Transgression de genre : le cas de Clarice Starling dans Le Silence des Agneaux

Dans un thriller aux accents psychologiques, le film de Jonathan Demme offre le portrait d’une enquêtrice aux accents féministes dont le rôle amène à repenser les espaces offerts aux femmes par les films policiers hollywoodiens des années 90. S’intégrant dans des problématiques qui résonnent jusqu’à aujourd’hui, Clarice Starling permet de s’interroger sur les rapports entretenus avec une autorité hiérarchique masculine établie et la tentative d’abolir des stéréotypes féminins.

À travers des personnages masculins marqués par des représentations essentialistes, les films du genre policier nous placent souvent face à des enquêteurs où corps en mouvement, violence et confrontation physique sont les maîtres-mots. Le film de Jonathan Demme, Le Silence des Agneaux (1991), choisit de faire intervenir Jodie Foster en tant qu’enquêtrice policière ; c’est un des premiers films du genre à mettre en scène une femme dans un tel rôle. L’adaptation du deuxième opus de la tétralogie de Thomas Harris présente un thriller où l’on suit l’enquêtrice Clarice Starling, jeune rookie du FBI, chargée de retrouver la trace d’un tueur de femmes, Buffalo Bill, semant la terreur dans le Middle West. Interrogeant l’ex-psychiatre Hannibal Lecter, psychopathe et cannibale, celui-ci lui fournit des informations concernant Buffalo Bill. Lors de ces entretiens, les pistes données à Clarice sont troquées en échange d’informations sur sa vie personnelle. Cela amène à s’interroger sur le changement impulsé par Le Silence des Agneaux à travers le personnage de Clarice Starling : qu’est-ce qu’implique cette transgression du rôle d’enquêtrice ?

De femme fatale à enquêtrice

Jodie Foster incarne le rôle d’une enquêtrice qui dénote avec les codes habituels par sa petite taille et son apparence frêle qui sont au cœur de l’action. Dès l’ouverture du film, Clarice Starling court dans une forêt et la caméra effectue un tour de passe-passe donnant lieu à une première subversion puisque nous avons l’impression d’assister à un début de thriller où celle-ci se fait poursuivre. Cette caméra, qui la filme de dos pendant sa course, et les pancartes sur lesquelles apparaissent les mots “hurt”, “agony”, “pain” nous rappellent à bien des égards l’héritage de la femme soumise au danger permanent. Quelques secondes plus tard, la caméra montre un plan plus large et l’on comprend qu’elle se trouve dans un camp d’entrainement du FBI. Ici, Clarice Starling fait preuve de démonstration de force par un corps athlétique caché sous ses vêtements. Tout au long du film, ses tenues ou sa coupe de cheveux lui donnent une apparence sobre par des couleurs sombres et les plans contribuent à la désexualiser en l’éloignant de l’image de la femme sensuelle des films noirs. Lorsqu’elle est en jupe, jamais ses jambes ne sont montrées : seul son buste est filmé et rien ne s’attarde sur les détails du corps féminin. Clarice est l’incarnation d’une résistante au glamour et à la féminité artificielle. De même, elle refuse qu’on l’objectifie et ce refus est marqué lors d’un entretien avec le psychiatre Chilton qui tente de lui faire des avances à qui elle répond : “I graduated from U.Va, sir, it’s not a charm school.” Cette reprise des droits sur le personnage féminin est une manière de mettre un terme à la longue tradition passive des femmes dans les films d’enquêtes, objets de mystère et de désir, et qui n’interviennent que lorsque le traitement de la sexualité masculine s’impose. Le film l’aide à devenir sujet de l’action et refus de devenir objet du male gaze.

Masculinisation et recherche de légitimité

Mais la trajectoire du film semble nous montrer qu’elle doit chercher une légitimité à sa place d’enquêtrice par une filiation masculine. En effet, la perte de son père policier la pousse à reprendre sa place et cela s’inscrit dans un lieu commun où les carrières féminines d’enquêtrices doivent être justifiées, au contraire des hommes dont la simple présence justifie naturellement la place au sein de ce corps de métier. C’est sa confrontation avec Hannibal Lecter qui fait ressortir cet héritage paternel, agissant comme un agent libérateur. Paradoxalement, les entretiens avec le psychopathe permettent à Clarice Starling de se révéler : la métaphore du papillon revient à plusieurs reprises et c’est à ce lépidoptère qu’Hannibal la compare en symbolisant sa métamorphose en tant qu’enquêtrice à la recherche de son identité. Par ailleurs, le rôle de Clarice est une construction permanente qui balance entre la posture d’une débutante et celle d’une représentante de l’autorité dont la prise de pouvoir s’incarne dans l’utilisation de l’arme à feu. Si les armes à feu sont vues bien souvent comme des représentations phalliques, dans le film on dit de Clarice qu’elle tire aussi bien que ses collègues masculins. Ainsi, Clarice est chargée d’une posture masculine et sa légitimité sur le terrain s’acquiert par ce biais. A cet égard, Crawford, son supérieur, l’appelle uniquement par son nom de famille et jamais par son prénom, neutralisant son genre. De plus, le terme anglais detective apporte un éclairage supplémentaire : c’est d’abord le fait d’observer et de comprendre, “to detect”, mais l’abréviation de detective devient “dick” dans certains romans anglais dix-neuvièmiste, pour parler de l’enquêteur, posant au cœur des enjeux du métier l’idée du sexe de l’enquêteur. Les attributs symboliques masculins attribués à Clarice sont une manière de répondre à l’hégémonie qui dominait jusqu’alors.

