmi les plus remarquables de l’album.

Si le déroulement du récit s’avère plutôt classique, il nous réserve toutefois quelques surprises. Mais ce qui marque au premier coup d’œil, au-delà des relations familiales toxiques (à travers trois générations), c’est la noirceur qui caractérise chaque personnage : Hit the road est peuplé de gangsters, de violeurs, de magouilleurs, de tortionnaires… Quand Vicky demande son chemin, elle s’adresse à une femme à moitié nue à l’arrière d’un club. Lorsqu’elle et Clyde portent assistance à un couple dont le véhicule est tombé en panne, l’homme qu’ils secourent se révèle être violent et menaçant. Même la nature se montre impitoyable, à travers les rapaces et les serpents…

Ces derniers se lestent traditionnellement d’un pouvoir symbolique fort. Dans nos représentations, ils ont partie liée avec la guérison, la renaissance, mais aussi la mort. Est-ce un hasard si Dobbs et Khaled les emploient précisément à ces trois fins ? Car Hit the road, aussi désabusé soit-il, se clôture par un assassinat mais surtout un double accomplissement. Une alliance de circonstance suffit parfois à déjouer les pièges les plus retors.

On l’a vu, cette bande dessinée supporte plusieurs degrés de lecture, objectivés par des références cinématographiques ou l’usage d’animaux fortement connotés. Pour conclure, laissons le scénariste Dobbs nous en livrer un bref aperçu :

Dans Hit the Road, il y a un constant langage cinématographique et symbolique : du surcadrage enfermant les personnages, par exemple, aux multiples significations profondes des animaux croisés tout au long du récit, en passant par certains hommages à plusieurs réalisateurs américains, l’apparition de quelques véhicules iconiques, et le jeu portant sur les clichés des protagonistes du film noir, du film de casse, de l’horreur et du road-movie…

Hit the road, Khaled (dessin) et Dobbs (scénario)
Comix Buro, juillet 2020, 48 pages

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3.5

Les Meilleures Intentions, chronique familiale juste et émouvante

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Premier film de la réalisatrice argentine Ana Garcia Blaya, Les Meilleures Intentions est une chronique familiale juste et émouvante, qui fait penser à Hirokazu Kore-eda. Le film sort dans nos salles le 15 juillet.

D’un côté, nous avons Gustavo, musicien amateur et propriétaire d’un magasin de musique à Buenos Aires. Personnage bohème, Gustavo ressemble un peu à un ado attardé dans le corps d’un trentenaire. Son minuscule appartement est un vrai fouillis de vêtements, de vaisselle et d’instruments de musique, et il passe une grande partie de son temps à fumer des joints et à faire la fête avec ses amis.
De l’autre côté, nous avons Ceci, qui semble être l’exact opposé : stricte, organisée, vivant dans un appartement lumineux, spacieux et bien rangé.
Entre les deux, il y a les trois enfants que Gustavo et Ceci ont eus, Amanda, Manu et Laura (dite Lala). Trois enfants qui, comme toujours dans les cas de séparation, passent leur temps à aller d’un parent à l’autre.
Puis, un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle et son conjoint vont partir au Paraguay car une meilleure opportunité de travail s’y est présentée, et qu’ils emmènent les enfants avec eux.
Chronique d’une famille décomposée ? Les Meilleures Intentions parle de cela, évidemment, mais ne s’y limite pas et, surtout, ne tombe pas dans le piège du larmoyant mélo.

Le premier film d’Ana Garcia Blaya est d’abord une chronique familiale vue à hauteur d’enfant. Pendant une grande partie du film nous adoptons le point de vue de l’aînée, Amanda, 10 ans. Une enfant qui aime son père, qui est heureuse d’être avec lui, de profiter des moments de liberté qu’offre le mode de vie bohème de Gustavo, et qui, en même temps, se retrouve obligée d’assumer, parfois, le rôle de l’autorité parentale, à tel point que son père n’hésite pas à la surnommer “Ceci junior”.
Il suffit de quelques plans, en ouverture de film, pour comprendre que Manda est habituée à se débrouiller seule, à prendre ses propres décisions, et ainsi à combler certaines lacunes de son père. Ainsi, c’est elle qui va, seule, faire les démarches pour demander une bourse scolaire, ce dont Gustavo n’avait jamais eu la moindre idée.
L’une des réussites du film provient du fait que jamais la réalisatrice ne juge les personnages. Il ne s’agit pas ici de prendre le parti du père joyeusement bohème contre la mère trop stricte, ou de la mère réaliste contre le père immature. Comme des enfants aiment leurs deux parents, nous sommes amenés à voir les qualités de chacun des personnages. Comme l’indique le titre, nous sommes amenés à voir en chacun “les meilleures intentions”, à voir comment, malgré leurs différences, Gustavo et Ceci sont avant tout prêts à tout mettre de côté pour le bien de leurs enfants.
D’ailleurs, le film va aussi montrer l’évolution de Gustavo, prêt à assumer plus clairement ses obligations parentales, à vraiment gagner sa vie, avoir un meilleur logement… La situation oblige le père à comprendre les limites de son mode de vie, qui peut être idéal pour un célibataire mais qui convient peut-être peu à un père de famille.

