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Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

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La Bataille de Gaulle, diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, L’âge de fer, s’intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Diplômé de l’école Polytechnique, Antonin Baudry a travaillé comme diplomate avant de se tourner vers l’écriture et le cinéma. Sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, il a scénarisé la bande-dessinée Quai d’Orsay, adaptée par Bertrand Tavernier. Puis, il devint réalisateur avec Le Chant du Loup, un thriller palpitant au cœur d’un sous-marin nucléaire, sur fond de conflit international.

Pour La Bataille de Gaulle : L’âge de fer, il conserve un contexte hautement politique en adaptant librement le roman biographique de Julian Jackson, De Gaulle, une certaine idée de la France. Un choix qui fait sens aujourd’hui, à l’heure de l’aggravation des tensions mondiales et de la montée en puissance des mouvements extrémistes. Le film s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement cinématographique global qui retourne à la période de l’Occupation. Après Les Rayons et les Ombres, sorti en mars, trois longs-métrages sélectionnés à Cannes traitent de cette période traumatique : Moulin de Laszlo Nemes, Notre salut d’Emmanuel Marre et La Troisième nuit de Daniel Auteuil. Mais Antonin Baudry délaisse le biopic pour dresser le portrait caricatural d’un personnage militaire, faussement mis à nu.

Le rêve du général inconnu

Difficile de s’attaquer au mythique général. Plusieurs cinéastes s’y sont cassés les dents, jusqu’au dernier en date, Gabriel Le Bomin, qui a mis en scène dans De Gaulle un Lambert Wilson en homme à la fois combatif et fragile. Avec L’âge de fer, Antonin Baudry renonce à toute nuance. Son De Gaulle, campé par Simon Abkarian, s’apparente à un personnage comique de bande-dessinée, qui questionne grandement l’option du véhicule cinématographique. Rêveur, stratège hors pair et militaire détraqué, il s’exprime par de courtes punchlines autoritaires, dont l’humour frise souvent le ridicule. « Les moustiques ne piquent pas De Gaulle », assure-t-il. Cet angle assumé, qui transforme le général en Don Quichotte moderne, par le biais d’une succession de scènes sous format sketches, n’a cependant pas piqué notre curiosité. Et la participation de TF1 et Disney+ au projet n’y est sûrement pas pour rien.

L’âge de fer ne montre la lutte du général De Gaulle que par le biais de grands moments historiques à peine esquissés. Il s’ouvre en mai 1940 avec l’attaque de Montcornet, qui a valu son grade au général, et s’achève fin 1942 après l’assassinat de François Darlan. En deux heures quarante, le film expose à marche forcée l’appel du 18 juin, la naissance de l’organisation de la France libre, le ralliement de l’Afrique, en passant par le Tchad, le Cameroun et le Sénégal, l’attaque tragique de la Marine française à Mers el-Kebir en Algérie par la Royal Navy, sans oublier la bataille de Bir Hakeim en 1942. Une histoire narrée à la va-vite qui réduit à peau de chagrin les enjeux dramatiques, la tension, et même la lisibilité des faits. L’alliance avec les pays africains se gagne ainsi en une courte rencontre. Les affrontements de Bir Hakeim, même avec de bons effets spéciaux, n’expliquent rien du déroulé du conflit, ni de la miraculeuse victoire française. Antonin Baudry préfère se focaliser sur la présentation de la France Libre comme « une chevalerie des temps modernes ». Il voit ainsi De Gaulle comme un cavalier solitaire au sein d’un échiquier politique instable, un sauveur de la France parti de rien. Avec Churchill, le général noue une relation complexe, entre admiration et détestation, dont la profondeur est rapidement balayée par du comique de situation.

À côté de De Gaulle, le cinéaste français expose en parallèle la résistance des lycéens, notamment la manifestation du 11 novembre 1940, à travers les yeux de Livia et Fernand. Une belle occasion d’inciter la jeunesse à se battre. Il intègre également toute une galerie de personnages historiques : François Darlan, l’antagoniste du récit interprété par un Mathieu Kassovitz droit dans ses bottes, le général Koenig, joué par Benoît Magimel, Blazej, réduit à un rôle clownesque attribué à Karim Leklou, largement sous-exploité, et encore Leclerc, Roosevelt et Moulin. Des protagonistes qui n’arrivent jamais vraiment à exister. Quant aux nazis, c’est à peine s’ils intègrent le cadre, l’accent étant mis sur le gain de la légitimité politique interne. Loin de composer la grande fresque historique qu’il promettait, La Bataille de Gaulle : L’âge de fer se révèle être un bon nanar impossible à prendre au sérieux, mais qui aura eu le mérite de bien faire rire la Croisette.

Ce film est présenté en hors-compétition au Festival de Cannes 2026.

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – bande-annonce

La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – fiche technique

Titre international : De Gaulle: Tilting Iron
Réalisation : Antonin Baudry
Scénario : Antonin Baudry et Bérénice Vila, d’après le livre De Gaulle : une certaine idée de la France (A Certain Idea of France: The Life of Charles de Gaulle) de Julian T. Jackson
Interprètes : Simon ABKARIAN, Simon RUSSELL BEALE, Florian LESIEUR, Benoît MAGIMEL, Mathieu KASSOVITZ, Loïc CORBERY, Anamaria VARTOLOMEI, Niels SCHNEIDER, Félix KYSYL, Karim LEKLOU, Tom MISON, Kacey MOTTET KLEIN, Thierry LHERMITTE, Campbell SCOTT, Grégoire COLIN, Daniel BETTS, Pip TORRENS, Stephen CAMPBELL MOORE, Anthony CALF
Photographie : Pierre Cottereau, Giora Bejach
Décors : Benoît Barouh
Costumes : Laurence Chalou
Montage : Katie Mcquerrey
Musique : Volker Bertelmann
Producteurs : Jérôme Seydoux, Ardavan Safaee, Axelle Boucaï
Sociétés de production : Pathé Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Pathé Films
Durée : 2h40
Genre : Historique, Guerre, Biopic
Date de sortie : 3 juin 2026

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, Tangles de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d’Alzheimer. Un premier film d’animation 2D époustouflant, qui fait de l’art un refuge contre l’effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.

Il y a des films qu’on n’attendait pas aussi forts, aussi généreux, aussi vivants que Tangles. Adapté du roman graphique de Sarah Leavitt, le film de Leah Nelson aborde la maladie d’Alzheimer avec une richesse visuelle qui ne cherche pas à l’expliquer, mais se sert du dessin 2D pour laisser des traces, le genre de traces que seul le dessin, le cinéma ou l’art en général peuvent laisser derrière l’effacement et l’oubli. Un geste artistique fort et d’une rare maîtrise pour un premier long-métrage, qui aura tout de même pris dix années de production pour aboutir à un résultat aussi époustouflant et bouleversant.

