Dans L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l’existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.
Violence, dès l’ouverture : l’enterrement de la mère de la narratrice constitue le premier signal d’une enfance suspendue entre la peur et l’obéissance. Les prénoms disparaissent derrière des initiales et des numéros, transformant les membres de la famille en silhouettes anonymes, déjà déshumanisées, dans un huis clos intime où le masculin impose implacablement sa loi et où les filles apprennent très tôt leur rôle de petites choses faibles.
Violence, dans le silence des chambres et des couloirs d’une maison de pierre : colères arbitraires, coups non justifiés, gestes mal placés. L’éducation, codée et hiérarchisée, se révèle comme un système hermétique duquel rien ne peut dépasser. Le noir des illustrations (en noir et blanc), crayeux et charbonneux, ne fait que renforcer la lourdeur et l’oppression. Les visages peinent à cacher l’inavouable, et l’absence de nom accentue l’effet de distance.
Violence, aussi, dans une écriture fragmentaire et poétique que Désirée Frappier emploie pour trouver la voie lui permettant de dire l’indicible. Chaque mot, chaque retour à la ligne, chaque page – à gauche le texte, à droite le dessin –traduit une enfance marquée par la soumission, l’injustice et le contrôle absolu exercé par H et O. Le poème graphique, alternant texte et dessin, oblige à ralentir, à contempler, et à s’imprégner du traumatisme plutôt qu’à le consommer comme un événement soudain.
Violence dans l’inégalité inscrite dans les gestes du quotidien : l’école du village pour les filles, l’école de la ville pour le garçon, la reconnaissance du mérite réduite à la simple appartenance à un genre. Le récit fait surgir ces mécanismes avec une précision glaçante : l’autorité parentale s’exerce sans nuance, l’affection est absente, et la peur devient l’unique pédagogie. La maison isolée, les murs de pierre et les couloirs silencieux sont les témoins muets de la domination et de la maltraitance.
Violence, car la fratrie ne pourra jamais complètement se reconstruire. Les gros plans sur des mains ou des détails du corps révèlent une attention accrue à la sensation et à la mémoire sensorielle. Physique, elle aboutit à la fuite, ou à la résignation. Morale, elle contribue à diminuer l’individu. Sexuelle, elle blesse et fixe le trauma.
Violence, c’est enfin dans la lumière discrète d’une mamie plus humaine, chez qui se glisse un souffle de protection, un contrepoint à la domination familiale. Même dans un monde où la cruauté semble totale, une tendresse persiste, offrant au lecteur un point d’ancrage émotionnel et humain dans ce récit où la mémoire et le traumatisme s’entrelacent.
La violence, c’est tout le propos de L’Oiseau chanteur : un équilibre fragile entre l’horreur vécue et la nécessité du témoignage, un roman graphique où la poésie et le graphisme se répondent pour rendre compte de la fragilité et de la résilience de l’enfance. Un album dérangeant, profondément marquant, d’une élégance narrative et visuelle qui impose l’admiration.
L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier Steinkis, 16 avril 2026, 224 pages
En 1940, Ernest Hemingway publiait Pour qui sonne le glas, un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.
Le soleil écrase les montagnes de Castille. Les vautours tournent dans le ciel comme un rappel silencieux de la fragilité de la vie. C’est ici que Robert Jordan, jeune professeur américain engagé dans les Brigades internationales, arrive pour accomplir une mission ardue : faire sauter un pont stratégique afin de soutenir l’offensive républicaine sur Ségovie. Autour de lui, le maquis se déploie dans ses contrastes : Pablo, chef hésitant mais attaché à son groupe, Pilar, force tranquille et charismatique, et Maria, traumatisée mais lumineuse, dont le courage et la beauté séduisent immédiatement Jordan.
Cette adaptation graphique de JD Morvan et Pierre Dawance reproduit l’essence du roman sans jamais chercher à l’imiter. Les traits colorés et les textures des crayons donnent aux paysages une densité inattendue : la chaleur du soleil, le vert des régions montagneuses, la neige parfois tombant sur les sentiers escarpés, tout est superbement restitué. Les visages, légèrement stylisés, portent l’intensité des émotions : la peur, l’amour, la camaraderie, la colère. L’humanité cherche sa place au sein d’une guerre impitoyable.
La violence et la mort agissent comme une piqûre de rappel : la vie est encore plus précieuse lorsqu’elle est menacée. Le roman graphique restitue l’urgence de vivre et d’aimer dans un monde où chaque décision peut être la dernière. Les scènes de préparation et d’attaque, l’attente interminable au cœur du maquis, le lien qui se tisse entre Jordan et Maria sont mis en scène avec une économie de moyens et une précision narrative qui n’enlèvent rien au chef-d’oeuvre d’Hemingway.
Le roman graphique explore principalement la solidarité humaine et l’interconnexion des vies, avec l’idée tacite que la mort d’un homme affecte en réalité toute l’humanité. On y dépeint le sacrifice de soi et la perte de l’innocence face à la brutalité absurde de la guerre civile. Et Pierre Dawance, pour sa première bande dessinée, parvient sans mal à communiquer sens et sensations : les crayons vibrent, les textures se superposent, la lumière devient matière. L’histoire d’Hemingway est vécue, touchée du doigt, sentie dans les interstices du trait. La guerre, l’engagement, l’amour et le sacrifice y trouvent une forme nouvelle, subtile et percutante.
Pour qui sonne le glas rappelle que même au cœur du chaos, il existe des instants de grâce et des liens à préserver. L’œuvre, autant politique qu’humaine, célèbre la beauté fragile de la vie tout en rendant hommage aux hommes et femmes qui ont lutté en Espagne dans l’ombre de l’histoire. Les auteurs offrent un pont entre le roman et l’illustration, un espace où Hemingway se réinterprète et où chaque lecteur peut sentir pulser le cœur de la guerre, de l’amour et du courage.
Pour qui sonne le glas, JD Morvan et Pierre Dawance Sarbacane, 15 avril 2026, 192 pages
À l’approche de l’adaptation cinématographique annoncée par Christopher Nolan, L’Odyssée d’Homère s’offre une nouvelle vie éditoriale. Les éditions La Découverte republient en effet la traduction de Philippe Jaccottet dans une version collector. Une manière de rappeler qu’Ulysse n’a jamais cessé de voyager parmi nous.
Avant même d’ouvrir Homère, chacun connaît déjà un fragment d’Ulysse : un Cyclope aveuglé, des sirènes invisibles, une mer interminable, un homme retardé sans cesse dans son désir de retour… L’accès à cette œuvre fondatrice est sans cesse réinventé. Aujourd’hui, ce sont les éditions La Découverte qui proposent une nouvelle édition collector, qui remet au premier plan le travail de Philippe Jaccottet, dont la traduction demeure l’une des plus appréciées en langue française.