Les Meilleurs Intentions va principalement se concentrer sur les émotions vécues par les personnages. La réalisatrice va réussir à capter les instants de vie, sans jamais insister ou forcer les choses. C’est la justesse du ton qui constitue peut-être la première qualité du film.
Ana Garcia Blaya ne le cache pas : son film est fortement autobiographique. Elle en avait écrit le scénario il y a une dizaine d’années maintenant, mais c’est à la mort de son père qu’elle a décidé de faire le film à proprement parler.
De fait, Les Meilleures Intentions nous propose une reconstitution remarquable des années 90, d’autant plus intéressante qu’elle sait se faire discrète et ne pas voler la vedette aux protagonistes. Parmi ce souci de reconstitution, la cinéaste n’oublie pas de parler de la crise économique qui frappe l’Argentine et qui pèse sur les décisions des personnages. C’est à cause de la crise que Ceci doit partir à l’étranger. C’est à cause de la crise que le magasin de Gustavo ne fonctionne pas.
Le film est constitué, en partie, d’images prises au caméscope, qui à la fois renforcent l’immersion au sein de cette famille et de cette époque et ciblent encore plus les émotions. Ces images renvoient aussi au caractère autobiographique du film, puisque, tout à la fin, nous avons les véritables images du père de la cinéaste…
La musique tient aussi une place importante, voire essentielle. Elle participe pleinement à la reconstitution, elle accentue aussi l’aspect autobiographique et colle au personnage de Gustavo. Cela donne certaines belles scènes, où l’histoire est suspendue le temps d’une chanson.
En bref, Les Meilleures Intentions est un beau premier film, une chronique familiale tendre et émouvante, qui sait ne pas tomber dans les pièges ou les facilités scénaristiques.

Synopsis : Buenos Aires, dans les années 90. Trois frère et soeurs, Amanda, Manu et Laura, vivent par alternance chez leur père, Gustavo, et leur mère, Ceci. Un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle part vivre à Asuncion, au Paraguay, et qu’elle compte amener les enfants avec elle.

Les Meilleures Intentions : bande annonce

Les Meilleures Intentions : fiche technique

Titre original : Las Buenas Intenciones
Scénario et réalisation : Ana Garcia Blaya
Interprètes : Javier Drolas (Gustavo), Amanda Minujin (Amanda), Ezequiel Fontenla (Manu), Carmela Minujin (Lala)
Photographie : Soledad Rodriguez
Montage : Rosario Suarez, Joaquin Elizalde
Musique : Ripe Banana Skins
Production : Francisco Alcaro, Juana Garcia Blaya, Joaquin Marques Borchex, Juan Pablo Miller, Emiliano Riasol
Société de production : Bla Bla Cine, INCAA, Tarea Fina, Nos
Société de distribution : Epicentre Films
Date de sortie en France : 15 juillet 2020
Durée : 87 minutes
Genre : chronique familiale
Argentine – 2019

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3.5

Adam, de Maryam Touzani : une histoire de femmes, en DVD chez Ad Vitam

En compétition dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes de 2019, le premier film de Maryam Touzani, Adam, a enfin trouvé le chemin du DVD grâce à Ad Vitam, depuis le 7 juillet.

La sélection Un Certain Regard avait mis l’accent, l’an dernier, sur les histoires de femmes, et particulièrement de femmes brisées en quête de reconstruction. Adam partage ainsi de nombreux thèmes avec un autre grand film de cette sélection, Une Grande Fille de Kantemir Balagov : la sororité, la grossesse, l’abandon, le deuil, le travail manuel. Pour un premier long-métrage, la réalisatrice Maryam Touzani impressionne d’ailleurs par sa capacité à mêler ces notions tout en racontant une histoire simple, limpide, jamais confuse et encore moins larmoyante. Ce sont des évocations, des regards, des sourires, des chansons, qui laissent entrevoir les cicatrices des deux protagonistes, dont la colère et le désespoir sont contrebalancés par la joie de vivre d’une gamine solaire, qui sert de médiation aux mots quand les maux sont trop grands.