Ce que la gomme ne peut effacer

Avant que la maladie ne s’installe, Tangles prend le temps de présenter un monde familier et une femme. Sarah est dessinatrice, elle se cherche une situation stable, que ce soit dans sa carrière ou dans ses relations sentimentales. Elle s’est construite une vie dans le San Francisco queer et vibrant des années 90, où elle milite pour sa cause à travers des dessins où se mêlent désirs, passion et parfois colère. On vit quasiment tout depuis son esprit, et le film pose d’emblée l’image qui structure tout le reste : Midge est une mère guerrière, qui ne craint aucun monstre caché dans les recoins les plus sombres de sa chambre d’enfance. Une mère à la fois guide et mentor, là où le père reste plus discret, mais toujours bienveillant. C’est ce cocon-là que le diagnostic va fissurer.

Car rien ne prépare Sarah aux allers-retours entre sa vie californienne et sa maison familiale. Cette scission entre deux mondes apporte du contraste et parfois de la couleur dans un dessin monochrome qui ressemble à une vieille photo de famille qu’on tente de réanimer. Et c’est précisément là que Tangles révèle toute la puissance de l’animation, car le film joue avec beaucoup de ludisme et de folie pour trouver de la légèreté, des rires, des petites bulles où se réfugier dans l’absurde pour échapper à la fatalité. La sœur cadette de Sarah y voit même une invitation à tout vivre à fond, tant qu’il est encore temps. Sarah, elle, se pose des questions sur la distance qui la sépare de sa mère mourante et ses doutes sont légitimes. Mais c’est elle, au bout du compte, qui apportera cette dernière couche de tendresse dans le rapport mère-fille.

Ce rapport, justement, est filmé sans détour ni complaisance. Il y a une certaine brutalité dans ce qu’on perçoit du comportement imprévisible de Midge, qui se meurt en oubliant ses proches et pour qui la communication se fait de plus en plus difficile. Pourtant, la réalisatrice canadienne refuse de s’installer dans le registre du drame clinique comme dans Still Alice ou The Father. Il ne reste que de la tendresse et de l’affection pure dans des gestes de réconciliation et de retrouvailles, comme si chaque jour était le dernier. La séquence au Mexique pendant le Jour des Morts est à cet égard saisissante, à la fois angoissante et subjuguante, portée par une palette de couleurs qui explose dans le noir et blanc comme une dernière déclaration d’amour. Tangles réussit ainsi, selon les intentions mêmes de la réalisatrice canadienne, à faire en sorte que les spectateurs se sentent moins seuls face à ce que tant de familles traversent en silence. On n’en demandait pas tant, et pourtant, c’est déjà beaucoup. Un coup de cœur instantané.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026.

Tangles – fiche technique

Réalisation : Leah Nelson
Scénario : Sarah Leavitt, Leah Nelson, Trev Renney (base sur le roman graphique Tangles : A Story About Alzheimer’s, My Mother and Me de Sarah Leavitt)
Interprètes (voix) : Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Seth Rogen, Beanie Feldstein
Animation : Manddy WycKkens
Montage : David Avery
Musique : Dan Romer
Son : Miguel Araujo, Ryland Haggis
Sociétés de production : Point Grey Pictures, Monarch Media, Giant Ant Films, Lylas Pictures
Pays de production : États-Unis, Canada
Durée : 1h42
Genre : Animation, Drame

Cannes 2026 : Autofiction, tout sur son reflet

Autofiction, le 25e film de Pedro Almodóvar présenté en compétition à Cannes 2026, est un exercice d’autofiction ambitieux mais épuisant. C’est trop bavard, trop lisse, trop occupé à se contempler pour vraiment nous atteindre.

À 76 ans, Pedro Almodóvar revient sur la Croisette avec Autofiction, titre qui ne ment pas. Le cinéaste madrilène, gloire vivante du cinéma espagnol et figure tutélaire de la Movida, a construit une filmographie entière sur l’art de se raconter sans jamais tout à fait se montrer. Derrière ses héroïnes flamboyantes, ses couleurs pop, ses mélodrames nerveux, il y avait toujours une part de lui, dissimulée et sublimée. Tout sur ma mère, Parle avec elle, Volver, La piel que habito, Douleur et Gloire sont des chefs-d’œuvre d’une lucidité exemplaire et avaient porté cet exercice à son sommet. Avec Autofiction, il renoue avec cette veine en plaçant au centre du récit Raúl (Leonardo Sbaraglia), cinéaste en panne d’inspiration qui finit par s’inspirer de la vie de ses proches pour écrire son prochain film. Et il devra en payer le prix. En face de lui, Elsa (Bárbara Lennie), son alter ego féminin, réalisatrice de films devenus cultes malgré leurs échecs initiaux, dont le destin croise et reflète le sien à quelques années d’écart. Le dispositif est séduisant sur le papier. À l’écran, c’est une autre histoire.

Un miroir face à l’autre

Il faut reconnaître à Autofiction ce qu’il a : la patte Almodóvar est bien là, intacte dans sa forme. Les couleurs saturées, l’élégance des décors, la musique d’Alberto Iglesias, fidèle compagnon de route, tout cela compose un écrin reconnaissable, presque rassurant. Et la question qu’il pose, celle de l’éthique du créateur qui vampirise les vies qui l’entourent, est une question vertigineuse. Le problème, c’est qu’Almodóvar ne la traverse pas, il la disserte. Les dialogues s’accumulent, s’étirent, s’expliquent eux-mêmes, comme si le film ne faisait pas confiance au spectateur pour comprendre ce qu’il ressent. On pense à la dimension pirandellienne revendiquée par le cinéaste dans sa note d’intention, où les personnages se rebellent contre leur auteur, où l’œuvre remet en question sa propre raison d’être également, mais cette ambition méta reste théorique, rarement incarnée. Raúl se regarde dans le miroir tout le long du récit et le film fait de même. Ce qui finit par tenir le spectateur à distance. Une séquence de striptease masculin en ouverture, décorative et inconséquente, donne le ton de cette auto-indulgence.

Ce qui distinguait Douleur et Gloire de cet Autofiction, c’est que l’autofiction y était logée dans la chair, dans le dos abîmé de Banderas, dans la douleur physique qui rendait le récit intime et universel à la fois. Ici, la distance entre Almodóvar et Raúl s’est refermée jusqu’à l’étouffement. L’émotion, au lieu de surgir, nous est réclamée, portée par une musique qui tente de rattraper un rythme constamment défaillant. Ce faux rythme est peut-être le vrai problème du film, car les deux temporalités s’articulent sans jamais se percuter, et leur convergence arrive trop tard pour relancer ce qui s’est installé comme une torpeur confortable. Il y a pourtant une ultime confrontation entre Raúl et sa collaboratrice en fin de film, qui révèle ce qu’Autofiction aurait pu être entre tension et justesse. Ce moment-là est du grand Almodóvar. Le reste est tout simplement conventionnel et assommant.

