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Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et Leaving Las Vegas aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d’impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l’a rendu plus supportable. Il n’en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Tout commence par un livre trouvé dans une librairie d’occasion à Santa Monica. John O’Brien, scénariste alcoolique, y avait couché sa propre descente aux enfers dans un roman semi-autobiographique aussi fulgurant que désespéré. Mike Figgis le lit, tombe dessus comme on tombe amoureux d’une idée impossible, et rachète les droits d’adaptation. Deux semaines plus tard, O’Brien se donne la mort. Sa main tremblait tellement au moment de signer le contrat qu’il dut la maintenir avec l’autre. Figgis ne l’oubliera pas. Cette image réapparaît dans le film, lorsque Ben tente d’encaisser son chèque de licenciement. C’est peut-être là le plus bel hommage rendu à l’auteur. Un geste qui traduit une vérité physique inscrite dans la chair du récit. Dès lors, le film existe sous cette double tutelle : celle d’un homme qui a survécu pour raconter l’histoire d’un autre qui n’a pas survécu pour la voir filmée. Et c’est peut-être aussi ce qui explique le choix radical d’un tournage à l’os, dans une ville qui n’avait rien demandé à personne.

L’enfer éclairé au néon

Las Vegas. La ville des gagnants, des perdants, des lumières artificielles et des illusions entretenues par liasses de dollars. Mike Figgis ne s’y est pas rendu pour filmer le glamour, il y est allé comme on entre dans un tableau de Francis Bacon, pour y trouver la laideur du réel. Et il faut dire que l’équipe du film, armée d’une caméra Super 16 et d’un budget de quatre millions de dollars, a dû redoubler de patience pour dompter la ville du péché. Les casinos étaient hostiles, les tournages se faisaient parfois à la sauvage, en pleine circulation sur le Strip, au milieu des figurants naturels que sont les noctambules, les prostituées et les touristes effarés. Ce réalisme volé à la ville contribue au sentiment étrange que Leaving Las Vegas n’est pas tout à fait un film de fiction, mais presque le fantôme d’un documentaire sur deux âmes perdues.

Car Vegas, ici, n’est pas seulement un décor. C’est un état d’esprit, un purgatoire suspendu entre la nuit et le jour. Et les journées ressemblent à une mauvaise gueule de bois sans fin. Quant aux néons, ils n’éclairent plus rien. Pour Ben et Sera, la ville n’est ni un rêve ni une promesse, mais la prison qu’ils ont choisie, celle où l’on peut au moins s’y perdre sans que personne ne s’en étonne. C’est dans ce décor que Figgis va construire, avec une patience de funambule, l’une des histoires d’amour les plus singulières du cinéma américain.

Seuls au monde

L’histoire, dans sa nudité, est d’une simplicité bouleversante. Ben Sanderson, scénariste hollywoodien licencié et alcoolique, arrive à Las Vegas avec une résolution sereine et définitive : se noyer dans l’alcool jusqu’à la mort. Avant de partir, il brûle tout : ses vêtements, ses photos, son passeport. Il n’est plus que l’ombre portée d’un homme qui a décidé d’effacer sa propre existence avant même qu’elle s’achève.

Sera, elle, est prostituée. Elle survit. Elle gagne de l’argent pour, un jour peut-être, quitter les néons de cette ville qui aspire toute ambition et toute émotion. Puis elle rencontre Ben, et quelque chose se grippe dans sa routine mécanique. Elle l’héberge et ne cherche pas à le sauver. En effet, ils ont conclu un pacte tacite où chacun accepte le vice de l’autre sans chercher à le guérir. Ce que le cinéma américain de studio aurait normalement transformé en arc rédempteur, Figgis le laisse tel quel. Et c’est précisément ce refus de la facilité qui donne au film son épaisseur morale.

Il y a une scène qui résume tout, sans avoir besoin de mots pour l’expliquer. Sera offre une flasque à Ben. Ce cadeau-là vaut toutes les déclarations d’amour du monde, mais il est aussi dévastateur qu’un coup de grâce. Elle est prête à le suivre dans sa folie, quitte à y laisser son âme. Et le baiser au fond d’une piscine d’un motel confirme le vertige de Leaving Las Vegas, un amour sincère qui n’exige aucun mensonge.

Tout au long du film, on entend Sera se confesser, en voix off s’adressant à un thérapeute invisible, décrivant ses clients, sa vie et soudainement la détresse de cet homme qui, peu à peu, lui a fait prendre conscience de sa propre condition humaine. C’est par son regard de femme et de survivante que tout se joue. Elle est le témoin, la complice, et finalement la seule mémoire d’un homme qui ne voulait laisser aucune trace. Et pour incarner ces deux trajectoires brisées, Figgis allait trouver deux acteurs à un tournant décisif de leur propre vie.

Nicolas sort de la cage

Nicolas Cage n’est pas étranger au cinéma indépendant. Il avait déjà participé à la consécration de Sailor et Lula de David Lynch (Palme d’or à Cannes en 1990) confirmant qu’il était bien plus qu’un visage bankable. Mais ici, il va plus loin que toute ses précédentes performances. Pour incarner Ben, il a accepté de réduire son cachet et s’est formé auprès d’un « coach en ivresse », Tony Dingman, lui-même alcoolique, qui lui a appris à parler, marcher et trébucher de manière authentique. Le résultat est saisissant. Les crises de delirium tremens, les gestes ralentis, le regard hanté d’un homme qui observe sa propre disparition avec une curiosité presque détachée. Figgis lui-même le comparait, sur le plateau, à James Stewart, pour cette capacité à habiter un personnage en profondeur sans jamais forcer l’émotion.

Elisabeth Shue, quant à elle, sort d’une décennie de seconds rôles aimables, mais oubliables (Cocktail, Retour vers le futur 2 et 3). Leaving Las Vegas lui offre une tout autre scène. Elle saisit Sera avec une précision déchirante. La dureté nécessaire à la survie, la tendresse qui affleure malgré tout, et cette douleur silencieuse de regarder quelqu’un qu’on aime se consumer. Sa performance aurait mérité l’Oscar autant que Cage. Une injustice que le spectateur ne peut pas tout à fait oublier. Ce que les deux acteurs partagent, c’est cette capacité à jouer la désolation sans jamais sombrer dans la complaisance, en grande partie grâce aux conditions de tournage que Figgis leur a imposées ou improvisées.

L’art du dénuement

Tourné en 16 mm, format léger au grain visible et à la texture documentaire, Leaving Las Vegas porte son faible budget comme une signature artistique. Pas de travelling ni de grue ou d’éclairage d’appoint. Figgis cite le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française, ces cinémas nés de la nécessité et devenus des monuments. Sa contrainte budgétaire devient alors une liberté formelle avec moins de matériel et de monde sur le plateau. Les acteurs ont alors plus d’espace pour leur jeu et l’improvisation.

La restauration 4K, que Figgis lui-même a supervisée et validée, révèle aujourd’hui la beauté singulière de cet éclairage doux et sombre, que le réalisateur avait soigneusement préservé : ni surexposé, ni clinquant. Le film résiste au temps parce qu’il n’a jamais cherché à être beau de manière conventionnelle.

Figgis, musicien de formation avant d’être cinéaste, s’est inspiré de la bande originale improvisée par Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle. Après le montage final, il a réuni plusieurs musiciens britanniques de jazz et les a invités à improviser en regardant les scènes défiler, pendant qu’il jouait lui-même de la trompette. À cela s’ajoutent les ballades de Sting (Angel Eyes, My One and Only Love, It’s a Lonesome Old Town), enregistrées en une seule journée, près d’un feu de cheminée dont on entend parfois le crépitement. C’est une musique qui n’est pas parfaite, mais qui accepte d’être vivante, atmosphérique, mélancolique et jazzy. Elle épouse la trajectoire de Ben comme une brume qui monte lentement, et donne au film une respiration dont on a besoin, car Leaving Las Vegas est une expérience qui use aussi, par moments, les nerfs du spectateur.