Le récit coule, de la rencontre de Samia, jeune femme enceinte errant dans les rues, avec Abla, mère et veuve au visage grave, qui la recueille. Le trio se forme, l’ambiance est d’abord électrique : Samia a peur de déranger, de faire parler dans le voisinage, d’attenter à la réputation de sa bienfaitrice ; laquelle, d’ailleurs, ne lui laisse rien passer et lui fait bien comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue, que son accueil n’est que temporaire. Bien sûr, la méfiance et l’hostilité se muent progressivement en respect et, sinon en sympathie dans un premier temps, au moins en empathie. La fille d’Abla permet, comme nous le disions, d’apaiser les relations, en étant à l’écoute de sa mère tout en mettant sa débrouille au service de Samia du haut de ses huit ans. L’amertume et le fracas du réel ne sont jamais loin, et la fin du film a d’ailleurs le bon goût de laisser en suspens certaines décisions, certains doutes. Par la délicatesse du jeu de ses actrices (superbes Lubna Azabla et Nisrin Erradi), par la pudeur de sa caméra, Touzani donne la priorité à la réparation des âmes. Des éléments déclencheurs, perturbateurs, nous ne saurons presque rien ; l’important sera de constater comment chaque petit détail, chaque attention, chaque signe de solidarité féminine posera un pavé de plus sur le chemin de l’amitié et de l’apaisement. Préparer des pâtisseries à l’improviste, ressortir des vieux disques pour exorciser de vieux démons, dire bonne nuit, apprendre à pétrir une pâte, et plus simplement vivre ensemble seront autant de « péripéties » salutaires.

Les hommes sont absents ; le seul courtisan d’Abla n’est jamais vraiment pris au sérieux, il sert davantage à rappeler au spectateur que dans cette société, une femme seule est souvent mal vue, et qu’elle ferait bien de trouver un mari. Laissant toujours ce rappel à la réalité sociale à distance (littéralement, en laissant toujours ce personnage masculin sur le pied de la porte), la mise en scène creuse au contraire l’intimité de ce foyer de femmes, portant toute son attention aux petits gestes (et notamment à ce travail manuel de boulangères aux accents métaphoriques évidents), aux regards durs et hésitants. Le cadre ne dépasse jamais les frontières de la maison, hormis au début et, on le devine, à la fin. L’intérieur pacifié prend l’allure d’un nouveau Jardin d’Eden, et ces trois femmes l’allure d’une nouvelle Trinité. Mais la naissance d’un nouveau-né, d’un « Adam », posera la question de l’équilibre. Peut-on élever un enfant dans ce semblant de paradis retrouvé ? Doit-on le livrer au monde des hommes ? Symbole du péché, symbole de la chute et en même temps créature chérie de Dieu, Adam est tout ceci à la fois pour Samia. Il n’est pas encore là mais il est l’enjeu du film : un tiraillement entre le bien et le mal, l’amour et l’abandon.

Ce qui est passionnant, dans le film de Maryam Touzani, c’est le pressentiment de ce qui n’est pas montré, ce qui échappe au récit, n’est qu’à peine évoqué (la mort d’un mari, une grossesse indésirée) ; le pressentiment des peines qu’ont dû endurer Samia et Abla avant de se rencontrer, qu’elles tentent de dépasser jour après jour mais que les plaies encore béantes peuvent à tout moment raviver. Et le pressentiment, donc, de la suite, de ce qui vient après la fin du récit pour ces femmes. Le passé et l’avenir sont pour elles incertains, dangereux ; mais le présent doux-amer du film, dans la réunification maladroite d’un foyer, est à la fois la promesse d’une paix possible et l’éphémère illusion d’une parenthèse enchantée.

Adam – Bande-annonce

Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.

Caractéristiques du DVD :

Langue : Arabe (Dolby Digital 5.1)
Sous-titres : Français
Format : 16:9 compatible 4/3 format d’origine respecté 1.85
Audio : Stéréo
Durée : 98 Minutes

Contenu additionnel :

2 courts-métrages de Maryam Touzani :
Aya va à la plage (19min)
Quand ils dorment (17min)

L’envolée, d’Eva Riley : une belle surprise d’été…

La jeune Écossaise Eva Riley marche dans les pas de ses aînés britanniques avec son premier long métrage, l’Envolée, naturaliste sur un fond de difficulté sociale. Mais elle finit par faire un pas de côté, puisque son sujet, c’est la relation frère-sœur, et le coming of age de sa jeune protagoniste.