Dans une fin de compétition cannoise qui s’essouffle, Autofiction partage avec Histoires Parallèles de Farhadi le même vertige, celui de deux auteurs qui peinent à se détacher d’eux-mêmes. Almodóvar s’en sort mieux que le cinéaste iranien, dont le dispositif reste plus froid et plus calculé, mais les défauts sont cousins, avec trop de démonstration et pas assez de vie. Le film laissera donc peu de traces, paradoxe cruel pour une œuvre qui parle précisément de la peur de disparaître.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Autofiction – bande-annonce

Autofiction – fiche technique

Titre original : Amarga Navidad
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprètes : Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Patrick Criado
Photographie : Pau Esteve Birba
Décors : Antxón Gómez
Montage : Teresa Font
Musique : Alberto Iglesias
Producteurs : Esther García, Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo, Movistar Plus+
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 1h51
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 20 mai 2026

Cannes 2026 : I’ll Be Gone in June, le regard de l’étranger

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Premier film de Katharina Rivilis, I’ll Be Gone in June retrace le voyage au Nouveau-Mexique d’une étudiante dans le contexte troublé du 11 septembre. Un récit personnel et immersif, à la beauté figée, qui interroge notre vision d’une Amérique idéalisée.

La réalisatrice allemande a étudié le cinéma à Berlin et signé plusieurs courts-métrages, d’abord Ariana Forever ! et Day X, dans le cadre de son école, puis Rondo, présenté en avant-première lors de la 72e Berlinale. Pour son premier long-métrage, Katharina Rivilis s’est inspirée de son expérience étudiante en famille d’accueil au Nouveau-Mexique, plus précisément à Las Cruces, une ville située en plein désert près de la frontière mexicaine. Un séjour formateur, rempli de souvenirs dans lesquels elle s’est replongée pendant la pandémie du Covid.

Produit par Road Movies, la société de Wim Wenders, I’ll Be Gone in June entretient des liens étroits avec les films du cinéaste allemand, connu pour Les Ailes du désir ou Jusqu’au bout du monde. En effet, le tournage a eu lieu dans la même région reculée que Paris, Texas, et le climat du 11 septembre a déjà été traité par Wenders dans Land of Plenty. Mais Katharina Rivilis choisit de traiter le sujet à travers les yeux d’une étrangère, afin de révéler que les États-Unis n’ont rien du pays idyllique auquel on croit.

Un monde instable

Franny, une étudiante allemande, débarque à Las Cruces pour une année d’échange. Loin de trouver l’Amérique de ses rêves, qu’elle connaît à travers les films hollywoodiens et les images télévisées des grandes villes, telles que New York et Los Angeles, elle découvre un pays fragile et traumatisé par le choc des attentats. Un peu à la manière de The Sweet East, le parcours de Franny révèle progressivement l’autre réalité d’un pays. Sa première confrontation avec l’Amérique reste brutale. Dans la terreur du 11 septembre, elle observe l’omniprésence de la police et des contrôles de sécurité, dans un territoire immense et aride. Mais peu à peu, son regard change. Tout comme son rapport au paysage. D’abord ocre et hostile, le désert adopte des tons bleus beaucoup plus doux, sereins, à la consonance nostalgique et presque mystique. Franny tisse alors des liens forts avec la communauté locale et commence à vivre une histoire d’amour, d’emblée condamnée à finir. Cette échéance, également traduite dans le titre, annonce la fin d’un voyage personnel, mais aussi d’un monde, qui ne sera plus jamais le même.

I’ll Be Gone in June montre les effets de cette rupture sur les rapports entre Européens et Américains. Les traumatismes, comme la mort du grand-père, amènent au repli sur soi et à l’exclusion des étrangers. En filmant des acteurs non-professionnels dans des décors naturels, Katharina Rivilis livre un récit plein d’authenticité. Son rythme lent, qui conserve quelques longueurs, exprime des moments de joie et de tristesse suspendus, ainsi qu’un certain sentiment de dérive. Il n’est donc pas étonnant que la réalisatrice allemande cite parmi ses influences Stranger Than Paradise de Jim Jarmusch, ou encore Gummo d’Harmony Korine, qui mettent en scène une Amérique en marge. Avec I’ll Be Gone in June, elle offre un premier film plutôt réussi, dont la vision d’un monde ébranlé résonne assurément aujourd’hui.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026

I’ll Be Gone in June – bande-annonce

I’ll Be Gone in June – fiche technique

Réalisation : Katharina Rivilis
Scénario : Katharina Rivilis
Interprètes : Naomi Cosma, David Flores, Bianca Dumais, Elijah De Billie, Mia Ayon, Marco Silva, Logan Sage
Photographie : Giulia Schelhas
Montage : Aurora Franco Vögeli
Musique : Steve Binetti, Eliane Bründler
Producteurs : Léa Germain, Clemens Köstlin, Andrea Kühnel, Vincent Savino, Wim Wenders
Société de production : Road Movies
Pays de production : Allemagne, Suisse, États-Unis
Durée : 2h05
Genre : Drame

Umami : savoureux

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Cet album signé Willy Ohm (dessin et scénario) se montre plus subtil que ce qu’on pourrait imaginer au premier abord, ce en quoi il justifie parfaitement son titre. En effet, en cuisine, on considérait qu’il n’y avait que quatre saveurs : sucré, salé, acide et amer. Or, en 1908, un professeur chimiste, le Japonais Kikunae Ikeda a identifié une cinquième saveur. Celle-ci a été officiellement reconnue en 1985 et on l’associe à un produit chimique nommé glutamate qu’on trouve dans différents aliments. Mais, depuis le début du XXe siècle, cette saveur avait eu le temps de devenir mythique et on la considère comme le nec plus ultra en cuisine, notamment par la difficulté à l’obtenir, ce que le scénario intègre.

La famille Tabako

Cette recherche du goût parfait étant au centre de l’intrigue, il convient de laisser la surprise aux lecteurs tentés de déguster cette BD qui doit beaucoup à l’univers du manga. Ici le Français Willy Ohm (pseudo de Guillaume Clairat) s’attache à faire le lien entre différentes cultures. Si son intrigue se situe à Tokyo en 1986, elle associe sans complexe l’art culinaire japonais avec l’univers des films noirs tels que le cinéma américain nous en a proposé par centaines. On trouve notamment le personnage principal de l’album, le détective privé Tabako, archétype de l’homme désabusé qui traite des affaires de maris infidèles pour faire bouillir la marmite. Son crédo se résume à « J’ai un régime alimentaire très strict : clopes et alcool en grande quantité » qui s’accorde avec son constat « … la bouffe et moi on est un peu fâchés. » A vrai dire, Tabako (un nom qui ne doit rien au hasard) a une excellente raison pour justifier un tel régime. En effet, sa fille chérie Hamaki a succombé à une crise cardiaque en dégustant une soupe de ramen de sa confection, alors qu’elle s’apprêtait à inaugurer le restaurant dont elle rêvait depuis toujours et qu’elle venait d’acquérir. Depuis, Tabako vit séparé de son épouse.