Ce qui reste

Pour autant, il faut reconnaître que Leaving Las Vegas n’est pas sans angles morts. La voix off de Sera, même si elle construit un point de vue essentiel, peut par moments alourdir un récit qui se suffirait à lui-même par l’image. Certaines séquences en forme de clips musicaux accusent également leur âge avec moins de grâce que le reste du film. Et le final, centré presque exclusivement sur Sera, délaisse un peu la figure de Ben avant qu’on le retrouve à un moment crucial. Mais ce sont là des broutilles face à l’ampleur de ce que cette œuvre accomplit. Ces aspérités font aussi partie de sa nature, car Leaving Las Vegas n’est pas un film poli. Il n’a pas vocation à l’être.

Au terme du visionnage, on ne sait pas très bien quoi faire de ce qu’on vient de traverser. Le film ne console pas. Il ne moralise pas et ne résout rien. Il montre simplement, avec une brutalité tranquille et une tendresse désespérée, ce que ça fait d’accepter l’autre tel qu’il est, jusqu’au bout, sans chercher à le réparer. C’est cela, en définitive, que Mike Figgis a su filmer là où tant d’autres auraient cherché une sortie de secours. La plus évidente aurait été l’amour comme acte d’abandon total. Mais Ben et Sera ne se sauvent pas l’un l’autre. Ils parviennent à se regarder sans filtre, peut-être pour la première fois de leur vie. Et dans cette ville de miroirs et de lumières factices, c’est déjà quelque chose qui ressemble à une grâce.

Leaving Las Vegas ressort en salles le 20 mai 2026, en version restaurée 4K.

Leaving Las Vegas – bande-annonce

Leaving Las Vegas – fiche technique

Réalisation : Mike Figgis
Scénario : Mike Figgis, d’après le roman Leaving Las Vegas de John O’Brien
Interprètes : Nicolas Cage, Elisabeth Shue, Julian Sands, Richard Lewis, Steven Weber, Kim Adams, Emily Procter, Valeria Golino, Carey Lowell, Vincent Ward, Laurie Metcalf
Photographie : Declan Quinn
Montage : John Smith
Musique : Mike Figgis
Producteurs : Lila Cazès, Annie Stewart
Sociétés de production : Lumiere Pictures, Lila Cazès Production, Initial Productions
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Dulac Distribution (en partenariat avec Studiocanal)
Durée : 1h51
Genre : Drame, Romance
Date de sortie (France) : 20 mars 1996
Date de ressortie : 20 mai 2026

Cannes 2026 : Paper Tiger, en frères et contre tous

Paper Tiger est un polar de famille, tendu et mélancolique, qui confirme Gray comme l’un des derniers héritiers du cinéma américain classique. Présenté en compétition à Cannes 2026, le film pimente une sélection qui manquait jusqu’ici de friction.

Trente ans après Little Odessa, James Gray revient là où tout a commencé, à Brighton Beach, au sud de Brooklyn, une enclave russo-américaine juive où les rêves d’ascension sociale se heurtent à la dureté du réel. Armageddon Time était son œuvre la plus personnelle, mais manquait de folie. Paper Tiger suit deux frères, Gary et Irwin Pearl, que tout oppose et que tout lie. Le premier est ancien flic, trop sûr de lui pour être vraiment prudent. L’autre est un ingénieur, trop naïf pour mesurer les risques qu’il prend pour sa famille. Ensemble, ils vont se retrouver mêlés à un réseau de la mafia russe, et regarder leur vie partir en morceaux. Ce n’est pas tant l’histoire qui importe que la façon dont Gray la raconte, avec la patience d’un romancier et l’honnêteté d’un homme qui parle de ce qu’il connaît de cet environnement des années 80.

Le clan des Pearl

Gray convoque Sidney Lumet avec une assurance tranquille, sans chercher à l’imiter. Comme dans Le Prince de New York et 7h58 ce samedi-là, le crime n’est ici qu’un révélateur. Ce qui compte, c’est ce qu’il met à nu, à commencer par les illusions que les personnages entretiennent sur eux-mêmes et les compromis qu’ils ont faits depuis longtemps avant même que la menace fasse irruption. La famille Pearl, modeste, tendue par l’argent qui manque et l’ambition qui déborde, fonctionne comme un système en équilibre apparent. Irwin veut que son fils aîné aille dans une grande université, mais ce n’est que le rêve du père, une façon de racheter tout ce qu’il n’a pas pu être. Gray saisit ça avec subtilité, sans didactisme, en laissant les silences et les regards faire le travail.

C’est dans ce cadre que les acteurs trouvent leur meilleure matière. Adam Driver est excellent. Il joue Gary comme un homme qui croit sincèrement à son propre mythe, et il a ce don rare de rendre la vantardise émouvante plutôt qu’irritante. On comprend alors pourquoi Irwin le suit et pourquoi ça ne peut que mal finir. Miles Teller, en frère cadet rongé par l’idéalisme, tient bien la distance. Mais c’est peut-être Scarlett Johansson qui surprend le plus. Elle joue Hester, la mère, atteinte d’une maladie qui progresse en silence pendant que les hommes s’agitent, et Gray filme cette lente disparition avec une tendresse qui en dit long sur lui. On sait qu’il a perdu sa propre mère à dix-neuf ans. L’écho est discret mais présent. Hester n’est pas une figure sacrifiée pour autant. Elle est le poumon de cette famille, lumineuse et imparfaite, celle qui tient tout ensemble sans que personne ne le remarque vraiment. Johansson la joue sans pathos, avec une humanité simple et juste, c’est l’un des beaux rôles du film.

Le récit n’est cependant pas exempt de failles. La mécanique du polar cède parfois sous le poids de l’improbable, et on sent que Gray préfère ses personnages à son intrigue. Ce n’est pas forcément un défaut rédhibitoire, ça rend juste les épreuves plus symboliques. Reste que Paper Tiger est un film qui sait exactement où il va, même quand il prend son temps. Dans une compétition cannoise qui manquait de tension dramatique par endroits, il apporte quelque chose de précieux : la sensation d’un cinéma qui fait confiance au spectateur. Pas le meilleur Gray, mais du Gray solide.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Paper Tiger – fiche technique

Réalisation : James Gray
Scénario : James Gray
Interprètes : Adam Driver, Scarlett Johansson, Miles Teller
Photographie : Joaquín Baca-Asay
Décors : Happy Massee
Costumes : Amy Roth
Musique : Christopher Spelman
Sociétés de production : Leone Film, Group RT Features, Keep Your Head Productions
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : SND – Groupe M6
Durée : 1h55
Genre : Drame, Policier, Thriller

Cannes 2026 : L’Être Aimé, au nom du père

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Dans L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen met en scène les retrouvailles conflictuelles entre un réalisateur autoritaire, interprété par Javier Bardem, et sa fille actrice qu’il a abandonnée depuis des années. Grâce à ses dialogues ciselés, ses brusques changements de registre et son sujet hautement cinéphile, ce drame aride en plein désert se place dans la course aux prix cannois.

Après Que Dios Nos Perdone, Madre, puis As Bestas, sélectionné à Cannes Première et César du meilleur film étranger, le cinéaste espagnol continue d’explorer la violence des relations humaines. Avec L’Être aimé, il s’intéresse aux retrouvailles entre un célèbre réalisateur et sa fille comédienne à l’occasion d’un tournage. Un synopsis qui ressemble au film Valeur Sentimentale de Joachim Trier, Grand Prix du dernier Festival de Cannes. Mais, loin du traitement sensible et romanesque du film norvégien, Rodrigo Sorogoyen propose un drame abrupt et intense, tantôt drôle, tantôt sidérant.

