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Killers of the Flower Moon, l’excellence irregardable ?

Fervent défenseur du cinéma, Martin Scorsese est encore plus hargneux quand il s’agit de tacler à chaque occasion les films de Super-Héros ou le contenu médiocre des productions Disney. Aujourd’hui, à l’aube de son 81ème anniversaire, le papa du Loup de Wall Street entend rappeler au monde ce qu’est le 7ème art. Dans une année où Oppenheimer, Babylon ou encore Fabelmans existent, le pari a de quoi rendre curieux ! 

Long, bonne ou mauvaise idée ?

206 minutes. Oser. Oui, il faut oser. Qui sort encore, en 2023,  un film de près de 3h30 sans que la population ne viennent y ajouter son grain de sel ? Oui, nous sommes malheureusement dans une époque ou le streaming est roi, où les spectateurs lambdas (et même maintenant les “ passionnés ”) préfèrent regarder un film sur leur télévision, téléphone et télécommande en mains. Sortir un long-métrage plus long qu’une leçon de mathématiques avec votre père un jour d’été, aujourd’hui, il faut oser. Pourtant, comme l’ont démontrées tant d’œuvres depuis les temps anciens du cinéma (Titanic, Il était une fois en Amérique, La liste de Schindler ou le récent et extraordinaire Oppenheimer) long n’est pas synonyme d’ennuyeux. Au contraire, tous les films cités passent à une vitesse folle, quand d’autres longs-métrages de 90 minutes à peine semblent interminables.

Tout le paradoxe de Killer of the Flower Moon est là. Le film démontre un talent inédit à capter l’attention du spectateur tout du long, en le laissant fortement conscient du temps qui passe.  À cela, une évidence se pose : Le nouveau Scorsese se doit d’être vu en salles. Quelqu’un d’avisé vous dira que tous les bons films se voient au cinéma et en VO. Du moins, c’est indispensable pour se forger un avis totalement objectif sur le film, débarrassé des données parasites d’un mauvais doublage/mixage français, du mauvais son d’une télé par rapport à celui d’enceintes de qualité, ou encore des lumières allumées d’un salon. Killer of the Flower Moon, c’est le genre de film qui se voit sur grand écran, parce qu’une grande majorité des gens n’en verraient pas le bout, pas d’une traite, s’ils étaient chez eux.  Ou alors, ils zapperaient quelques scènes, pour ultérieurement se plaindre de ne pas avoir compris certaines choses. Mais, rendons à « Scorsesar » ce qui appartient à « Scorsesar », Killers of the flower moon se voit en salles simplement car c’est un excellent film. Ici et plus que jamais, les longueurs restent question de subjectivité, selon les recherches du spectateur.

Le loup de Fairfax street

Soyons francs, une grande partie du public ira au cinéma pour une raison simple : le retour de Leonardo DiCaprio, revenant en force après une performance dantesque dans Once Upon a Time in Hollywood et un passage timide sur Netflix avec le plus controversé Don’t look up. Pour sa sixième collaboration avec Scorsese, l’acteur de Titanic démontre encore une fois qu’il est le roi, tant pour sa prestance à l’écran que pour l’intensité de son regard. Son personnage d’Ernest est incroyablement riche et complexe. Un peu bonnet, bien loin des hommes à l’intelligence froide habituels du comédien depuis quelques années, le protagoniste fascine autant qu’il répugne. Un monstre attachant, sublimé (et réciproquement) par sa camarade de jeu, Lily Gladstone. L’actrice  incarne à la perfection une Molly Burkhart remarquable, forte et résignée. Véritable fer de lance de l’intrigue, elle apporte une sagesse pleine de retenue et de combativité, tout en s’assurant les éloges de l’Académie en vue des Oscars. Mais, des trois acteurs en tête d’affiche, impossible de ne pas donner la consécration à Robert De Niro, acteur fétiche de Scorsese depuis Mean Streets en 1973. Imperial, dangereux, menaçant d’un simple regard, l’acteur de 80 ans continue de régner sur Hollywood. Non, si vous aviez en tête de voir le film pour son casting, vous en aurez pour votre argent.

Et ceux qui viennent pour la leçon de cinéma, promise depuis la projection du film à Cannes, qu’ont-ils ? Difficile à dire, dans un monde ou une série comme Ahsoka ou des films comme Avengers : Endgame sont considérés par certains comme de parfaits représentants du 7ème art. Mais, blague à part, hormis la longueur dont on pourrait débattre de l’utilité, difficile de reprocher quoi que ce soit à Killers of the Flower Moon. Si, on pourrait éventuellement parler de l’histoire globale, prévisible au possible et qui empêche donc ces 3h30 de passer comme une lettre à la poste. Mais dans la mesure ou elle s’est réellement déroulée, est-ce pénalisable ? Si l’on prend en compte les nombreux twists d’Oppenheimer, qui parvenait à surprendre continuellement, on serait tenté de dire que oui. Certains points de l’intrigue auraient pu être révélés plus tard, par exemple. Non, quand quelqu’un meurt, on sait qui a fait le coup (à une exception près). Quand un personnage trahit l’autre, on le voit également très vite. Scorsese choisit de montrer chronologiquement et sans ambiguïté le meurtres des indiens Osage, contrairement à ce qu’auraient fait un Nolan ou un Fincher.

L’art de mettre en scène

Oui, le film choisit de plonger le spectateur dans cette magnifique ambiance satyrique, perdant au passage ceux qui s’attendaient à un western explosif ou à une histoire au rythme aussi effréné que Le Loup de Wall Street. Ne dit-on pas que c’est le voyage qui compte, et non pas la destination ? Scorsese prend son bébé et ne lui fait faire qu’un avec ce dicton. Il sait ou il va, et plus important, a parfaitement conscience que nous le savons également. Le réalisateur va donc utiliser tout son savoir, pour mettre en scène son histoire. Décors impeccables, montage image/son aux petits oignons, photographie somptueuse et nombreuses scènes fortes, jusqu’à son troisième acte très réussi (mais là encore sans surprise). Le spectateur vit, respire presque, aux cotés de ces personnages. L’immersion et le partage de la culture du peuple, telles sont les vraies protagonistes de l’œuvre.  Et, là ou ces 3h30 sont agaçantes, c’est qu’il est difficile de dire ce que l’on aurait coupé pour de rendre l’expérience plus digeste, quand bien même on en a ressentit la durée. Peut-être une vingtaine de minutes, en additionnant tous les plans un peu trop long que l’on aurait pu couper ? Et, là encore, au vu du degré de perfectionnisme, il est évident de penser que chaque seconde à l’image est volontaire.

Résultat ? Killers of the Flower Moon aurait pu être parfait. Pour certains et pour beaucoup, il le sera. Pour d’autres (ceux qui restent jusqu’au bout, les autres ne méritent pas de donner un quelconque avis), beaucoup moins. Est-il destiné à devenir culte dans les années à venir ? Indiscutablement. Mais peut-il  trôner parmi les plus grandes œuvres du cinéma ? Le temps nous le dira. Si, objectivement et cinématographiquement parlant, on tient l’un des meilleurs film de l’année, il est fort concevable, possible même, qu’une partie du public n’y trouve pas son compte. Mais, on se disait tous la même chose du film de Nolan,  désormais réputé comme le meilleur biopic de tous les temps, et plus grand biopic au box office de l’histoire. Alors, qui sait ?

Bande-annonce : Killers of the Flower Moon

Fiche technique : Killers of the Flower Moon

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Eric Roth / Martin Scorsese
Genre : Historique/Drame
Casting : Leonardo DiCaprio / Robert De Niro / Lily Glastone / Jesse Plemons / Brendan Fraser
Musique : Robbie Robertson
Photographie : Rodrigo Priero
Montage : Thelma Schoonmaker
Production : Imperative Entertainment/Appian Way/Apple Studios/Sikelia Productions
Distribution : Paramount Pictures
Durée : 206 minutes
Sortie : 18 Octobre 2023 en salles

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4.3

Saw X : sévices et délices, entre renouveau et redite

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Après un septième opus qui devait soi-disant être le chapitre final et très justement intitulé Saw : chapitre final, malhonnêtement suivi d’un huitième dénommé Jigsaw et d’un neuvième en forme de spin-off concocté par Chris Rock, Spirale, l’héritage de Saw – n’ayant tous trois pas renversé le box-office (ni les fans) – l’increvable et illustre saga maîtresse du torture porn revient une nouvelle fois avec un dixième épisode. Si on ne l’attendait vraiment pas, à la fois blasé par cette mouvance et lassé des pièges sadiques de Jigsaw, ce nouveau film surprend (un peu) en injectant du sang neuf dans son intrigue et en soignant un tantinet plus son esthétique qu’à l’accoutumée. Mais c’est bien connu, chassez le naturel et il revient au galop. En effet, Saw X retombe assez vite dans ses travers classiques tout en donnant aux puristes et amateurs du genre ce qu’ils attendent.

Synopsis : John Kramer, le tueur au puzzle, est de retour dans le volet le plus perturbant de la franchise SAW. Les événements se situent entre SAW I et II et on y retrouve un John, malade et désespéré, qui se rend au Mexique afin de subir une opération expérimentale capable de guérir son cancer. Il découvre cependant que tout ceci n’est qu’une escroquerie visant des malades vulnérables et affligés. Animé d’un nouveau but, le célèbre tueur en série retourne à son œuvre, et va prendre sa revanche sur ces escrocs dans un terrible « jeu » dont il a le secret, à travers des pièges toujours plus machiavéliques et ingénieux les uns que les autres.

L’adage est bien connu à Hollywood : « Quand il n’y en a plus, il y en a encore ! » Et celui-ci se vérifie encore plus dans le cinéma de genre. Qu’il soit slasher (la saga Halloween et ses multiples suites et reboots, ou celle des Scream, récemment exhumée avec le succès au box-office qu’on connait), films de possession (coucou L’Exorciste et sa nouvelle itération coulée dans le nouveau moule à la mode, le legacy sequel) ou encore films d’action décérébrés avec les Fast and Furious et ses bientôt onze opus.

Saw, l’étalon-maître de la mouvance du torture porn, débutée au milieu des années 2000, ne déroge pas à la règle avec un dixième film qui lui est consacré. Quand on pense que le premier opus était un petit bijou, simple thriller malin au twist final dingue et inoubliable, pensé et réalisé avec une économie de moyens admirable pour un résultat qui s’est inscrit au panthéon du cinéma de genre et du gore… Tout cela est désormais bel et bien terminé, sali par une ribambelle de suites aux velléités commerciales.