Une originalité bien pensée

De Tokyo, le dessinateur-scénariste fait une ville fantasmée où, dans un environnement dense et coloré, Tabako croise essentiellement des personnages animaliers : une chatte, un crabe, un chien, un cochon, etc. Il fait de Tabako le bougon, un homme petit, légèrement rondouillard et aux lunettes teintées. Comme dans un manga, il y a pas mal d’action. Le scénario se révèle d’une certaine finesse car, intercalés entre les chapitres, on trouve des flashbacks dans un noir et vert pâle qui permet de mieux comprendre les tenants et aboutissants de l’ensemble, au fil de révélations savamment distillées. La grande lisibilité du dessin (au trait bien affirmé et très expressif, qui fait la part belle à certains détails, mais sans surenchère) fait que l’album se lit facilement et rapidement. Attention quand même de rester attentif, car de nombreux détails significatifs n’apparaissent que fugitivement. Bref, le scénario serait quasiment parfait s’il ne se laissait pas aller à quelques facilités sous la forme de hasards qui s’enchainent trop facilement. On l’accepte aisément car l’ensemble est vraiment bien pensé. D’ailleurs, dès la première planche, un détail retient l’attention, avec une exclamation sur la dernière case dont on comprend page suivante qu’il faut l’attribuer à un personnage qu’on ne voit qu’à ce moment-là. Ohm utilise donc au passage un équivalent du hors champ en vocabulaire cinématographique. Ce clin d’œil au cinéma donne le ton. D’autre part, les pages de son album sont non numérotées (comme dans un manga) mais à faire défiler dans le sens de lecture classique à l’occidentale. Judicieusement, pour ce format moyen, il privilégie trois bandes par planche, tout en se laissant une grande liberté de ce côté selon son inspiration. On remarque au passage qu’il ponctue les scènes d’action et certains sons par des idéogrammes, comme dans un manga. Et il ne néglige pas, à l’occasion, quelques touches d’humour. A noter cependant la regrettable absence de lexique en fin d’album, car si on devine qu’irasshaimase signifie bienvenue et qu’oyabun signifie chef, il faut par exemple chercher la signification de yakitori (vocabulaire culinaire), ainsi que celle de bōsozoku (clans de motards). Et puis, si l’incursion dans un restaurant pour robots illustre le fait qu’on peut trouver tout et n’importe quoi à Tokyo, ici on va quand même plutôt vers le n’importe quoi, puisqu’on voit des robots attablés devant des assiettes fumantes comme s’ils allaient se goinfrer.

La loi d’Ohm (qui ici n’est pas U = R x I)

Voilà donc un album aussi original que plaisant à lire. Il tourne intelligemment autour du principe affirmant que la perfection n’est pas de ce monde. Tabako en fait la triste expérience. L’auteur lui fait toucher du doigt que la perfection peut valoir des conséquences terribles, idée subtile qui pourrait mériter un développement à caractère philosophique. Alors qu’il est à la recherche de la vérité concernant la mort de sa fille, Tabako finit par comprendre que ce qu’elle a découvert profite à une bande de drôles de yakuzas, ce qui nous vaut une intrigue à multiples ramifications.

Umami, Willy Ohm
Dargaud (collection Cantina) : sorti le 22 mai 2026

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3.5

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C’est à découvrir aux éditions LettMotif.

Volontiers relégué dans les marges et les arrière-salles, le cinéma d’horreur français est suspecté de tout : impur, sanguin, trop populaire pour la critique savante, inutilement violent pour un pays friand de comédies franchouillardes, de naturalisme psychologique ou d’auteurisme distingué. C’est pourtant cet espace filmique mal éclairé que Léa Lahannier explore dans Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, un essai ample et passionné, qui tente de comprendre ce que le genre dans son essence et dans ce qu’il dit de nous.

Léa Lahannier envisage l’horreur comme une forme culturelle totale, traversée par l’histoire, les corps, les peurs sociales, les modèles étrangers, les censures, les frustrations de production et les désirs de rupture. Le genre n’est pas seulement affaire de monstres : il est une manière de donner une forme à ce qui, dans une société donnée, ne se formule pas forcément autrement.

Le cinéma d’horreur français n’est pas né par imitation tardive du modèle américain. Bien sûr, l’Amérique est là, immense, matrice évidente, avec La Nuit des morts-vivants, Massacre à la tronçonneuse, Halloween, le slasher, le survival, les figures du tueur, de la maison isolée ou encore de la victime traquée. Mais Léa Lahannier montre que l’horreur, dès qu’elle change de sol, change aussi de température. En France, elle se charge de Grand Guignol, de naturalisme, d’un goût du réel sale. Elle appréhende le corps comme scandale, le social comme piège, la campagne comme territoire de fantasmes et de mépris…

Avant la vague sanglante des années 2000, il y a des ancêtres, des films-sources, des œuvres qui ouvrent des brèches et sur lesquelles l’auteure revient abondamment. Les Yeux sans visage de Franju donne au macabre une poésie clinique, où l’horreur surgit moins du spectaculaire que d’une opération de beauté devenue cauchemar. Le Vieux Fusil déplace la violence vers la mémoire historique et le traumatisme. Trouble Every Day et Irréversible annoncent un cinéma de la chair, du malaise, de l’agression sensorielle, où la frontière entre horreur, cinéma d’auteur et expérience limite devient poreuse. Tout remonte par capillarité, depuis des traditions esthétiques et morales que le cinéma français portait déjà en lui.

Puis viennent les années 2000, que Léa Lahannier envisage comme un véritable opéra de la violence. Haute Tension, À l’intérieur, Frontière(s), Martyrs : autant de films qui font soudain surgir une France ensanglantée, désireuse d’impact fort, moins attachée au fantastique qu’à la brutalité humaine. Ce moment cristallise l’idée d’une horreur française qui se réapproprie les codes américains pour les faire dérailler vers autre chose : une terreur du proche, du familier, du corps réel. Le monstre n’est plus nécessairement surnaturel. Il peut être un homme dans une ferme, une femme dans une maison, un visage aimé, une famille, une communauté, une pulsion.

Dans Haute Tension, l’auteure voit bien plus qu’un exercice de style à l’américaine : un film-charnière, à la fois slasher, survival et manifeste nihiliste. Le film d’Alexandre Aja traduit les modèles de Hooper et Carpenter sur un territoire français où la menace est moins mythologique que morale. Ce qui effraie, ce n’est pas seulement le tueur ; c’est l’effondrement des repères qui permettait encore de distinguer le Bien du Mal, la victime du bourreau, l’amour de la possession, la protection de la destruction. 

Léa Lahannier n’hésite pas à convoquer Nietzsche, le nihilisme, la mort des valeurs, le surhomme, parfois au risque de charger les films d’un appareil conceptuel très dense. Mais cela a aussi sa beauté : elle témoigne d’un désir de prendre le cinéma d’horreur au sérieux, en acceptant ses excès. Le gore est une manière de dire que le monde ne tient plus, que le corps est le dernier lieu où s’inscrit la catastrophe.