Filme-moi, je te fuis

Dans une scène d’ouverture vertigineuse, Estéban Martinez propose à sa fille, Émilia, qu’il n’a pas vue depuis treize ans, le premier rôle de son nouveau film. La conversation, d’abord polie, tourne rapidement à la confrontation. Cette première séquence pose d’emblée le ton de L’Être aimé. Des versions, des interprétations, des points de vue qui s’affrontent, avec des ruptures marquées par des passages aléatoires de la couleur au noir et blanc. Alors qu’Émilia garde des blessures profondes de cet abandon, Estéban oscille entre déni, colère et désir de tendre la main à sa fille, sans jamais parvenir à l’exprimer. La mise en scène très maîtrisée, qui multiplie les gros plans sur les visages et les contre-champs, cadre parfaitement avec cette farouche opposition. À cause de cette relation conflictuelle, le tournage devient un véritable huis clos, à la tension latente, exacerbée par l’isolement du désert.

Outre la relation père-fille, L’Être aimé aborde les rapports de pouvoir dans le monde du cinéma. Figure d’autorité à la fois paternelle et artistique, Estéban impose sa loi sur l’ensemble du plateau, des mouvements de caméra aux moindres gestes de ses acteurs, qui doivent toujours rester naturels. Jusqu’à une scène de déjeuner d’anthologie, qui met en danger la poursuite du tournage. Une façon pour Rodrigo Sorogoyen de questionner le rôle dominant du réalisateur. Jusqu’où peut-il aller pour commander son équipe ? Comment le personnel doit-il réagir ? Javier Bardem incarne à la perfection ce cinéaste tyrannique, et pourrait très bien repartir avec un prix d’interprétation. Réponse samedi soir.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Être Aimé – bande-annonce

L’Être Aimé – fiche technique

Titre original : El ser querido
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprètes : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs
Photographie : Álex de Pablo
Décors : Jose Tirado
Costumes : Saioa Lara
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Production : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla
Société de production : Movistar Plus+
Coproduction : Caballo Films, El Ser Querido AIE, Le Pacte
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h15
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mai 2026

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Dans Sheep in the Box, un couple en deuil reçoit une offre qu’il ne peut pas refuser : une copie humanoïde de leur enfant décédé dans un accident. Quelque part entre une relecture du Petit Prince et de Frankenstein, Kore-eda signe une méditation douce et mélancolique sur ce qu’on appelle guérir trop vite.

Il y a des films qui mêle douceur et douleur dans le même mouvement. On reconnaît la beauté des images, on s’imprègne des dialogues, on comprend ce qu’ils veulent raconter et pourtant quelque chose résiste. Kore-eda aborde son dix-septième long-métrage avec la grâce qui a fait sa réputation, ce regard posé sur les familles comme on pose une main sur une épaule, sans forcer, sans juger. Otone et Kensuke ont perdu leur fils Kakeru, sept ans, et se voient proposer par une société nommée REbirth une copie humanoïde de l’enfant disparu. Ce qui aurait pu n’être qu’un épisode de Black Mirror devient, dans ses mains, une histoire bien plus intime et troublante, plus proche de A.I. Intelligence Artificielle mais en en renversant le point de vue. Il s’agit alors moins de la résurrection d’un enfant que celle de deux adultes figés dans leur chagrin.

Le mouton en dehors de sa boîte

Le titre vient du Petit Prince de Saint-Exupéry, ce mouton qu’on ne voit pas mais qu’on imagine dans sa boîte. C’est un film sur les liens invisibles, dit Kore-eda, sur ces choses qu’on ne voit pas mais qui nous maintiennent en vie. Les arbres y ont autant de présence que les personnages, communiquant entre eux par des réseaux souterrains que personne ne perçoit, comme les regrets qui ne s’atténuent pas avec le temps ou comme les mots qu’on n’a jamais eu l’occasion de dire. Car c’est bien là le vrai sujet du film. Otone et Kensuke ont fait de leur mieux, mais cela n’a pas suffi. La société REbirth ne ressuscite pas Kakeru. Elle ressuscite ses parents, c’est eux qui reviennent à la vie, lentement, maladroitement, à travers cette cohabitation impossible et pourtant nécessaire.

Ce qui reste en mémoire, ce sont ces séquences où le rapport entre parents et enfant bascule sans crier gare. Comme une sortie dans un aquarium, où on ressent une séparation physique avec les vitres. Et surtout ces moments d’inversion pédagogique où ce sont les parents qui apprennent de ce qu’ils n’arrivent pas à considérer comme leur fils. Il y réside quelque chose de profondément juste, et fidèle à la filmographie de Kore-eda : les enfants ont toujours su des choses que les adultes refusent de regarder en face, comme dans les meilleures œuvres de Steven Spielberg. Ici, c’est un humanoïde, un être sans culpabilité, sans peur du vide, qui leur montre que lâcher prise ne signifie pas se trahir soi-même. Car les enfants finissent toujours par dépasser leurs parents, et c’est certainement ce qu’on leur souhaite.

Ainsi, Sheep in the Box se présente comme un poème qu’on lit avec tendresse et qu’on referme avec mélancolie, malgré un passage à vide. Le film intériorise beaucoup une question qui revient hanter ceux qui restent : de quoi Otone et Kensuke sont-ils coupables, au fond ? Pas de la mort de Kakeru. Plutôt de ne pas avoir su vivre avec. Et c’est peut-être le robot lui-même, en choisissant de partir, qui leur offre la seule réponse possible, au-delà du pardon. C’est cette bienveillance lumineuse qui en fait sa grâce et, parfois, sa limite. On a connu la plume de Kore-eda plus décisive, comme dans L’Innocence. Mais il y a dans ce geste final quelque chose de doux et de bouleversant : un enfant artificiel qui s’en va pour que ses parents, enfin, recommencent à vivre.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Sheep in a box – fiche technique

Titre original : Hako no Naka no Hitsuji
Réalisation : Hirokazu Kore-eda
Scénario : Hirokazu Kore-eda
Interprètes : Haruka Ayase, Daigo Yamamoto, Rimu Kuwaki
Photographie : Ryuto Kondo
Décors : Harumi Hamasaki
Costumes : Sachiko Ito
Montage : Hirokazu Kore-eda
Musique : Yûta Bandoh
Producteurs : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
Sociétés de production : AOI Pro., Fuji Television, GAGA, Toho
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h06
Genre : Drame, Science-fiction
Date de sortie : 16 décembre 2026

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue : sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette incroyable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.

Tout sur mon Père

Les films de Rodrigo Sorogoyen ne se ressemblent pas toujours par leurs sujets. De Que Dios nos perdone à Madre, d’As bestas à L’Être aimé, le cinéaste semble chaque fois changer de territoire, de milieu, de conflit. Mais quelque chose demeure : une manière très particulière de faire naître la tension non seulement de l’affrontement entre les personnages, mais aussi de leur collision avec eux-mêmes. Le cinéma de Sorogoyen ne filme jamais seulement des conflits : il filme des êtres aux prises avec des sentiments souvent difficiles à formuler.

Dans L’Être aimé, cette collision prend la forme d’un tournage. Esteban Martínez, cinéaste espagnol consacré, longtemps installé à New York, revient tourner un film en Espagne et propose à Emilia, sa fille issue d’une union précédente, d’en tenir le rôle principal. Le dispositif pourrait laisser croire à une tentative de retrouvailles. Il est en réalité beaucoup plus trouble. Emilia n’entre pas seulement dans un film ; elle entre dans le monde de celui qui l’a quittée.