Synopsis Leigh, 14 ans, vit dans la banlieue de Brighton avec un père souvent absent. C’est une gymnaste douée qui s’entraîne intensément pour sa première compétition. Lorsqu’un demi-frère plus âgé apparaît une nuit sur le seuil de sa porte, son existence solitaire vacille. La méfiance fait place à des sensations inconnues et grisantes. Leigh s’ouvre à un monde nouveau.

O’ Brother

Voilà un film éminemment britannique qui n’a aucune sortie de prévue au Royaume-Uni. Le Coronavirus est passé par là… Depuis le 22 Juin, les spectateurs français ont le bonheur de pouvoir à nouveau fréquenter les salles obscures, et de profiter de petites pépites comme cette Envolée de la jeune Écossaise Eva Riley .

Le film s’ouvre sur un gros plan de Leigh (Frankie Box), ou plutôt de sa tête à l’envers sur une barre d’entraînement dans son gymnase. Leigh est une apprentie gymnaste. Son corps veut bien, mais son cœur est ailleurs, et ses exercices d’entraînement sont laborieux. De fait, c’est toute la vie de Leigh qui est à l’envers, chamboulée. Eva Riley choisit de concentrer son récit sur une période très courte, 5 jours à peine. Taciturne, timide, Leigh est surtout livrée à une solitude pesante. Son père, dépressif, est présent par intermittence (il vit sans davantage de joie chez sa maîtresse plutôt qu’avec sa fille). Sa mère est absente, on devine qu’elle est morte, mais Leigh n’en parle jamais. L’argent se fait très rare, et Leigh ne sait pas où trouver les 50£ dont elle a besoin pour la grande compétition qui se profile. Seule, sa coach Gemma (Sharlene Whyte) fait figure de parent, et représente la seule source d’un semblant de tendresse.

L’arrivée de Joe (Alfie Deegan), un demi-frère sorti de nulle part, le fils adultérin d’un père volage, va quelque peu changer le périmètre de son existence. Bien qu’étant un fils attentionné, désireux de partager une intimité avec ce père qui lui a manqué, bien qu’étant un frère plein d’égards en si peu de temps, Joe est une autre graine qui a poussé au gré du vent, ambitionnant de vivre de larcins plus grands que les précédents. Joe n’est pas plus armé pour la vie que sa petite sœur Leigh.

Vu ainsi, le film peut paraître rejoindre la cohorte des films sociaux britanniques, avec évidemment Ken Loach comme porte-étendard, mais avec des ramifications comme par exemple les films de Shane Meadows, Ne pas Avaler de Gary Oldman, Tyrannosaur de Paddy Considine, ou Broken de Rufus Norris. Mais, en réalité, le film est moins social qu’il n’y paraît, et plus intime qu’on ne le croit. La pauvreté et le désordre familial ne sont pas le sujet, ils sont une sorte de toile de fond ; le sujet , c’est Leigh. Sa souffrance, sa solitude, ses petites joies, ses doutes, ses désirs en déshérence qui s’accrochent où ils peuvent comme une plante sans tuteur. Le sujet, c’est ce rapport nouveau, inquiétant tout autant que grisant, avec un frère à peine fréquentable, mais un frère sur qui elle peut compter.

Eva Riley filme d’une façon juste, d’une manière plutôt minimaliste, mais dont les plans serrés sur la jeune Frankie Box, une actrice non professionnelle, débutante en tout cas, sont empreints de vérité. En cela, l’Envolée se rapproche davantage du cinéma de Andrea Arnold, de Fish Tank en particulier, qui met également en scène une adolescente comme Leigh, mais aussi de American Honey, où l’appartenance à un groupe, aussi hétéroclite soit-il, galvanise Star, la jeune protagoniste qui partait en chute libre dans sa famille décomposée. Dans l’Envolée, le visage taciturne de Leigh s’illumine au contact des amis que son demi-frère s’est fait rapidement dans le coin, la hardiesse et l’assurance lui viennent sous le regard de Joe et de ses amis. Tout d’un coup, les gestes mais surtout la grâce lui viennent sous l’œil attendri de son frère ; tout d’un coup, les collines de Brighton, où la réalisatrice Eva Riley habite,  et de sa banlieue sont baignées de soleil, de rires, capturées dans des plans plus larges et qui respirent, comme si la souffrance lâchait enfin son emprise sur la jeune Leigh qui retrouve une joie de vivre.