La question de l’empathie est abordée dans l’essai. Dans Haute Tension, la première partie noue un lien avec Marie et Alex avant de le retourner contre nous. Dans À l’intérieur, le huis clos maternel devient espace de profanation. Dans Martyrs, la souffrance se fait presque métaphysique, tendue vers une impossible révélation. Le choc produit une expérience morale.

La dernière partie du parcours ouvre vers les années 2010 et 2020, où l’horreur change de visage. Avec Grave, Teddy, Titane, le genre se féminise, s’hybride. Il devient moins frontalement gore, plus poreux et mutant. L’horreur change de texture, passe par une contamination, ou une manière de troubler le récit d’apprentissage, la chronique sociale, le mélodrame familial, le cinéma du corps. Julia Ducournau occupe naturellement une place majeure dans cette transformation : avec elle, l’horreur devient auteuriste sans renoncer à la chair, intime sans devenir sage, monstrueuse sans perdre de sa puissance émotionnelle.

L’essai a parfois les élans de sa passion et veut tout relier : le Grand Guignol et Nietzsche, Canal+ et le nihilisme, Aja et le surhomme, Ducournau et l’avenir du genre. Mais cette générosité donne surtout envie de revoir les films, en les appréhendant comme les symptômes d’une histoire souterraine du cinéma français. C’est depuis cette marge, depuis ce « bord de l’abîme », que l’on scrute un genre loin d’avoir dit son dernier mot. 

Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?, Léa Lahannier
LettMotif, 23 mars 2026, 300 pages

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3.5

Le retour des « Âges d’or de Picsou »

Entre paranoïa financière, inventions absurdes et guerres de chiffonniers, ce tome 2 des Âges d’or de Picsou rappelle pourquoi le vieux canard de Carl Barks reste l’un des personnages les plus drôles de l’histoire de la BD pour enfants.

Dès « La Terreur des Rapetou », tout est déjà là. Picsou paie Donald pour… s’inquiéter à sa place. Lorsque les Rapetou s’évadent, il sombre dans une paranoïa totale et imagine avec son neveu un système de défense délirant à base de canon automatique. Évidemment, ce dispositif finit par éventrer son propre coffre-fort. Toute l’ironie de Barks tient dans ce gag : l’avarice produit elle-même la catastrophe qu’elle voulait empêcher.

Dans « Arnach McChicane », Picsou apparaît encore plus pingre. Donald et les neveux lui font signer un contrat pour être sûrs d’être payés. Pourtant, derrière cette caricature d’avare, Barks injecte déjà une forme d’humanité : Picsou sauve son ennemi de la noyade, comme s’il obéissait malgré tout à un vieux code moral.

« Picsou contre Gripsou » montre, alors que Donald veut simplement acheter un soda, Picsou lui répondre que « les cents économisés aujourd’hui sont les dollars de demain ». Le milliardaire refuse même d’acheter le journal et préfère lire ceux abandonnés dans le parc. Face à lui, Gripsou agit comme un miroir monstrueux : même obsession de l’argent, mais sans la moindre limite morale. Leur rivalité dégénère alors en une incroyable bataille de pelotes de ficelle, symbole parfait de cette folie de l’accumulation qui transforme deux multimilliardaires en chiffonniers hystériques.

Cette logique atteint son apogée dans « Un puits de dollars ». Picsou refuse de dépenser dix dollars pour changer ses lunettes mais investit une fortune dans une machine censée réfléchir à sa place. À force de radinerie, il finit par cacher son argent sur un terrain qui ne lui appartient même pas. Rarement l’avarice aura été représentée avec autant de génie burlesque.

Les récits européens apportent ensuite une autre couleur.
Dans « Les Lucioles industrielles ! », Romano Scarpa transforme Brigitte en menace sentimentale permanente. Picsou veut rester libre, indépendant, maître de lui-même, mais sa jalousie et sa naïveté le rendent étonnamment vulnérable.

Le volume connaît un léger creux avec « La Terreur venue de l’espace », aventure SF assez classique autour d’un extraterrestre voleur et d’un coffre-fort prétendument inviolable. En revanche, « Formation accélérée » retrouve immédiatement une énergie cartoonesque réjouissante : Géo Trouvetou y imagine des véhicules délirants pour faire gagner Picsou face à Flairsou, entre moteurs absurdes, catastrophes mécaniques et course automobile complètement folle. « Formation accélérée » et « Les guérisseurs des Andes ! » montrent combien l’univers Disney européen a complexifié les rivaux économiques de Picsou à partir des années 1960 jusqu’aux années 2000. 

Au fond, ce tome raconte des histoires d’obsession. Picsou veut tout contrôler, tout conserver. Mais plus il cherche à sécuriser sa fortune, plus le monde environnant semble lui échapper. Ses ennemis creusent des tunnels, ses inventions détruisent ses coffres-forts et sa propre cupidité devient souvent son pire adversaire. C’est absurde, mesquin, parfois ridicule. Et c’est précisément pour cela que Picsou reste immense.

Les Âges d’or de Picsou (tome 2), collectif
Glénat, 20 mai 2026, 208 pages

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4.5

« Le Dernier Écrivain » : le monde de demain

Quand un homme du passé devient le dernier rempart contre un futur sans âme…

Sugai a 27 ans, une maladie incurable et des romans que personne ne lit. Un destin sans éclat, jusqu’à ce qu’une fan lui redonne le goût d’écrire, et de vivre. Pour ne pas l’inquiéter, il accepte en secret un protocole expérimental : cent ans de sommeil cryogénique. À son réveil, le monde a changé en tous points. Et l’impossible semble s’être produit : il est célèbre. Et il reçoit une lettre signée de celle qu’il croyait perdue à jamais.

Ce premier tome pose ses pièces avec talent. Pas de fioritures, Chitose Akai laisse l’ellipse temporelle faire son travail et concentre son récit sur ce qui compte vraiment : un homme déplacé dans son propre avenir, cherchant à reconquérir quelque chose d’humain dans un monde qui a presque tout délégué aux machines. Car dans ce XXIIe siècle imaginé, l’IA générative a colonisé la littérature. Elle produit, elle publie, et surtout elle performe. Mais elle ne ressent pas. C’est précisément pour cette raison que les romans de Sugai, écrits cent ans plus tôt dans la douleur et l’amour, résonnent si fort dans ce futur aseptisé. L’authenticité, la rareté d’une voix vraiment humaine, a fini par valoir de l’or.

La force du manga tient dans cette dialectique simple mais efficace : plus l’IA prend de place, plus l’humain manque. Sugai n’est pas un génie incompris rattrapé par son époque : il est surtout un homme ordinaire dont la vulnérabilité, les doutes et la douleur constituent précisément ce que la machine ne saura jamais simuler. Yui, sa fan devenue sa partenaire, l’avait probablement compris avant tout le monde : ce ne sont pas les mots choisis qui touchent, c’est la vie qui les traverse.