Le long prologue, filmé presque entièrement en très gros plans, installe immédiatement cette zone d’inconfort. Les visages occupent tout l’espace, mais rien n’est encore dit frontalement. Les mots restent polis, les gestes mesurés, les civilités intactes. Pourtant, sous cette surface, quelque chose affleure déjà. Ainsi, lorsque Emilia dit à son père qu’il est beau, la phrase trouble par son ambiguïté : elle ne sonne pas seulement comme le compliment d’une fille à son père, mais comme l’adresse d’une adulte à un autre adulte, comme une tentative lancée vers une réponse qui ne vient pas tout à fait, et à la fois comme un constat presque objectif, privé d’affect.

Sorogoyen fait du gros plan un révélateur. Un peu plus tard dans le film, Esteban dira qu’en gros plan, les acteurs ne peuvent jamais entièrement tricher. Même le professionnalisme, même le contrôle, même la technique finissent par laisser passer quelque chose. Cette idée vaut évidemment pour le film dans le film, mais aussi pour L’Être aimé lui-même. Javier Bardem et Victoria Luengo sont filmés comme deux êtres qui tentent de tenir une position — lui celle du cinéaste, elle celle de l’actrice — alors que tout, dans leurs visages, trahit une histoire plus ancienne, plus douloureuse, plus impossible à contenir.

Ce que cherche Emilia n’est jamais énoncé trop tôt, et c’est ce qui rend le film si poignant et tendu. Elle accepte le rôle comme on accepte une promesse sans oser la nommer. Même si elle proclame le contraire, elle ne vient pas seulement travailler. Elle vient vérifier si quelque chose peut encore être réparé. Mais face à elle, Esteban est un homme qui voit beaucoup mais comprend mal. Il perçoit les failles, les symptômes, les fragilités. Il remarque par exemple ce qui, chez sa fille, peut ressembler à une dérive ou à une douleur déplacée. Mais lorsqu’il intervient, il le fait depuis le mauvais endroit : non depuis une parole de père, inquiète et humble, mais depuis une autorité sèche et inappropriée.

C’est là que le film devient cruel. Esteban peut dire quelque chose de vrai, mais jamais vraiment depuis la bonne place. Il voit ce qui abîme Emilia aujourd’hui, mais reste incapable de reconnaître ce qui l’a abîmée depuis l’enfance. Il sait formuler une mise en garde, pas une excuse. Il sait diriger, corriger, imposer, reprendre. Il ne sait pas demander pardon.

Mais L’Être aimé ne se réduit jamais à un face-à-face psychologique. C’est même l’un des grands mérites de Sorogoyen que de faire passer cette violence par la forme même du film. Le tournage devient un espace de contrainte où tout se contrôle, parfois jusqu’à la manière de manger ou d’avaler. Le cinéma apparaît alors comme un art de la discipline, du réglage et de la répétition, nécessaire à la création, mais susceptible aussi de produire une violence plus sourde.

C’est pourquoi les gestes de mise en scène les plus visibles ne sont pas de simples coquetteries cinéphiles. Les scènes longues, les reprises de prises, les variations de texture, les incursions en noir et blanc ou en négatif donnent à un film sous haute tension une respiration formelle, sans jamais l’apaiser vraiment. L’Être aimé est, de ce point de vue, un grand film sur le cinéma. Sorogoyen nous fait sentir la matérialité du tournage, ses artifices, sa beauté, et donc sa violence aussi. Pour qui aime le cinéma, il y a là quelque chose de profondément fascinant.

Javier Bardem est filmé comme une masse autour de laquelle tout s’organise, comme un centre de gravité dont la présence aimante les scènes. Face à lui, Victoria Luengo compose moins une fille blessée qu’une actrice prise dans un dispositif qui la met à l’épreuve. Le film tient précisément dans cet écart : Emilia voudrait être reconnue, mais le lieu même où, quoi qu’elle dise, elle cherche cette reconnaissance est aussi celui où Esteban conserve son pouvoir. Le plateau ne lui offre que des bribes de père, une reconnaissance de son travail, mais jamais la réparation intime.

C’est pourquoi L’Être aimé laisse une impression si tendue, presque physique. Le film avance constamment entre deux mouvements : la forme et l’émotion, le plaisir de voir le cinéma se fabriquer et la désolation de comprendre ce qu’il ne pourra pas réparer. Sorogoyen signe un film ample, nerveux, très dirigé, traversé par une question simple et cruelle : que reste-t-il à l’enfant devenu adulte lorsque le parent qui l’a abandonné comprend tout, sauf la nécessité de demander pardon ?

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Être Aimé – bande-annonce

L’Être Aimé – fiche technique

Titre original : El ser querido
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprètes : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs
Photographie : Álex de Pablo
Décors : Jose Tirado
Costumes : Saioa Lara
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Production : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla
Société de production : Movistar Plus+
Coproduction : Caballo Films, El Ser Querido AIE, Le Pacte
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h15
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mai 2026

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Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

Dix ans après avoir redonné de l’élan au film de zombie avec Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho revient sur la Croisette avec Colony, un film d’infectés généreux et bourrin qui assume pleinement ses ambitions de divertissement, parfois trop, au détriment de l’émotion et de l’efficacité.

Il y a quelque chose de presque symbolique à voir Yeon Sang-ho revenir à Cannes avec un nouveau film de zombie, après l’onde de choc du Dernier train pour Busan. Ayant une appétence naturelle pour l’apocalypse et la science-fiction, il était assez logique de le voir renouer avec ce genre qu’il a contribué à redéfinir en Asie. Mais entre le prolongement de son cinéma et le signe d’épuisement d’un genre largement codifié et exploré sous presque toutes ses coutures, la question se pose honnêtement. Et la réponse penche plutôt vers la seconde option, sans pour autant enterrer le film.

Retour à l’essaim

Le pitch est simple et sans détour : un attentat bactériologique dans un immeuble au cœur de Séoul, des survivants piégés, des infectés qui mutent à vue d’œil. Du [Rec] croisé avec Piège de cristal, avec une pincée de jeu vidéo dans son ADN. Car la vraie trouvaille de Colony réside dans la biologie de ses créatures visqueuses, organisées comme une ruche. Elles s’adaptent rapidement à leurs proies, ce qui oblige les protagonistes à constamment ruser et à se réinventer. Un mécanisme ludique, qui donne au film une dimension presque de survival game. La première partie, avec sa gestion de foule spectaculaire, tient d’ailleurs ses promesses. On pense à Vermines dans ce déferlement organique sur les protagonistes, même s’il y a ici moins d’enjeux sociaux. Colony assume le fait d’être un film bourrin, et c’est très bien ainsi.

Sauf que la mécanique s’enraye assez vite. Cette partie de cache-cache au cœur de l’immeuble tourne en rond, faute d’ingéniosité suffisante pour renouveler les stratagèmes face à la colonie. Les protagonistes peinent à surprendre autant qu’ils devraient, et le spectateur, lui, a souvent beaucoup de coups d’avance sur le récit. On attendait davantage de cette idée pourtant fertile, des infectés qui apprennent, qui communiquent, qui ne laissent pas passer deux fois la même erreur, mais le scénario rectiligne ne l’exploite pas assez pour faire oublier ses limites dans la durée.

Là où Dernier train pour Busan nous avait éclaboussés de sang et de larmes jusqu’au terminus, Colony peine à générer le même capital empathique. On y suit pourtant une professeure en biotechnologie, dont le rôle d’explicatrice face à une menace complexe est pratique, mais parfois trop appuyé. Une relation frère-sœur aurait pu porter l’émotion du film, le frère étant l’un des personnages les plus humains et touchants de l’ensemble, mais elle reste trop peu développée. Même chose pour cette rivalité entre lycéens qui se harcèlent, avec un vrai potentiel dramatique un peu gâché par un manque d’incarnation (au lieu de « iconisation »). On sait pourtant le réalisateur capable de créer une tension à partir d’une étincelle comme dans The Ugly, son autre film de 2026, mais il lui manque ici un peu d’assurance pour son retour dans l’horreur. La petite pique au gouvernement lâche et en état de déni, elle, est toujours au rendez-vous. Certaines habitudes ont du bon.