En vingt ans, ce premier film s’est donc décliné avec une suite sympathique qui dirigeait déjà la saga vers le gore et les pièges sadiques en chaine, puis avec un troisième opus extrême qui poussait les curseurs de l’écœurement à leur paroxysme, avec même une interdiction aux moins de dix-huit ans à la clé. Du jamais vu ! Après, mieux vaut oublier tous les autres épisodes avec un effet de répétition qui a terni l’image de toute la saga et surtout des scénarios de plus en plus tordus et abracadabrantesques. L’avant-dernier en date, celui de Chris Rock, tentait autre chose mais sans y parvenir. C’est donc avec une absence totale d’attente et d’excitation qu’on a appris l’arrivée d’un épisode dix. Il confirmait qu’Hollywood n’avait plus d’idées et se payait notre tête tout autant que celle des fans de la saga. Et pourtant…

Ce Saw X se révèle un peu plus réussi que les six précédents épisodes parce qu’il essaie de sortir du lot et respecte le spectateur. Jusqu’à la moitié tout du moins. En effet, pour la première fois les images de Kevin Greutert  coupable pourtant de quelques-uns des épisodes les plus mauvais – sont soignées, et même presque belles. Le film se déroule au Mexique, ce qui permet de varier un peu des intérieurs crades et anonymes des autres films.

Ensuite, l’épisode se déroulant après le premier de la saga, on retrouve pour la première fois John Kramer, comme vrai personnage principal joué par Tobin Bell, un acteur probablement sous-employé qui peut enfin donner de la chair à son personnage. D’ailleurs, un peu comme dans la suite de Don’t breathe, le méchant s’humanise et devient presque bon. L’intrigue se joue des labos pharmaceutiques de manière un peu opportuniste mais pas pour autant idiote. Bref, cela commence plutôt bien surtout qu’hormis une séquence gore fantasmée vue sur l’affiche pour faire patienter les fans, le début reste sage et innove sans sévices pendant une cinquantaine de minutes.

Mais dès lors que la vengeance pointe le bout de son nez (avec un vrai motif ici il faut l’admettre), la saga retourne sur ses rails habituels et c’est parti pour des séquences de pièges tarabiscotés et des moments ultra gores, dont certains sont excellents pour qui est adepte du genre. Cependant, tout cela reste totalement capillotracté (comment ne pas s’évanouir, voire mourir, devant de telles tortures) et bien trop complaisant.

En somme, le reste s’avère destiné aux fans inconditionnels du tueur aux pièges et de son assistante. D’ailleurs, Amanda est là pour assurer le fan service qui va coloniser toute la dernière partie jusqu’à une scène post-générique ridicule. Alors à vous de voir si vous êtes prêts pour une nouvelle rasade de crade, de gore, d’improbable et de vengeance en mode libre-arbitre extrême malgré un postulat intéressant et une mise en scène dotée de plus de goût qu’à l’accoutumée.

Jusqu’au onze ? Non, épargnez-nous cela !

Bande-annonce – Saw X

Fiche technique – Saw X

Réalisateur : Kevin Greutert.
Scénariste : Josh Stolberg et Peter Goldfinger.
Production : Lionsgate.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Tobin Bell, Shawnee Smith, Synnove Macody Lund, …
Photographie : Nick Matthews.
Durée : 1h58.
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Genres : Thriller – Horreur.
25 octobre 2023 en salle / 1h 58min / Epouvante-horreur
Nationalité : États-Unis.

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3

Vent d’Est, vent d’Ouest : prémisses du féminisme

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Avec Vent d’Est, Vent d’Ouest, Pearl Buck entame une série de romans situés en Chine. Née Américaine en 1892, elle a séjourné en Chine dès l’âge de trois ans, d’abord avec ses parents missionnaires, puis avec son époux ingénieur. Si elle a appris le mandarin avant l’anglais, elle a fait ses études aux États-Unis où elle retourne vivre en 1933. Toute son œuvre (nombreux romans, mais pas que) est en anglais, y compris Vent d’Est, Vent d’Ouest paru avant son retour au pays.

Imprégnée par ses observations faites en Chine, Pearl Buck écrit en Américaine ayant l’expérience de la vie aussi bien en Chine qu’en Amérique, à une période (années 1920) où, quand elles se côtoyaient, les deux populations ne se comprenaient pas. Ici, elle met en scène ce choc des cultures dans une famille chinoise très marquée par les traditions, mais dont les membres ont l’occasion d’aller aux États-Unis ou plus simplement de rencontrer des personnes imprégnées par tout ce qu’ils ont vu lors de leurs séjours là-bas. Cet aspect démonstratif passe rapidement au second plan, tant Pearl Buck captive par les circonstances qu’elle développe pour ses personnages dont les caractères se révèlent.

Kwei-Lan

Cette jeune femme de dix-sept ans, qui assure la narration, vient d’épouser un homme à qui elle était promise depuis sa naissance. Or, elle ne l’avait jamais vu et, bien entendu, elle n’avait connu aucun autre homme avant lui. Le souci, c’est qu’il ne la trouve pas belle ! Pourtant, elle se comporte exactement comme on le lui a enseigné depuis son plus jeune âge. Mais ce que la famille de Kwei-Lan avait négligé, c’est que son futur mari avait passé douze ans en Amérique pour étudier la médecine. Tout ce qu’il a vu et appris l’a marqué (au même titre que tout ce qu’a vécu Pearl Buck en Chine !) et on peut même se demander pourquoi il accepte ce mariage. C’est probablement sa seule concession pour pouvoir vivre selon ses aspirations. Toujours est-il qu’il propose à Kwei-Lan une cohabitation pacifique et amicale, sans qu’il soit question de consommer le mariage. Pour Kwei-Lan, c’est le ciel qui lui tombe sur la tête, elle qui se réjouissait de son statut de Première Épouse, avec de futurs enfants promis à un beau destin. Il faut dire que sa famille évolue dans un milieu relativement privilégié, puisque son père peut entretenir plusieurs concubines (cela va jusqu’à la Quatrième Épouse) et leurs enfants, ainsi que des domestiques.

Les femmes dans la société chinoise

Cette situation de base n’est quasiment qu’un prétexte pour explorer en profondeur la complexité des relations entre deux peuples qui restent dans l’incompréhension l’un de l’autre sur bien des points. Ainsi, la simple signification d’une couleur (le blanc), symbole de pureté et d’innocence pour les occidentaux, du deuil pour les orientaux, entraîne des confusions, voire des frictions. Les Chinois sont marqués par des siècles de traditions. Exemple typique avec les filles qui grandissent avec les pieds bandés jusqu’à en souffrir physiquement, pour qu’ils restent aussi petits que possible. Aussi, le respect que les Chinoises « doivent » aux hommes se retrouve dans la façon qu’elles ont de les considérer selon leur position et sans utiliser de prénom (manière trop familière). L’éducation est axée sur le respect de ces traditions séculaires et Kwei-Lan fait sentir qu’elle ne voit pas pourquoi on pourrait imaginer autre chose. Il faut la confrontation avec son mari pour qu’elle commence à réaliser que le monde ne se limite pas à la Chine, malgré son appellation d’Empire du Milieu. Il faut dire qu’en tant que femme, Kwei-Lan n’est pas éduquée pour penser ! Très grande force du roman, il montre que Kwei-Lan a subi un véritable conditionnement dont elle ne prend conscience que progressivement grâce à son mari.

Le frère de Kwei-Lan

Son retour en Chine pourrait soulager Kwei-Lan. Mais il a lui-même séjourné plusieurs années en Amérique pour étudier et il rentre accompagné d’une américaine que Kwei-Lan a l’occasion d’observer, à défaut de pouvoir discuter avec elle. Comment son frère a-t-il pu épouser cette jeune femme, alors qu’une jeune Chinoise attend qu’il honore l’engagement que leurs deux familles avaient pris depuis longtemps ?

Pearl Buck

Elle s’y entend pour faire sentir le fossé qui sépare les deux cultures et surtout elle réussit à faire sentir énormément de choses en 200 pages environ. Son style qui vise essentiellement la simplicité rend son roman très accessible et vivant, ce qui ne l’empêche pas d’être riche de nombreux détails significatifs. Les descriptions font comprendre comment tout se passe dans une famille chinoise vivant selon les traditions. C’est même amusant de réaliser à-côté de quoi les Chinois passent en refusant le progressisme apporté par les Américains (Kwei-Lan apparaît assez naïve, finalement). Pearl Buck ne se gêne pas pour montrer que cela peut mener à de véritables drames. Ceci dit, elle ne fait pas non plus des Américains les détenteurs de la vérité absolue. D’ailleurs, même si elle ne le dit pas ouvertement, ils n’ont pas de leçon à donner vis-à-vis de l’esclavage, réalité que Pearl Buck n’esquive pas puisque le roman l’évoque à l’occasion.

Est-Ouest

Pearl Buck justifie donc magnifiquement son titre, avec un roman qui confronte deux points de vue assez antagonistes, celui de l’Est pour les Chinois puisque toute l’action se passe chez eux et celui de l’ouest puisque la modernité vient d’Amérique. Comme l’ont remarqué les historiens et spécialistes, ce qu’elle décrit de la Chine est criant de vérité, au point qu’un lecteur non averti pourrait très bien attribuer ce roman à quelque grand écrivain chinois. On comprend donc pourquoi Pearl Buck a obtenu le prix Nobel de littérature dès 1938. Ajoutons que la majorité des vingt-et-un chapitres commence par une phrase où Kwei-Lan s’adresse à une personne qu’elle nomme sa sœur, seule apte à la comprendre. Or, rien ne vient finalement désigner cette personne. Je verrais bien quand même l’épouse de son frère, l’Américaine avec qui elle finit par avoir des échanges verbaux, car cette jeune femme mémorise bien tout ce qu’on lui explique, malgré une situation délicate qui finira par l’inciter à vouloir rentrer en Amérique, contrairement à ce qu’elle envisageait en épousant le frère de Kwei-Lan.

Vent d’Est, vent d’Ouest, Pearl Buck
Le Livre de poche, janvier 1972 (parution originale en américain : 1930)


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« Sans panique » : histoire d’affects

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La collection « Mirages » des éditions Delcourt accueille Sans panique, de Coline Hégron. Récompensée en 2021 par le prix « Jeunes talents » au FIBD d’Angoulême, la jeune scénariste et dessinatrice intrigue et déroute le lecteur avec un récit sans ligne directrice claire et nappé de poésie.

Sans panique est en premier lieu une exploration de la psyché humaine. Ce roman graphique dessiné avec beaucoup de personnalité, en rupture avec les codes traditionnels de la BD franco-belge, interroge notre compréhension des émotions et des traumatismes. Il est arrimé à deux jeunes protagonistes, Romie et Danaé, au cœur d’une île nébuleuse, Galguantes, où le psychisme humain apparaît comme anesthésié. « Si je devais donner un nom à ton état d’âme… », dit Romie à son amie, « ce serait l’apathite ». Et Danaé de lui répondre aussitôt : « Si j’ai l’apathite, alors tu as la débordante ».