Le poète suisse, disparu en 2021, a abordé Homère comme une matière vivante, traversée de rythme et de lumière. Là où certaines traductions académiques enferment l’épopée dans une solennité presque muséale, Philippe Jaccottet lui restitue une force vive.
Utile, car le poème d’Homère contient déjà les grands motifs de la fiction occidentale : le voyage initiatique, l’identité mouvante, le désir de retour, l’épreuve du temps, la confrontation avec l’inconnu… Ulysse est à la fois guerrier, menteur, stratège, naufragé, père absent et survivant. Il porte en lui quelque chose qu’il partage avec les héros contemporains ambigus : un homme brillant mais vulnérable, menacé d’une forme de dissolution.
La publication intervient dans un contexte culturel particulier : l’annonce de l’adaptation cinématographique de L’Odyssée par Christopher Nolan, attendue pour juillet 2026. On imagine sans mal combien les tempêtes homériques pourraient dialoguer avec les obsessions visuelles et thématiques du réalisateur d’Interstellar ou de Dunkerque – qui a l’habitude, par ailleurs, de convoquer la perte d’un être cher dans son cinéma.
L’ouvrage est enrichi d’un texte de François Hartog, historien majeur de l’Antiquité et penseur des rapports entre passé et présent. Cela inscrit cette publication dans une réflexion plus large, notamment sur la manière dont les civilisations continuent d’habiter leurs mythes fondateurs. Car L’Odyssée n’est pas seulement un récit d’aventure, mais aussi une cartographie de l’Occident. Chaque étape du voyage d’Ulysse raconte une peur humaine fondamentale : l’oubli, la tentation, la violence, la perte de soi, l’impossibilité du retour.
C’est peut-être ce qui explique l’intemporalité du texte. Derrière les monstres et les dieux, Homère parle surtout d’émotions et épreuves humaines. Il raconte un homme qui veut simplement rentrer chez lui et qui découvre que le retour est parfois plus difficile que la guerre elle-même. Peu d’œuvres anciennes possèdent encore une telle intensité universelle. Raison de plus pour se (re)plonger dans celle-ci.
L’Odyssée, Homère La Découverte, 7 mai 2026, 480 pages
À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.
Les ciels lactescents, les prairies infinies et les troupeaux de bisons : tout, ici, tient à la fois de la beauté et de la mélancolie. Mais sous cette douceur picturale, savamment déployée par Patrick Prugne, sourd une tension constante : traités bafoués, raids sporadiques, humiliations, et bientôt le massacre de Sand Creek qui vient rappeler la brutalité inexorable de l’Histoire. La mécanique de la trahison et la fragilité des alliances entre colons et Indiens sont exposées sans ambages. Les colons et les Indiens se disputent les mêmes territoires, à ceci près que ces derniers en avaient fait, par le fait de l’Histoire, leur pré-carré.
Les frères Bent possèdent leur double identité. Ils incarnent à ce titre un dilemme central. Métis et anciens combattants sudistes, ils naviguent entre deux mondes : celui de la famille paternelle blanche, celui de leur mère cheyenne. Leurs noms indiens traduisent toute la complexité d’une culture mêlée et la violence des préjugés auxquels ils sont confrontés chez les Blancs. Cheyenne restitue parfaitement le tiraillement intérieur qui accompagne leurs pas sur des terres indiennes ardemment convoitées.
Ce western n’est toutefois pas un spectacle de fusils et de cavalcades ; c’est une réflexion sur le temps et l’espace, sur la fragilité des vies humaines face à l’avidité et la duplicité. La parole donnée n’engage que celui y prête l’oreille. Car l’humanité s’efface volontiers devant l’instinct de prédation qui préside à la conquête de l’Ouest.
L’album invite à observer les acteurs historiques : les chefs cheyennes, l’officier Edward Wynkoop, le colonel Chivington et les frères Bent eux-mêmes, pris dans l’inéluctable. La mise en scène rend compte de la tragédie en cours, de manière passionnante. Elle porte cette sensibilité qui traduit la complexité des choix et la profondeur des trahisons. Sand Creek n’est pas un fait isolé, mais un symbole de la longue guerre qui a cours dans les grandes plaines.
Patrick Prugne réussit à faire émerger la dimension humaine de ces événements : les retrouvailles avec la mère cheyenne, les gestes simples au ranch, des regards échangés dans une prairie… Les Indiens se heurtent finalement aux forces destructrices de l’histoire. Trop naïfs, probablement, ils ont payé les divisions des colons et l’intérêt supérieur décrété par quelques figures militaires d’autorité.
Cheyenne constitue un rappel des génocides commis. Attaché à cette mémoire, Patrick Prugne, par sa maîtrise des aquarelles et son sens du récit, réussit à faire entendre le silence des grandes plaines avant le fracas assourdissant – et sanguinaire – des hommes. Une œuvre à la fois belle et nécessaire.
Cheyenne, Patrick Prugne Daniel Maghen, 22 avril 2026, 96 pages
Dans FIFA Connection, le reporter Simon Bolle dresse le portrait d’un dirigeant hors norme : un fils d’immigrés devenu ami des autocrates, chef d’état fantôme d’une organisation plus puissante et opaque que jamais.
Une image résume peut-être tout. D’une manière tout à fait inattendue, Gianni Infantino a décerné à Donald Trump, en décembre dernier, le prix FIFA de la Paix. Un détail ? Pas vraiment. C’est la signature d’un homme qui ne se voit plus comme le patron d’une fédération sportive, mais comme un acteur à part entière de l’ordre mondial. Il tutoie les chefs d’État. Et désormais les flatte.
C’est précisément ce personnage que Simon Bolle, journaliste à L’Équipe, cherche à mettre à nu dans FIFA Connection, fruit de deux années d’enquête et de plus de cent dix sources. L’exercice était périlleux. La FIFA est une organisation où les clauses de confidentialité le disputent à la peur sincère de parler : trop de carrières dépendent, directement ou indirectement, de ses largesses. Simon Bolle le reconnaît d’ailleurs sans détour : il a essuyé bien plus de refus que de témoignages. Ce qui n’empêche pas de démystifier le mandat de Gianni Infantino à la tête de l’influente organisation.
Le livre retrace une ascension que rien ne semblait annoncer. Infantino est fils d’immigrés italiens, joueur amateur, administrateur de province, longtemps tapi dans l’ombre de Michel Platini à l’UEFA. Mais l’auteur repère très tôt chez lui une qualité rare : le flair politique. Savoir quand le vent tourne. Savoir en profiter. Quand les scandales de 2015-2016 déferlent sur la FIFA et emportent Sepp Blatter, Infantino se présente en réformateur, en homme neuf, en promesse de transparence. Il est élu. Et puis, selon nombre de ses anciens soutiens, il fait peu à peu exactement ce qu’il avait reproché à ses prédécesseurs.
