The descent, au cœur de l’abîme

Après la sortie de deux courts-métrages et celle de l’estimé Dog soldiers, en 2002, le Britannique Neil Marshall revient 3 années plus tard avec The Descent. Derrière le titre, lapidaire, une œuvre franchissant à coups de piolets tous les écueils du cinéma de genre pour devenir une œuvre culte, un véritable chef d’œuvre mettant en scène les enfermements physiques et psychologiques dans l’attendrissant écrin de la série B d’horreur.

Synopsis : En plein milieu du massif des Appalaches, six jeunes femmes se donnent rendez-vous pour une expédition spéléologique. Soudain, un éboulement bloque le chemin du retour. Alors qu’elles tentent de trouver une autre issue, elles réalisent qu’elles ne sont pas seules. Quelque chose est là, sous terre, avec elles… Quelque chose de terriblement dangereux décidé à les traquer une à une..  

L’enfermement masculin

The Descent commence en plein air, dans des espaces rêvés où le rafting est une activité du dimanche comme une autre : une rivière sauvage, une épaisse forêt. 3 jeunes femmes hurlent de plaisir et défient l’écume des eaux vives jusqu’aux plus calmes, où à l’arrivée un père de famille et une petite attendent une mère et une compagne. Dans la scène suivante, l’enfermement commence à se construire par petites touches autour de regards gênants, tacites, dessinant une gêne qu’on sait reconnaître, presque clichée : le malaise règne dans cette présentation idéalisée, construisant entre l’héroïne, sa meilleure amie et son mari un manège à trois enserrant déjà la bouffée de nature dans un champ scénaristique très conventionnel. Les images respirent, pas les personnages, surtout l’homme. Le premier enfermement de The Descent, dessiné finement, est celui du mâle, le vrai, taciturne, renfermé sur lui-même, refusant d’avouer à sa compagne, incarnée par Shauna Mac Donald, l’infidélité que le spectateur a devinée malgré lui. Une seconde après, sec scénaristiquement, fluide graphiquement, dans un accident de la route glaçant et surprenant, le mari meurt, l’enfant aussi. Auraient-ils pu vivre si cet homme n’avait pas été contrarié par ce qu’il refusait d’avouer ? Retenir des sentiments revient à pourrir, tuer à petites doses ou à grands flots de tristesse. Quand Sarah se réveille en plein hôpital et endeuillée, les lumières la suivent dans un long couloir et s’éteignent derrière elle pour l’attraper dans un brouillard de noir. L’effet visuel, s’il est saisissant, a été vu des dizaines de fois, dans l’excellente saga The Grudge  par exemple mais reprend le fil tissé dès les premières minutes. Les espaces ne sont qu’illusoires, rien ne peut laisser cette héroïne respirer de nouveau.

L’enfermement comme un deuil

Neil Marshall monte dans le projet après un Dog Soldiers apprécié mais décrié globalement pour son manque de sérieux. Le groupe de militaires paumés pendant un exercice dans une forêt voisine a séduit, mais voir des gros bras hyper virilisés, dignes des héros des actioners à la grande époque du cinéma américain pendant l’ère Reagan affronter un loup garou n’avait pas troublé tous les repères du film de genre, aussi gourmant soit-il. Pour The Descent, le cinéaste a exigé que le groupe de spéléologistes descendant dans une grotte inexplorée pour une thérapie de groupe soit exclusivement constitué de femmes. Le scénario reconstruit sur ces bases et cette intuition, il a dû réapprendre à les filmer et surtout les écouter. Comment parlent-elles, comment fonctionne ce groupe inconnu qu’il ne connaissait pas, lui comme beaucoup d’autres ? Ainsi, The Descent raconte aussi comment le regard masculin redécouvre un monde inexploré qu’il n’a jamais cherché à connaître dans tous ses aspects, déjà en 2005. Un enfermement se dessine, 6 aventurières dans une grotte. Au-delà d’une métaphore un peu balourde sur les symboliques masculines et féminines dans la nature, la construction de cet implacable huis clos est le plus bel hommage au deuil de personnages de femmes que les hommes n’ont pas voulu dessiner, écrire ou mettre en scène, pris eux-mêmes dans des étaux mentaux depuis plusieurs générations. Et il est poignant qu’un homme réalise les aventures de ces héroïnes devant s’enfermer pour en sortir.