Au commencement

La rencontre entre Romie, survivante d’un accident aérien qui a coûté la vie à ses parents, et Danaé, son antithèse affective, sert de catalyseur à une dissection minutieuse de l’équilibre émotionnel. Romie incarne la virulence des sentiments, une effervescence qui l’emporte souvent dans des tempêtes internes. Danaé, atteinte de ce que Romie appelle « l’Apathite », se meut quant à elle dans un monde où les émotions sont estompées, gardées sous cloche, convoitées mais inatteignables. L’une aspire à l’intensité de l’autre, et vice versa. Comme le dit l’adage : l’herbe semble toujours plus verte dans le pré voisin.

Refonte

Tandis que Romie est recueillie par la famille de Danaé, elle exprime toutes sortes de sentiments qui demeurent largement inconnus de sa nouvelle amie. Coline Hégron relate un éveil mutuel, mystérieux et touchant, dans une ambiance d’incertitude, en imbriquant les éléments de la réalité et des subterfuges psychologiques. L’archipel, la famille d’accueil de Romie, la météorite annoncée, le volontarisme politique opposé à l’indifférence des habitants de Galguantes, les leçons émotionnelles : Sans panique prend des trajectoires inattendues, sans propos affirmé, en adoptant le point de vue, doué de sensibilité, de ses deux jeunes héroïnes, à la fois si proches et si différentes l’une de l’autre.

La narration opte délibérément pour l’ambiguïté, quitte à dérouter le lecteur. Le dessin, à première vue « libre », souple et un peu sommaire, avec de généreux aplats colorés, se prête très bien à l’exercice stylistique de Coline Hégron. Il contribue à renforcer le sentiment d’étrangeté qui entoure Sans panique.

Initiations

On l’a dit, la bande dessinée de Coline Hégron n’est pas une œuvre qui se laisse facilement cerner. Deux évidences s’en dégagent toutefois : le voyage émotionnel et le périple initiatique. Sans panique prend alors la forme d’une introspection imagée, du processus de deuil à l’expression des sentiments, nous invitant à plonger dans l’abysse de nos propres émotions, pour en ressortir, peut-être, plus sûrs de notre propre complexité.

Sans panique, Coline Hégron
Delcourt/Mirages, septembre 2023, 200 pages

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3.5

« Un monde oublié » : hors du temps

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Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque Un monde oublié, d’Éric Corbeyran et Gabor. Cette adaptation d’une nouvelle d’Edgar Rice Burroughs raconte l’arrivée d’un équipage divisé (Allemands, Anglais, Américains… pendant la Seconde guerre mondiale) sur une île sauvage et hostile, semblant évoluer hors du temps.

Un manuscrit préservé dans un thermos et recraché par l’océan Antarctique. C’est ainsi que les mésaventures de l’ingénieur américain Bowen J. Tyler sur l’île de Caspak parviennent au monde civilisé. Derrière son écriture résignée se cache un récit peu ordinaire. Attaqué en pleine mer en dépit des lois internationales, rescapé au sein d’un U-Boat (confectionné dans les usines de son père), bientôt tenaillé par « la faim, la soif, le froid, l’angoisse », le jeune homme, accompagné de miss Lys La Rue et d’un équipage d’Allemands et d’Anglais, est trompé par une boussole attirée par une terre aimantée. Et si, derrière ces « falaises inaccessibles », se trouvait le nouveau continent jadis décrit par Caproni ?

Une faille dans la roche permet au submersible de rejoindre l’intérieur de l’île, où règne un micro-climat parfois étouffant. Très vite, Bowen et ses compagnons d’infortune découvrent un espace hors du temps, où la civilisation n’a pas encore fait son œuvre. Les animaux préhistoriques foisonnent, les humains croisés sont peu évolués et hiérarchisés en fonction de leurs armes (gourdin, lance, hache…) et chaque expédition peut leur coûter la vie en raison de l’inhospitalité des lieux. Les rescapés se nourrissent de viande de dinosaures, puis capture Ahm, un chef de tribu qui finit par les aider et les guider. C’est Lys qui communique avec lui. « Horrifiée et démoralisée par la situation » vécue par le groupe, elle se sent en plus « inutile et misérable », et n’est pas au bout de ses peines, puisque l’intrigue ne la ménage pas.

Éric Corbeyran et Gabor s’appuient autant sur les dynamiques de groupe que sur l’aspect survivaliste, les deux étant intimement liés dans ce premier tome. Allemands et Anglais sont en effet tenus de se serrer les coudes en attendant de trouver une solution leur permettant de regagner la civilisation. Des travaux sont entamés sur l’île et la découverte d’une source de pétrole laisse présager un départ après l’installation d’une raffinerie. Les obstacles humains et circonstanciels feront toutefois prendre une autre tournure aux événements. Sans compter que Lys espère toujours lever le voile sur ces humains évolués qui auraient investi l’île avant eux…

Dessiné avec talent, bien mené, se déployant entre aventure, planet opera et horreur, ce premier tome d’Un monde oublié se conclut par un dossier pédagogique. Ce dernier revient notamment sur les fondements scientifiques de l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs, surtout connu pour Tarzan. Il s’épanche en outre sur sa carrière et donne un aperçu des nombreuses adaptations tirées de ses écrits.

Un monde oublié, Éric Corbeyran et Gabor
Glénat, octobre 2023, 64 pages

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3.5

Une année difficile : un monde de questions

Huitième film d’Eric Toledano et Olivier Nakache, Une année difficile est l’événement du mois d’octobre dans le paysage cinématographique français. Avec une méthode et une approche bien rodées, les auteurs, avides de remises en cause sociétales et écologiques, dévoilent une œuvre abordant le monde avant les confinements.

Synopsis : Deux amis, Albert et Bruno, font la connaissance dans le milieu associatif de jeunes militants écolos. Les deux associés sont initialement plus attirés par les pots d’accueil que par les arguments écologiques. Sans réelles convictions, ils vont cependant peu à peu intégrer le mouvement et se rallier à la cause.

Le rideau est tombé

C’est un matin, au temps des gilets jaunes. La météo est un peu grise, l’ambiance est tendue et des visages froids dévalent dans les rues de Paris. Doit-on craindre le pire ? Que font ces personnes, on n’en sait pas grand-chose, mais la tension bien étreinte par les nappes de piano d’une nouvelle bande-son éthérée se laisse porter un peu fainéante jusque devant les rideaux de fer d’une grande enseigne, dans un centre commercial où Romero aurait posé quelques zombies. Parmi les cortèges, des écologistes, volontiers décroissants, forment une ligne humaine et scandent des discours de prise de conscience, tout en empêchant les clients d’entrer pour l’événement compulsif de l’année. Albert (Pio Marmaï) voudrait bien rentrer, lui. Il pousse les autres, râle en gros plan et les confronte. Agressif, condescendant et un peu maladroit, il ne cherche qu’une télé pour réussir sa journée. Pour clore la scène, inutile de chercher le clap, le rideau est déjà tombé.

Seulement un black friday ? 

Le black friday, c’est un sujet, une photo d’un contexte, un vrai terreau qui a porté l’idée. Le besoin de parler de ces conflits générationnels, où les suivants affirment aux premiers qu’ils ne peuvent plus se comporter comme cela sur un seul bout de terre. Pour ceux qui ont appris à s’en moquer par le rituel quotidien d’une lassitude, il reste à passer sous la ligne de flottaison où le personnage de Pio Marmaï se fait aux arnaques sans même sembler s’en rendre compte. Il livre des télés, picore à droite à gauche, mais n’arrive surtout pas à vivre correctement. Assommé de dettes de jeu, menacé par un percepteur de taxes peu compréhensif, Albert vit d’arnaques et de petits larcins pour rembourser les sommes qu’il doit. Le visage fatigué, il devrait pourtant en prendre quelques-uns. Quand il doit livrer sa télé à un homme encore plus perdu que lui, Bruno (Jonathan Cohen), et apporter son aide à celui qui se situe une phase plus loin dans le renoncement après avoir avalé des médicaments, il pose l’écran et semble démuni. Et c’est dans ce premier pas très concret que le film se construit sur une banalité affligeante, mais si bien trouvée. Penaud, Albert doit tendre la main à Bruno, le redresser, contacter les aides et les pompiers. Cette gêne de la personne qui ne sait pas comment s’y prendre n’est pas facile à penser, écrire et mettre en scène, mais les deux cinéastes réussissent à chasser les fragiles comme peu d’auteurs francophones aujourd’hui. Depuis la série En Thérapie, ils prennent même, inconsciemment ou non, les casquettes de radiologues de cette société dans laquelle ils arrivent si bien à repérer le commun qui fera le sel de leurs récits. Jonathan Cohen y est formidable, lui qui sortait rincé du tournage des fictions Canal et de sa série Le Flambeau : Les Aventuriers de Chupacabra. Il est ici le regard extérieur un peu pâle qui est nécessaire au bouillant Albert, qui se débat encore. Tous les deux ont besoin d’aide, ils le savent, mais aucun ne s’en pense encore méritant.

Décroissant tous les matins

Car une année difficile, celle annoncée en introduction par tous les présidents successifs dans une séquence d’archive très maline, c’est celle qui nous mène alors vers les confinements, les replis sur soi. En forçant la main à ces deux personnages vedettes, leurs créateurs les font entrer dans ce monde codifié de la troupe écolo, mise en scène dans les premières minutes du film. Là-bas, on ne s’appelle pas par son prénom. On devient « cactus », « quinoa » ou encore « poussin ». Et on pourrait reprocher un nouveau traitement de ce milieu-là comme un peu caricatural, forçant le trait sur les lubies enfantines de groupes, prêtes à changer le monde dans des réunions frémissantes, rappelant ainsi les meilleures scènes de V pour Vendetta. En rencontrant cette troupe-là, on sourit comme les deux accolytes de voir ces combats menés loin de toute réussite, posés dans la symbolique de luttes dont on ose encore rire. Cactus, jouée par Noémie Merlant, porte ainsi une énergie souvent complètement hors-sol par rapport à ces deux recrues qui viennent, malgré eux, rejoindre le mouvement parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. L’écologiste affirmée pense ainsi, et c’est symptomatique, à baptiser ces nouvelles têtes avant même d’essayer de les connaître, sans même les lire. Qui ne verrait pas dans notre monde bien réel que ces deux-là se foutent allègrement d’elle ? Mais le cinéma opère plutôt bien avec le duo de réalisateurs, touchant toujours par savoir-faire successifs les sujets qui arrivent à parler au maximum de spectateurs. Le film ronronne, bien découpé, avec des plans suffisamment ambitieux ni trop ampoulés pour casser l’esthétique téléfilm qui en a contaminé tant d’autres, et avec une bande-son une nouvelle fois très pertinente.