La mécanique est décrite avec précision. Les fédérations nationales qui élisent le président dépendent des programmes de développement que ce même président décide d’attribuer. Le cycle est parfait dans sa circularité : le clientélisme finance la fidélité, la fidélité reconduit le pouvoir, le pouvoir redistribue le clientélisme. Infantino a été réélu en 2019, puis en 2023. Les oppositions, pourtant, existent. Elles ne viennent pas seulement d’anciens collaborateurs déçus et/ou écartés, mais aussi de syndicats de joueurs, de ligues européennes, d’ONG, voire de supporters.
Infantino évolue désormais dans des espaces feutrés. On le voit assis entre Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine lors du Mondial 2018. On le retrouve à côté de Donald Trump à plusieurs reprises. Il participe au G7, au G20, au sommet pour la paix en Égypte. Il se dit solidaire des travailleurs migrants tout en défendant sa Coupe du Monde au Qatar. Il se donne en spectacle en posant pour un selfie devant le cercueil de Pelé. Il fait la promotion de ses actions en faveur des fédérations sans réellement questionner leur efficacité.
La porosité affichée entre football et géopolitique n’est pas anecdotique. Elle a des effets concrets sur la façon dont la FIFA gère les questions qui fâchent. Les droits humains au Qatar, puis bientôt en Arabie saoudite. Les prix des billets pour le Mondial 2026 aux États-Unis, jugés prohibitifs par les supporters du monde entier. Le calendrier surchargé qui épuise des joueurs dont personne, au sommet, ne semble véritablement défendre les intérêts. La Coupe du monde des clubs disputée en fin de saison dans la canicule américaine en témoigne. Mais qu’importe, en haut lieu, on défend les réformes, la bonne gouvernance, la transparence, soit autant de choses que l’essai met en doute.
Simon Bolle n’est pas un pamphlétaire. Il cite ses sources, pèse ses mots, laisse les contradictions exister. Il ne nie pas qu’Infantino a été une force de travail qui n’a jamais compté les heures, un polyglotte efficace dans la gestion de dossiers complexes. Mais il y a un revers, vertigineux : il semble désormais gérer l’instance en autocrate, sans vraiment se soucier des répercussions de ses décisions.
La question posée en filigrane (peut-on encore réformer la FIFA ?) n’appelle pas de réponse optimiste. Une organisation qui se perçoit comme intouchable, qui évolue dans les mêmes cercles que ceux qui devraient la réguler, et dont le modèle économique immunise ses électeurs contre toute velléité de rébellion, n’a guère de raisons de changer. FIFA Connection nomme en tout cas les problèmes avec soin, et nous oblige à regarder en face ce que le football mondial est réellement devenu.
FIFA Connection, Simon Bolle Flammarion, mai 2026, 240 pages
Venu présenter son premier long-métrage, Vol de nuit pour Los Angeles, John Travolta est reparti avec une Palme d’honneur surprise remise par Thierry Frémaux. Une belle cérémonie qui s’est conclue par la projection d’une œuvre intime, très personnelle, retraçant le périple en avion du jeune Travolta vers Hollywood dans les années 1960. Un petit délice plein de tendresse et d’humour.
Icône de la pop culture depuis La Fièvre du samedi soir, Grease, Volte-face et Pulp Fiction, John Travolta a été accueilli par une salle comble. Touché par la récompense inattendue du Festival de Cannes, il a présenté en quelques mots son premier film, Vol de nuit pour Los Angeles, une adaptation de son livre écrit pour son fils et publié en 1997. Lors d’un voyage initiatique rempli de découvertes et de rebondissements, John Travolta met en scène sa passion pour l’aéronautique. Aviateur chevronné, l’acteur a même piloté pour deux de ses films, Allô maman, ici Bébé et Brocken Arrow. À travers ses yeux d’enfant émerveillé, Vol de nuit pour Los Angeles transcrit la naissance de cette vocation et les rêves d’un garçon qui saura faire son chemin dans l’industrie Hollywoodienne.
L’enfance donne des ailes
Jeff s’envole avec sa mère en direction de Los Angeles. Classe économique et tarif réduit obliges, ils réalisent de multiples escales dans tous les États-Unis. En s’inspirant de ses souvenirs d’enfance, notamment de ses premiers vols en avions quadrimoteurs à hélice ou à réaction, John Travolta nous invite à un voyage nostalgique en plein essor de la navigation commerciale. Grâce à un univers foisonnant et pittoresque, qui évoque un peu celui de Wes Anderson (The Grand Budapest Hôtel, The French Dispatch, The Phoenician Scheme), il retrace une aventure surprenante qui a marqué sa vie. À chaque étape se succèdent des séjours imprévus dans des hôtels luxueux, des surclassements jouissifs en première classe, des rencontres avec des voisins truculents et une séduisante hôtesse de l’air, sans oublier de mémorables plateaux repas. Vous ne verrez plus jamais les cordons bleus de la même façon ! Le traitement des grandes compagnies aériennes et le générique animé d’ouverture donnent également au film un petit air d’Arrête-moi si tu peux.
Vol de nuit pour Los Angeles permet ainsi à John Travolta de renouer avec son passé, tout en rendant hommage à ses proches. Le petit Jeff du film fait en effet écho à son enfance, mais aussi à Jett, son fils disparu en 2009 auquel était dédié le roman. Symboliquement, l’acteur, sous les traits d’un pilote adulte, offre son badge à Jeff. Un beau moyen d’honorer à la fois cet enfant perdu et l’homme célèbre qu’il est devenu. Pour compléter ce portrait de famille, la fille du cinéaste, Ella Bleu, incarne l’hôtesse de l’air à laquelle se lie Jeff. Loin de son image de son star, John Travolta prend son envol de réalisateur indépendant avec panache, humour et fantaisie.
Ce film est présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2026.