Une belle enceinte

Raconter le deuil d’une mère dans un espace clos a de quoi donner du travail à beaucoup de psychologues, mais d’autres films de genre ont choisi ce parti pris, à commencer par Alien, le film matriciel, où le vaisseau devient un corps suintant, accouchant lui-même du monstre. The Descent dessine l’espace sombre, rougeâtre, rieur du fœtus qu’il ne cherche pas à cacher. C’est ce qui en fait un film féminin, non pas seulement par la seule mention de ses personnages, dont d’autres se seraient contentés, mais ici et c’est fondamental par sa structure même. On ne gravit pas de montagnes, on ne cherche ni la surenchère, ni à aller plus loin, mais l’intériorité comme un espace cinématographique rarement imaginé avec autant de sens auparavant dans le cinéma de genre. Le deuil est un sentiment à expulser, évacuer, tout comme les remords : mais pour cela il faut accepter de le regarder dans les yeux.

Il fait trop sombre là-dedans

Quand la bande-son exceptionnelle de David Julyan, rappelant les grandes heures d’Howard Shore évoque à grands coups de nappes éthérées les espaces mentaux dans lequel The Descent opère réellement, la mise en scène s’acharne à coincer de plus en plus ses protagonistes dans des cadres défiant toute idée cinématographique. Un casque sur le nez masquant la moitié du visage, des lumières aveuglantes, une veine entre deux grottes s’effondrant sur elles-mêmes, rien n’apparaît littéralement filmable dans ces territoires-là. On n’imaginerait même pas comment une comédienne pourrait s’épanouir engoncée de la sorte. Depuis, d’autres expérimentations plus ou moins réussies ont repoussé ces limites, Buried en tête, mais en 2005, même finalement reconstitué en studio, le paysage de The Descent se construit autour d’un refus des espaces conquis par le cinéma et de tous ses repères. Las, on oublie presque que ce survival se raccroche à quelques repères visuels et scénaristiques en incluant des monstres aveugles apparaissant au bout d’une petite heure, après avoir boulotté quelques autres mineurs qui eux étaient venus dans une optique de conquête masculine, prompte à rouler des mécaniques sur les photos. Les héroïnes de The Descent, elles, sourient sur la photo de groupe qu’elles prennent avant de partir. Le plaisir est au centre de tout, au départ, pour nourrir un récit à 6 têtes cloîtré mais ouvrant les esprits. Et malgré l’affreuse fin « heureuse » américaine, tuant l’idée même de cet enfermement jusqu’auboutiste, sans même évoquer la sinistre suite réalisée en 2009 par Jon Harris, The Descent matérialise l’étouffement de ces personnages de femmes dans des carcans qui n’ont jamais été à leur hauteur. Quand le cinéma de genre a décidé, il y a bientôt 20 ans maintenant, de poser ses piolets dans ce coin-là, c’était donc sous la houlette de Neil Marschall, pour affronter un de ses démons bien plus terrifiants que les crawlers aveugles régnant dans ces caves. Il en est ressorti un souffle vivifiant dans un film de morts esthétiques, stylisées, martyrisées et sacrifiées de femmes pour autre chose que leurs gloires personnelles et leur processus d’héroïsation. D’autres films sortiront, plongeant leur regard dans les abîmes en se rappelant que si le cinéma sort d’une chambre fermée, c’est aussi pour apprendre à mieux emprisonner le réel, des instants suspendus enfermant pour l’éternité dans des photos ou sur des bobines les plus belles des libérations.

Fiche technique

Réalisation : Neil Marshall
Scénario : Neil Marshall
Décors : Simon Bowles
Costumes : Nancy Thompson
Photographie : Sam McCurdy
Montage : Jon Harris
Musique : David Julyan
Production : Christian Colson
Société de production : Celador Films
Sociétés de distribution : Pathé Distribution (Royaume-Uni), La Fabrique de films (France), Lionsgate (États-Unis), eOne (Canada)
Budget : 3 500 000 de livres1
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : couleur – 2.35 : 1 – Dolby EX 6.1 – 35 mm
Genre : horreur
Durée : 100 minutes
Film interdit aux moins de 16 ans en France et au Québec

Distribution

Shauna Macdonald (VF : Nathalie Régnier) : Sarah Carter
Natalie Mendoza (VF : Karine Foviau) : Juno « June » Kaplan
Alex Reid (VF : Danièle Douet) : Elizabeth « Beth » O’Brien
Saskia Mulder (VF : Annabelle Roux) : Rebecca Vernet
MyAnna Buring (VF : Nathalie Spitzer) : Samantha « Sam » Vernet
Nora-Jane Noone (VF : Stéphanie Lafforgue) : Holly
Oliver Milburn (VQ : Frédéric Paquet) : Paul Carter
Molly Kayll : Jessica Carter

Bande annonce

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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