Des questions surtout

Selon l’adage et si on pense aux déclaration de Billy Wilder, il faut toujours penser le spectateur comme quelqu’un d’intelligent. Ce film ne veut pas dire une fois de plus aux gens comment penser. Il sait rester en retrait, toucher une zone de gris chez un de ses personnages principaux, le montrer arnaqueur, voleur, endetté, mais pas foncièrement à jeter. Bruno a perdu sa femme, se complait dans ses addictions, mais cherche malgré tout à les combattre avec beaucoup de sincérité. On pourrait goiser que dans les années 60 ou 70 un tel scénario aurait été plus picaresque, allant jusque dans les pires noirceurs pour oser en rire. Mais là où le cinéma populaire n’est pas un gros mot, il faut savoir s’arrêter parce que cet art sert ici à poser des questions. A un grand nombre, au regard de la tournée de 140 villes choisies pour présenter le film avant sa sortie officielle. Une année difficile porte une belle troupe de paumés qui cherchent un sens à tout ce qui les entoure et c’est bien là la force d’une œuvre montrant des engagés qui ne menacent jamais directement le spectateur. On est engagé par le sujet qu’on choisit, celui-ci est formidablement mis en scène laissant ça et là des histoires passionnantes mais pas foncièrement engageantes. Comme dans Samba et les autres, assez peu de spectateurs entreront dans le combat, ici l’écologie, après avoir vu ce dernier film et ce ne sera très probablement pas un président vert qui annoncera une prochaine année difficile. Car ce cinéma-là n’est pas très engagé, ne combat rien d’autre que de l’abstrait, se nourrit de quelques scories pas très utiles, mais c’est un grand barnum filmique qui a rempli sa mission. On sort en se posant des questions, c’est un chemin bien construit et achalandé qui commence. On a envie de connaître la suite.

Bande annonce

Fiche technique

Réalisation et scénario : Éric Toledano et Olivier Nakache
Photographie : Mélodie Preel
Décors : Mila Preli
Sociétés de production : Gaumont, Quad Productions, Ten Cinéma et TF1 Films Productions
Distribution : Gaumont (France)
Genre : comédie dramatique
Durée : 118 minutes
Date de sortie : 18 octobre 2023

Distribution

Pio Marmaï : Albert dit « Poussin »
Jonathan Cohen : Bruno dit « Lexo »
Noémie Merlant : Valentine dite « Cactus »
Mathieu Amalric : Henri
Grégoire Leprince-Ringuet : « Quinoa »

Frissons Festival de Reims

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Dans l’obscurité si séduisante de l’automne, une date s’inscrit en lettres de sang sur nos agendas de mordus de l’horreur… Alors que la brume délicieusement sinistre de la saison enveloppe l’hippodrome de Reims, un phénomène pour le moins étrange est sur le point d’éclore.

Le Frissons Festival de Reims s’apprête à ouvrir ses portes pour la toute première fois. Le 28 et le 29 octobre prochain, ce festival tentera son coup d’essai avec une affiche déjà très prometteuse, quelques jours avant Halloween.

Ce projet a été minutieusement monté et organisé par une équipe de passionnés, tous animés par une soif insatiable d’horreur. Le président Philippe Soares, l’écrivain N.A Illigan, Camille Chevalier et IDMauteur incarnent les 4 cavaliers de l’Apocalypse, et ils ont tout prévu pour l’occasion. Le quatuor soutenu par une horde de bénévoles, ce qui devait être un simple salon du livre s’est finalement transformé en festival en grande pompe (funèbre).

Au menu de ce macabre festin ?

Plus de 40 auteurs du genre, chacun prêt à vous entraîner dans leur spirale cauchemardesque ! Parmi eux, des noms notables tels que Jenck Franer à qui l’on doit « Le Mendiant d’Os », ou encore Dave Turcotte Lafond, dont « Youtumeurs », « B-219 » ou bien « Le Recueil Maudit » ont déjà suscité de nombreuses réactions. Mary Fleureau a également répondu présente à l’appel de l’ombre, présentant des œuvres telles que « L’Autre Côté » et la nouvelle « La Voix des Murs ». Ce qui saute aux yeux dans cette sélection, c’est bel et bien la quantité d’auteurs autoédités par choix et qui le revendiquent pleinement. Plutôt que de miser sur de grandes maisons d’édition qui mettent en avant les têtes d’affiche et leurs plus ventes les plus rentables, le Frissons Festival donne une chance aux plumes les plus méconnues, celles qui s’illustrent dans l’ombre…

Parmi les invités, les visiteurs auront l’occasion de rencontrer du beau monde : des individus venus de tous bords, comme l’équipe de la chaîne indépendante « Monstres de Films » et l’écrivain Romain d’Huissier, père des « Chroniques de l’étrange ». L’iconique journaliste Jean-Claude Bourret et Alain Sprauel, spécialiste incontesté de la science-fiction et de l’imaginaire seront également présents.

Mais le Frissons Festival ne se limite pas aux plumes.

Soutenu des partenaires de qualité comme Évasions Editions et Malpertuis, le choix des maisons est minutieusement sélectionné. Les invités croiseront des structures qui se dédient avant tout à l’épouvante, afin de créer une communauté de passionnés.

Enfin, certains stands vous ouvriront les portes de la spiritualité, vous mettant directement en contact avec des spécialistes du paranormal. Une véritable chance pour celles et ceux qui auront l’occasion de passer à Reims ce week-end-là. Par ailleurs, même les sceptiques sont les bienvenus ! Ici, pas de jugement, juste de la curiosité et de la découverte. N’avez-vous jamais rêvé de débattre au sujet de l’existence des fantômes ou des pouvoirs de médiums ?

Pour finir, la projection exclusive du court-métrage « The Dark Eyes » est prévue ! Avec son masque de docteur de la peste, le protagoniste du film réserve son lot de surprises à ses victimes.

Une ambition : inscrire l’event dans la durée et créer une chaîne solidaire pour les artistes

Le Frissons Festival de Reims accueille ses courageux visiteurs de 10 h à 19 h le samedi et de 10 h à 17 h le dimanche. L’entrée et le parking sont gratuits, car la terreur n’a pas de prix… Vous n’avez pas besoin de réserver, et l’accès aux personnes à mobilité réduite est prévu. Enfin, une petite restauration sur place vous permettra de reprendre des forces entre deux frayeurs. Bref, que demander de plus ?

Cependant, une règle d’or est en vigueur pour que l’horreur reste sous contrôle : pas plus de 3 livres à dédicacer pour Patrick Sénécal ! C’est déjà pas mal, non ?

Pour plus d’informations, n’hésitez pas à consulter le site web de l’évènement ou à rejoindre la page Facebook du salon.

Alors, à très vite, en Enfer !

Massacre à la tronçonneuse (1974), de Tobe Hooper, en coffret Ultra Collector : L’horreur au microscope

Rangés, le tablier de boucher et le costume-cravate élimé : c’est en véritable tenue de gala que Leatherface se présente à nous aujourd’hui ! Près d’un demi-siècle (!) après sa sortie, l’ô combien référentiel Massacre à la tronçonneuse (1974), chef-d’œuvre inattendu de l’horreur cinématographique, ressort dans un coffret qui a de quoi satisfaire les fans les plus boulimiques. Jugez plutôt : nouvelle restauration en 4K, visuel exclusif et très soigné, plus de 9h de bonus répartis sur deux disques, et un livre de 200 pages pour disséquer le moindre recoin du cauchemar éveillé que constitue ce film. Bref, voici le fantasme absolu de tous les amateurs du cultissime bain de sang texan. 

Son destin résonne familièrement ; c’est celui de tant d’autres œuvres maudites devenues classiques. Un film de genre tourné par un cinéaste débutant dans des conditions plus que spartiates, un budget minuscule, des comédiens inconnus. Le choc et le dégoût à sa sortie, mais des salles de cinéma pleines comme un œuf. Bientôt, le vilain petit canard est érigé au sommet du cinéma d’horreur, future pierre angulaire qui inspirera une myriade d’émules qui rêveront d’imiter son impact sans jamais y parvenir.

Nous sommes en 1974, au Texas. Entre la mythique Hollywood et les mégalopoles de l’est, le grand Etat du sud est invisible sur la carte du septième art américain. Les dernières personnalités du cinéma à y être nées se nomment Tex Avery et Howard Hugues, et encore connurent-ils tous deux la gloire après avoir émigré de leur Etat natal. Fils de propriétaires d’une salle de cinéma à San Angelo, Willard Tobe Hooper est diplômé de l’Université du Texas et travaille comme professeur de lycée et caméraman de documentaires. A 26 ans, il réalise Eggshells (1969), un film indépendant et expérimental centré sur une communauté de hippies, dans lequel on devine l’influence de la Nouvelle Vague française. Il faudra attendre cinq ans pour le voir réaliser son second long-métrage, qui propulsera sa carrière de manière inouïe et constituera le premier grand classique du cinéma « texan » : Massacre à la tronçonneuse.

Aujourd’hui célèbre, son titre semble être un cliché du cinéma d’exploitation. Direct et programmatique, il annonce la couleur aux amateurs de sensations fortes. Réalisé pour une bouchée de pain (le budget initial de 80.000 $ fur presque doublé à la suite de retards de production et postproduction) et par une équipe technique ainsi que des comédiens débutants et encore largement inconnus, le film faillit ne jamais trouver de distributeur compte tenu de son contenu extrême qui lui valut un référencement « R » (film non admis aux moins de 16 ans) aux États-Unis. Notons toutefois qu’en dépit de sa réputation sulfureuse et du recul historique bien naturel (une œuvre choquante il y a près de cinquante ans ne l’est plus forcément aujourd’hui), Massacre à la tronçonneuse est une œuvre au taux d’hémoglobine particulièrement bas, le gore visuel y étant rare. Son tournage éprouvant compte tenu de l’inexpérience de l’équipe et des moyens réduits, comprit notamment un climat épouvantablement chaud (tournage en pleine fournaise estivale au Texas), une comédienne principale physiquement malmenée, des cascades dangereuses et une pression maximale exercée par le réalisateur, Tobe Hooper.

