The Father, de Florian Zeller : la vieillesse est un naufrage

Adaptant sa propre pièce de théâtre écrite en 2012, le Français Florian Zeller passe pour la première fois derrière la caméra de la plus convaincante des façons. Non seulement The Father invite-t-il à une immersion poignante dans la démence dans laquelle s’enfonce inexorablement son héros, il offre aussi à ses deux comédiens principaux un rôle cinq étoiles. Anthony Hopkins, qui livre une des performances les plus habitées de sa longue et riche carrière, y a gagné un second Oscar bien mérité, à l’âge de 83 ans. Le comédien gallois rappelle ainsi qu’en dépit de choix de carrière souvent désolants depuis plus de deux décennies, il n’a rien perdu de son incroyable talent… lorsqu’on lui offre l’opportunité d’en donner la mesure. 

Le moins que l’on puisse dire est que la carrière de Florian Zeller suit une trajectoire fulgurante. Dramaturge surdoué, le Français âgé d’à peine 41 ans enquille les succès critiques et populaires au théâtre depuis près de quinze ans, La Vérité ayant par exemple été jouée dans une trentaine de pays depuis sa création en France en 2011. L’an dernier, il franchit pour la première fois une étape risquée en passant derrière la caméra, choisissant d’adapter une de ses propres pièces, Le Père. Le résultat est une franche réussite artistique, saluée par six nominations aux Oscars et deux statuettes remportées, dont une pour le scénario de Zeller et Christopher Hampton. Pour une première, ce n’est plutôt pas mal… Vous avez dit « talent insolent » ?

Le Père est le second volet d’une trilogie familiale entamée en 2010 avec La Mère et close par Le Fils en 2018. La pièce (et le film) suit un protagoniste octogénaire affecté par des signes de plus en plus visibles d’une démence (très probablement une maladie d’Alzheimer) et qui est pris en charge par sa fille. L’impression très forte que laisse le film est d’autant plus remarquable que la mise en scène y est minimaliste (il s’agit clairement de « théâtre filmé »). L’intérêt de The Father est ailleurs, et en premier lieu dans son illustration d’une dégénérescence mentale telle que vécue par le malade, sans prise de distance et avec le souci de l’authenticité. Par ailleurs, le médium cinématographique permet à Zeller d’utiliser avec intelligence les ficelles du thriller hitchcockien pour faire pénétrer le spectateur dans le cerveau du vieillard. L’ensemble de l’œuvre ressemble ainsi à une répétition d’une poignée de situations banales (l’accueil d’une nouvelle aide-soignante, les désirs de déménagement d’Anne, le repas au poulet, les disputes entre la fille et le beau-fils, etc.) sans cesse modifiées par l’esprit d’Anthony (Anthony Hopkins). D’une scène à l’autre, celui-ci voit les différents personnages autour de lui prendre des visages différents, et les lieux (son appartement, celui de sa fille, un hôpital et une chambre dans une seigneurie) se substituer, le plongeant dans une confusion et une angoisse de plus en plus profondes. Là où Hitchcock se serait délecté à utiliser pareille situation pour tisser une toile de manipulation et de faux-semblants autour d’un héros qui s’avérerait sans doute parfaitement sain, Zeller utilise les codes cinématographiques de l’altération de la réalité pour décrire une descente aux enfers bien réelle : celle d’un homme qui observe les visages et les lieux les plus familiers lui devenir étrangers. En faisant partager au spectateur l’angoisse et la panique qui saisissent légitimement le vieillard, l’œuvre offre ainsi une plongée intime, effrayante, dans une affection mentale que l’on observe d’habitude avec distance.

La prestation des comédiens joue bien sûr un rôle clé dans la crédibilité de cette expérience et la subtilité du traitement d’un tel sujet, qui évite soigneusement les raccourcis simplistes et les effets lacrymaux. On a beaucoup écrit sur la performance d’Anthony Hopkins, qui lui a valu d’être l’acteur le plus âgé (à 83 printemps) à être distingué par un Oscar (le second après Le Silence des agneaux en 1992), fin avril dernier. Elle vaut pourtant bien quelques lignes supplémentaires. Le fait est connu : le comédien gallois, passé sur le tard du théâtre au cinéma, a connu un parcours sinueux. Après avoir connu la gloire critique et commerciale dans les années 90 (Le Silence des agneaux, Retour à Howards End, Dracula, Les Vestiges du jour, Les Ombres du cœur, Nixon, etc.), son installation définitive aux États-Unis à l’orée des années 2000 (il possède depuis lors la double nationalité) a indéniablement coïncidé avec l’entame d’une longue période caractérisée par des choix douteux… S’il demeure fort demandé et joue encore beaucoup (surtout pour un acteur de son âge), la liste des bons films dans lesquels il est apparu est bien courte à côté des multiples ratages et autres blockbusters hollywoodiens tristement produits à la chaîne (Thor et Transformers, dans le cas qui nous occupe) qui, n’en doutons pas, seront remisés comme ils le méritent dans la catégorie des nanars purs et simples d’ici dix ou vingt ans. The Father arrive ainsi comme une brusque et salutaire piqure de rappel. Le génie d’Anthony Hopkins, c’est apparemment comme le vélo : ça ne s’oublie pas.

