Gueules noires : mauvaise pioche

Le huis clos est un exercice qui consomme beaucoup d’oxygène, du fait de l’espace réduit et d’une tension qui va crescendo. Mathieu Turi connait son affaire grâce à ses précédentes expériences. Si elles ne sont pas toujours concluantes, elles révèlent néanmoins une capacité à mélanger les genres. Gueules noires ne fait pas exception et nous invite à entrer dans un labyrinthe de calcaire horrifique, pour le meilleur et pour le pire.

Synopsis : 1956, dans le nord de la France. Une bande de mineurs de fond se voit obligée de conduire un professeur faire des prélèvements à mille mètres sous terre. Après un éboulement qui les empêche de remonter, ils découvrent une crypte d’un autre temps, et réveillent sans le savoir quelque chose qui aurait dû rester endormi…

Un monde de traquenards

Mathieu Turi s’est rapidement imposé comme assistant-réalisateur chez de grands cadors du cinéma hollywoodien (Quentin Tarantino, Stephen Sommers, Clint Eastwood, Guy Ritchie). Et depuis 2011, il s’est lancé dans la réalisation, avec un goût prononcé pour des traquenards claustrophobiques. Cela a donné lieu à deux courts-métrages remarqués et remarquables. Le premier, Sons of Chaos, est une science-fiction qui travaille la tension avec une bonne dose d’effets pratiques. Le second, Broken, est certainement le plus abouti en matière de dramaturgie. Deux locataires d’un immeuble se trouvent piégés dans un ascenseur. À bout de souffle et sans avoir le bon vocabulaire pour communiquer, une complicité finit par se créer entre ces deux êtres solitaires.

Il n’est donc pas étonnant de voir le cinéaste partir sur cette base lorsqu’il réalise Hostile, sorti en 2017. Le monde post-apocalyptique en toile de fond cache en réalité une histoire de rédemption et d’amour. La narration en flashbacks en fait également une œuvre originale et risquée. C’est ainsi que sa carrière est lancée, au rythme des défis qu’il s’impose, tout en gardant le cinéma américain des années 80 comme référence. Quatre ans plus tard, Méandre voit le jour, contrairement à son héroïne piégée dans des boyaux métalliques avec tout un tas d’obstacles à franchir. Turi emprunte les codes des jeux vidéo afin de bâtir un rollercoaster ludique et onirique. Encore une fois, c’est osé, mais ça paye malgré des imperfections.

Sept pieds sous terre

Direction le Nord-Pas-de-Calais, précisément sur le site minier d’Arenberg Creative Mine à Wallers et au musée de la mine de Bruay-la-Buissière. Ce dernier lieu a également été fréquenté par Claude Berri lorsqu’il a mis en scène Germinal. Étant donné que l’univers prend place aux côtés des mineurs des années 50, autant jouer le jeu à fond et la première partie est résolument une bonne reconstitution de leur environnement souterrain. Surnommés les « gueules noires » après avoir été marqués au charbon à chaque remontée, les mineurs sont finalement peu représentés au cinéma, hormis dans des films catastrophes notoires comme Les 33 de Patricia Riggen et dans des westerns, où les protagonistes se lancent dans une ruée vers l’or.

Il s’agit avant tout de brosser le portrait d’un prolétariat autour de ce métier à risque, qui a rapidement trouvé de la main d’œuvre dans les pays frontaliers, puis sur le continent africain. Cette petite note historique permet ainsi à l’intrigue de partir sur de bonnes fondations, avant de travailler la synergie d’un groupe hétéroclite, complémentaire dans les compétences, mais loin de former une famille soudée, malgré un prologue où on les découvre en train de chanter à l’unisson.

On prend sa pioche, ses petites dynamites, son casque et on n’oublie surtout pas sa lampe torche. Il est temps de dompter la roche grâce au savoir-faire de Roland (Samuel Le Bihan), patriarche d’une expédition isolée, aux côtés d’un professeur un peu trop curieux (Jean-Hugues Anglade) et le mystérieux grimoire qu’il ne lâche pas des mains. Sans perdre de vue le virage horrifique qui nous attend, Turi en profite pour intégrer un récit d’aventure, à la manière d’Indiana Jones et la Dernière Croisade. Une écriture runique à déchiffrer et une ancienne crypte à identifier… tous les éléments sont alors en place pour préparer cette fameuse bascule qui attend le contingent de sept mercenaires, une véritable descente aux enfers.

Les cavernes hallucinées

Et pour cause, une influence lovecraftienne traverse le récit, ce qui ne peut que décupler nos attentes autour de cette expédition. Malheureusement, les sensations espérées ne sont pas au rendez-vous. Après quelques amuse-bouches bien senties au moment de la révélation de la menace, la caméra de Turi ne parvient que très rarement à exploiter le hors-champ. Et c’est d’autant plus frustrant quand on identifie des références à Alien, le huitième passager et Predator. On finit par perdre de vue l’empathie envers le vilain petit canard de la bande, Amir (Amir El Kacem), fraîchement débarqué du Maroc. Il est un gringalet que l’on a envie de suivre jusqu’au bout, car il est bien le seul à respirer l’humanité, même dans les moments de crise. Les autres membres du groupe ont une fonction archétypale, tout au plus. Pas de quoi voler la vedette aux intrépides spéléologues de The Descent.

Fort heureusement, toutes les ambitions du film ne sont pas perdues. Le chef opérateur Alain Duplantier trouve un magnifique équilibre entre les petites torches des personnages et l’obscurité qui semble tout pouvoir engloutir. Le travail de fond sur l’esthétique est de qualité, sachant que les décors sont bien en dur. Mais cela ne saurait contrebalancer le fait que Mathieu Turi n’a pas encore fini de digérer ses inspirations, auxquelles on peut rajouter John Carpenter. Peut-être bien qu’il aurait fallu creuser un peu plus autour du film catastrophe, au lieu de conclure sur un coup de grisou qui nous oblige encore à patienter jusqu’à la prochaine tentative du réalisateur.

Quand bien même Mathieu Turi ne montre pas son meilleur jour avec Gueules noires, il démontre encore une fois sa rigueur pour créer un environnement unique. Manque encore une véritable profondeur horrifique à son cinéma, plutôt qu’un effroi de surface.

Bande-annonce : Gueules Noires

Fiche technique : Gueules Noires

Réalisation et Scénario : Mathieu Turi
Directeur de la photographie : Alain Duplantier
Directeur de production : Philippe Godefroy
1er Assistant Réalisation : Mickaël Cohen
Musique originale : Olivier Derivière
Montage : Joël Jacovella
Son : Alexandre Andrillon
Décors : Marc Thiébault
Costumes : Agnès Noden
Designer Mok’Noroth : Keisuke Yoneyama
Producteurs : Thomas Lubeau, Eric Gendarme
Production : Fulltime Studio, Marcel Films
Pays de production : France
Distribution France : Alba Films
Durée : 1h43
Genre : Aventure, Fantastique
Date de sortie : 15 novembre 2023

Gueules noires : mauvaise pioche
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2.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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