Le dessin, classique et sobre, sert ce propos sans chercher à en faire trop. Le noir et blanc accentue la mélancolie d’un récit qui avance sur deux temporalités : le présent de 2016, fragile et intime, et le futur de 2120, vaste et froid. Le tout avec une fluidité qui rend la lecture particulièrement addictive. La fin du tome laisse une question capitale ouverte. Mais nous n’en dirons pas plus.

Une série à suivre, à l’heure où la question de l’IA n’a jamais été aussi urgente.

Le Dernier écrivain, Chitose Akai 
Glénat, 22 avril 2026, 192 pages

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4

« Oldman » et « Smother Me » à découvrir aux éditions Glénat

Avec Oldman, Chang Sheng compose un récit de vengeance baroque, où la magie et la cruauté du pouvoir se mêlent dans une fresque aussi spectaculaire que mélancolique. Mini-série sombre et nerveuse de Hiroshi Shimomoto, Smother Me nous plonge quant à elle dans une Détroit cauchemardesque où les enfants sont dressés, vendus, jetés dans l’arène. 

Un royaume lointain, une reine que le temps semble épargner, un magicien enfermé dans les geôles après avoir été trahi, une générale mutilée, un anatomiste excentrique capable de rendre aux corps brisés une forme de puissance mécanique : Chang Sheng assemble ces motifs avec un sens évident du romanesque. 

Au centre de cette mécanique narrative se trouve Billy Oldman, ou plutôt Edward, figure d’innocence dévoyée par le pouvoir. Recueilli enfant par la reine dans un geste de façade destiné à calmer les tensions sociales, il devient bientôt l’instrument d’une ambition monstrueuse : conserver à tout prix la jeunesse de la souveraine. La magie, d’abord perçue comme un art, se change alors en malédiction. Ce qui faisait d’Edward un être à part devient la raison de son enfermement, de son vieillissement prématuré, de sa chute. Le manga tire de cette injustice une force motrice : la vengeance y naît d’une vérité confisquée trop longtemps.

Visuellement, l’ouvrage impressionne. Chang Sheng déploie un dessin dense, élégant, parfois étourdissant dans son souci du détail. 

Dans Smother Me, Akio n’a que treize ans, mais l’enfance semble déjà très loin derrière lui. Vendu par sa mère, privé de son nom, formé au meurtre, il devient Serpent : un tueur à gages miniature, produit d’un monde où les adultes se servent des enfants comme d’armes. Cela donne au manga son noyau moral. La violence est héréditaire, sociale. Elle circule dans les rues, les familles, les organisations criminelles, et finit par modeler ceux qui n’ont pas eu le choix.

Le décor de Détroit, ville gangrénée par les trafics et les règlements de comptes, a quelque chose de glaçant. Tout y paraît hostile, cabossé, livré à des figures d’adultes défaillants : Singe, Moreh, Éléphant, autant de noms de code synonyme d’une humanité qui s’effrite. 

Moreh veut renverser le système tout en reproduisant ses méthodes de manipulation ; Singe règne dans la violence, l’alcool et le désespoir ; Éléphant, tueur redoutable, se révèle pourtant capable d’une attention tendre. Chez Shimomoto, personne n’est tout à fait innocent et les nuances prévalent.

La rencontre entre Akio et Lynne apporte au récit sa lumière. Lynne est aveugle ; elle voit en Serpent autre chose qu’un outil ou une menace. Elle devient une présence inespérée dans un monde de prédation.

La brièveté de la série est à la fois sa force et sa limite. En deux volumes, Smother Me va droit au but, sans s’encombrer d’un long développement autour de son organisation criminelle ou de ses tueurs secondaires. Le rythme est tendu, l’intrigue avance vite. Certains enjeux auraient cependant gagné à s’étayer davantage.  

Tant Oldman que Smother Me valent le coup d’œil : adultes, dotés d’un sens moral fort, ils battent brèche l’innocence et la sacrifie sur l’autel du pouvoir et de la corruption. En clercs, Chang Sheng et Hiroshi Shimomoto façonnent des univers haletants dans lesquels tous les coups sont permis. 

Smother Me (1&2), Hiroshi Shimomoto
Glénat, 22 avril 2026, 202 pages

Oldman, Chang Sheng 
Glénat, 11 février 2026, 360 pages 

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Sept ans. Sept longues années sans que la galaxie lointaine, très lointaine ne daigne se montrer dans nos salles obscures. Pas de quoi créer le moindre sentiment de manque pour autant, tant Disney s’est senti obligé de tuer toute attente ou aura autour de la saga Star Wars, en nous bombardant de séries Disney +. Dans l’idée, pas de soucis, la plateforme est faite pour ça. Sur le papier, on a enchaîné les catastrophes industrielles. Seules lumières à travers le côté obscur de la farce, les séries d’animations et deux séries live action. L’une d’entre elles, The Mandalorian, évolue sur nos écrans pour le grand retour de la saga. Alors, que vaut The Mandalorian and Grogu ? Ben… ça existe. Voilà.

The Mandalorian, c’est deux excellentes saisons dans l’univers de Star Wars, suivies d’un troisième acte plus… difficile, pour rester poli. C’est Disney+ à ses débuts, quand ils essayaient encore de faire que leurs séries ressemblent à quelque chose. C’est Dave Filoni, quand il créait encore autour de La Guerre des Etoiles, avant qu’il comprenne qu’il suffisait qu’Hayden Christensen fasse son mouvement du dos dans des séries catastrophiques pour satisfaire le public. Bref, c’est ce qu’on attend de la licence : une œuvre qui ne donne pas l’impression d’avoir un sabre laser braqué sur la tempe si elle ne s’intègre pas à la nonalogie Skywalker. Un film Star Wars peut aussi explorer le lore, raconter d’autres choses et agrandir l’univers créé en 1977 par George Lucas. En ce sens, difficile de reprocher au film ce qu’il est : une œuvre parfaitement inoffensive autour de deux personnages adorés des fans, rien de plus, rien de moins. Non, pas d’apparition de Luke Skywalker rajeuni numériquement. Pas de mini Ben Solo que l’on verrait en coup de vent ou de Faucon Millenium en arrière plan. Et, plus surprenant encore, aucune allusion au retour du Grand Amiral Thrawn ou d’Ezra Bridger, qui aurait amorcé la saison 2 de la série Ahsoka. Non. Le Mandalorian and Grogu, c’est le Mandalorian et Grogu, épicétou.

