Red Rocket ou l’itinéraire d’un looser magnifique

Après s’être intéressé à une communauté de prostituées transgenres dans Tangerine, puis à la patrie de Disney Wold dans The Florida Project, Sean Baker revient en force avec Red Rocket où il (ré)interroge les rêves et désillusions de l’Amérique profonde à travers le récit d’un acteur pornographique sur le retour.

Synopsis : Après une énième déconvenue financière, Mikey Saber (Simon Rex), ancienne star du porno, revient habiter chez son ex-femme Lexi (Bree Elrod) et sa belle-mère Lonnie (Ethan Daborne). Or, très vite, les retrouvailles du personnage avec son Texas natal ne se passent pas aussi bien que prévues.

Un O.F.N.I cinématographique

Sean Baker. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Si je vous dis maintenant Tangerine (2015) ou The Florida Project (2017), cela vous donnera peut-être une meilleure idée du nom précité. Enfin, si vous n’y voyez toujours pas plus clair, soyez rassuré, car le dernier long-métrage du réalisateur, sobrement intitulé Red Rocket, achèvera de vous faire recouvrer la vue. Ayant concouru à Cannes, au sein de la très prestigieuse sélection officielle, le film marque clairement une étape dans la carrière du cinéaste américain qui déjoue tous les pronostics en proposant une œuvre inclassable.

Red Rocket dynamite, en effet, les genres auxquels on pourrait le rattacher. Il constitue une sorte d’O.F.N.I – soit un objet filmique non identifié – dans le paysage cinématographique actuel. Mais alors, de quoi est-il question dans ce film ? Difficile de parler de l’histoire sans faire de dangereux spoilers. L’intrigue peut, néanmoins, se résumer à peu près à ceci : après 17 ans passés à Los Angeles Mikey Saber, une ancienne gloire du cinéma pornographique, revient dans son Texas natal, bien décidé à reprendre sa revanche sur le destin.

Un « come-back movie » parodique

À première vue, Red Rocket s’inscrit dans la lignée dans la galaxie d’un cinéma avide de comprendre et de représenter l’envers du milieu de la pornographie. Outre le mythique Boogie nights (1997) de Paul Thomas Anderson, qui retraçait l’évolution de la pornographie entre la fin des années 70 et le début des années 80, le grand écran a, depuis quelque temps, vu se multiplier les films orientés autour de ce sujet. Pensons à L’Amour est une fête (2018) où Cédric Anger narrait les aventures de deux flics infiltrés devenus, par la force des choses, les premiers à faire de la pornographie, un genre cinématographique à part entière. Dernièrement, en 2021, le public a pu suivre les premiers pas d’une jeune fille déterminée à devenir une « pornstar » dans Pleasure de Ninja Thyberg. Le petit écran n’est pas non plus en reste comme en témoigne le succès public et critique de la série de David Simon The Deuce lancé en 2017 sur HBO.

Cependant, au regard de cette production diverse et variée, Red Rocket a de quoi (d)étonner. Car, à la différence des œuvres précitées, la pornographie constitue la toile de fond, et non le sujet principal du film. Si la pornographie est plus que jamais un sujet en vogue, Sean Baker renverse la narration traditionnelle à laquelle nous avaient jusqu’ici habitués le cinéma et la télévision. Red Rocket est un film autour de la notion du « retour ». Nous avons affaire à ce que l’on pourrait appeler un « come back movie » parodique. La thématique n’est certes pas nouvelle. Elle constitue même souvent un ressort scénaristique que l’on voit à l’œuvre dans les biopics consacrés à des célébrités.

Or, Sean Baker s’éloigne délibérément du fameux triptyque « ascension/chute/rédemption ». Le cinéaste se réapproprie le thème du « come-back » et le réoriente à sa façon. On est loin du retour du héros qui rentre à la maison après avoir tout gagné. Mikey Saber débarque sans prévenir et s’invite littéralement chez son ex-femme Lexi (Bree Elrod) qui vit toujours avec sa mère Lonnie (Ethan Darbone). Le personnage est donc d’emblée perçu comme un (anti)héros, comique malgré lui, s’introduisant de force dans la vie des deux femmes, plus désabusées que surprises par le retour du (faux) enfant prodigue. Sean Baker prend ainsi plaisir à créer un personnage de macho vantard qui se sert volontiers des autres pour arriver à ses fins. Le public peine parfois à comprendre, voire à s’identifier avec le héros tant celui-ci apparaît tout à la fois attachant et profondément antipathique.