Son interprétation d’un personnage qu’il a visiblement voulu s’approprier au point de lui attribuer son prénom – ce qui n’est pas le cas dans la pièce – est magistrale, sans doute une des plus poignantes, subtiles et intenses de toute sa carrière. Hopkins réalise pleinement un des plus vieux lieux communs pour un comédien en nous faisant littéralement passer du rire aux larmes. La subtilité et les nuances du personnage expliquent son authenticité, de celles qui annihilent la distance avec le spectateur et lui font ressentir la terrible épreuve du vieillard et de sa fille sans artifices émotionnels, mais avec la puissance du choc que l’on éprouve face à une situation que l’on a vécue, même lorsque ce n’est pas le cas. Anthony n’est ni l’ancêtre atrabilaire, ni le gentil papy à côté de la plaque, ni l’épave pathétiquement à la dérive ; il est tout cela à la fois. Il faut voir les numéros dans lesquels se lance Hopkins qui, en véritable virtuose, se révèle tour à tour touchant, drôle, charmeur, cruel, obsessionnel, digne, peureux ou perdu, au fur et à mesure que la maladie altère son humeur… et sa perception d’une réalité en constante mutation. Un véritable Stradivarius qu’on observe jouer sa partition avec un mélange de fascination et d’attachement sincère, comme si c’était notre propre père ou grand-père que l’on voyait se perdre. La mise à nu culmine dans la dernière séquence du film, déchirante régression à l’état d’enfance qui nous laisse K.O. et que seul un acteur de la trempe d’Anthony Hopkins pouvait rendre aussi crédible.

Si Hopkins est inoubliable, il serait injuste d’oublier ses partenaires à l’écran, en particulier Olivia Colman, nommée elle aussi pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle (remporté par la comédienne coréenne Youn Yuh-jung). L’actrice britannique livre une prestation brillante dans le rôle d’une fille aimante déchirée entre son affection pour un père aux accès de cruauté (inspirés… ou exacerbés par la maladie) parfois très durs, et sa vie personnelle exigeant des sacrifices. Elle forme avec Hopkins un duo pareillement désemparé face à une dégénérescence inexorable, imprévisible et impitoyable. Et les autres rôles secondaires sont tout aussi bien servis par un casting impeccable.

Si l’on parle autant des comédiens, c’est aussi parce que Florian Zeller leur a façonné un écrin idéal pour s’épanouir. Comme écrit plus haut, l’histoire de The Father est très simple et repose sur des situations et des sentiments dans lesquels tout le monde peut se reconnaître. Les décors sont restreints, les mouvements d’appareil discrets, la musique délicate (très joli thème récurrent constitué de « Je crois entendre encore » tiré de l’opéra de Bizet « Les pêcheurs de perles », qu’écoute souvent Anthony et qui l’apaise). The Father est un film épuré dont même les effets de mise en scène (les déformations de la réalité à travers le regard d’Anthony) renforcent et servent le jeu des comédiens. Un film extrêmement simple, mais resserré autour de personnages et d’émotions authentiques et très forts. Difficile de rester insensible à ce bijou !

Synopsis : Anthony est retraité. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer…

The Father : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVCs_ahGpls

The Father : Fiche technique

Réalisateur : Florian Zeller
Scénario : Florian Zeller et Christopher Hampton, d’après la pièce de théâtre Le Père, de Florian Zeller (2012)
Interprétation : Anthony Hopkins (Anthony), Olivia Colman (Anne), Olivia Williams (Catherine/Laura/Anne), Rufus Sewell (Paul), Imogen Poots (Laura/Lucy), Mark Gatiss (Bill/Paul)
Photographie : Ben Smithard
Montage : Yorgos Lamprinos
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs : David Parfitt, Jean-Louis Livi, Philippe Carcassonne, Christophe Spadone et Simon Friend
Sociétés de production : F comme Film, Trademark Films, Cine@, AG Studios, Film4, Orange Studio, Canal+ et Ciné+
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 mai 2021
Royaume-Uni/France – 2020

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4.5

Festival

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