Vol de nuit pour Los Angeles – bande-annonce
Vol de nuit pour Los Angeles – fiche technique
Titre original : Propeller One-Way Night Coach Réalisation : John Travolta Scénario : John Travolta, d’après son roman éponyme Propeller One-Way Night Coach Interprètes : Clark Shotwell, Kelly Eviston-Quinnett, Olga Hoffmann, John Travolta Photographie : Paul De Lumen Décors : Chelsea Turner Costumes : Camille Jumelle Montage : Mark J. Marraccini, Adam Varney Musique : Alec Puro, Tim Aarons, Eric Meyers Producteurs : John Travolta, Jason Berger, Amy Laslett Sociétés de production : JTP Productions, Kids at Play Pays de production : États-Unis Société de distribution : Apple Original Films Durée : 1h01 Genre : Aventure, Drame, Famille Date de sortie (exclusivement sur Apple TV) : 29 mai 2026
Vendu comme la nouvelle sensation horrifique de 2026 (parmi d’autres probablement à venir), le premier long-métrage du jeune youtubeur Curry Barker est sans conteste étonnant, en plus de révéler un artiste à suivre. Obsession part d’un postulat simple (pour ne pas dire simpliste) qu’il va étirer jusqu’au malaise et vers une forme d’horreur psychologique et organique magistralement maîtrisée. Il saupoudre le tout d’un humour noir savamment dosé et d’un discours pertinent sur la toxicité des relations amoureuses. Néanmoins, devant ce film presque trop conscient de sa superbe, il y a pas mal d’écueils qui nous empêchent d’être pleinement convaincus. On passe un bon moment de trouille insidieuse, il y a une ou deux saillies de terreur impressionnantes et une mise en scène au cordeau, mais tout cela aurait pu être mieux. En revanche, rien à dire de la composition incroyable d’Inde Navarrette, preuve que le cinéma horrifique est de plus en plus un vivier de prestations dingues.
Synopsis: Et si vous pouviez réaliser votre rêve le plus fou ? Un jeune introverti met la main sur un objet magique capable d’exaucer n’importe quel souhait. Son crush de toujours tombe alors raide dingue de lui… jusqu’à l’obsession la plus totale. Faites attention à ce que vous souhaitez !
Quand on est fan de films de genre, on ne peut qu’être excité lorsque arrive sur nos écrans une nouvelle sensation horrifique. Ou, en tout cas, proclamée comme telle par le biais de passages en festivals spécialisés et d’une réputation flatteuse par ceux ayant eu la chance de l’avoir vue. Et c’est vrai que depuis l’avènement de l’elevated horror, ces films de genre plus intellectuels et pointus, on est comblé. Le fantastique, l’épouvante, le body horror ou encore le slasher nous gratifient de petites perles chaque année et on ne compte plus, récemment, les auteurs révélés et adoubés sur ce créneau. Tout cela a commencé il y a une dizaine d’années avec des auteurs comme Robert Eggers (The Witch), David Robert Mitchell (It follows) ou Ari Aster (Midsommar). Chaque saison, depuis, on a de nouveaux talents qui émergent pour notre plus grand plaisir. À tel point que même Cannes commence à reconnaître le genre à travers ses séances de minuit, voire même parfois en compétition (la Palme d’or Titane).
C’est donc fébrilement que l’on se rend à la projection de Obsession. Une bobine auto-proclamée petite bombe du genre par son distributeur qui l’a acheté à grand renfort de billets verts alors qu’il a coûté la bagatelle d’un million de dollars. Le film de Curry Barker sera-t-il vraiment une révélation et un petit must, dans le genre à l’instar des Barbare et surtout de l’immense Weapons de Zach Cregger, du When Evil Lurks de l’argentin Demian Rugna ou du Vermines de Sebastien Vanicek, pour être un peu chauvin ? Mais on pourrait aussi citer les plus prestigieux Sinners de Ryan Coogler, récompensé aux Oscars, ou le chef-d’œuvre The Substance de Coralie Fargeat, véritable claque et film culte instantané pour beaucoup. Ou alors sera-t-il plutôt du même acabit que La Main et Bring her back des frères Philippou ou de Longlegs d’Osgood Perkins qui, sans être mauvais, avaient un peu déçu avec un côté quelque peu surestimé ?
Et bien malheureusement, Obsession se rangera plutôt dans la seconde catégorie. Si le film développe bien des qualités et impressionne sur plusieurs points, il souffre de trop nombreux écueils pour qu’on y adhère totalement. Avec son postulat un peu trop léger qui aurait tout aussi bien pu être celui d’une comédie romantique générique, ou d’une comédie conceptuelle, comme les Américains en raffolent tant, il démarre de manière un peu triviale et son script peine à se renouveler. On pressent assez vite les velléités du jeune cinéaste qui nous embarque sur les terres de la fable horrifique tordue. Sous ses airs de comédie sentimentale, on sent que quelque chose cloche et va mal tourner. Les choix visuels très marqués et stylisés du film, lui conférant un côté presque intemporel, appuient encore cette impression. Le malaise va se distiller par petites touches, crescendo, pour ne plus nous lâcher. Sur ce versant, c’est réussi.
Obsession va donc capitaliser à fond sur son concept un peu idiot de vœu qui va se retourner contre son instigateur. Problème : l’argument déjà mince ne va pas beaucoup plus loin et s’étire sur près de deux heures. Et c’est beaucoup trop. Le long-métrage rame un tantinet à l’allumage et n’évite pas la redite. Un format plus resserré aurait indubitablement joué en sa faveur et décuplé ses effets. Ensuite, il y a des séquences qui ne fonctionnent pas : le vœu avec les billets qui tombent du ciel, par exemple, semble tout droit sorti d’une pure comédie). Cependant, si l’on doit retirer un point crucial qui bloque notre adhésion totale à cet objet de frayeur original, c’est bien l’attitude du personnage principal. Pendant deux heures, ce jeune homme va tolérer bien trop de choses plus intenses les unes que les autres sans réagir. Voire même adopter des comportements sans queue ni tête. Si au début on adhère à cette proposition, l’apathie du personnage devient presque agaçante et nous sort de l’intrigue, malgré la maîtrise formelle et narrative de l’ensemble.
À l’inverse, le personnage de cette jeune femme devenue complètement amoureuse sans aucune restriction est vraiment impressionnant. Et l’actrice inconnue Inde Navarrette nous procure le genre de prestation incroyable qui reste en mémoire longtemps, signe que les films de genre sont de plus en plus vecteurs de ce type de performances. Que ce soit Demi Moore dans The Substance ou Naomie Harris dans l’excellente suite Smile 2, ce type de rôle radical (et qui pourrait vite tourner au ridicule) demande du courage. Et la comédienne s’en acquitte avec un aplomb indéniable passant d’une émotion à l’autre comme on change de chaussures. Elle est terrifiante. La mise en scène en clair-obscur de Barker et la manière dont il la fait se mouvoir ajoutent au sentiment de peur insidieuse procurée par le long-métrage.
Car, on ne peut le nier, Obsession nous gratifie tout de même de deux ou trois séquences chocs qui marqueront les mémoires. Il y a un sursaut dont on se souviendra longtemps, d’ailleurs, et dont on taira la teneur. L’humour noir est bien dosé et contrebalance la relative bêtise du concept, mais c’est surtout cette ambiance malaisante (la séquence de la fête) qui nous prend le plus aux tripes. Dans cette analyse des rapports amoureux toxiques où les curseurs sont poussés à leur paroxysme, il y a une part de vérité sur le comportement des hommes, leur déconstruction accélérée depuis le mouvement MeToo, mais aussi leur part de lâcheté envers la gent féminine. Il y a donc vraiment quelque chose, une mise en scène au cordeau et un vrai sentiment de terreur et de malaise singuliers, ici renforcés par une fin nihiliste mais facile. C’est pourquoi on pourra trouver que cette proposition souffre d’imperfections qui l’empêchent d’être le film d’horreur magistral que sa réputation en a fait jusqu’ici.