De l’avantage d’être une femme ?

Toutefois, des éléments du films contribuent à créer chez l’enquêtrice une instabilité qui questionne sa place. Clarice vit sur le terrain du FBI sans avoir de chambre à soi, selon les mots de Virginia Woolf, et les seuls moments d’intimités sont des flashbacks de son enfance pétris de violence où revient le traumatisme de la mort de son père et d’agneaux morts. Sa posture féminine accentue alors une tendance à la psychologisation des crimes sur lesquels elle investigue : puisque c’est une femme, dotée de sensibilité, les crimes sont associés à ses blessures personnelles qu’elle évoque à Hannibal Lecter et elle fait preuve d’une grande émotion face au cadavre des jeunes femmes. D’autre part, Clarice est tout à la fois placée comme enquêtrice et sujet d’investigation de tous les hommes du film qui la convoitent et posent des regards intrusifs sur elle. Par-là, le film apparaît comme un test où Clarice doit prouver sa capacité à surpasser ses traumatismes et son rapport aux hommes. Mais l’enquêtrice est surtout troublante par sa mise en péril de l’ordre social, notamment en ce qui concerne sa sexualité. Le choix de Jodie Foster pour ce rôle contribue à cette ambivalence où non seulement on insiste dans ses rôles sur un côté garçon manqué et sur son accent de Virginie qui marque sa différence dans le film, mais aussi par la vie personnelle de l’actrice marquée par des relations homosexuelles. Clarice Starling apparaît donc comme menaçante pour l’univers masculin dans lequel elle évolue : son corps féminin représente à la fois un désir non assouvi ainsi qu’un renversement de l’ordre établi. Anxiété et excitation sont au cœur de ce personnage et permettent de questionner la capacité du genre policier à présenter une femme enquêtrice.

La réflexivité du genre : la force du personnage d’enquêtrice

De fait, Clarice agit comme un révélateur et pointe du doigt la manière dont les hommes se comportent avec elle en tant que femme. Lorsque Crawford refuse de parler des meurtres devant elle, Clarice n’hésite pas à lui demander de regarder comment il agit. Le film questionne à la fois l’institution policière et le genre du film policier en nous faisant voir à travers les yeux de Clarice grâce à des gros plans sur son visage. Nous, spectateurs, entrons aussi dans cette remise en question particulièrement vive lors de la première rencontre avec Hannibal Lecter. Elle confronte ce dernier afin de le faire réfléchir à son comportement en lui soumettant une série de questions ; impressionné par sa prise de position et son courage, il accepte d’y répondre. En outre, elle va se substituer au rôle du chevalier-servant devant délivrer la princesse car c’est elle qui sauvera une jeune femme des griffes de Buffalo Bill ; nous assistons à une inversion des rôles sur le plan symbolique. Ici, après avoir compris et dompté ses propres peurs, Clarice peut enfin affronter Buffalo Bill qui cristallisait la violence envers les corps féminins en s’emparant de la peau des victimes qui deviennent des matériaux pour se faire des vêtements. Nous participons ainsi à sa quête identitaire à mesure qu’elle sort de sa chrysalide, ce que montrent les plans lorsqu’elle interroge Hannibal Lecter où les barreaux de la cellule se calquent son visage et finissent par disparaître. Si l’enquêteur est celui qui regarde, ici, c’est aussi aux spectateurs de regarder et de comprendre les indices d’une prise de position au devenir féministe.

Venant repenser les stéréotypes des films policiers hollywoodiens criblés d’images de femmes passives, tentatrices et secondaires, le personnage de Clarice Starling dans Le Silence des Agneaux montre l’enquêtrice comme celle qui agit sur son environnement. En déplaçant les frontières du masculin et du féminin, Clarice Starling est vue comme une concurrente dans un domaine où elle n’est pas majoritaire mais dont elle s’émancipe, en témoigne une des dernières images du film montrant un mobile à papillon en mouvement, symbole de son accomplissement. Les tentatives de domination masculine échouent dans un film du genre dominé par les corps masculins et amenant à repenser les espaces accordées à l’enquêtrice.

Le Silence des agneaux : Bande-annonce

The Silence of the Lambs: Fiche technique

  • Réalisation : Jonathan Demme
  • Scénario : Ted Tally, d’après le roman de Thomas Harris
  • Genre : Thriller
  • Date de sortie : 1991
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 2h18
  • Acteurs principaux : Jodie Foster, Anthony Hopkins, Scott Glenn et Ted Levine

Auteur : Megane Femenias

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