Le scénario écrit par Hooper et Kim Henkel (un ami du cinéaste qui avait joué dans Eggshells, et qui écrira et tournera la suite Massacre à la tronçonneuse : La Nouvelle Génération, en 1994, a pour héros/victimes un groupe de cinq jeunes voyageant en van dans la cambrousse texane en plein été. Après avoir chassé un autostoppeur dérangé qui a physiquement agressé Franklin, un garçon handicapé moteur que les autres traînent comme un boulet, ils débarquent dans la maison abandonnée ayant appartenu à la famille de Franklin et sa sœur Sally. Le groupe se sépare et, peu après, le couple formé de Kirk et Pam arrive par hasard à la maison voisine. Ils vont y faire la rencontre d’un fou furieux muni d’une tronçonneuse et arborant un masque de peau humaine. Ce colosse au retard mental évident et qui n’hésite pas à se travestir occasionnellement, n’est en réalité qu’un des membres d’une famille sanguinaire et particulièrement dérangée qui compte bien éliminer le groupe de jeunes curieux jusqu’au dernier… Quoique largement fictionnel, le script s’inspire de deux histoires authentiques, d’une part celle d’Ed Gein, un tueur en série du Wisconsin ayant défrayé la chronique dans les années 1940-1950 et notamment connu pour avoir « redécoré » son intérieur avec des parties du corps de ses victimes, et d’autre part celle de Dean Corll, un tueur en série responsable (avec deux jeunes complices) de l’enlèvement, du viol, de la torture et du meurtre de 28 adolescents et jeunes hommes entre 1970 et 1973, un événement  surnommé les Houston Mass Murders. Hooper a également cité comme référence le climat culturel et politique de l’époque, notamment la conclusion dramatique de la guerre du Vietnam, le scandale politique du Watergate ou encore la crise pétrolière de 1973, insistant notamment sur le fait que le carton introductif au film, affirmant fallacieusement que les faits relatés y sont authentiques, était une réponse aux mensonges du gouvernement américain à l’époque.

Comme mentionné plus haut, la terreur que suscite encore aujourd’hui Massacre à la tronçonneuse est inversement proportionnelle aux litres de sang qu’on voit à l’écran. C’est justement son caractère artisanal qui en renforce le réalisme et l’aspect repoussant. Raison pour laquelle ce classique, comme tant d’autres, n’a jamais pu être égalé par les nombreuses suites qu’il suscita, et qui tombèrent invariablement dans la série Z la plus gore et inintéressante qui soit. Le film demeure une expérience sensorielle forte par son aspect radical et jusqu’au-boutiste. Le scénario de Hooper et Henkel, simple mais bien ficelé, est aidé par plusieurs facteurs. D’abord, le groupe de comédiens est talentueux et, compte tenu des conditions de tournage, a abattu un travail important. Du côté des victime, citons en particulier Paul Partain (disparu en 2005), parfait dans le rôle de l’emmerdeur Franklin, qui se plaint constamment (précisons que Partain tournait là seulement son second long-métrage, après avoir obtenu un rôle de figurant dans Lovin’ Molly de Sidney Lumet), et Marilyn Burns (elle aussi décédée, en 2014), scream queen plus vraie que nature et à l’abattage physique impressionnant. Du côté de la charmante famille de Leatherface, le casting est savoureux : hormis Gunnar Hansen qui interprète l’homme qui n’a visiblement pas compris qu’une tronçonneuse est destinée à couper du bois, Jim Siedow et Edwin Neal complètement merveilleusement bien un tableau familial haut en couleurs, comme peint par un Jérôme Bosch texan et sous acide.

Ensuite, les décors sont particulièrement bien choisis, en particulier la maison isolée de la famille de tueurs, dans laquelle le chef décorateur Robert A. Burns s’est bien amusé, y ajoutant du papier de boucher aux murs et une quantité déraisonnable d’animaux morts jonchant le sol, des meubles et éléments de décoration réalisés avec des ossements, ou encore… une pauvre poule dans une cage. Sans parler du fait que le film rend à merveille la chaleur infernale de l’été texan, avec ses cadavres d’animaux pourrissant sur le bitume, la sueur qui perle en permanence sur les peaux, les cerveaux qui crament sous le crâne et rendent les culs-terreux maboules, la crasse et la puanteur qui viennent s’ajouter à la violence. Au point où l’on peut presque considérer la chaleur torride dans laquelle se déroule l’action comme un personnage à part entière.

Enfin, impossible de ne pas évoquer le mythique antagoniste du film, devenu depuis lors un des monstres emblématiques du septième art. Si Leatherface répond en plusieurs points au « cahier des charges » d’un antagoniste du cinéma d’horreur (physiquement imposant, masques couvrant son visage en permanence), il s’en distingue en plusieurs points. Ainsi, s’il ne prononce aucune parole, il laisse échapper à quelques reprises des sortes de cris inarticulés, tel un enfant auquel on n’a jamais appris à parler. Cette caractéristique infantile, rendue d’autant plus étrange par le contraste physique du personnage, est confirmé par deux autres indices : son attrait pour le travestissement (lors de la célèbre séquence du « banquet ») et la scène où, après un nouveau meurtre, il s’assied près de la fenêtre en secouant la tête, visiblement dépassé par les événements et se demandant d’où sortent tous ces inconnus alors qu’il vit au milieu de nulle part. Ainsi, Tobe Hooper et Kim Henkel créent une dichotomie relativement unique dans le genre horrifique. Si le mutisme et les actes atroces de Leatherface annihilent toute possibilité d’identification, certains signes tendent à l’humaniser (et de plus en plus au fil du récit), le présentant comme une effroyable marionnette manipulée par les membres de sa famille, ainsi désignés comme les véritables bourreaux. Mieux encore, le meurtrier apparaît en filigrane comme une victime des conditions socioéconomiques aux États-Unis à l’époque. Il est ainsi clair qu’il s’agit d’un ancien boucher de l’abattoir présenté par Franklin au début du film, établissement qui employait bon nombre de personnes dans cette région déshéritée avant que des processus d’automatisation ne soient introduites, entraînant la perte de nombreux emplois. On comprend ainsi qu’on est bien loin, par exemple, d’un Michael Myers, nouveau « méchant » de cinéma qui sera créé par John Carpenter à peine quatre ans plus tard, rendu inhumain par son apparente invincibilité.

Redécouvrir ce grand classique du cinéma d’horreur, qui a tant choqué les spectateurs à sa sortie par sa radicalité (en 2006, le Times l’a classé dans le top 50 des films les plus controversés de l’histoire du cinéma), présenté ici dans une très avantageuse restauration en 4K, avait déjà de quoi séduire tant les amateurs que ceux et celles qui ne l’auraient pas encore vu. Alors, que dire de la véritable orgie de suppléments proposée par Carlotta Films dans ce coffret Ultra Collector ?

Synopsis : Au fin fond du Texas, des habitants font une découverte macabre : leur cimetière vient d’être profané et les cadavres exposés sous forme de trophées. Pendant ce temps, cinq amis traversent la région à bord d’un van. Ils croisent en chemin la route d’un autostoppeur et décident de le prendre à bord. Mais lorsque les jeunes gens s’aperçoivent que l’individu a un comportement inquiétant et menaçant, ils finissent par s’en débarrasser. Bientôt à court d’essence, le groupe décide d’aller visiter une vieille bâtisse abandonnée, appartenant aux grands-parents de deux d’entre eux. Chacun à leur tour, les cinq amis vont être attirés par la maison voisine. La rencontre avec ses étranges habitants va leur être fatale… 

SUPPLÉMENTS 

Avec plus de 9h de bonus vidéo accompagnant cette édition en tout point « définitive », autant vous dire qu’il serait long et fastidieux de tout détailler ! Voici donc, en bref, ce que nous propose Carlotta Films. Sur le premier des deux disques, hormis le long-métrage lui-même, deux commentaires audios sont inclus. Le premier et plus intéressant est livré par le metteur en scène Tobe Hooper (assez discret), Gunnar Hansen, le comédien d’origine islandaise incarnant le fameux Leatherface (maître de l’humour pince-sans-rire) ainsi que le chef opérateur Daniel Pearl. Au menu, bien sûr, nombre d’anecdotes de tournage et de détails sur la genèse du film et les conditions de sa réalisation pratique. Le second commentaire est livré par les comédiens Allen Danziger (Jerry), Paul A. Partain (Franklin), décédé en 2005, et Marilyn Burns (Sally), décédée en 2014, accompagnés du chef décorateur Robert A. Burns, un sacré personnage, décédé quant à lui en 2004. Le premier disque est complété par divers bonus davantage destinés aux aficionados car ils n’apportent pas grand-chose : des scènes coupées et alternatives ainsi que des plans coupés (dont certains sont dépourvus de son), un « bêtisier » d’à peine deux minutes, et plusieurs bandes-annonces et spots TV/radio.

Le second disque contient l’essentiel des suppléments proposés. Soyons clairs : après les avoir visionnés, vous n’ignorerez plus rien, mais alors plus rien, de ce film culte ! Jugez plutôt. D’abord, le spectateur a droit à « L’effroyable vérité », un documentaire de plus de 70 minutes réalisé en 2000 par David Gregory, qui décortique absolument tout concernant Massacre à la tronçonneuse : sa genèse, les lieux où il a été tourné, le tournage, l’impact qu’il eut à sa sortie, etc. Le tout agrémenté de généreux entretiens avec les techniciens et comédiens du film (dont Hooper) et d’images d’archives. Pour donner une idée du jusqu’au-boutisme de cette édition Ultra Collector, soulignons que ce documentaire roboratif est complété… par des scènes coupées au montage ! Et ce n’est pas fini, puisqu’un autre documentaire, d’à peu près la même durée que le premier, est également inclus. Celui-ci n’est pas dépourvu d’humour, puisqu’il commence par un commentaire indiquant que tant de choses ont déjà été dites et écrites à propos du film, mais il conclut que « il reste toujours quelques histoires à raconter » ! Et effectivement, sept thèmes originaux sont abordés, qui ne manquent pas d’intérêt.

Plusieurs entretiens d’une durée variable sont ensuite proposés : le producteur J. Larry Carroll, John Dugan (le comédien qui interprète le rôle du « grand-père » presque momifié), l’actrice Teri McMinn (qui joue le rôle de Pam, celle qui finit pendue au crochet de boucher dans une des séquences les plus glaçantes du film – elle raconte d’ailleurs avoir plaisanté à ce sujet avec le comédien Rod Steiger, qui connut le même sort à l’écran dans Sur les quais !), le production manager Ron Bozman (qui remportera un autre succès phénoménal, ainsi qu’un Oscar, en 1991 avec Le Silence des agneaux), Tobe Hooper (séquences inédites tirées du documentaire « L’effroyable vérité », mentionné plus haut) et le scénariste Kim Henkel. Toutes ces interviews valent franchement le détour, car on y apprend beaucoup d’anecdotes, sont certaines sont particulièrement savoureuses. Une « visite guidée » de la fameuse maison de la famille de Leatherface en compagnie de l’acteur Gunnar Hansen (qui s’est consacré à l’écriture après la sortie du film) est également proposée, nous permettant d’apprendre que celle-ci, déplacée à plus de 100 km de son emplacement d’origine, a été transformée en restaurant jouant ouvertement sur son rôle dans la culture populaire. Une curiosité typiquement américaine est également incluse : un épisode de l’émission Horror’s Hallowed Grounds. Démarrée en 2006, celle-ci existe toujours et consacre chacun de ses épisodes aux lieux de tournage de grands films d’horreur. La qualité ouvertement amateure du tournage et l’humour potache (dont quelques idées très drôles) font de ce bonus un véritable OVNI. Et en plus, on y apprend beaucoup de choses, même si tout cela s’adresse avant tout aux fans hardcore, cela va sans dire.