Obsession – bande-annonce
Obsession – fiche technique
Réalisateur : Curry Barker
Scénariste : Curry Barker
Production : Blumhouse Productions
Distribution : Le Pacte
Interprétation : Michael Johnston, Inde Navarette, Cooper Tomlinson, Megan Lawless, Andy Richter, …
Genres : Suspense – Épouvante – Romantisme.
Date de sortie : 15 mai 2026
Durée : 1h49
Pays : États-Unis
Entre mémoire et métamorphose, Chrysalis, le premier long-métrage de Jordan Robert Schulz tente d’exorciser l’enfance déchirée de l’artiste américano-vietnamien Daniel K. Winn dans le Saïgon des années 70. Un film délicat et sincère, mais qui manque de radicalité pour pleinement transcender son sujet.
La mémoire est souvent une matière insaisissable que le cinéma cherche à cristalliser avec une grande sensibilité. Loin des biopics sans vision ni sincérité, Chrysalis se démarque par la hantise assumée de l’artiste Daniel K. Winn pour son pays natal. On suit en flashback l’enfance de l’artiste, surnommé Cu Den (Nguyen Vu Uy Nhan), avec la volonté de se mettre à sa hauteur dans un récit qui laisse hors champ la guerre du Vietnam et les enjeux sociétaux du pays pour se concentrer sur ses émotions et sa trajectoire. Le réalisateur Jordan Robert Schulz — un technicien de l’image de formation, remarqué pour son court-métrage Ectropy — aborde là son premier long avec une touche spielbergienne bienvenue en ouverture : une course-poursuite burlesque, avant de basculer dans un portrait plus cru, mais toujours esquissé, de la vie à Saïgon.
Le film fait le choix de ne pas représenter durement les épreuves du jeune Daniel ni des citoyens d’une époque pourtant très violente. Ce qui n’est pas un souci en soi, car Chrysalis se veut avant tout une ode à la relation solaire entre Cu Den et sa grand-mère Ba Noi, interprétée par l’attachante Kieu Chinh. La photographie d’Alexander Bonelli s’aligne justement sur cette bienveillance avant de perdre en lumière et en couleurs. Cette affection passe par des instants du quotidien, comme la préparation d’un bánh cuốn, une comptine, un vélo offert en sacrifice. On pense également au film thaïlandais Comment devenir riche (grâce à ma grand-mère), dont la complicité entre petit-fils et grand-mère ne peut que bouleverser le spectateur. Ici, Chrysalis convoque cette même tendresse, mais sans vraiment en atteindre la puissance émotionnelle souhaitée, notamment à cause d’ellipses de plus en plus fréquentes qui occultent des scènes de respiration qu’on n’investit jamais totalement. Il y a pourtant beaucoup de délicatesse dans le passage forcé de Cu Den dans un orphelinat catholique, une douceur qui fait presque oublier l’horreur et les difficultés financières qui mettent les personnages dos au mur.
Un cocon d’encre et de papillons
Arraché à Ba Noi par un acte d’amour désintéressé, Cu Den se retrouve livré à lui-même dans un épisode central du film, constituant peut-être le cœur véritable du film. C’est là, dans l’isolement et les actes d’intimidation, qu’il trouve refuge dans le dessin : les visages de ceux qui ont exercé une influence positive sur lui, et des papillons. La distance qui le sépare de Ba Noi ne fait alors que renforcer ce lien filial, sublimé par le crayon. Comme l’insecte enfermé dans son cocon, l’enfant accumule en silence tout ce qui fera l’artiste. Ses œuvres d’adulte, traversées par un héritage culturel et émotionnel vietnamien, portent encore la trace de ce temps suspendu, et c’est sans doute ce que le film réussit le mieux à restituer.
Mais Chrysalis peine à tenir cette promesse sur la durée. La voix off de Winn annule parfois l’émotion au lieu de l’amplifier, et la musique d’Elia Cmiral verse dans un pathos un peu maladroit. La mise en scène, souvent flottante, ne trouve pas toujours l’éclat visuel que le récit appelait. La toute première séquence cauchemardesque est pourtant saisissante, avec un choc immédiat. La sincérité de Daniel K. Winn n’est pas en cause. Il a une histoire à raconter et un deuil à exorciser, et il y est parvenu en sa qualité de peintre et sculpteur. Mais l’adaptation de son mémoire devient par moments trop lourde à l’écran, avec une narration qui s’essouffle dans les ellipses. Et là où l’image devrait parler d’elle-même, le film choisit de trop commenter, affaiblissant ainsi son propre pouvoir évocateur.
Chrysalis questionne néanmoins avec honnêteté l’appartenance et la résilience chez les boat-people de la diaspora vietnamienne, et porte en lui quelque chose d’essentiel : la conviction que l’art peut transformer la douleur en beauté. Le papillon a bien fini par sortir de son cocon. Reste à Schulz, pour son prochain film, à trouver comment s’en emparer pleinement.
Ce film est présenté au Marché du Film au Festival de Cannes 2026.
Chrysalis – fiche technique
Réalisation : Jordan Robert Schulz Scénario : Andrew Creme, basé sur le mémoire de Sir Daniel K. Winn « The Scarcity of Love » Histoire : Sir Daniel K. Winn, Randall J. Slavin, J. Robert Schulz Interprètes : Kieu Chinh, Nguyen Vu Uy Nhan, Daniel K. Winn Photographie : Alexander Bonelli Effets visuels : Jose L. Marin Musique : Elia Cmiral Producteurs : Tien Pham, David Hopwood Production exécutive : Randall J. Slavin, Sir Daniel K. Winn Coproduction : David Hopwood Sociétés de production : WS Productions, Legend Artist Entertainment, SuperCine Entertainment Pays de production : Vietnam, États-Unis Durée : 2h03 Genre : Drame
Avec Soudain, Ryūsuke Hamaguchi investit pour la première fois la langue française et un EHPAD de banlieue parisienne pour y déposer ce qui l’a toujours obsédé : la manière dont les humains tentent de se rapprocher, malgré la maladie, malgré le système et malgré la mort qui rôde en silence. Une belle surprise, exigeante et tendre à la fois, même si elle met parfois à l’épreuve la patience du spectateur sur ses 3h15.
Le projet n’avait rien d’évident. Hamaguchi s’appropriait une correspondance réelle, celle d’une philosophe mourante et d’une anthropologue, pour en tirer une fiction transposée dans un univers qui n’était pas le sien et dans une langue qu’il apprenait à peine. Et pourtant, Soudain porte la marque d’un cinéaste qui ne s’égare pas. Ses personnages sont regardés avec la même nuance, la même dignité et la même empathie exceptionnelle que dans chacun de ses films précédents.
