« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait Pour qui sonne le glas, un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

Le soleil écrase les montagnes de Castille. Les vautours tournent dans le ciel comme un rappel silencieux de la fragilité de la vie. C’est ici que Robert Jordan, jeune professeur américain engagé dans les Brigades internationales, arrive pour accomplir une mission ardue : faire sauter un pont stratégique afin de soutenir l’offensive républicaine sur Ségovie. Autour de lui, le maquis se déploie dans ses contrastes : Pablo, chef hésitant mais attaché à son groupe, Pilar, force tranquille et charismatique, et Maria, traumatisée mais lumineuse, dont le courage et la beauté séduisent immédiatement Jordan.

Cette adaptation graphique de JD Morvan et Pierre Dawance reproduit l’essence du roman sans jamais chercher à l’imiter. Les traits colorés et les textures des crayons donnent aux paysages une densité inattendue : la chaleur du soleil, le vert des régions montagneuses, la neige parfois tombant sur les sentiers escarpés, tout est superbement restitué. Les visages, légèrement stylisés, portent l’intensité des émotions : la peur, l’amour, la camaraderie, la colère. L’humanité cherche sa place au sein d’une guerre impitoyable.

La violence et la mort agissent comme une piqûre de rappel : la vie est encore plus précieuse lorsqu’elle est menacée. Le roman graphique restitue l’urgence de vivre et d’aimer dans un monde où chaque décision peut être la dernière. Les scènes de préparation et d’attaque, l’attente interminable au cœur du maquis, le lien qui se tisse entre Jordan et Maria sont mis en scène avec une économie de moyens et une précision narrative qui n’enlèvent rien au chef-d’oeuvre d’Hemingway.

Le roman graphique explore principalement la solidarité humaine et l’interconnexion des vies, avec l’idée tacite que la mort d’un homme affecte en réalité toute l’humanité. On y dépeint le sacrifice de soi et la perte de l’innocence face à la brutalité absurde de la guerre civile. Et Pierre Dawance, pour sa première bande dessinée, parvient sans mal à communiquer sens et sensations : les crayons vibrent, les textures se superposent, la lumière devient matière. L’histoire d’Hemingway est vécue, touchée du doigt, sentie dans les interstices du trait. La guerre, l’engagement, l’amour et le sacrifice y trouvent une forme nouvelle, subtile et percutante.

Pour qui sonne le glas rappelle que même au cœur du chaos, il existe des instants de grâce et des liens à préserver. L’œuvre, autant politique qu’humaine, célèbre la beauté fragile de la vie tout en rendant hommage aux hommes et femmes qui ont lutté en Espagne dans l’ombre de l’histoire. Les auteurs offrent un pont entre le roman et l’illustration, un espace où Hemingway se réinterprète et où chaque lecteur peut sentir pulser le cœur de la guerre, de l’amour et du courage.

Pour qui sonne le glas, JD Morvan et Pierre Dawance
Sarbacane, 15 avril 2026, 192 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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