Digger : satire à balles réelles !

Non content d’avoir donné à Leonardo DiCaprio son premier Oscar en le faisant éructer face à un ours déchaîné dans The Revenant, Alejandro González Iñárritu persiste et signe dans le délire démiurgique en offrant le rôle de Dieu (ou presque) à Tom Cruise dans Digger, satire bigger than life et hyperbolique à l’excès qui risque méchamment de cliver. Un mal pour un bien pour un film certes mal-aimable mais dont l’aura fascinante aura vite fait de le rendre incontournable d’ici quelques années.

Comme l’a si bien dit Shakespeare dans sa pièce Comme il vous plaira, « le monde est une scène ». Une citation aux airs de lapalissade pour quiconque ayant jamais développé une verve créative dans sa vie… mais un véritable crédo pour Alejandro González Iñárritu. Lui, qui a oscillé entre tous les pans que le cinéma peut offrir – du film d’auteur primé (Babel) en passant par le gros survival naturaliste hollywoodien (The Revenant) –, a en effet succombé comme nombre de ces pairs avant lui à la beauté de ce lien inextinguible existant entre l’art & la fiction. En point d’orgue de cela : Birdman, véritable profession de foi du métier d’acteur mais que l’on pourra volontiers étendre à toute autre forme d’expression artistique. Dès lors, ça n’a rien de surprenant de le voir revenir, qui plus est après l’indifférence polie suscitée par son dernier film (Bardo), à une œuvre souhaitant réitérer ce mélange gagnant. Ce qui l’est en revanche demeure l’angle choisi : la satire. Car à moins que l’on s’appelle Kubrick (Docteur Folamour) ou McKay (Don’t Look Up) ou que l’on dispose d’un sujet fort comme le fascisme (Le Dictateur) ou le voyeurisme (The Truman Show), le genre est réputé pour son effarant paquet de ratages, imputables majoritairement au degré d’investissement de ses auteurs mais aussi et surtout à la force assénée par le cinéaste derrière. Alors voir Iñárritu le démiurge s’enamourer de Cruise, devenu entre-temps le sauveur d’Hollywood (cf. Top Gun Maverick) dans une intrigue mêlant magnat du pétrole bedonnant, péril climatique et gros billets, avait tout de l’idée suicidaire. Et pourtant…

Panic is a weapon

Et pourtant, là où d’aucuns seraient alarmés, si ce n’est consternés, de voir une telle réunion d’âmes égocentriques, Digger surprend. Car Digger assume ses excès. Mieux encore, il semble pleinement les embrasser. Qu’ils viennent d’un décor criant ostensiblement son caractère factice à un acteur grimé en milliardaire imbuvable et hors-sol, qu’ils viennent d’un soi-disant dialogue entre deux personnages tournant vite à la cacophonie, ou d’un sens du cadrage rendant le tout étrange et déformé, Digger a compris que la meilleure façon de saisir son époque est bien de la retranscrire telle quelle, avec juste ce qu’il faut d’artifices pour éviter de cocher la case docu-fiction. Et dans un monde où la première puissance mondiale est justement gérée par un magnat de l’immobilier entouré de technocrates misanthropes, les artifices ne manquent (heureusement) pas. Alors, Digger ose tomber dans le mauvais-gout. Dans le mal-aimable. Quitte à sévèrement éroder notre patience et nous faire nous demander pourquoi Hollywood, dans son infinie paresse, s’évertue à signer des chèques en blanc pour des productions vouées à l’échec. Il faudra attendre 40 minutes et une pirouette dont Iñárritu a le secret pour comprendre ainsi pourquoi Warner a cru bon de miser sur celui ayant déjà 4 Oscars sur sa cheminée. Car passé 40 minutes où rien ne nous sera épargné, entre un Cruise parlant de ses bijoux de famille, un chat à l’article de la mort et une flopée de scientifiques se faisant rabrouer sur l’autel du profit, le film opère un virage que la promotion avait su joliment dissimuler jusque-là et qui donne tout son sel à la suite.

Digger and Louder…

Subitement, les éclats de voix cacophoniques émis par ce casting en surchauffe (mention spéciale à Sandra Hüller, méconnaissable, et à John Goodman, impérial) n’apparaissent plus comme des appels du pied à notre époque, mais bel et bien des quasis souvenirs. Subitement, le vivier de personnages tarés se renvoyant la balle au-dessus d’un désastre écologique imminent ne semblent plus être séparés de nous par un écran de cinéma, mais plutôt par un miroir qui amplifie ironiquement nos pires travers. Et dieu sait qu’ils sont nombreux. Décrédibilisation constante de la science, asservissement total au profit ou élections de gens corrompus et/ou immoraux : d’aucuns diront que le film dévoile son jeu 20 ans trop tard pour que la satire soit réussie. Sauf qu’en admettant cela, ces mêmes gens occultent le fait de s’être fait berner en beauté tant ce revirement inscrit plutôt la satire dans une dynamique de farce. Le gravitas jusqu’ici aperçu se transforme alors en une énorme partie de saynètes absurdes, où l’on cause volontiers de cancer de l’anus (si si !) et où le sort de la planète réside entre les mains de boomers américains capitalistes et bigots, préférant croire en un miracle plutôt qu’agir pour empêcher le pire.

À ce titre, le clou du spectacle demeure ce monologue tenu par Cruise devant une foule en délire, où le magnat du pétrole reprend à son compte les rhétoriques trumpistes pour déclamer un discours faussement grimé en confesse ou il ne se gêne pas pour blâmer ceux-là même qui le jettent en pâture pour ses actions. En une scène, Iñárritu inscrit ainsi sa satire dans une dynamique de satire… de la satire et parachève le ton gonzo et débridé de l’ensemble. Mais quitte à faire son petit malin et à nous tenir en haleine jusqu’au bout, le cinéaste attend son ultime scène pour enfin asséner la dose d’horreur que l’on espérait plus. Et de la farce, ironiquement pas si drôle que ça, on glisse vers la tragi-comédie ; du genre de celle à te faire réévaluer tout ce que tu viens de voir et te faire mater tes chaussures l’air tout penaud voire carrément groggy. 

Où comment voir la fiction rejoindre l’art rejoindre la réalité. En un seul plan. 

La boucle est bouclée.

Beaucoup argueront que l’outrance et la verve hyperbolique contenue dans Digger n’est pas de taille à empêcher la satire de tourner à vide. Pourtant, en arrivant à inscrire l’un de ses leitmotivs principaux dans l’opus sans en ménager l’étrangeté et le plaisir, le cinéaste parvient à donner du poids, du coffre et une acuité palpable à ce qui fera sans nul doute office de film culte d’ici une dizaine d’année.

Digger – bande-annonce

Digger – fiche technique

Réalisation : Alejandro González Iñárritu
Scénario : Alejandro González Iñárritu, Alexander Dinelaris, Nicolás Giacobone (d’après une histoire originale d’Iñárritu et de Sabina Berman)
Interprètes : Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed, Michael Stuhlbarg, Jesse Plemons, John Goodman
Photographie : Emmanuel Lubezki
Montage : Stephen Mirrione, Conor O’Neill
Musique : Cosmo Sheldrake
Production : Alejandro González Iñárritu, Tom Cruise, Mary Parent, Michael Sharp
Production exécutive : Joshua Grode, Sabina Berman, Alexander Dinelaris, Nicolás Giacobone, Jez Butterworth, Emmanuel Lubezki
Sociétés de production : Legendary Pictures, TC Productions, M Productions
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni, Mexique
Société de distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h08
Genre : Comédie noire
Date de sortie : 30 septembre 2026

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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