L’envolée est un film intimiste très réussi, naturaliste, mais pas trop. Les personnages gardent leur mystère tout en livrant une émotion à fleur de peau, et laissent présager d’un avenir prometteur de la part de la jeune scénariste / réalisatrice écossaise…

L’envolée – Bande annonce

L’envolée – Fiche technique

Titre original : Perfect 10
Réalisateur : Eva Riley
Scénario : Eva Riley
Interprétation : Frankie Box (Leigh), Alfie Deegan (Joe), Sharlene Whyte (Gemma), William Ash (Rob), Billy Mogford (Reece)
Photographie : Steven Cameron Ferguson
Montage : Abolfazl Talooni
Musique : Terrence Dunn
Producteurs : Jacob Thomas, Valentina Brazzini, Bertrand Faivre
Maisons de production : BBC Films, British Film Institute (BFI), Creative England, Ngauruhoe Film, , The Bureau, iFeatures
Distribution (France) : Arizona Distribution
Durée : 83 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  08 Juillet 2020
Royaume-Uni – 2019

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4

The Saviour, un polar hongkongais de Ronny Yu en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur The Saviour, l’une des récentes sorties phares de Spectrum Films, éditeur indépendant consacrant son énergie à la richesse du cinéma asiatique. Réalisé par Ronny Yu (La Mariée aux cheveux blancs, aussi disponible chez l’éditeur),  le film peut enfin être (re)découvert en France dans une édition combo Blu-ray/DVD aux bonus soignés mais au master vidéo peu satisfaisant.

Synopsis : L’inspecteur Tong et son nouveau partenaire Cheng enquêtent sur un tueur en série psychopathe qui assassine des prostituées. Ils remontent la piste sanglante jusqu’au fils du magnat Kwok. Désespéré d’attraper le tueur, Tong utilise sa propre petite amie comme appât pour attirer Kwok dans l’action.

The Saviour : Flic Story

Premier film de Ronny Yu en tant que réalisateur solo, The Saviour est à (re)découvrir chez Spectrum Films, éditeur consacré à la valorisation du cinéma asiatique. Marqué par les études américaines de son jeune cinéaste, le polar hongkongais sorti en salles en 1980 croise les références du cinéma de genre américain et européen. Le tueur fou et le flic héroïque tendance « j’allume les bad guys » évoquent Dirty Harry, tandis que les scènes de meurtres respirent le giallo et rendent hommage à The Shining. On peut aussi évoquer un geste créatif qui semble appartenir au zeitgeist cinématographique de l’époque tant il traverse The Saviour ainsi qu’un autre grand premier long métrage de cinéma : Thief réalisé par Michael Mann en 1981. En effet, les deux films captent les personnages dans des décors urbains réels et illuminés comme un rêve ou un cauchemar. Une forme à la fois visuelle et narrative qui atteindra son paroxysme dès le troisième long métrage de Mann, Manhunter, et qu’on pourra retrouver dans d’autres grands films de la nouvelle vague hongkongaise tels que Le Bras armé de la loi de Johnny Mak, dont le dernier acte fut très marqué par un autre grand morceau de cinéma américain, French Connection de William Friedkin.

Comptant parmi les grands instigateurs de la nouvelle vague du polar hongkongais, The Saviour réussit la rencontre de ses maîtres en les détournant, en les altérant, nous embarquant ainsi dans une intrigue aux figures d’abord identifiables puis rapidement surprenantes. Pop et sensible, généreux et malin, le film de Ronny Yu montre un savoir-faire qui sait répondre aux sens du spectateur de cinéma. Comme l’ont noté l’équipe de Capture Mag dans le podcast STEROIDS qui complète le film, on pourra lui trouver quelques manques concernant l’accomplissement de certains axes narratifs. Toutefois le métrage l’emporte sur ces possibles notes spectatoriales pour joyeusement nous emballer dans un superbe moment de cinéma.

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Un tueur en série par là, un tueur à gages par ici, les meurtres s’enchaînent dans The Saviour – Spectrum Films.

