Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes, Sanguine, le premier long-métrage de Marion Le Corroller, s’aventure dans le body horror social avec une énergie certaine, avant de perdre pied, comme son héroïne, face aux exigences du genre.

Depuis quelques années, le body horror féminin français s’est imposé comme l’une des propositions les plus stimulantes du cinéma de genre mondial, portée par Julia Ducournau (Grave, Titane) et Coralie Fargeat (The Substance). Autant dire que Marion Le Corroller arrive avec une pression non négligeable sur les épaules pour son premier long-métrage, Sanguine, dont la scène d’ouverture, un montage pop, nerveux, stylisé à l’énergie débordante, semble vouloir se mesurer frontalement à ses aînées. C’est là que le film est le plus lui-même, et paradoxalement le moins original : un décalque enthousiasmant ou un hommage trop direct, avant que la réalisatrice ne perde cet atout en route dès qu’elle plonge dans le vif de son sujet.

Le travail en mutation

Le concept est pourtant solide. Sanguine interroge l’épuisement professionnel à travers le prisme d’une rare maladie du sang, poussant à l’extrême biologique les effets d’un monde du travail chronométré, mis en concurrence, dépossédé d’humanité. Mara Taquin, dans le rôle de Margot, interne aux urgences contrainte de se contenir face aux injonctions condescendantes de sa cheffe de service, une Karin Viard acérée, qui n’a pas besoin de beaucoup de place pour exister, incarne avec justesse cette génération sommée d’être aux normes, dans les temps, aussi interchangeable qu’un burger minute. C’est là que le film touche à quelque chose de réel : ce body horror qui fait bouillonner le sang jusqu’à l’implosion des vaisseaux sanguins, cette fureur qui explose quand les émotions n’ont plus leur place, n’est pas sans force. Sauf que le propos s’effondre quand la réalisatrice choisit de mettre sur le même plan une tradeuse, un caissier de fast food, un journaliste et l’interne hospitalière. Comparer ces réalités sans les distinguer, c’est adopter une vision abstraite et finalement assez désincarnée de la souffrance au travail, précisément là où Ducournau et Fargeat situaient leurs corps avec une précision sociale implacable.

Le résultat est donc un film qui ne sait pas toujours comment filmer ce qu’il veut dire. Le body horror fait cheap, car on sent les prothèses et le maquillage qui ne floutent pas entièrement la frontière avec la fiction. En outre, les comédiens ne jouent pas au même niveau, se débrouillant avec des dialogues qui foncent dans une absurdité qui dépasse le cliché sans jamais vraiment l’assumer. On devrait s’amuser comme dans une machine bien huilée, mais c’est le contraire qui se produit. Le climax, tourné à la snorricam, caméra vissée à la tête de Mara Taquin pour figurer l’emprise du système sur le corps, arrive conceptuellement juste mais formellement à vide. Le rapport intime et précis au corps du personnage n’a pas été construit en amont pour que l’effet fasse mouche. C’est un outil de style qui débarque malheureusement sans fondation.

Sanguine ressemble finalement à son héroïne : elle essaie de tenir les normes imposées par ses aînées sans avoir encore trouvé sa propre mutation. Il y a tout de même un regard ici, celui d’une caméra qui s’amuse et d’une réalisatrice qui se cherche, à travers un peu trop de propositions inabouties qui s’accumulent si bien qu’on passe à côté de cette œuvre imparfaite. On suivra Marion Le Corroller avec plaisir, en espérant qu’elle sauve sa peau au prochain essai.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Sanguine – fiche technique

Titre international : Species
Réalisation : Marion Le Corroller
Scénario : Thomas Pujol, Marion Le Corroller
Interprètes : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin, Sami Outalbali, Stefan Crepon, Sonia Faïdi
1ère Assistante réalisatrice : Elodie Morales
Photographie : Guillaume Schiffman
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Morgane Lambert
Coiffure : Jennifer Levacher
Maquillage : Flore Chandès
Maquillage SFX : Pierre-Olivier Persin
Montage : Jérôme Eltabet
Productrice : Carole Lambert
Coproducteur : Alain Attal
Sociétés de production : Windy Production, Trésor Films, La Compagnie Cinématographique, Panache Productions, Anga Productions
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h43
Genre : Horreur
Date de sortie : 28 octobre 2026

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.