Heureusement, le climax rattrape une partie du chemin perdu. Lorsque la colonie menace de se propager dans tout Séoul, le film se rebelle enfin avec beaucoup de folie et on pense à ce qu’aurait pu être le premier jour de propagation à Raccoon City dans Resident Evil, quelque chose de jouissif, débridé et suffisamment spectaculaire pour qu’on oublie une certaine retenue dans l’immeuble. Quant au méchant, aux mimiques outrancières presque cartoonesques, il contribue à rendre l’ensemble digeste et amusant. Colony ne brille donc pas par son scénario, mais il se savoure avec un plaisir régressif sincère. Et dans un festival gavé de films, au rythme modérément prudent, un peu de chair et de courses effrénées ne fait vraiment pas de mal.

En somme, Colony ne réinvente pas le genre et pâtit d’un ventre mou non négligeable. C’est une proposition imparfaite, honnête dans ses ambitions, et qui surclasse Peninsula et Jung_E sans jamais retrouver la déflagration du Dernier train pour Busan. On reste un peu sur notre faim.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Colony – bande-annonce

Colony – fiche technique

Titre original : Gunche
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Choi Kyu-sok, Yeon Sang-ho
Interprètes : Gianna Jun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook, Kim Shin-rock, Shin Hyun-been, Go Soo
Production : Yoomin Hailey Yang
Société de production : Smilegate, Wow Point, en coproduction avec Midnight Studio
Pays de production : Corée du Sud
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 2h02
Genre : Catastrophe, Horreur, Action
Date de sortie : 27 mai 2026

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d’éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Non pas une faute, mais une erreur

Noyé au sein d’un halo, semblant évoluer sur un tapis roulant, Samuel Paty le déclare dans l’incipit du film : en substance, « Je ne voulais pas devenir un héros, seulement quelqu’un qui fait honnêtement son boulot… mais on ne maîtrise pas son destin… ni son environnement ». Surtout son environnement, car c’est là que le bât blesse.

Intellectuellement, rien à redire sur la démarche de ce prof d’histoire-géo : travaillant sur la question de la liberté de la presse, il propose à tous ceux qui craindraient d’être choqués par les caricatures de Charlie de ne pas regarder, de détourner les yeux ou même de sortir de la pièce momentanément. Et ce, sans viser une communauté en particulier. Il n’exclut donc pas les musulmans mais propose à chaque individu de se positionner. On ne peut faire plus respectueux, ni pertinent pour illustrer ce qu’est la liberté de conscience.

En voyant les collégiens discuter sur ce qui a été montré, on comprend toutefois immédiatement l’erreur commise par Paty : l’imagination de ceux qui n’ont pas vu risque de rendre les dessins plus choquants encore qu’ils ne sont. Sans doute eût-il fallu éviter aussi le dessin le plus cru, celui auquel vont s’accrocher ses adversaires : l’image du Prophète avec une étoile de David dans l’anus. Le dessin faisait partie du « fond Canopée », celui dans lequel les enseignants sont autorisés à puiser : peut-être cette erreur-là est-elle à imputer à l’Education Nationale ?

La machine s’emballe

À partir de cette excellente base, la rumeur se met en marche. « L’environnement » fait le reste : un contexte de tension latente avec la communauté musulmane, parfaitement exploité par quelques fous de Dieu radicalisés. Et surtout, la prégnance des réseaux sociaux. Car là est peut-être le vrai sujet du film : comment une fake news, reprise en boucle, peut devenir incontrôlable.

Au départ, la jeune Bachira Chnina a créé un récit de toutes pièces à partir de ce qu’elle a entendu de la scène puisqu’elle était… absente ce jour-là. Si le film ne nous garantissait une grande fidélité aux faits, on trouverait trop grosse cette ficelle scénaristique, un vrai cas d’école. Comme souvent, le mensonge de Bachira est toutefois tissé de faits réels glanés çà et là : ainsi déclare-t-elle que Paty a donné un coup de pied dans sa chaise, comme un signe agressif ; on a bien vu le prof heurter le siège de l’élève, constatant que « décidément, on n’est pas faits pour s’entendre aujourd’hui ». Pour le reste, le récit est simple : Samuel Paty a stigmatisé les musulmans, les obligeant à quitter la pièce pour mieux pouvoir se moquer du Prophète.

Ce récit est semé sur un terrain fertile, celui de la suspicion de racisme. À la moindre frustration subie, on accuse celui qui vous l’impose de ce tropisme honteux. Bachira multiplie depuis des semaines les entorses au règlement ? Refuse de faire ses heures de colle ? Sa mère annule l’entrevue avec la direction pour en parler ? Rien n’y fait : si la collégienne est exclue, c’est que l’établissement pratique une ségrégation sur la couleur de peau…

Le père a le sang chaud, il diffuse aussitôt des messages indignés sur les groupes auxquels il appartient, en incitant à partager au maximum. Puis ce sont des vidéos agressives, bien orientées par Sefrioui, le salafiste fiché S qui pousse Chnina à faire du bruit. Les réactions violentes pleuvent. Nul besoin d’un tel drame pour déplorer ce manque de recul sur les réseaux sociaux : il suffit de lire les réactions sur n’importe quel post un peu clivant pour contempler le torrent d’invectives, d’insultes voire de menaces qui se déversent sans aucun recul, la bêtise le disputant à la haine. Ce film n’a pas échappé à ce qu’il dénonce : la polémique n’a pas tardé à enfler, certains qualifiant le long-métrage de Vincent Garenq d’islamophobe, voire de fasciste…

Une bombe soigneusement désamorcée

Ce n’est pas faute, pour Vincent Garenq, d’avoir anticipé ce danger. Son scénario multiplie les signaux évitant de faire l’amalgame entre islamisme et islam. Une amie musulmane de Chnina l’appelle pour lui révéler que Bachira a tout inventé. Plus loin, elle vient, avec une autre coreligionnaire, apporter tout son soutien à l’enseignant dans la tourmente. Peu avant l’assassinat, la police tient des propos lénifiants, au motif que la communauté musulmane n’a pas mordu à l’hameçon, que l’affaire est en train de se dégonfler. Sefrioui a une fille qui le désapprouve, allant jusqu’à dénoncer son père après l’assassinat. Elle cite un verset du Coran, rejetant toute violence puisque « tuer une âme, c’est tuer toute l’humanité ». Une jeune Arabe, rétive au cours de Paty dans la première scène, prononce un discours plein de reconnaissance pour le prof décapité, alors qu’en fond, on aperçoit une couronne déposée au nom des « mosquées de… ». On ne saurait être plus clair, mais chacun sait qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

Prisonniers du mensonge

Chnina l’enragé est lancé. Le problème, quand on met le doigt dans le mensonge, c’est qu’il devient très difficile de faire machine arrière. La jeune Bachira sent bien que l’affaire prend des proportions inquiétantes, mais comment avouer qu’on a tout inventé, sans subir la foudre de son père ? Celui-ci, de même, s’est trop engagé pour reconnaître une erreur : les camarades de Bachira mentent, le personnel du collège ment, seule sa fille dit la vérité, il n’est plus possible d’enrayer l’engrenage.

Chnina se drape dans la vertu : il ne veut qu’une chose, ramener l’entente entre tous les élèves, quelle que soit leur confession, plutôt que de les dresser les uns contre les autres. Ces propos sont tenus alors que la caméra nous montre des gamins de toutes origines ethniques dans des rapports naturellement amicaux. Une bonne idée. Nul besoin de ramener l’entente entre les élèves dans cet établissement.