The Saviour : une édition Blu-ray en demi-teinte

Il n’est jamais agréable d’évoquer les défauts du travail d’un éditeur indépendant oeuvrant sans relâche pour nous sortir de l’ombre quelques merveilles à revoir ou découvrir dans de bonnes conditions vidéo.

the-saviour-ronny-yu-en-edition-combo-dvd-blu-ray-spectrum-filmsCertes, les compléments du film sont plus que solides : une présentation riche du long métrage de Ronny Yu par Arnaud Lanuque dans un décor extérieur (une rue, pour être clair) pas forcément adapté pour concentrer le spectateur sur le débit de l’essayiste derrière l’ouvrage dédié au cinéma hongkongais Police vs Syndicats du crime. S’en suit un autre très important bonus animé par Julien Sévéon, mine d’érudition connue par les cinéphiles tant dans les librairies que dans les suppléments de nombreuses éditions vidéo. L’auteur revient sur la carrière de Ronny Yu, de ses premiers films – tels que The Saviour – à ses plus récents travaux (Fearless, notamment) en n’oubliant pas de revenir sur ses shows horrifiques américains que sont La Fiancée de Chucky et Freddy vs. Jason. Ce retour conséquent animé par Sévéon permet de relativiser la place du cinéaste dans nos cinéphilies comme dans le cinéma. Et ça n’est pas fini : le formidable podcast de Capture Mag, STEROIDS, s’invite pour revenir le temps de dix-huit minutes sur The Saviour. Le podcast est ici animé par les passionnés et passionnants Stéphane Moïssakis et Julien Dupuy qui évoquent les inspirations américaines portant le film, sa générosité ou encore les failles de ce premier long métrage conçu en tant que réalisateur solo. Enfin on trouve la bande-annonce originale du film.

Le positif explicité, venons-en à la présentation de The Saviour. Le métrage de Yu, invisible en France depuis sa sortie VHS sous le titre de La Justice d’un Flic, fait un retour vidéo en dent-de-scie avec un master HD qui, selon l’auteur de cet article et celui du test rédigé sur Retro-HD, risque de fortement diviser. D’abord, le film est ici présenté en 1080HD 50i (soit vingt-cinq images par seconde créées par entrelacement – coucou Sidonis Calysta feat. Lifeforce) et non en 24p (vingt-quatre images pleines par secondes), ce qui amène des problèmes de reproduction de détails tels que les lignes du tableau dans le bureau du commissaire lors d’un mouvement de caméra. Il est ensuite à redécouvrir avec une définition relativement correcte malmenée par une gestion du grain au rabais. Si le grain peut parfois être fortement présent, il est dans l’ensemble fortement amoindri, probablement à coup d’anti-grain plus ou moins utilisé tout au long du métrage et certainement avec du DNR (Digital Noise Reduction – en français, la réduction de bruit numérique). DNR qui est ici visible comme le nez au milieu de la figure avec des macroblocs grossièrement notables sur tout le film. Il y a peu à redire du côté de la colorimétrie agréablement saturée (est-ce d’origine ou une modification du jour ?) Heureusement tant la présentation HD du film tend plutôt à en dégrader l’expérience plutôt qu’à l’élever dans nos chaumières. Du côté du son, la très bonne VO l’emporte largement sur la VF ici incomplète et étouffée.

Comme écrit plus haut, il n’est jamais agréable de noter les défauts d’une édition qui a surement été conçue avec passion. Mais The Saviour est hélas loin d’en constituer une vraiment satisfaisante, notamment à cause de la présentation décevante du film. En attendant une possible réédition dans un avenir plus ou moins lointain, Spectrum Films vous propose certainement le meilleur moyen de (re)découvrir le métrage de Ronny Yu et ce qui l’entoure.

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L’inspecteur Tong en pleine action dans The Saviour, un film de Ronny Yu – Spectrum Films.

The Saviour – un film de Ronny Yu – 1980

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080i – 25p – Mpeg-4 AVC – 1.78 – 16/9e – VO & VF DTS-HD Master Audio 2.0 – Sous-titres français – Hong-Kong – 1980 – Durée : 86’

COMPLÉMENTS (HD)

Présentation du film par Arnaud Lanuque (10 min)

Ronny Yu par Julien Sévéon (40 min)

STEROIDS, podcast conçu par Capture Mag et ici animé par Julien Dupuy et Stéphane Moïssakis

Bande-annonce du film (upscalée ?)