Portrait de l’acteur (porno) en antihéros

Sean Baker dresse le portrait d’un looser magnifique. Le réalisateur fustige, de façon indirecte, les sirènes hypocrites du milieu de la pornographie, et plus généralement celles de Hollywood, qui font miroiter monts et merveilles à des gens désireux de s’extirper de la misère quotidienne. Victime de sa propre image autant que de celle qu’il a voulu se construire, Mikey Saber adopte bientôt le comportement caricatural d’un prédateur sexuel peu scrupuleux. Tombant sous le charme d’une jeune serveuse à peine pubère, le personnage veut à tout prix la convaincre de devenir une « porngirl » et n’hésite pas, pour cela, à enfreindre les règles de la loi, convaincu qu’elle sera son ticket gagnant pour un improbable « come-back » dans le cinéma pornographique.

De ce point, Red Rocket comporte une dimension autofictionnelle. Mikey Saber est interprété par Simon Rex. Ce dernier a commencé sa carrière d’acteur dans le cinéma pornographique gay avant d’incarner des seconds rôles au cinéma, notamment dans la série de films parodiques Scary movie (2000). Simon Rex (dé)joue son image et fait évidemment preuve d’une certaine dose d’auto-dérision ironique en acceptant d’incarner, sur grand écran, un acteur pornographique égocentrique en pleine traversée du désert. Red Rocket repose ainsi sur un scénario qui refuse la facilité. Le personnage de Mikey Saber ne sort ni grandit ni vainqueur du film. La fin laisse d’ailleurs le public libre de voir et de croire ce qui lui plaît. Le réalisateur renverse donc les stéréotypes narratifs attendus et offre une représentation sans complaisance des formes que prennent aujourd’hui l’arrivisme et la sexualité à l’ère des réseaux sociaux.

Un film politique : make america great again ?

Le film s’interroge sur la prégnance de la domination masculine dans le cinéma pornographique contemporain à travers la représentation d’un acteur pornographique amené à devenir une sorte de proxénète de bas étage qui phagocyte une jeune fille désireuse de s’arracher à la morosité ambiance. Red Rocket s’affirme ainsi comme un film politique fort qui critique le sort réservé à celles et ceux qui ne sont pas né.e.s du « bon côté ». Sean Baker poursuit sa radiographie du pays de l’oncle Sam en dépeignant le Texas des laissés pour compte. L’intrigue de Red Rocket se déroule lors des élections présidentielles de 2016, au moment où Donald Trump s’apprête à devenir président des États-Unis. Bien que le film ne soit pas un docu-fiction qui cherche à comprendre comment le Texas est devenu un berceau Trumpiste, cette question n’est néanmoins pas absente de l’œuvre.

Si Sean Baker se garde bien de professer une quelconque morale, il n’hésite cependant pas à proposer une intrigue qui n’est pas dépourvue de critique sociale. Les personnages peinent à arrondir leurs fins de mois et vivent, pour la plupart, dans des habitats faits de tôles qui menacent de s’effondrer. Le Texas que filme le réalisateur semble ne laisser qu’une mince possibilité d’avenir, offrant aux personnages le choix entre la prostitution (pour les femmes) et la vente de stupéfiants (pour les hommes). Cette vision frôle certes la caricature grossière, mais elle permet à Sean Baker de pointer du doigt les conséquences néfastes de la politique (puritaine) de son pays. Dans la continuité de Tangerine et de The Florida Project, le cinéaste propose une nouvelle variation autour de la place que la société américaine réserve aux travailleur.se.s du sexe. Red Rocket, qui signifie littéralement « Fusée rouge », n’est pas un titre ayant été choisi au hasard. Si nous filons la métaphore, l’œuvre « fuse » dans tous les sens, et apparaît peut-être comme le film de la maturité qui impose définitivement Sean Baker comme un réalisateur à suivre.

Bande annonceRed Rocket

Fiche Technique – Red Rocket

Réalisation : Sean S. Baker

Scénario : Sean S. Baker et Chris Bergoch

Société de production : FilmsNation Entertainment et Cinereach

Distribution : FilmsNation Entertainment (États-Unis), Le Pacte (France)

Interprétation : Simon Rex (Mikey Saber), Bree Elrod (Lexi), Lonnie (Ethan Daborne), Susanna Son (Stawberry).

Durée : 2h08

Genre : Drame biographique

Sortie : 1 février 2022

Pays : États-Unis

Red Rocket ou l’itinéraire d’un looser magnifique
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.