L’emprise de la peur

Les menaces se multiplient, sur les réseaux ou sur le répondeur du collège. Les collègues de Paty se désolidarisent par peur. L’un d’eux ira même prononcer une déclaration solennelle devant ses élèves, assurant qu’il est ignoble d’exclure les musulmans d’un cours (comme Bachira, il raconte ce qu’il n’a pas vu, note Samuel Paty) et qu’il demande pardon à toute la communauté musulmane. Plusieurs collègues vont dans ce sens, considérant que Paty a fait une erreur qui rejaillit sur eux. Pas tous, car Vincent Garenq se garde d’être manichéen : deux profs proposent de l’emmener et de le remmener en voiture, l’un d’eux prend ouvertement parti pour lui dans les débats.

Mais le personnage le plus exposé à l’angoisse est Paty lui-même, bien sûr. On le voit en butte à une insomnie, le lendemain mettre un marteau dans son sac avant de se rendre au collège une capuche sur la tête. Le héros n’est pas celui qui n’a pas peur mais celui qui affronte sa peur. Antoine Reinartz donne à voir, avec une belle sobriété, un homme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Plutôt doux, posé, réfléchi, ingénieux dans sa pédagogie (ainsi de ce « cahier de blagues » qui concourt à le rendre sympathique), capable de défendre ses convictions s’il le faut : lorsque la Principale annonce à la classe que leur enseignant va « s’excuser », il la reprend en la corrigeant – « m’excuser peut-être pas, mais réexpliquer ce qu’il s’est passé ». Et quand elle lui propose d’exercer son droit de retrait, il refuse, arguant que ce serait « reconnaître avoir eu tort ». Droit dans ses bottes mais pas non plus inflexible : face au Monsieur Laïcité du ministère, il acceptera de s’excuser face aux parents, simplement pour faire redescendre la pression. Toujours ce très appréciable sens de la nuance de la part de Garenq, s’agissant d’un drame où chacun en a cruellement manqué.

Vers l’issue fatale

Un tueur se préparait. Garenq, pour ne pas en faire un héros, ne dit que très peu de choses sur lui. Il eût certes pu éviter de le figurer en ombre dans une pièce nue, le dramatisant comme dans un blockbuster, mais on lui pardonnera ce faux pas vu le nombre de chausse-trapes qu’il parvient à éviter par ailleurs. La tension monte alors que Paty fait son dernier jour d’école avant les vacances : le spectateur sait quelle est l’issue et surtout – c’est ce qui est terrible – qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Ainsi empli de cette tension, il reçoit comme une décharge émotionnelle la réaction de la principale, apprenant le drame. « Ils lui avaient mis une fatwa » lance-t-elle en éclatant en sanglots.

L’assassinat reste hors champ : Vincent Garenq le montre dans le regard d’une petite fille assistant à la scène. Le son coupé qui suit exprime bien son traumatisme. Fallait-il montrer la tête de Paty gisant à côté de son corps ? Le débat reste ouvert. Au moins le cinéaste ne la figure-t-il que de loin. Toujours ce sens de la mesure qui honore son film.

Un film mal nommé ?

Reste une question : Samuel Paty a-t-il vraiment été « abandonné » ?

Le premier soutien de l’enseignant est la Principale, incarnée avec beaucoup de sensibilité par Emmanuelle Bercot. Elle défend fermement Paty devant Chnina et Sefrioui qui font l’amalgame entre le cours sur les caricatures et l’exclusion de Bachira puis, suite à l’intrusion autoritaire de ces deux excités, lance une procédure de gravité maximale. C’est un classique, mais on sourira à l’avalanche de sigles et d’acronymes qui se déverse sur elle, inscrits sur des post-it, détaillant la procédure à suivre. Un référent Laïcité (peu soutenant, pointant l’entorse au code de la laïcité qu’aurait commise Paty), puis la police, la DGSI, se mettent sur les rangs.

La liste de leurs manquements est établie en fin de film par un policier à son supérieur. Une menace n’a pas été prise assez au sérieux par la cellule anti-terrorisme, le maire n’a pas voulu affecter des effectifs supplémentaires à la protection de l’établissement au motif que la sécurité d’un collège relève de l’Education Nationale, une demande de protection a bien été engagée par Paty mais trop longue à mettre en œuvre. De multiples grains dans les rouages qui aboutissent au drame. Le résultat ? Samuel Paty a eu un sentiment « d’abandon », lance le flic. (C’est là-dessus qu’il aurait fallu conclure le film : dommage d’avoir ajouté la scène des funérailles au collège qui, si elle permet d’en remettre une couche contre tout amalgame comme on l’a vu, verse surtout dans un pathos que Garenq avait très bien su éviter jusque-là.)

De multiples micro-défaillances ne font pas un abandon. On voit l’enseignant soutenu par sa hiérarchie (et Dieu sait que ce n’est pas toujours le cas…), pris au sérieux par les services de l’Etat, aidé par certains de ses collègues. On ne peut tout de même pas compter cela pour rien. Curieux donc, que le cinéaste ait choisi pour titre une notion que son film ne valide pas vraiment – ce qui le rend d’ailleurs plus intéressant car plus complexe.

Un traitement formel conventionnel

Vincent Garenq tient sa gageure : rendre compte de ces onze derniers jours sans trop de sensiblerie, sans caricature, sans prendre en otage le spectateur. Reste une limite : cinématographiquement, l’objet est assez quelconque. Pas mal de « marqueurs de banalité » (musique illustrative, plans de drone, scènes au volant d’une voiture…) et peu de beaux plans à se mettre sous la dent. Vincent Garenq n’a pas fait la démonstration qu’il est un cinéaste singulier. Mais il réalise, avec ce peut-être mal nommé L’Abandon, un film utile, qui parvient à saisir le spectateur. Ce n’est pas rien.

L’Abandon : Bande-annonce

L’Abandon – fiche technique

Titre original : L’Abandon
Réalisation : Vincent Garenq
Scénario : Vincent Garenq, Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaëlle Paty
Interprètes : Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche
Montage : Aurique Delannoy
Musique : Nicolas Errèra
Production : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne, Stéphane Simon, Cloé Garbay, Bastien Sirodot
Producteur exécutif : (non communiqué)
Société de production : Les Films du Kiosque, Outside Films, en coproduction avec France 3, UGC, UMedia
Pays de production : France
Société de distribution France : UGC Distribution
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mai 2026

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3.5

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

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Pour son premier film, Club Kid, Jordan Firstman propose une histoire attachante et pleine d’humour sur fond de soirées gays new-yorkaises. Il y incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu’un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Résident de Los Angeles, Jordan Firstman a réalisé des courts-métrages et joué dans plusieurs séries comiques américaines, comme Hacks et I love LA. Après Rotting in the Sun, dans lequel il joue son propre rôle, Jordan Firstman se met en scène dans une nouvelle comédie, aussi drôle qu’attendrissante. Soutenu par les mêmes producteurs que Red Rocket et Anora, deux films également axés sur la fête et des personnages perdus, Club Kid propose une virée palpitante dans les soirées new-yorkaises.

Quand la musique est bonne

Peter travaille comme promoteur de soirée gay avec Sophie, incarnée par Cara Delevingne. Chaque soir, il enchaîne les boîtes de nuit, s’enivre d’alcool et d’un dangereux mélange de drogues. Esseulé, largué par cette vie sans but, il tombe des nues lorsqu’une connaissance lui laisse sur les bras Arlo, son fils de 8 ans dont il ignorait l’existence. La paternité ne rimant pas avec irresponsabilité et soirées arrosées, Peter doit renaître de ses cendres pour apprendre à s’occuper de cet enfant. Une situation dramatique traitée avec beaucoup de tendresse et d’humour. Arlo se révèle un garçon doux, prévenant et avide d’apprendre le métier de DJ. Au contact de cet enfant, la vie de Peter reprend tout son sens. Club Kid s’attache ainsi à montrer que ce sont les autres, nos parents et nos amis, qui nous portent et nous invitent à nous transformer en donnant le meilleur de nous-mêmes. Il compose un beau récit sur la résilience à travers la relation père-fils.