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3.5

Carnival Row : une série steampunk qui marque le retour d’Orlando Bloom

En 2019, Amazon Prime Video dévoilait sa nouvelle série mettant en vedette Orlando Bloom. Mais le beau Britannique n’est pas la seule surprise de ce programme : son esthétique résolument steampunk est aussi à apprécier. A l’occasion du tournage de la saison 2, Le Mag du Ciné revient sur la première partie.
Le titre ne permettant pas de deviner le sujet, il est bon de savoir que Carnival Row se déroule dans un univers de fantasy en pleine ère industrielle, dans lequel cohabitent dans une entente relative humains, fées, pucks (sortes de faunes), et autres créatures magiques. Plusieurs intrigues se mêlent : politique, romantique, sociétale, le tout flirtant avec le gore.

Une plongée dans un univers passionnant

La force de Carnival Row est son univers très réussi, entre bonne société (presque victorienne) en pleine industrialisation, et fantastique, par le biais des êtres magiques, dans la République de Burgue, pays peuplé d’humains dans lequel se sont réfugiés fées et pucks suite à la guerre. Il y a peu de bonnes séries steampunk et celle-ci a le mérite d’être dépaysante.
Les scènes se déroulent autant dans des intérieurs bourgeois guindés que dans des rues mal famées rappelant le Londres de Jack L’Eventreur. On suit avec intérêt la vie de tous les jours des personnages. Dans ce monde, les humains règnent en maîtres et méprisent les « faes » (en V.O.), soit les créatures magiques au sang jugé inférieur et cantonnées aux tâches ingrates de la société (travaux et ménages pour les pucks, prostitution pour les fées, qui semblent en majorité de sexe féminin).

Plusieurs intrigues tiennent le rythme

L’autre point fort de Carnival Row est son rythme, jamais ralenti, et ce grâce au passage d’une intrigue à l’autre, qui ne permettent pas au spectateur de relâcher son attention. Entre la romance amour-haine qu’entretiennent en secret Rycroft Philostrate, inspecteur humain au grand cœur (Orlando Bloom) et Vignette Stonemoss, fée réfugiée de guerre (Cara Delevingne), les machinations politiques des deux clans rivaux pro et contre les créatures magiques, les meurtres sauvages et monstrueux qui ensanglantent la ville et l’arrivée d’un puck riche dans un quartier où on les méprise, le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer.
La série réserve de plus son lot de mystères et de surprises qui donneront envie de regarder l’épisode suivant sans attendre.

Une distribution en forme

Enfin, la crédibilité des acteurs achève de rendre ce programme prenant et de fidéliser le spectateur. Orlando Bloom, d’ordinaire déjà très juste, est ici particulièrement convaincant en inspecteur torturé, essayant de lutter contre la corruption de son monde. La série marque son grand retour sur nos écrans (certes sur le petit écran, mais ce dernier a pris toujours plus d’importance par rapport au cinéma) de manière réussie, pour cet acteur propulsé au rang de superstar dans sa vingtaine, mais ayant finalement effectué une consécration en demi-teinte.
Jared Harris (Mad Men, Fringe, The Expanse, The Crown) est excellent en chancelier, dirigeant la République de Burgue, secondé par Piety, son épouse aux dents longues, incarnée par Indira Varma (Game of Thrones). Quant à Tamzin Merchant (Les Tudors) et David Gyasi (Cloud Atlas, Interstellar), ils se donnent la réplique à la perfection. Petit bémol pour Cara Delevingne (Suicide Squad) : bien que physiquement parfaite pour incarner la fée Vignette Stonemoss, cette habituée des catwalks a parfois des réactions un peu caricaturales, notamment des colères qui sonnent faux.

Carnival Row est une série à voir, parce qu’elle apporte quelque chose de nouveau : beaucoup de mystère et une forme très soignée font mouche. La première saison compte 8 épisodes d’environ 50-70 min, tous disponibles sur Amazon Prime Video. Une deuxième saison est en tournage.

Carnival Row : bande-annonce

Synopsis : Dans un univers steampunk où se mêlent société victorienne et créatures magiques, l’inspecteur Rycroft Philostrate enquête sur des meurtres tout en essayant de vivre une relation secrète avec la fée Vignette Stonemoss… 

Carnival Row – Fiche technique

Création : René Echevarria et Travis Beacham
Production : Legendary Television, Amazon Studios
Casting : Orlando Bloom, Cara Delevingne, Tamzin Merchant, David Gyasi, Indira Varma, Jared Harris…
Diffusion : Amazon Prime Video
Nombre de saisons : 1, saison 2 en tournage
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 50-70 min
Date de diffusion originale : 30 août 2019
Pays : Etats-Unis

 

 

Crash de David Cronenberg : à corps perdus sur le bitume

L’emblématique et sulfureux Crash de David Cronenberg passe de nouveau dans nos salles de cinéma, dans sa version restaurée. Pour notre plus grand plaisir.