Deux dernières pièces de résistance nous attendent. La première, « Massacre à la tronçonneuse : l’horreur dans la peau », est un documentaire français réalisé en 2004 par Robin Gatto et composé d’extraits d’entretiens avec de nombreux spécialistes et intervenants, parmi lesquels Damien Granger, ancien rédacteur en chef du magazine Mad Movies, le journaliste Jean-Claude Romer, Pierre-Henri Deleau, qui sélectionna Massacre à la tronçonneuse pour la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, ou encore Jean-Baptiste Thoret, auteur du livre Une expérience américaine du chaos, inclus dans cette édition du film (lire plus bas). Notons aussi l’intervention de personnalités assez surprenantes, comme Stéphane Bourgoin, l’auteur spécialisé dans les tueurs en série (et qui a admis en 2020 être un mythomane) mais qu’on connaissait moins comme connaisseur de cinéma bis, ou encore l’ancien Ministre de la Culture Jack Lang (oui, Jack Lang qui parle de Massacre à la tronçonneuse !). On peut scinder ce documentaire passionnant en deux parties : la première consiste en une analyse du film sous des angles divers, la seconde retrace la présentation, puis la sortie chahutées du film en France (classé X, il ne sortit en salles en version complète qu’en 1983), ce qui permet de bien saisir l’impact incroyable qu’il eut à l’époque. Enfin, le coffret contient une conversation de près d’une heure entre Tobe Hooper et William Friedkin, enregistrée en 2014 à l’occasion du quarantième anniversaire du film, au Vista Theater de Los Angeles. Cette rencontre au sommet n’est hélas pas à la hauteur des attentes, principalement dû à un Hooper visiblement amoindri – le cinéaste décèdera trois ans plus tard. On retiendra donc avant tout l’humour et les qualités d’entertainer de Friedkin, également sincère dans son amitié pour son collègue et dans son admiration pour le film, mais qui ne fait pas oublier pour autant que rares sont les choses intéressantes qui sont révélées au cours de cette conversation.

Last but not least, ce coffret proprement ahurissant est accompagné d’une somme écrite par l’historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret, Une expérience américaine du chaos, publiée initialement en 2000. Pas moins de 200 pages sont ainsi consacrées à une analyse méticuleuse et, par moments, particulièrement érudite du film, du contexte dans lequel il est sorti, de sa signification et de l’impact qu’il eût et qu’il a encore aujourd’hui. De multiples grilles d’analyse et pistes de réflexion sont proposées par l’auteur qui semble n’avoir rien laissé au hasard. Un must absolu pour les passionnés !

En conclusion, le moins que l’on puisse dire est que Carlotta Films a fourni un travail de compilation impressionnant pour rassembler tous les documents, tant écrits que vidéos, concernant ce classique du cinéma d’horreur. Ce coffret Ultra Collector n’a pas volé son nom : rarement l’horreur a-t-elle eu l’honneur d’être présentée dans un tel écrin, qui bénéficie en outre d’un visuel exclusif et particulièrement soigné signé par l’illustrateur suédois Robert Sammelin. On chercherait en vain une fausse note à ce festin qui ne pourra que satisfaire même les fans les plus acharnés ! 

Suppléments du coffret Ultra Collector :

Disque 1 :

  • Commentaire audio de Tobe Hooper, Gunnar Hansen et Daniel Pearl
  • Commentaire audio de Marilyn Burns, Allen Danzinger, Paul A. Partain et Robert A. Burns
  • Scènes coupées et prises alternatives (25 min)
  • Plans coupés (15 min)
  • Bêtisier (2 min)
  • 2 bandes-annonces
  • 3 spots TV
  • 2 spots radio

Disque 2 :

  • L’effroyable vérité (73 min)
  • L’effroyable vérité : scènes coupées (8 min)
  • Les contes de grand-père : entretien avec John Dugan (16 min)
  • Horror’s Hallowed Grounds : sur les lieux du tournage (20 min)
  • Blessures superficielles : 7 histoires autour de la tronçonneuse (72 min)
  • Ciné-crochet : entretien avec Teri McMinn (8 min)
  • Le business de la tronçonneuse : entretien avec Ron Bozman (16 min)
  • Visite guidée en compagnie de Gunnar Hansen (8 min)
  • Entretien avec Tobe Hooper (14 min)
  • Entretien avec Kim Henkel (8 min)
  • Massacre à la tronçonneuse : l’horreur dans la peau (51 min)
  • Conversation entre Tobe Hooper et William Friedkin (54 min)
  • « Une expérience américaine du chaos : Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper », un livre de 200 pages écrit par Jean-Baptiste Thoret
  • Un visuel exclusif signé Robert Sammelin

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

5

Une Femme sur le toit : le lac des songes

Qu’est-ce qu’une bonne fin de vie si ce n’est quitter ce monde l’esprit apaisé ? Une femme sur le toit est sur le point de prendre une décision radicale, mais est-ce un acte réfléchi ou bien désespéré ? Le drame d’Anna Jadowska fourmille d’interrogations élémentaires concernant les femmes du troisième âge en Pologne, de toute évidence, en perte de repères et d’affections. Il est à présent l’heure de rendre les comptes de toute une vie, où le dernier geste pèse plus que l’on croit dans la balance, cruelle et sans concession.

Synopsis : Mirka, sage-femme d’une soixantaine d’années, mène une vie irréprochable auprès de son mari et de leur fils. Pourtant un matin, quelque chose change. Après s’être levée tôt, avoir étendu le linge et acheté de la nourriture pour ses poissons, elle tente de braquer une banque armée d’un couteau de cuisine. Son geste désespéré échoue mais l’oblige à reconsidérer sa vie.

Touch Me, It’s Me, Now, Out of Love, Wild Roses… La filmographie d’Anna Jadowska suit intimement la trajectoire des femmes qui cherchent à se découvrir. Sortir de leur zone de confort, voilà le voyage que promet la cinéaste à ses personnages, souvent en couples. Elle ne change donc pas de dispositif dans son nouveau long-métrage. Mais tout comme Aki Kaurismäki et son obsession pour la classe moyenne finlandaise, Jadowska parvient à renouveler ses enjeux en explorant le malaise de femmes au crépuscule de leur vie répétitive et monotone.

Les femmes d’hier

Qu’y a-t-il de plus déchirant qu’une bonne intention qui n’aboutit pas ? Nous allons le découvrir auprès de Mirka, une sage-femme d’expérience pour qui la vie ne semble plus rien offrir, hormis le doute et un sentiment de honte. Elle fume une clope avant d’étendre son linge, deux types de routine qui la font cogiter au beau milieu d’un quartier HLM silencieux en Pologne. Elle déambule alors jusqu’au toit de son immeuble, où ses pas sont de plus en plus lourds et de plus en plus incertains, quant à l’avenir qu’elle se réserve ou bien qu’elle réserve à ses proches. Serait-ce là le lieu de sa destination finale ou bien le début de sa renaissance ? Mirka opte pour la seconde option, au risque de contrarier ses habitudes et de renoncer à sa forteresse de solitude.

La caméra d’Anna Jadowska va constamment chercher à la rattraper et à la piéger, jusqu’à ce que l’étau se resserre également autour de sa vie, à la suite d’un hold-up qui dérape. Qu’est-ce qui définit donc le mobile de Mirka ? La cinéaste laisse tout bonnement le langage corporel de sa comédienne y répondre au fil de l’intrigue. Dorota Pomykała épate dans ce rôle magnétique, autant qu’elle nous bouleverse. Dans les nombreuses séquences d’introspection en solitaire ou en confrontation directe avec ses proches, nous comprenons instantanément le triomphe de son interprétation au Tribeca Film Festival.

À deux ans de la retraite, cette épouse, cette mère perd ses moyens et sa lucidité dans un geste inexplicable, jusqu’à ce que son état dépressif soit clairement énoncé. D’autres jeunes femmes sont appelées à partager le destin tragique de Mirka, mais cette dernière est loin de vouloir s’y plier. Dans un élan spontané, sur le chemin routinier d’une femme qui assure l’entretien du foyer, la sexagénaire empoigne un couteau de cuisine et tente de braquer une banque. La négociation tourne court, mais son geste retient l’attention de la police et de sa famille. Honte et culpabilité la rongent alors de l’intérieur. Et malgré la perspective d’un butin doré qui devait la soulager, ce sont bien les causes et les conséquences de ses actes qui nous apparaissent.

Kingdom of heaven

Tout le monde lui tourne le dos et les coutures d’une pression sociale sautent aux yeux. La justice est incapable de reconnaître et de trancher sur le sort de cette femme. Tout le monde tente, à sa manière, de la ramener sur le chemin balisé duquel elle a dévié. Cette triste réalité, elle n’en veut pourtant pas et Mirka est justement prête à tout tenter pour gagner son libre-arbitre, sans qu’on la juge et sans qu’on la pourchasse. Elle digère assez mal le changement et observe jalousement une jeunesse de plus en plus libre, chez les hommes comme chez les femmes. A la maison, son mari Julek (Bogdan Koca) semble avoir abdiqué, de même  son fils Mariusz (Adam Bobik), qui se prépare promptement à quitter cette zone rurale sans saveur ni avenir. Au travail, elle enchaîne les accouchements en remettant en cause les contraintes liées aux grossesses non consenties, ce qui accélère irrémédiablement la métamorphose de Mirka.

Elle évolue sous une lumière blanche, froide et écrasante, car le soleil lui-même semble avoir perdu ses couleurs vives. Cette photographie sur-mesure, concoctée par Ita Zbroniec-Zajt, apporte tous les ingrédients nécessaires afin d’accompagner l’héroïne dans sa chute. Pourtant, toutes les perspectives ne sont pas aussi sombres qu’on le croit, car la réalisatrice lui offre un second souffle. Non pas celui de relancer sa vie et de repartir à zéro. Son âge avancé et peu représenté constitue un frein social important dans son environnement. On lui refuse ainsi le désir charnel et toute autonomie dans ce conte cauchemardesque. Il s’agit d’un second souffle au nom de toutes les femmes brisées par le temps et qui peuvent encore prétendre à une once d’espoir, dès l’instant où leur souffrance est mise à nu et qu’on a la bonne réaction pour les aider à s’élever. Le changement requiert un accompagnement sensible et exigent. Dans cette démarche, Mirka découvre peu à peu une nouvelle manière de penser et la cinéaste rend hommage aux femmes comme elle qui, dans un avenir proche, trouveront la voie de l’émancipation.