Un peu, grogu, passionnément

D’un côté, on apprécie. Contrairement à Marvel, Star Wars semble vouloir garder des histoires indépendantes pour le cinéma. Pas besoin de faire ses devoirs et de mater 15 séries nulles pour comprendre qui est qui, ou de quoi parle tel personnage. Rassurez-vous donc, si vous n’avez pas vu les trois saisons, ou même un seul épisode de la série principale, vous pouvez voir ce film sans craindre d’être perdu. Mando (le Mandalorien) a la classe, Grogu (Bébé Yoda) est mignon, c’est le plus important. Alors, certes, le film vous balance quelques personnages comme si vous aviez grandi avec, mais l’intrigue principale reste parfaitement autonome. Là où ça blesse, c’est que de cette volonté de faire du projet une histoire totalement indépendante naît un défaut important : l’absence totale de toute tension dramatique ou d’importance pour le futur de la saga. Nos héros possèdent une immunité scénaristique en beskar armé et le scénario suit une autoroute certes pas désagréable, mais prévisible au possible. Mandalorian and Grogu, c’est les trois premiers épisodes de la saison 4, avec un peu plus de budget. C’est le minimum d’enjeu, pour être certain de ne pas bousculer Ahsoka et les autres œuvres à venir dans cette chronologie. La comparaison avec des épisodes n’est pas anodine, tant le découpage de l’histoire semble construit pour diviser le film en 4 segments de 30 minutes, à balancer plus tard sur la plateforme. Comparer l’histoire à un début de saison fait sens aussi, tant rien n’a changé, pour personne, à l’issue des 2h.

Le pire, c’est que c’est pas mauvais. Enfin, à l’échelle de ce Star Wars est devenue en dix ans, c’est pas si mal. On passe même un moment plutôt sympa. Le souci, c’est que l’aspect téléfilm de luxe se ressent trop souvent. Comme d’habitude avec Disney, le chef de la photographie semble s’être perdu dans les limbes de la force, tant le film est éclairé comme une série télévisée. Jon Favreau sait ce que les fans attendent d’une aventure du duo et joue dessus. Les scènes d’actions sont nombreuses et franchement réussies, avec une entrée de Mando diablement efficace de caractérisation. Malheureusement, la magie Star Wars a disparu et on sort de la salle sans grand chose à dire, tant il ne s’est rien passé. L’histoire se suit, oui. Les décors sont magnifiques, top. Mais le cœur du film lui, n’essaye rien.  Le traumatisme de l’Episode VIII : Les Derniers Jedi semble encore trop frais dans l’esprit de Lucasfilm. Tout est fait pour que le vaisseau continue son trajet en pilote automatique. Seule la musique propose des sorties de route très inhabituelles pour la franchise et ça passe plutôt pas mal. Certains diront que l’absence de Jedi est préjudiciable. Non. Andor et Rogue One existent (le final avec Vador ne rend que meilleur un film déjà exceptionnel). Et c’est ça, le problème principal de Mandalorian and Grogu. A trop vouloir faire plaisir aux fans de Grogu, il en oublie les passionnés de cinéma.

Parce que oui, le film se destine au cinéma et, comme dirait l’autre, il faut le considérer en tant que tel. Malgré tous ses énormes défauts qui font de lui le pire de la saga, L’ascension de Skywalker proposait de belles idées visuelles, de mise en scène. C’était le film avec le pire scénario jamais conçu, mais on ne sortait pas de la salle avec l’impression d’avoir vu un téléfilm. On vous dira surement que bon, ça va, c’est pour les enfants. Non. En 1977 aussi, le public visé était très jeune. Pourtant, l’Histoire s’en souvient encore. Faire de la mise en scène, du cinéma, ça ne coute pas plus cher. Ca demande du travail, de l’ambition, des qualités d’écriture et surtout, une bonne coordination entre les différentes équipes qui composent un long métrage. Obsession, sorti ce mois-ci avec 750 000 dollars de budget, est d’ores et déjà considéré comme l’un des meilleurs films d’horreur de ces 20 dernières années. Mandalorian and Grogu, malgré son manque d’ambition narrative vis-à-vis de l’univers, aurait pu se vanter d’être le meilleur western spatial jamais sorti. Non, c’est une petite chose mignone, qui ne fait pas de mal à une mouche et dont personne ne se souviendra, tant notre regard est déjà tourné vers l’avenir. La saga mérite mieux. Pedro Pascal et Sigourney Weaver, qui apparaît dix minutes à tout casser, aussi.

The Mandalorian and Grogu – bande-annonce

The Mandalorian and Grogu – fiche technique

Réalisation : Jon Favreau
Scénario : Jon Favreau, Dave Filoni, Noah Kloor
Interprètes : Pedro Pascal, Sigourney Weaver, Jeremy Allen White, Steven Blum, Jonny Coyne
Photographie : David Klein
Décors : Doug Chiang, Andrew L. Jones
Costumes : Mary Zophres
Montage : Rachel Goodlett Katz, Dylan Firshein
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Jon Favreau, Kathleen Kennedy, Dave Filoni, Ian Bryce
Société de production : Lucasfilm
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 2h12
Genre : Aventure, Fantastique, Science-Fiction
Date de sortie : 20 mai 2026

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2.5

Cannes 2026 : Jim Queen, Armagayddon Time

Un virus transforme les gays en hétérosexuels dans Jim Queen. Le premier long-métrage de Bobbypills, hilarant, décomplexé et étonnamment touchant, est une bombe d’animation queer présentée en Séance de Minuit à Cannes 2026.

Dans un Paris uchronique, l’homosexualité est la norme. On y trouve Jim Parfait, influenceur musclé, icône des réseaux, roi du booty workout, qui voit sa vie s’effondrer le jour où il contracte l’hétérose, une IST qui transforme ses victimes en hétérosexuels monogames, fans de football et porteurs de doudoune sans manche. L’enfer absolu. Pour se sauver, et sauver avec lui toute la communauté gay de l’extinction, Jim devra traverser Paris aux côtés de Lucien, son dernier follower, un jeune homme qui peine à assumer sa propre homosexualité face à sa mère, Christine Bayer, ministre de la santé, homophobe assumée, et référence à peine voilée à Christine Boutin et aux laboratoires Bayer du scandale du sang contaminé. Marco Nguyen et Nicolas Athané signent là leur premier long-métrage, et c’est une réussite, généreuse et libératrice.

Portrait acide d’une communauté qui s’aime avec ses défauts

Ce qui frappe d’emblée, c’est la précision du regard porté sur la communauté gay, de l’intérieur, sans condescendance ni prosélytisme. Jim n’est pas seulement une icône, c’est aussi un miroir grossissant des injonctions qui traversent le monde queer : le culte du physique, la hiérarchie silencieuse entre les membres du Gym Queens, les twinks qui sont plus minces, les bears pour leur pilosité excessive, et les drags pour leur transformation extravagante. Il y a une valeur sociale de l’esthétique corporelle qui est présentée avec un certain amusement, même si elle est aussi vectrice de conflit. Mais quand l’hétérose fait perdre à Jim ses abdos un par un, c’est toute son identité sociale qui se dérobe et pas seulement son orientation. Le film déconstruit ainsi brillamment la figure de l’influenceur, dont le pouvoir repose moins sur ce qu’il est que sur ce qu’il exhibe. Face à lui, Lucien incarne le contrepoint parfait. Il est invisibilisé, marginalisé jusque dans sa propre communauté et ne rentre dans aucune case valorisée. Et c’est précisément dans la relation entre ces deux-là, le surhomme qui dégonfle et le jeune homme qui s’assume de plus en plus, que se niche toute l’émotion du film. La « gaystapo », figure absurde et jouissive, pousse la logique encore plus loin : même au sein d’une communauté opprimée, les mécanismes d’exclusion et de conformité reprennent leurs droits. C’est méchant, c’est juste et c’est hilarant.