Marie-Lou, directrice d’EHPAD en banlieue parisienne, et Mari, metteuse en scène japonaise en lutte contre un cancer, se découvrent par hasard et vont apprendre l’une de l’autre, notamment autour des méthodologies de soin, autour de la langue de l’autre, autour de la mort imminente que le film refuse d’urgentifier. Il y a une fatalité diffuse dans ce drame, une façon de laisser la menace s’installer sans la brandir. Hamaguchi choisit le rythme du quotidien plutôt que le crescendo du deuil, et cette décision, aussi risquée soit-elle, est celle qui donne au film sa vérité la plus profonde.
La langue de l’autre
Soudain est aussi très bavard. Les grandes tirades philosophiques, les monologues sur le capitalisme et l’épuisement au travail (mieux traité que dans Sanguine), les échanges bilingues qui sont parfois schématiques, mais tout de même stimulants. Tout cela est parfaitement assumé, car c’est aussi le sel du cinéma d’Hamaguchi depuis Senses jusqu’à Drive My Car, en passant par Le mal n’existe pas, ce pari que la parole, quand elle est filmée avec assez d’attention, finit par se transformer en quelque chose de plus suspendu, de presque physique. Et ici, plus que dans ses films précédents, la communication n’est plus simplement verbale, elle est sensorielle, tactile et incarnée dans un EHPAD où le geste de soin est aussi un geste de présence. Le massage de pied revient comme un symbole fort, peut-être un peu trop répété aussi, mais il raconte quelque chose d’essentiel sur ce que le film appelle l’humanitude : un concept philosophique et gérontologique basé sur l’empathie, que le scénario n’arrive pas toujours à rendre évident.
Ce qui fascine toujours autant, en revanche, c’est la manière dont le réalisateur filme les corps, le contact humain dans sa spontanéité fragile, et la vitesse réelle du quotidien. Ces échanges, sans coupure au montage, donnent une fluidité et une vérité dans le rapport aux personnes. La longue conversation nocturne sur les quais de la Bibliothèque François Mitterrand, ce ping-pong verbal en français et en japonais entre Marie-Lou et Mari, est à ce titre la plus belle scène du film. Deux femmes aux cultures différentes mais aux bagages intellectuels et politiques similaires, qui apprennent à exister l’une pour l’autre et dans la langue de l’autre. Virginie Efira et Tao Okamoto y livrent une performance d’une justesse impressionnante, portant le film dans ses instants les plus aériens avec une sincérité qui mérite d’être saluée dans une compétition cannoise assez disparate pour le moment.
Soudain justifie toutefois ses trois heures de déambulation, même s’il lui manque parfois cette petite lueur indéfinissable qui fait que les films d’Hamaguchi sont enivrants et mémorables. Cette sidération finale qu’on attend de lui et qui n’arrive pas tout à fait, à cause d’une dernière heure qui a tendance à se répéter et qui tombe un peu dans le conventionnel. Mais quand il oublie sa thèse et habite simplement ses personnages, quand la caméra nous rend complice des échanges intimes, le film touche à quelque chose de profondément poétique à travers ces deux femmes et sur la difficulté d’exister et de mourir dans un monde qui va trop vite pour prendre le temps de vraiment s’écouter. Ce maître de la narration n’a pas encore dit son dernier mot.
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Soudain – fiche technique
Titre original : All of a Sudden Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, d’après le livre Soudain, je me sens mal de Maoko Miyano et Maho Isono Interprètes : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki Photographie : Alan Guichaoua Décors : Mila Preli Costumes : Caroline Spieth Montage : Azusa Yamazaki Musique : Samuel Andreyev Producteurs : David Gauquié, Julien Deris, Jean-Luc Ormières, Renan Artukmac, Hiroko Matsuda, Kosuke Oshida, Yuji Sadai, Bettina Brokemper et Joseph Rouschop Sociétés de production : Cinefrance Studios, Office Shirous, Bitters End, Heimatfilm, Tarantula Pays de production : France, Japon, Allemagne, Belgique Société de distribution : Diaphana Distribution Durée : 3h16 Genre : Drame Date de sortie : 12 août 2026
Quarante ans après le quart de finale Argentine-Angleterre en Coupe du monde, The Match revient sur un affrontement devenu mythe politique autant que sommet sportif. Présenté à Cannes Première 2026, le documentaire de Juan Cabral et Santiago Franco transforme ce match rejoué en récit populaire, entre mémoire nationale, blessures historiques et fascination intacte pour Maradona.
Le 22 juin 1986, au stade Azteca de Mexico, l’Argentine et l’Angleterre ne se retrouvaient pas seulement sur un terrain de football. Elles se retrouvaient face à face, quatre ans à peine après la guerre des Malouines. The Match, documentaire de Juan Cabral et Santiago Franco, choisit de faire de ce quart de finale légendaire le centre de gravité de deux siècles de tensions, de conflits et d’une rivalité qui dépasse largement le cadre du sport. Et il y parvient avec suffisamment de conviction pour tenir en haleine même celles et ceux qui ne sauraient pas distinguer un hors-jeu d’un corner, car le football qu’on nous décrit ici n’est pas tout à fait le même qu’aujourd’hui. C’est un mythe en train de se former.
Cartons, bonbons et cerf-volant cosmique
Avant de poser un seul pied dans le match, le film prend son temps pour poser le décor : la dictature argentine, sa chute dans le sillage de la défaite aux îles Malouines, la fierté blessée d’une nation, et en face, l’empire qui a inventé le football et que l’on s’apprête à humilier sur le terrain. Les anecdotes se succèdent avec une certaine légèreté pop, en passant par l’avènement des cartons jaunes et rouges, les concerts de Queen à Buenos Aires en pleine période trouble, des maillots brodés sur le pouce, une histoire farfelue de bonbon caché sur la pelouse au coup d’envoi, une nuque divine, et c’est précisément dans ces détails que le film trouve son meilleur souffle. On sait clairement vers quoi on avance, et c’est presque l’ironie du destin que de rejouer une histoire déjà écrite pour mieux en mesurer le poids. Le montage, dynamique et musical, donne à l’ensemble une allure de grande saga populaire, quelque part entre le récit sportif et le conte politique.