Club Kid offre aussi à Jordan Firstman l’occasion de mettre en scène la communauté queer grâce à une galerie de personnages secondaires sensibles, hauts en couleurs et un peu perdus. Sans s’attarder sur de longues scènes de débauche, le film développe les illusions de cet univers, où l’on pense être heureux sans toujours trouver sa voie. Ici également, ce sont les liens avec les autres qui construisent et définissent les individus. Rien d’étonnant pour le réalisateur, qui a fait ses débuts dans ce monde et cite dans ses inspirations After Hours et La Valse des pantins de Martin Scorsese. Avec ce premier film à la fois personnel, drôle et émouvant, Jordan Firstman fait une très belle entrée au Festival de Cannes.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026

Club Kid – fiche technique

Réalisation : Jordan Firstman
Scénario : Jordan Firstman
Interprètes : Miss Benny, Cara Delevingne, Diego Calva
Photographie : Adam Newport-Berra
Décors : Stephen Phelps
Costumes : Emily Constantino
Musique : Cristobal Tapia de Veer
Sociétés de production : Stay Gold, Topic Studios
Pays de production : États-Unis
Société de distribution :
Durée : 2h06
Genre : Drame

Pourquoi le silence est devenu l’un des outils les plus puissants du cinéma moderne

Les réalisateurs contemporains utilisent de plus en plus le silence pour créer de la tension émotionnelle, du réalisme et de l’intimité à l’écran. Dans un paysage médiatique saturé de bruit et de stimulation permanente, les moments de calme semblent aujourd’hui plus puissants que jamais.

Le cinéma moderne est devenu sensiblement plus silencieux. Alors que les blockbusters continuent de s’appuyer sur des bandes originales explosives, des dialogues rapides et un rythme constant, de nombreux réalisateurs acclamés choisissent désormais la direction opposée. Le silence, autrefois considéré comme risqué dans le récit grand public, est devenu un outil particulièrement efficace pour construire une atmosphère et une profondeur émotionnelle.

Même en dehors du cinéma, des plateformes construites autour de la stimulation et de l’engagement constant, y compris des espaces de divertissement comme spinboss casino, illustrent à quel point les publics modernes sont exposés au bruit et aux distractions. À l’inverse, le silence au cinéma offre quelque chose de plus en plus rare, une attention sans interruption.

Le silence crée un réalisme émotionnel

L’une des raisons pour lesquelles le silence occupe une place plus importante est sa capacité à refléter le comportement humain réel. Dans la vie quotidienne, les gens n’expriment pas chacune de leurs émotions à voix haute. La peur, le deuil, la confusion ou l’intimité passent souvent par des pauses, des expressions du visage et le langage corporel plutôt que par des explications directes.

Des réalisateurs comme Kelly Reichardt maîtrisent parfaitement cette approche. Ses films laissent souvent les scènes respirer naturellement, sans surcharge d’explications, tout en faisant confiance au spectateur pour interpréter lui-même les tensions émotionnelles. Le silence entre les personnages révèle souvent davantage que des pages entières de dialogues.

Ce style de cinéma peut sembler inconfortable pour des spectateurs habitués à un rythme rapide et à des explications permanentes. Pourtant, cet inconfort est souvent volontaire. Le silence oblige le public à participer activement à ce qu’il regarde plutôt qu’à consommer passivement des informations.

Des films comme Past Lives et Drive My Car utilisent les moments de calme pour mettre en avant la distance émotionnelle et les sentiments non résolus. Au lieu d’inonder le spectateur de grands discours dramatiques, ces œuvres laissent le silence exprimer le désir, le regret et la vulnérabilité. L’absence de son devient alors profondément chargée d’émotion.

Les scènes silencieuses renforcent la tension et le suspense

Le silence est également l’un des outils les plus efficaces pour créer du suspense. Le cinéma d’horreur utilise ce principe depuis des décennies, mais les réalisateurs contemporains de nombreux genres s’en servent désormais pour manipuler les attentes du public.

Lorsque le son disparaît soudainement, les spectateurs deviennent instinctivement plus attentifs. Le silence crée de l’incertitude, car le public anticipe qu’un événement important est sur le point de se produire. Les réalisateurs exploitent cette réaction psychologique pour construire une tension sans dépendre uniquement des effets visuels ou de la musique agressive.

Jonathan Glazer démontre cela avec brio dans The Zone of Interest. Le film utilise des dialogues minimalistes et des bruits ambiants inquiétants pour créer une sensation d’angoisse souvent plus perturbante que les formes classiques de narration dramatique. Une grande partie de l’horreur provient non pas de ce que les personnages disent, mais de ce qui reste tu.

De la même manière, des films d’horreur modernes comme A Quiet Place transforment le silence en élément central de leur narration. L’absence de son n’est pas simplement esthétique, elle structure directement l’univers du film et les conditions de survie des personnages. Chaque souffle, chaque murmure et chaque bruit accidentel prennent soudainement une importance énorme.

Cette approche contraste fortement avec les traditions des anciens blockbusters où les bandes originales guidaient constamment les émotions du spectateur. Aujourd’hui, de nombreux cinéastes font davantage confiance au silence pour créer une immersion psychologique à lui seul.

Le silence permet au langage visuel de prendre le dessus

L’utilisation croissante du silence reflète également un retour à l’importance du langage visuel. Le cinéma est avant tout un art de l’image, pourtant de nombreuses productions modernes s’appuient fortement sur les dialogues pour expliquer l’intrigue et les motivations des personnages. Le cinéma silencieux inverse cette tendance en donnant davantage de poids au cadrage, aux mouvements, à la lumière et au jeu des acteurs.

Les réalisateurs influencés par le slow cinema et les traditions du cinéma d’auteur utilisent souvent le silence pour encourager le spectateur à observer plus attentivement les détails. Un regard échangé, une pièce vide ou le rythme des sons naturels peuvent soudainement devenir essentiels au récit.

Ryusuke Hamaguchi construit fréquemment ses scènes autour de l’immobilité et de l’observation patiente. Ses films laissent les émotions émerger progressivement à travers le silence et les interactions subtiles plutôt qu’à travers des confrontations dramatiques.

Ce style demande davantage de patience au public, mais il crée aussi une immersion plus profonde. Sans guidance verbale permanente, les spectateurs deviennent plus attentifs aux détails cinématographiques qui passeraient autrement inaperçus.

Le regain d’intérêt pour le silence reflète peut-être aussi l’évolution des goûts du public. À une époque dominée par les contenus courts et la surstimulation, les films plus silencieux proposent une expérience radicalement différente. Ils ralentissent le temps, encouragent la concentration et créent une résonance émotionnelle grâce à la retenue plutôt qu’à l’excès.

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Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes, Sanguine, le premier long-métrage de Marion Le Corroller, s’aventure dans le body horror social avec une énergie certaine, avant de perdre pied, comme son héroïne, face aux exigences du genre.

Depuis quelques années, le body horror féminin français s’est imposé comme l’une des propositions les plus stimulantes du cinéma de genre mondial, portée par Julia Ducournau (Grave, Titane) et Coralie Fargeat (The Substance). Autant dire que Marion Le Corroller arrive avec une pression non négligeable sur les épaules pour son premier long-métrage, Sanguine, dont la scène d’ouverture, un montage pop, nerveux, stylisé à l’énergie débordante, semble vouloir se mesurer frontalement à ses aînées. C’est là que le film est le plus lui-même, et paradoxalement le moins original : un décalque enthousiasmant ou un hommage trop direct, avant que la réalisatrice ne perde cet atout en route dès qu’elle plonge dans le vif de son sujet.