Narrativement, Jim Queen structure sa quête comme un conte d’aventure picaresque. Jim et Lucien progressent de rencontre en rencontre, chaque personnage-relais constituant un sketch autonome avant de céder la place au suivant. C’est exactement l’ADN de Bobbypills, forgé sur Les Kassos, appliqué au format long avec une cohérence parfaite. Le burlesque trash, le politiquement incorrect, la cassure franche dans le geste animé, tout ça fonctionne et on ne s’en lasse pas. L’animation, avec ses aplats criards et ses mouvements délibérément saccadés, oscille quelque part entre Rick et Morty et les fanzines queer des années 90, convoquant en chemin une comédie musicale façon Disney et une scène de power-up directement inspirée de Dragon Ball Z. Ces références ne s’entrechoquent pas, chaque code étant immédiatement retourné et dévoyé pour servir le gag. Les blagues s’appuient sur une langue française savoureuse : « solution fionale », « Chloroqueer ». Inévitablement, elles perdront de leur brio pour les publics anglophones. Mais l’animation est suffisamment inventive pour que le plaisir reste intact.

Jim Queen sort en salles le 17 juin, et avec Lesbian Space Princess qui arrive en VOD dès le 19 juin, 2026 s’annonce comme un cru béni pour le cinéma d’animation queer décomplexé. Deux films, un seul mot d’ordre : rigoler fort, sans demander pardon.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Jim Queen – bande-annonce

Jim Queen – fiche technique

Réalisation : Marco Nguyen, Nicolas Athané
Scénario : Simon Balteaux, Marco Nguyen, Nicolas Athané, Brice Chevillard
Interprètes (voix) : Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon
Animation : Stefan Thaler, Julien Licata, Estelle Antonini
Décors : Éléonore Ware, Matthieu Saghezchi, Laurent Maillot, Bertrand Piocelle
Montage : Ivy Buirette
Musique : Mathieu Rosenzweig, Benjamin Nakache
Producteurs : David Alric, Arthur Delabays
Sociétés de production : Bobbypills, uMedia
Pays de production : France
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h25
Genre : Animation, Comédie
Date de sortie : 17 juin 2026

Cannes 2026 : Notre salut, un homme de notre siècle

Présenté en Compétition officielle à Cannes 2026, Notre Salut d’Emmanuel Marre s’attaque à la collaboration depuis l’intérieur des ministères de Vichy, avec un dispositif formel audacieux et un Swann Arlaud habité. Intellectuellement fascinant, esthétiquement bluffant, le film peine pourtant à tenir sa promesse sur la durée.

Il y a des films qu’on admire davantage qu’on ne les aime. Notre Salut est de ceux-là. Emmanuel Marre plonge dans les archives de sa propre famille, plus précisément de son arrière-grand-père, fonctionnaire au service du régime de Vichy. Ses lettres à son épouse forment la colonne vertébrale du récit pour livrer quelque chose d’hybride et d’ambitieux, car ce n’est ni une fresque historique, ni un documentaire, ni une pure fiction. Henri Marre arrive donc à Vichy en 1940, fauché, l’égo abîmé, une mallette sous le bras et un traité de management qu’il a rédigé l’été précédent. Il croit tenir sa revanche, mais il ne voit pas encore l’escalier qu’il descend marche après marche, chaque pas semblant raisonnable pris séparément. Swann Arlaud le joue avec une juste fragilité, toujours à mi-chemin entre la lucidité et l’aveuglement consenti, sans forcer le trait. La violence ne sera jamais frontale, elle se négocie en réunion, se noie dans des colonnes de chiffres, dans des litres de carburant comptés pour acheminer des « produits » vers leur mort. C’est précisément là que réside la force du projet, dans la représentation du mal, banalisé par le management et l’administration, comme on a pu le constater dans La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer.

La réussite de Vichy

Après l’hôtesse de l’air de Rien à foutre, engloutie par la logique froide du low cost, Marre confirme son obsession pour celles et ceux qui se laissent happer par un système sans jamais vraiment le choisir. Mais le vrai coup d’audace du réalisateur français, c’est son dispositif. La caméra à l’épaule laisse volontairement apparaître les reflets dans les objectifs, les ombres portées par les lumières de tournage, des zooms qui hésitent comme une main qui tremble. Ce ne sont pas des maladresses, ce sont des aveux. La caméra ne disparaît pas dans le récit, elle s’atteste, elle témoigne. Nous ne sommes pas en train de regarder l’Histoire dans un musée, c’est plutôt comme l’avoir sous la main. Et puis survient la chanson Life is Life, plaquée sur des images d’archives de foule en délire devant un Pétain qui copine avec le Führer, ou Sounds Like A Melody d’Alphaville lors d’une soirée mondaine où les corps dansent et l’absurde devient un geste de cinéma. Ces interludes anachroniques ne ridiculisent pas l’époque, ils la contaminent avec la nôtre, rappelant que l’enthousiasme populaire est une constante humaine, disponible pour n’importe quelle cause.

Reste que ce même dispositif finit par se retourner contre lui. Ce mockumentaire tient à une condition : qu’une tension souterraine maintienne l’attention même quand rien d’apparent ne se passe. Or Notre Salut s’étire, et certaines séquences probablement improvisées ne trouvent pas toujours leur densité. On reste parfois en surface et on observe l’écran sans être vraiment happé, et la rupture avec le procédé finit par s’installer durablement. Une voix off épistolaire plombe également le rythme. Dans une Compétition cannoise surchargée d’émotions et de sujets pesants, Notre Salut est peut-être le genre de film où l’on décroche involontairement. Non pas par ennui profond, mais par saturation d’un rythme qui refuse de s’emballer. On ne peut qu’applaudir cet opus pour ses intentions et on aura raison. Mais on rentrera aussi peut-être chez soi avec l’impression d’avoir davantage pensé le film que de l’avoir vécu.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Notre salut – fiche technique

Titre international : A Man of His Time
Réalisation : Emmanuel Marre
Scénario : Emmanuel Marre
Interprètes : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Jean-Baptiste Marre
Photographie : Olivier Boonjing
Décors : Anna Falguères
Son : Antoine Bailly
Montage : Nicolas Rumpl
Sociétés de production : Kidam, Michigan Films
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : Condor
Durée : 2h35
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 30 septembre 2026