Librement inspiré d’un fait divers survenu en 2011 en Pologne, Une femme sur le toit définit tout ce qu’il y a de pire dans une fin de vie, actée par une retraite encore trop éloignée pour qu’on soit disposé à en bénéficier. Anna Jodowska en profite également pour souligner le mal ambiant qui oppresse passivement les femmes, soumises à un devoir de maternité. Parmi celles-ci, c’est Mirka qui choisit de s’élever, afin de reprendre le cours d’une vie qu’elle a laissé filer. C’est en prenant de la hauteur, à mi-chemin entre la vie d’avant et la suivante, qu’elle peut complètement se libérer de son isolement. Ce film a la clairvoyance d’adopter une démarche thérapeutique, en tendant la main aux personnes qui ont besoin qu’on les juge sur ce qui a manqué dans leur vie, plutôt que sur ce qu’ils n’ont pas réussi à accomplir. La nuance est fine, mais nous sommes déterminés à y croire.

Bande-annonce : Une femme sur le toit

Fiche technique : Une femme sur le toit

Titre original : Kobieta na dachu
Réalisation et Scénario : Anna Jadowska
Directeur de la photographie : Ita Zbroniec-Zajt
Montage : Julia Grégory, Piotr Kmiecik
Prise de son et Montage son :  Roman Dymny
Montage son et Mixage son : Vincent Verdoux
Cheffe décoratrice : Anna Pabisiak
Cheffe costumière : Maja Skrzypek
Musique : Katharina Nuttall
Directrice de production : Sylwia Rajdaszka
Casting : Piotr Bartuszek
Production : DONTEN & LACROIX FILMS, BLICK PRODUCTIONS, GARAGEFILM
Production Pologne : Maria Blicharska
Production France : Damien McDonald
Production Suède : Mimi Spång, Anna-Maria Kantarius
Pays de production : Pologne, Suède, France
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 1h35
Genre : Drame
Date de sortie : 18 octobre 2023

Une Femme sur le toit : le lac des songes
Note des lecteurs1 Note

3.5

L’Exorciste Dévotion : Miroir déformant

Rares sont les films d’horreurs qui parviennent à faire l’unanimité. L’Exorciste, réalisé par le regretté William Friedkin en 1973, entre sans aucun doute dans cette catégorie. Véritable monument du cinéma, il était d’autant plus inquiétant d’apprendre que la désormais célèbre société de production Blumhouse ambitionnait de lui offrir une suite directe. Voulant rendre hommage tout en modernisant la formule, David Gordon Green accouche d’un film très hétérogène et frustrant, ne sachant jamais sur quel pied danser.

Synopsis : Victor Fielding a perdu sa femme encore enceinte lors d’un tremblement de terre en Haiti 12 ans plus tôt. Depuis, il élève seul leur fille Angela qui a vu le jour malgré cette terrible catastrophe. Mais quand Angela et son amie Katherine, disparaissent dans les bois, pour n’en revenir que trois jours plus tard totalement amnésiques, une série d’évènements plus atroces les uns que les autres va confronter Victor à la quintessence du mal.

Sur le papier, David Gordon Green semblait être l’homme providentiel pour ce type de projet. Auréolé du succès de son Halloween en 2018, auquel il donnera deux suites, Halloween Kills en 2021 et Halloween Ends en 2022, le cinéaste a prouvé avoir les compétences pour ressusciter une franchise horrifique tombée depuis en désuétude. Si ces deux suites n’ont pas reçu l’accueil critique espéré, elles n’en demeurent pas moins des succès financiers, de quoi donc largement contenter le studio. C’est d’ailleurs toute la stratégie de la maison Blumhouse: produire beaucoup de films à fort potentiel financier pour de petits budgets, assurant ainsi une forte rentabilité sur le moyen et court terme. L’Exorciste : Devotion fait cependant figure d’exception, avec un budget de quarante millions de dollars, soit quatre fois le budget habituel pour ce type de production. Mais pour quel résultat ?

Souvent imité…

Difficile de ne pas comprendre le message dès la scène d’introduction. Un pays exotique, des chiens qui se battent, des rituels religieux bref, tout est fait pour évoquer l’ouverture du long-métrage originel. Le premier acte est prometteur. David G. Green emboîte le pas de son illustre aîné en s’appuyant sur la thématique de la relation parent-enfant avec simplicité et sincérité. Le récit prend son temps pour instaurer son cadre spatio-temporel, et profite de dialogues soignés pour impliquer le spectateur dès les premières minutes. C’était d’ailleurs une des nombreuses forces du film de Friedkin, qui dépeignait avec réalisme et justesse sa situation initiale, crédibilisant par la suite la montée en puissance de l’horreur. Force est de constater que, sur ce point, le cinéaste américain s’en sort avec les honneurs.

Difficile ensuite de repenser à L’Exorciste sans avoir ce thème iconique en tête. Viscérale, entêtante et d’une inquiétante simplicité, cette mélodie était d’autant plus efficace qu’elle n’était utilisée qu’à de très rares occasions. Encore une fois Green reproduit le schéma vu dans Halloween, et ne succombe pas à la tentation d’abuser du légendaire thème de Mike Oldfield pour se mettre les fanatiques du premier film dans la poche. Constamment amenée au bon moment, on ne boudera pas notre plaisir de réentendre cet air reconnaissable entre mille dans une salle de cinéma. Dans un souci de légitimité, le retour des icônes Ellen Burstyn et Linda Blair dans leurs rôles respectifs de Chris et Regan McNeil était impératif afin d’assurer une continuité avec l’œuvre de Friedkin. Sans toutefois être placés au cœur de l’intrigue de cet opus, Dévotion étant le premier acte d’une trilogie à venir, leurs personnages apportent une aura mystique indispensable qui occupera, à n’en pas douter, une place capitale dans les suites à venir. 

… jamais égalé

Si tout ou presque est fait pour évoquer L’Exorciste premier du nom, force est de constater que tout ou presque devient problématique une fois l’exposition derrière nous.

Devotion souffre de gros problèmes d’écriture. La promesse d’un double exorcisme s’annonçait alléchante sur le papier, mais David Green et Peter Sattler, scénaristes du projet, n’arrivent tout simplement pas à faire coexister tous leurs personnages. Le rythme est le talon d’Achille du long-métrage. Après un incipit qui prenait son temps, péripéties et jumpscares s’enchaînent à une vitesse incompréhensible et surtout très peu crédible. S’il fallait presque une heure au démon prenant possession de Regan dans le film de 1973 pour s’établir complètement, ici il ne faudra compter que quelques minutes, une fois les deux jeunes filles confrontées à l’entité démoniaque. Là où Friedkin commence dans le réel, bascule dans l’étrange et finit dans l’horreur, Green ne s’embarrasse pas de cette étape intermédiaire, et rend ainsi son développement narratif bien moins efficace. Un développement narratif qui sera d’ailleurs particulièrement hétérogène. Bien que celle- ci traverse pourtant les mêmes épreuves que notre personnage principal, on se désintéresse complètement de la seconde famille dont les membres n’auront droit à aucun développement. Une grossière erreur, l’intensité du dernier acte reposant sur un dilemme qui obligera nos héros à choisir un des deux enfants, le choix du spectateur se portera alors sans aucun doute sur le seul des deux à avoir eu un tant soit peu de dialogues. Il en va de même pour la quasi-totalité des personnages secondaires et tertiaires, qui apparaissent et disparaissent selon les besoins de l’intrigue et non de la cohérence. Tout ce beau monde se retrouvera réunis pour un climax pauvre en tension horrifique, qui additionnera références maladroites, décor insipide (difficile de faire moins ambitieux qu’un salon et deux chaises) empêchant la réalisation de pouvoir prendre de l’ampleur, et dialogues d’un cliché consommé, le tout baigné dans une lumière bleu-orange sans saveur. Tout est pensé d’un point de vue pratique et non esthétique, montrant les limites de la stratégie de Blumhouse: faire au mieux, avec le minimum.

L’Exorciste : Dévotion avait toutes les cartes en main pour réussir son pari. Un réalisateur expérimenté et habitué du genre, des icônes de retour dans leurs rôles et une franchise mondialement connue. Le Réveil de la Force en soit témoin, ces éléments ne suffisent cependant pas à faire un bon film. Dépourvu de réels moments d’horreur, c’est avec un immense sentiment de frustration que l’on ressort de la salle de cinéma, tant on aurait aimé que tout le film soit d’aussi bonne facture que ses vingt premières minutes. Bien qu’il s’agisse de l’ambition affichée, David Gordon Green se montre incapable de marcher dans les pas du maître Friedkin, tiraillé entre la tentation de reproduire et le besoin de s’émanciper. Dans une période où tout devient franchise, où même l’horreur se “marvelise”, le pire est à craindre pour l’avenir de cette saga qui, au vu du succès financier de cet opus, devrait se voir scarifié de deux nouveaux long-métrages.

Bande-annonce : L’Exorciste – Dévotion

Fiche technique : L’Exorciste – Dévotion

Titre original : The Exorcist : Believer
Réalisation : David Gordon Green
Scénario : David Gordon Green et Peter Sattler
Directeur de la photographie : Michael Simmonds
Montage : Tim Alverson
Décors : Brandon Tonner-Connolly
Costumes : Lizz Wolf, Jenny Eagan
Musique : David Wingo, Amman Abbasi
Casting : Terri Taylor, Sarah Domeier, Ally Conover
Production : Blumhouse Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures France
Durée : 1h52
Genre : Épouvante-Horreur
Date de sortie : 11 octobre 2023

L’Exorciste Dévotion : Miroir déformant

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Coup de chance, de Woody Allen : retrouvailles parisiennes

Connaissant son amour pour le patrimoine cinématographique français, il était sans doute écrit que Woody Allen tournerait un jour un film dans la langue de Molière. Il aura finalement attendu d’avoir atteint l’âge vénérable de 87 ans pour franchir le pas, et encore cette initiative est-elle due en grande partie à son statut de paria dans son pays natal… Tourner dans une langue étrangère est un obstacle de taille, au-dessus duquel le metteur en scène new-yorkais a pourtant bondi avec l’agilité de ses vingt ans. On reconnaît ainsi immédiatement l’écriture parfaite du maître, ses thèmes obsessionnels, sa mise en scène efficace (quel plaisir de revoir un film de 93 minutes, sans aucune scène inutile !) et son impeccable direction d’acteurs. En revanche, Allen a profité de cette nouvelle expérience française (après Minuit à Paris/2011) pour changer de registre, proposant ainsi son premier thriller depuis Match Point. Contre vents et marées, le petit homme aux lunettes carrées résiste stoïquement, imposant son style de cinéma pour la… 50e fois depuis 1965. Woody Allen est une anomalie dans la production cinématographique actuelle. Et c’est pour cela qu’on l’aime. 

