« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.

Les ciels lactescents, les prairies infinies et les troupeaux de bisons : tout, ici, tient à la fois de la beauté et de la mélancolie. Mais sous cette douceur picturale, savamment déployée par Patrick Prugne, sourd une tension constante : traités bafoués, raids sporadiques, humiliations, et bientôt le massacre de Sand Creek qui vient rappeler la brutalité inexorable de l’Histoire. La mécanique de la trahison et la fragilité des alliances entre colons et Indiens sont exposées sans ambages. Les colons et les Indiens se disputent les mêmes territoires, à ceci près que ces derniers en avaient fait, par le fait de l’Histoire, leur pré-carré. 

Les frères Bent possèdent leur double identité. Ils incarnent à ce titre un dilemme central. Métis et anciens combattants sudistes, ils naviguent entre deux mondes : celui de la famille paternelle blanche, celui de leur mère cheyenne. Leurs noms indiens traduisent toute la complexité d’une culture mêlée et la violence des préjugés auxquels ils sont confrontés chez les Blancs. Cheyenne restitue parfaitement le tiraillement intérieur qui accompagne leurs pas sur des terres indiennes ardemment convoitées.

Ce western n’est toutefois pas un spectacle de fusils et de cavalcades ; c’est une réflexion sur le temps et l’espace, sur la fragilité des vies humaines face à l’avidité et la duplicité. La parole donnée n’engage que celui y prête l’oreille. Car l’humanité s’efface volontiers devant l’instinct de prédation qui préside à la conquête de l’Ouest.

L’album invite à observer les acteurs historiques : les chefs cheyennes, l’officier Edward Wynkoop, le colonel Chivington et les frères Bent eux-mêmes, pris dans l’inéluctable. La mise en scène rend compte de la tragédie en cours, de manière passionnante. Elle porte cette sensibilité qui traduit la complexité des choix et la profondeur des trahisons. Sand Creek n’est pas un fait isolé, mais un symbole de la longue guerre qui a cours dans les grandes plaines.

Patrick Prugne réussit à faire émerger la dimension humaine de ces événements : les retrouvailles avec la mère cheyenne, les gestes simples au ranch, des regards échangés dans une prairie… Les Indiens se heurtent finalement aux forces destructrices de l’histoire. Trop naïfs, probablement, ils ont payé les divisions des colons et l’intérêt supérieur décrété par quelques figures militaires d’autorité.

Cheyenne constitue un rappel des génocides commis. Attaché à cette mémoire, Patrick Prugne, par sa maîtrise des aquarelles et son sens du récit, réussit à faire entendre le silence des grandes plaines avant le fracas assourdissant – et sanguinaire – des hommes. Une œuvre à la fois belle et nécessaire.

Cheyenne, Patrick Prugne
Daniel Maghen, 22 avril 2026, 96 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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