Le travail en mutation

Le concept est pourtant solide. Sanguine interroge l’épuisement professionnel à travers le prisme d’une rare maladie du sang, poussant à l’extrême biologique les effets d’un monde du travail chronométré, mis en concurrence, dépossédé d’humanité. Mara Taquin, dans le rôle de Margot, interne aux urgences contrainte de se contenir face aux injonctions condescendantes de sa cheffe de service, une Karin Viard acérée, qui n’a pas besoin de beaucoup de place pour exister, incarne avec justesse cette génération sommée d’être aux normes, dans les temps, aussi interchangeable qu’un burger minute. C’est là que le film touche à quelque chose de réel : ce body horror qui fait bouillonner le sang jusqu’à l’implosion des vaisseaux sanguins, cette fureur qui explose quand les émotions n’ont plus leur place, n’est pas sans force. Sauf que le propos s’effondre quand la réalisatrice choisit de mettre sur le même plan une tradeuse, un caissier de fast food, un journaliste et l’interne hospitalière. Comparer ces réalités sans les distinguer, c’est adopter une vision abstraite et finalement assez désincarnée de la souffrance au travail, précisément là où Ducournau et Fargeat situaient leurs corps avec une précision sociale implacable.

Le résultat est donc un film qui ne sait pas toujours comment filmer ce qu’il veut dire. Le body horror fait cheap, car on sent les prothèses et le maquillage qui ne floutent pas entièrement la frontière avec la fiction. En outre, les comédiens ne jouent pas au même niveau, se débrouillant avec des dialogues qui foncent dans une absurdité qui dépasse le cliché sans jamais vraiment l’assumer. On devrait s’amuser comme dans une machine bien huilée, mais c’est le contraire qui se produit. Le climax, tourné à la snorricam, caméra vissée à la tête de Mara Taquin pour figurer l’emprise du système sur le corps, arrive conceptuellement juste mais formellement à vide. Le rapport intime et précis au corps du personnage n’a pas été construit en amont pour que l’effet fasse mouche. C’est un outil de style qui débarque malheureusement sans fondation.

Sanguine ressemble finalement à son héroïne : elle essaie de tenir les normes imposées par ses aînées sans avoir encore trouvé sa propre mutation. Il y a tout de même un regard ici, celui d’une caméra qui s’amuse et d’une réalisatrice qui se cherche, à travers un peu trop de propositions inabouties qui s’accumulent si bien qu’on passe à côté de cette œuvre imparfaite. On suivra Marion Le Corroller avec plaisir, en espérant qu’elle sauve sa peau au prochain essai.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Sanguine – fiche technique

Titre international : Species
Réalisation : Marion Le Corroller
Scénario : Thomas Pujol, Marion Le Corroller
Interprètes : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin, Sami Outalbali, Stefan Crepon, Sonia Faïdi
1ère Assistante réalisatrice : Elodie Morales
Photographie : Guillaume Schiffman
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Morgane Lambert
Coiffure : Jennifer Levacher
Maquillage : Flore Chandès
Maquillage SFX : Pierre-Olivier Persin
Montage : Jérôme Eltabet
Productrice : Carole Lambert
Coproducteur : Alain Attal
Sociétés de production : Windy Production, Trésor Films, La Compagnie Cinématographique, Panache Productions, Anga Productions
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h43
Genre : Horreur
Date de sortie : 28 octobre 2026

Cannes 2026 : Gentle Monster, l’emprise des hommes

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Connaissons-nous vraiment les gens qui nous entourent ? Serions-nous capables de croire en des vérités dérangeantes ? Et comment vivrions nous avec ? En soulevant ces questions, Marie Kreutzer aborde avec Gentle Monster un sujet sensible, la pédopornographie, à travers le regard de deux femmes, une épouse et une policière, chacune en quête de vérité.

Quatre ans après avoir présenté Corsage dans la sélection Un Certain Regard, Marie Kreutzer intègre la Compétition cannoise avec Gentle Monster, un drame mettant en scène l’effondrement d’un couple en apparence idyllique. Loin du faste de la cour viennoise, la réalisatrice autrichienne livre un récit contemporain, mais toujours ancré dans la réalité, en s’inspirant d’un fait divers relaté dans l’hebdomadaire Die Zeit. En 2020, le magazine a révélé l’existence d’un vaste réseau de pédophilie impliquant environ 30 000 personnes. Bouleversée par cet article, Marie Kreutzer étudie le sujet en rencontrant des policiers, des psychologues et des avocats. Lorsqu’elle apprend l’inculpation de Florian Teichtmeister, interprète dans Corsage, pour des actes de pédopornographie, elle choisit d’adopter pour son film une approche à la fois dramatique et factuelle.

Les femmes face aux monstres ordinaires

Lucy, une musicienne incarnée par Léa Seydoux, et Philip, un vidéaste, viennent de s’installer dans une maison de campagne avec leur fils de sept ans. Ils semblent vivre une existence parfaite jusqu’au jour où une équipe de police arrête Philip et saisit tous ses équipements informatiques. Sidérée, Lucy réalise qu’elle ne connait pas vraiment son mari et s’inquiète pour son enfant. Elle se réfugie alors chez sa mère, jouée par Catherine Deneuve, et s’isole peu à peu face à cette atroce vérité. Sans emphase, Gentle Monster suit le déroulement de l’enquête judiciaire de deux points de vue, celui de Lucy et celui d’Elsa, une jeune inspectrice. Le film s’attache à la palette d’émotions traversées par une épouse, d’abord choquée, puis incompréhensive et terrifiée, mais encore prête à accepter les justifications qui lui sont présentées. Comme dans Corsage, il centre son histoire sur les femmes, le personnage de Philip demeurant largement opaque. Marie Kreutzer montre des femmes qui souffrent à cause de leurs sentiments pour des hommes dominateurs et malveillants. Une façon subtile de suggérer leur soumission à une société patriarcale qui les écrase.

À travers leurs actes, les prédateurs sexuels recherchent une forme d’autorité, comme le souligne le psychologue. Gentle Monster souligne que ce pouvoir désiré par les hommes est subi par les femmes. Outre Philip, dont le comportement reste suggéré, le père de Lisa impose à la policière une vie soumise infernale, qui laisse supposer l’exercice de la violence. Marie Kreutzer dénonce ainsi une société patriarcale, que les femmes tentent de combattre. Pour Lucy, grâce à l’art. En effet, la musicienne explique qu’elle reprend des chansons d’amour masculines car elle souhaite les « déconstruire », sans doute afin de les traduire dans une version féminine, plus tendre et émotive. Pour sa mère, par le choix de son mode de vie, résolument indépendant et libre. Elle suggère d’ailleurs rapidement à sa fille de divorcer. Et enfin, pour Elsa, avec son travail acharné. Au contraire de La Vie d’une femme, également présenté en Compétition, Gentle Monster met en lumière des figures féminines piétinées par le monde masculin. Ce drame très factuel, au rythme lent et à la mise en scène classique, manque cependant de souffle et de tension pour convaincre pleinement. Il aurait certainement mieux trouvé sa place au sein des Premières qu’aux côtés de Ryusuke Hammaguchi, Rodrigo Sorogoyen et James Gray.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Gentle Monster – fiche technique

Réalisation : Marie Kreutzer
Scénario : Marie Kreutzer
Interprètes : Léa Seydoux, Jella Haase, Laurence Rupp
Photographie : Judith Kaufmann
Décors : Myrna Wolff
Costumes : Monika Buttinger
Montage : Ulrike Kofler
Musique : Camille Dalmais
Producteurs : Johanna Scherz, Alexander Glehr, Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Jean-Christophe Reymond
Sociétés de production : Film-AG Produktion, Komplizen Film, Kazak Productions
Pays de production : Autriche, Allemagne, France
Durée : 1h54
Genre : Drame