Alors que des rumeurs annonçaient son départ en retraite, Woody Allen a décidé de déposer ses valises à Paris, une ville qu’il affectionne particulièrement, afin d’y tourner son cinquantième opus. La retraite est pourtant une idée qui a dû lui passer par la tête, après une attente inhabituellement longue de trois ans depuis son dernier long-métrage (Rifkin’s Festival/2020), qui fut un échec, et la publication de sa savoureuse autobiographie, Soit dit en passant (2020). Le cinéaste lui-même a d’ailleurs laissé entendre que Coup de chance pourrait être son dernier projet… On croise les doigts pour qu’il ne mette pas cette menace à exécution, tant il apparaît encore, à 87 printemps, dans une forme artistique éblouissante.

On sait que depuis 2006, le cinéaste a régulièrement délaissé sa bien-aimée cité new-yorkaise afin de trouver un nouveau souffle en Europe : au Royaume-Uni (Match Point, Le Rêve de Cassandre), en Espagne (Vicky Cristina Barcelona, Rifkin’s Festival), en France (Minuit à Paris) ou encore en Italie (To Rome with Love). La sortie de Blue Jasmine en 2013 avait signalé son retour en terre américaine pour une série de six films, avant de le voir réapparaître sur le Vieux Continent pour Rifkin’s Festival. Les exils européens ont plus ou moins coïncidé avec une attention médiatique croissante autour des affaires de mœurs dont le cinéaste est accusé, et l’ostracisme dont il fait l’objet dans le milieu du cinéma. Rappelons que depuis plus de trente ans, son ex-femme et muse Mia Farrow accuse Allen d’abus sexuels sur leur fille adoptive Dylan, une accusation qui a depuis lors donné lieu à deux investigations qui l’ont innocenté. Ce qui n’empêche pas la chasse aux sorcières de se poursuivre, encouragée par le clan Farrow, dans le contexte post-#metoo et ses abus.

L’aventure britannique de Woody Allen en 2005 avait déjà donné lieu à une surprenante et brillante réorientation stylistique : le thriller Match Point, assurément un des chefs-d’œuvre de son auteur et preuve irréfutable que celui-ci ne peut pas être considéré uniquement comme un réalisateur de comédies. Près de vingt ans plus tard, son retour en France s’accompagne d’un revirement stylistique similaire, puisque Coup de chance est lui aussi un thriller. La prémisse est pourtant du Woody Allen pur jus et aurait pu, en d’autres circonstances, donner lieu à une énième comédie romantique. Fanny (Lou de Laâge) et Jean (Melvil Poupaud) semblent vivre le parfait amour. Lui est un nouveau riche trop lisse pour être honnête, qui adore sa jeune épouse ; elle travaille dans une galerie d’art et jouit du luxueux train de vie que lui offre son compagnon. Un jour, Fanny rencontre par hasard Alain (Niels Schneider), une ancienne connaissance du lycée devenu romancier. Celui-ci lui avoue avoir été secrètement fou amoureux d’elle, ce qui ne laisse pas la jeune fille insensible. Elle entame avec lui une relation adultère, suscitant la suspicion de Jean, dont l’attitude de gendre parfait cache une nature bien plus sombre…

Il faut un certain temps d’adaptation et, avouons-le, un peu d’indulgence en voyant un scénario de Woody Allen intégralement exprimé en français. Il n’est pas nécessaire d’être un puriste pour dire que « ce n’est pas la même chose » que d’habitude. D’ailleurs, il est fort à parier que ce changement de langue, unique dans la longue carrière du célèbre dialoguiste, explique en grande partie le choix du registre dramatique. Les jeux de mots et autres traits d’esprit dont il est friand auraient en effet été difficiles à traduire… Passé cet étonnement initial, en revanche, Coup de chance renoue avec une inspiration qui avait sans doute manqué à l’opus mineur Rifkin’s Festival. L’intrigue est remarquablement bien ficelée, les personnages sont bien campés et le crescendo dramatique parfaitement maîtrisé. Tout au plus peut-on regretter une conclusion fort abrupte, habituelle au cinéma de Woody Allen mais qui convient moins bien à un thriller. On retrouve dans celui-ci plusieurs thèmes fétiches du metteur en scène : l’importance du hasard, bien sûr, mais aussi la critique de l’univers des nouveaux riches, snobs, superficiels et ennuyeux, l’amour de l’art et l’attraction des esprits. L’humour n’est pas totalement absent dans la description du milieu bourgeois ou dans le comportement de certains personnages, mais il est ici particulièrement subtil et appliqué à dose homéopathique. Il faut aussi louer l’esthétisme du film, le célèbre chef opérateur italien Vittorio Storaro livrant des images sublimes, pour sa sixième collaboration avec le maître new-yorkais. La beauté presque irréelle de certains plans reflète sans aucun doute l’amour de Woody Allen pour la capitale française.

Comme toujours, le casting réserve quelques surprises et, comme toujours, il est impeccable. Lou de Laâge s’impose immédiatement comme une vraie comédienne « allénienne », énième alter ego du cinéaste, animée des mêmes désirs, de l’élégance, de la légèreté mais aussi des failles que, jadis, Diane Keaton ou Mia Farrow. Flattée par la caméra, la comédienne livre également une prestation très sensuelle, quoique moins incandescente que Scarlett Johansson dans Match Point – ce qui n’est pas difficile. Melvil Poupaud est également parfait dans un rôle de sale type particulièrement onctueux et hypocrite. Et que dire de Valérie Lemercier, qu’on n’a sans doute jamais vue dans un registre aussi sérieux ? Même les rôles secondaires, tenus notamment par Elsa Zylberstein, Guillaume de Tonquédec et Grégory Gadebois, sont convaincants.

Arrivé discrètement sur les écrans, ce nouvel opus de Woody Allen se révèle une belle surprise, tant par la langue choisie que par son registre ou son inspiration renouvelée. Certes, il ne parvient pas à  égaler les chefs-d’œuvre passés du cinéaste, mais il s’impose sans mal comme une œuvre tout à fait recommandable dans cette dernière partie de carrière.

Synopsis : Fanny et Jean ont tout du couple idéal : épanouis dans leur vie professionnelle, ils habitent un magnifique appartement dans les beaux quartiers de Paris et semblent amoureux comme au premier jour. Mais lorsque Fanny croise, par hasard, Alain, ancien camarade de lycée, elle est aussitôt chavirée. Ils se revoient très vite et se rapprochent de plus en plus…

Coup de chance : Bande-annonce

Coup de chance : Fiche technique

Réalisateur : Woody Allen
Scénario : Woody Allen
Interprétation : Lou de Laâge (Fanny Fournier), Melvil Poupaud (Jean Fournier), Niels Schneider (Alain Aubert), Valérie Lemercier (Camille Moreau)
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Alisa Lepselter
Producteurs : Letty Aronson, Erika Aronson
Société(s) de production : Gravier Productions, Dippermouth, Perdido Productions, Petite Fleur Productions
Durée : 93 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 27 septembre 2023
France/Royaume-Uni – 2023

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4

« Chef Joseph » : abroger et s’arroger

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Chef Joseph paraît aux éditions Glénat. François Corteggiani et Gabriel Andrade charpentent un western centré sur une figure indienne mythique, pacifiste, courageuse et obstinée.

Baptisé et élevé par des missionnaires presbytériens, Chef Joseph est un leader indien calme, réfléchi, plus soucieux de la pérennité des siens que de ses possessions territoriales et matérielles. Tandis que les colons se font de plus en plus nombreux et pressants, il annonce à ses proches les raisons pour lesquelles une guerre ouverte est inenvisageable : « Nous perdrons notre liberté et notre peuple ne sera plus qu’un ramassis de mendiants à leur merci. »

Malheureusement, sa sagesse n’est pas la qualité la mieux partagée en ces temps troubles. Des guerriers de White Bird massacrent une famille de fermiers et les colons, dont le gouverneur Grover ne peut tempérer la convoitise, prennent le parti de se venger. Il n’est cependant pas simple de mettre la main sur Chef Joseph et son clan. « Ces sauvages sont dans leur milieu naturel, ils sont partout et nulle part à la fois. » Malgré les efforts déployés par les autorités coloniales, le leader indien, qui refuse de vivre enfermé dans une réserve, parvient à fuir avec les siens. « Le piège s’est refermé sur un courant d’air. »

La vallée de la Wallowa, territoire ancestral des Nez-Percés, renferme des terres aurifères et propices à l’élevage. Les chasseurs d’or et les éleveurs américains désirent s’y installer et sont prêts à tout pour mener à bien leurs projets. Chef Joseph n’a pas le choix : il doit rejoindre la frontière canadienne tout en veillant sur 800 personnes, dont des femmes, des enfants et des vieillards. Des milliers de chevaux viennent également grossir ses rangs. Dans un récit haletant, François Corteggiani et Gabriel Andrade narrent leur bravoure et leur obstination, mais aussi les nombreuses mésaventures qu’ils vont affronter.

Il y a bien entendu les tuniques bleues. Mais ce n’est pas tout. « Des corniches escarpées et des pluies diluviennes », « sans compter la faim… et la mort »,viennent marquer leur long et éprouvant voyage. Pourchassés par plusieurs colonels, seulement mus par la volonté de survivre et de s’établir en paix ailleurs, dans le respect de leurs traditions, les Nez-Percés démontrent une résilience rare.

Dans son dossier pédagogique, Farid Ameur évoque le Chef Joseph, arguant que « sa sagesse, son courage et sa noblesse d’âme l’ont fait entrer dans l’Histoire ». Il fait état d’« un peuple de chasseurs et de cueilleurs » influencé par les Indiens des Plaines, devenus « cavaliers émérites », et entretenant « des liens très forts avec le monde animal ». Il problématise aussi les réserves amérindiennes, sises sur des « terres arides et impropres à la culture », et censées « hâter la dislocation du ressort communautaire afin de briser à jamais leur résistance ». La détresse, l’acculturation et les tensions tribales constituent leur pain quotidien.

Ce rappel permet d’envisager avec plus d’acuité les décisions de Chef Joseph. Si la fuite a occasionné son lot de souffrances, cela constituait probablement la seule option viable, entre une guerre funeste et une existence dégradante et précaire dans les réserves. François Corteggiani et Gabriel Andrade parviennent en tout cas à restituer, dans un album passionnant, toute l’urgence d’un périple dicté par un colonialisme prédateur.

Chef Joseph, François Corteggiani et Gabriel Andrade
Glénat, octobre 2023, 56 pages

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