Le film est plus hésitant dans sa manière de naviguer entre le grand écran et le petit. Certaines séquences, avec leur voix off virile et leurs anciens champions posant pour la postérité, dont l’exceptionnel attaquant Gary Lineker, rappellent davantage un documentaire de chaîne câblée qu’une œuvre pensée pour la salle. On aurait aimé que Cabral et Franco poussent un peu plus loin leur propre regard, qu’ils s’approprient davantage leur matière plutôt que de la mettre en vitrine. Ce sont les témoignages les plus intimes, la complicité bienveillante de certains joueurs, les regards qui en disent plus long que les mots, qui révèlent ce que le film aurait pu être pleinement abouti. Diego Maradona, lui, y apparaît dans toute sa complexité : le dieu du stade, le tricheur magnifique et le cerf-volant cosmique… Autant de titres religieux que poétiques qui définissent à la fois l’escroquerie du siècle, sous le nez de l’arbitre Ali Bennaceur, et le plus beau but de tous les temps, dans le même mouvement. L’admiration de John Barnes à son égard raconte aussi beaucoup sur la magie du sport, qui peut, à terme, unifier et triompher sous le même étendard.
Quarante ans après, The Match rejoue l’histoire non pas pour en rouvrir les blessures, mais pour les laisser cicatriser à l’air libre. Le documentaire est un peu naïf, parfois trop sage en esquissant les conflits armés, mais dans un monde qui peine à se réconcilier avec son propre passé, cet optimisme-là n’est pas si mal placé. Le match est enfin fini. On peut rentrer chez soi.
The Match – fiche technique
Titre original : El partido Réalisation : Juan Cabral, Santiago Franco Scénario : Juan Cabral, Santiago Franco Interprètes : Gary Lineker, John Barnes, Jorge Burruchaga, Jorge Valdano, Oscar Ruggeri, Peter Shilton, Ricardo Giusti, Julio Olarticoechea Photographie : Pablo Gallego Décors : Veronica Geraige Montage : Lucas Coppolechia, Sebastian Fasanelli, Juan Pablo Scaglione, Mauro Caporossi Musique : Tomas Jacobi, Nico Barry Production : Flora Fernández Marengo Sociétés de production : Industria del Milagro, Labhouse Pays de production : Argentine, Espagne Durée : 91 minutes Genre : Documentaire
Pour cet album, le dessinateur-scénariste Jean Dytar a travaillé avec l’historien Romain Bertrand, spécialiste des Grandes Découvertes et de la colonisation européenne. Il est question ici de la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols et surtout de ses conséquences.
Ici l’histoire commence (1539) alors que l’actuel Mexique est d’ores et déjà sous domination espagnole, au point que de nombreuses communautés religieuses y sont implantées. Ainsi, après avoir été baptisé Antonio Valeriano, le personnage principal, un jeune Nahua, se retrouve assez rapidement à étudier au Collège de la Sainte Croix (sur l’emplacement de l’actuelle ville de Mexico), sur proposition du padre Bernardino de Sahagún, missionnaire franciscain. La conquête du Mexique par Cortez et ses hommes est donc déjà actée (l’album y revient néanmoins, sans chercher à l’édulcorer). Ce passé proche donne néanmoins déjà à réfléchir. Ce qui saute aux yeux, c’est que les Espagnols se comportent comme s’ils détenaient la vérité religieuse absolue. Aucune ambiguïté sur leur mission sur place : ils viennent évangéliser les populations. Leur justification qu’ils ne remettront jamais en question, c’est que les Aztèques se comportent en barbares lorsqu’ils pratiquent des sacrifices humains à leurs dieux. Pouvoir et religion sont donc étroitement imbriqués.
Premières observations
Le dessin caractérise Antonio Valeriano, natif du pays, par sa peau cuivrée. Ensuite, il faut savoir que lui comme le padre Sahagún qui apparaissent comme les personnages centraux de l’album appartiennent à l’Histoire en tant que personnes réelles. L’éclairage historique de Romain Bertrand s’avère fondamental. Le dossier de fin d’album le précise sur bien des points, le scénario tient compte de ce qu’on sait de cette période historique. Ainsi de nombreux détails intégrés au scénario correspondent à la réalité de cette époque précise. D’autre part, le dessin de Jean Dytar tient compte de cette confrontation de deux cultures, avec en particulier un noir et blanc très épuré pour les Espagnols (intégrant la technique des hachures pour donner l’impression de relief) et un dessin très coloré dans le plus pur style aztèque, riche en détails et en deux dimensions pour toute la culture autochtone. L’illustration de couverture en est un exemple particulièrement représentatif, avec la frêle silhouette d’Antonio (individu un peu dépassé par les enjeux de pouvoirs) dont l’apparence fait sentir qu’il se trouve partagé entre deux cultures, ce qui est quasiment l’objet principal de l’album.
Un dilemme
L’album retrace donc la vie d’Antonio à partir du moment où il fait la connaissance du padre Sahagún. Étant donné que les origines d’Antonio restent inconnues, ce début joue la carte de la logique, puisque les chrétiens s’attachaient non seulement à convertir, mais baptisaient les jeunes enfants et enseignaient ce qu’ils appelaient la vraie foi à ceux qu’ils enrôlaient dans leurs écoles. Il faut dire que les Espagnols se comportaient de manière générale en maîtres du pays, jetant au bûcher ceux qui persistaient à se comporter selon la tradition de leur pays avec les sacrifices humains. Ce que les Espagnols ne voulaient pas entendre, c’est d’où venaient les croyances aztèques. La vie d’Antonio est donc consacrée à l’étude et l’album fait bien sentir que l’éducation façonne les croyances. Mais l’album fait également sentir qu’on ne modifie pas les croyances d’un peuple en profondeur en l’espace d’une génération. Et même si, par la force des choses, les locaux adoptent des pratiques venues du monde chrétien, ils n’en oublient pas pour autant leurs origines ainsi que leurs croyances et pratiques ancestrales. On observe ainsi quelque chose de caractéristique, avec les locaux qui se soumettent aux Espagnols tout en gardant leurs opinions issues de leur culture propre. Cette résistance passive, c’est quelque chose de très naturel qui s’observe partout dans le monde dès qu’un peuple cherche à en asservir un autre.
L’œuvre d’une vie
Enfin, l’album est centré sur ce qu’on pourrait désigner par le grand œuvre du padre Sahagún. Constatant cette résistance passive, il décide que pour en venir à bout, il devient crucial de connaître aussi parfaitement que possible toutes les composantes de la culture locale, des coutumes simples aux pratiques religieuses. Bien entendu, cela comporte le risque de s’approcher de ce que les chrétiens considèrent comme le mal. Sahagún considère que ce sera l’occasion de mettre la foi de ceux qui s’attelleront à la tâche à l’épreuve. Antonio fera partie de l’équipe de ceux qui y travaillent sous la direction du padre. Tout ceci correspond à la vérité historique et ce travail nous est parvenu (après bien des vicissitudes) sous la forme de ce qu’on désigne sous le nom de Codex de Florence, un document inestimable qui constitue la mémoire de cette culture.