Crash est l’adaptation du roman homonyme de J. G. Ballard. C’est tout bonnement la description d’une addiction, d’une longue virée en enfer : une addiction qui mélange les effluves de la douleur, de la jouissance et du plaisir pour en faire un tout indissociable. Une expérience marquante. Grâce au matériel de base, David Cronenberg arrive à dessiner les traits d’une liberté abrasive, celle qui enchaîne les individus à leurs propres stigmates obsessionnels. 

À la fois irréel par son aspect fantasmatique, mais paradoxalement inclus dans un environnement cohérent avec notre réalité, Crash matérialise l’imagerie d’une société où le consumérisme imprègne nos besoins les plus primaires mais bouleverse également l’intensité de nos désirs. Le corps dans le cinéma de David Cronenberg n’est pas un vulgaire artifice : c’est le premier réceptacle faisant face à la modernité du monde (Videodrome). En ce sens, Crash s’éprend des spasmes d’une sexualité débridée et qui détonne par son exaltation pour l’autodestruction. La machine, matérialisée par la voiture, n’est pas évoquée comme étant la simple métaphore de la puissance sexuelle, mais devient un prolongement du corps humain et un artefact du destin des personnages. 

Pour ce faire, le réalisateur canadien discerne avec un regard froid cette étincelle de douleur, ce moment de flottement vers une jouissance mortelle. Crash est l’abrupt récit de James Ballard : victime d’un accident de voiture, il finit criblé de cicatrices. Abonnés au libertinage, lui et sa femme vont alors s’engouffrer dans leurs pulsions et s’enfoncer dans un fétichisme déviant. Broyer, manipuler, déchirer les fragments du corps pour mieux faire rejaillir cette frénésie charnelle, telle est la volonté du réalisateur. Crash est un film qui exalte autant qu’il fait mal et répond parfaitement à cette idée même de l’oeuvre vue comme « un caillou dans une chaussure ».

C’est le visage de ce capitalisme qui végète, qui ne cesse de vouloir délimiter sa frustration. Il s’amuse de jeunes adultes qui s’ennuient et qui essayent de travestir leur quotidien et accroître leur sensibilité. S’appuyant sur une mise en scène suivant la trame de l’épure, évoquée par l’horizontalité du cadre et la méticulosité du montage, David Cronenberg fait de Crash un pur processus de mortification du plaisir et nous insère dans un antre clos, décharné, morbide, une ville fantôme aux routes vidées par la mort. Il dissèque un monde où la matérialité de la technologie nous envahit, nous domine presque et transfigure nos pensées, où les éraflures de voitures sont imaginées comme des caresses venant du souffle évaporé du vent, et où l’odeur de la taule froissée remplace l’odeur suave de l’humain.     

David Cronenberg nous amène sur les routes, dans des parkings, à l’arrière des voitures : des lieux nouveaux propices à toutes les folies. C’est là où réside la soif de liberté du film : exhumer des passions inconscientes. Cette sensation de perdition sur le bitume n’en est que plus enivrante. Le réalisateur ne joue jamais la carte du questionnement moral, mais dévoile ce sentiment de nihilisme avec appétence : il exhale le penchant d’une petite communauté de personnes pour ce goût du risque et cette dépendance à l’adrénaline suicidaire. Pour preuve, Crash contient de multiples scènes de sexes qui sont alors dépeintes comme des rituels rendant hommage à la mécanisation du monde et à cet attrait du sang sacrificiel. 

Cristallisé par une imagerie érotique, au versant satirique et parodique, Crash réussit idéalement cette introspection dans les fantasmes humains. Les plaies ou les cicatrices représentent dès lors le mariage vers la résurrection : des saillies qui attirent la mystification du désir et la fêlure de la tristesse. David Cronenberg nous délivre donc un film organique qui prolonge notre vertige face au néant, où la technologie créée par l’homme entraîne la mutation de notre existence et modifie les liens humains les plus douloureux. Une brillante leçon de vie vers la mort. 

Bande Annonce – Crash

Fiche Technique – Crash

Réalisatrice : David Cronenberg
Scénario : David Cronenberg
Compositeur : Howard Shore
Sociétés de distribution : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre: Drame
Date de ressortie :  8 juillet 2020