Somptueuse réussite
Avec cet album épais (160 pages) au format carré original qui rend justice à son aspect iconographique, Jean Dytar confirme son intérêt pour l’Histoire. Il nous immerge dans une période et une région trop méconnue et de manière aussi crédible que passionnante. Le parcours de ses deux personnages principaux illustre les thèmes fondamentaux que sont le pouvoir, les croyances religieuses (et comment ils s’établissent), les liens familiaux et leur influence sur les individus, le travail et la confrontation des civilisations. Et si l’ensemble est particulièrement séduisant, c’est par sa remarquable réussite graphique qui s’accorde parfaitement avec la teneur de l’album et met en scène avec une originalité jamais mise en défaut (et jamais gratuite non plus) les personnages, les lieux et leur histoire (le dossier en fin d’album apportant des précisions fondamentales). Les seuls points qui rebutent légèrement sont les noms mexicains (personnages, lieux, divinités) compliqués à lire correctement et l’usage d’expressions espagnoles incongrues dans un texte français, même si on peut considérer qu’elles témoignent de l’écartèlement de certains personnages entre deux cultures.
Les sentiers d’Anahuac – Jean Dytar (scénario, dessin et couleur) – Romain Bertrand (scénario) La Découverte – Delcourt : sorti le 8 octobre 2025
Ce roman du Japonais Inoue (Hisachi de son prénom) présente le journal du nommé Yamanaka (Shinsuke de son prénom), un Japonais fabricant d’éventails. Ce journal court sur une année, d’avril 1945 à avril 1946. Une très mauvaise période pour le Japon qui finit la Seconde Guerre mondiale dans le camp des perdants. Les avions B-29 bombardent le pays à tout va, jusqu’à la capitulation. Pour en arriver là, le président américain Harry Truman a carrément décidé d’utiliser la bombe atomique. Ce seront donc les bombardements d’Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août 1945) qui précipitent la capitulation. A noter qu’Harry Truman succède à Franklin Delano Roosevelt précisément en avril 1945.
Le narrateur est un père de famille. Il a deux filles et un garçon, tous en âge d’acquérir leur indépendance, même si le garçon va encore à l’école. Dans un premier temps, le roman s’attache à nous faire sentir l’ambiance dans un pays constamment sous la menace. Cela n’empêche pas l’une des filles Yamanaka de se marier et de quitter sa famille pour s’installer avec son époux. C’est l’occasion de montrer comment cela est vécu par la jeune femme, mais également par ses parents (elle doit effectuer sa première visite en tant que jeune épouse). Le roman nous fait sentir l’ambiance angoissante dans le pays, à cause des multiples bombardements. Ils ne représentent pas qu’une menace potentielle, puisque la famille Yamanaka déplore plusieurs pertes cruelles qui influent largement sur les états d’esprit.
Après la bombe
Une fois la défaite actée, l’ambiance change et Yamanaka nous fait sentir l’influence de la présence américaine. En particulier il ironise (amèrement) très régulièrement sur le comportement de ses compatriotes, car il en observe bon nombre qui, d’ennemis acharnés avant la capitulation, agissent désormais comme s’ils pactisaient avec l’occupant. Mais, alors que tout se passe comme si « les mouches avaient changé d’âne » comme on dit pour signaler que les individus se tournent vers les nouveaux dominants, les comportements ne reflètent pas forcément les états d’âme. On pourrait presque rapprocher cela des observations sur un peuple historiquement porté aux manifestations de civilité (politesse extrême) qui ne préjugent pas des pensées intimes.
Le narrateur
Yamanaka voit et connaît beaucoup de monde, déjà par son métier d’origine. Au début du roman il possède un triporteur, ce qui le met en situation de rendre pas mal de services pour transporter diverses marchandises contre rémunération. Mais, cela fait des envieux dans cette période où tous souffrent d’une pénurie qui touche quasiment tous les biens courants, que ce soit pour l’alimentation ou les soins par exemple. Alors, à la première arrestation de Yamanaka, celui-ci voit son véhicule subtilisé. Cette arrestation (qu’il prend avec un certain flegme) marque d’ailleurs l’une des seules interruptions dans le journal que Yamanaka tient quotidiennement. On sent que cette assiduité lui tient à cœur, car plutôt que de renoncer, à certains moments il se contente de phrases du style « Ai vu aujourd’hui untel qui… » Comme les éventails ne se vendent plus, il accepte un emploi à la mairie (rédaction d’un bulletin) qui lui vaut également de nombreuses rencontres. Il discute aussi régulièrement avec son voisin, l’un des rares en qui il ait une confiance absolue, alors qu’il se chamaille régulièrement avec sa femme qui aimerait qu’il se tienne davantage tranquille, pour éviter de nouvelles arrestations.
Il dirige les forces d’occupation. De fait, il dirige le pays par l’intermédiaire de l’Empereur (que les Japonais considèrent toujours comme intouchable de par son statut de divinité) et il impose de nombreux changements probablement à la base de ce qui constitue le Japon moderne. Ici, l’auteur imagine un stratagème machiavélique que l’occupant cherche à imposer pour mettre définitivement le pays à genoux. C’est tellement convaincant qu’on se demande si cette idée ne contient pas une part de vérité historique. Il s’agirait d’imposer la suppression des kanji connus sous le terme d’idéogrammes, pour passer à une écriture syllabaire dans un alphabet à choisir, le latin par exemple. Yamanaka se trouve directement concerné, puisqu’on lui impose d’intégrer la section linguistique dirigée par le très cultivé capitaine Hall. Yamanaka se trouve alors en première ligne dans ce combat idéologique. En homme de conviction et d’action, il se transforme finalement en véritable espion au cœur de l’action, ce qui s’avère assez drôle. Précisons qu’il faut longtemps attendre pour comprendre la signification du titre, mais que cela vaut une belle révélation.
Pour conclure
Ce roman foisonnant (960 pages) nous plonge donc littéralement dans le Japon de l’immédiat après-guerre. Les multiples rencontres de Yamanaka sont même parfois déstabilisantes, car il passe régulièrement d’un interlocuteur à un autre, ce qui implique une véritable concentration pour ne pas perdre le fil. L’avantage c’est qu’on obtient une idée remarquable d’un pays aux multiples composantes et dont l’histoire remonte loin, un pays dont les traditions sont confrontées à de grands bouleversements. Avec cette immersion dans un pays vaincu, humilié et en proie aux pénuries, émerge une question fondamentale : les États-Unis avaient-ils la moindre légitimité pour utiliser la bombe atomique ? Les Japonais voudraient faire reconnaître des crimes contre l’humanité. Mais on ne refait pas l’Histoire…
Les 7 roses de Tokyo – Inoue Hisachi Philippe Piquier : sorti en 2011 Traduit du japonais : Tokyo sebun rōzu (Bungeishunju, 1999, Prix Kikuchi Kan).