Dans Foucault disparaît, Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l’œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.
Michel Foucault avait une allure reconnaissable entre toutes : le crâne rasé, le regard aigu, une présence charismatique. C’est cette silhouette que choisissent de suivre Paul Auer et Benoît Schupp. Foucault disparaît n’est cependant ni une biographie exhaustive ni le mode d’emploi de la pensée foucaldienne : plutôt une traversée, des amphis du Collège de France aux rues où se font entendre les voix aux côtés desquelles il a lutté.
Michel Foucault fut d’abord un homme de travail. Lecteur infatigable, familier des bibliothèques et des archives, il avançait dans une œuvre qui déplaçait sans cesse son terrain d’investigation : l’histoire de la folie, la naissance de la clinique, les mécanismes du pouvoir, la prison, la sexualité… Dans Surveiller et punir, le panoptique lui permet de penser une surveillance qui conditionne les conduites. La biopolitique, elle, désigne la manière dont les pouvoirs prennent en charge la vie des populations. Ces notions ont voyagé bien au-delà de leurs livres d’origine et elles arment aujourd’hui encore la réflexion sur les institutions et les formes de contrôle.
Le roman graphique s’attache aussi à l’homme public, magnétique et peu disposé au repos. Au Collège de France, ses cours attirent des foules telles qu’il faut prévoir une salle de retransmission. Mais la pensée n’est rien sans l’action. En 1968, à Tunis, il assiste à la révolte étudiante de mars et à sa répression. Il gardera de cet engagement une impression tenace : à ses yeux, les luttes tunisiennes avaient exigé des étudiants un prix et des sacrifices sans commune mesure avec ceux du Mai parisien. Sous le régime de Bourguiba, la contestation pouvait en effet conduire à de lourdes peines de prison.
Cette attention aux vies rendues inaudibles prend une forme concrète avec le Groupe d’information sur les prisons, fondé en 1971. Le GIP enquête sur les conditions de détention et fait circuler la parole des prisonniers. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la prison, mais également de contester le silence qui l’entoure, et la disparition sociale de ceux qu’elle enferme.
De Tunis à l’Iran, où il se rend en 1978 pour rendre compte du soulèvement contre le shah, des plateaux de télévision aux mobilisations de rue, Foucault multiplie les engagements. Tous ne se laissent pas ramener à ses livres. Foucault était capable de voir plus loin. Son homosexualité, sa célébrité, sa voix médiatique, ses hésitations et ses angles morts appartiennent à une existence qui déborde largement l’image du professeur penché sur ses fiches. La maladie, quant à elle, nous impose (évidemment) sa présence dans les dernières pages : Foucault meurt du sida en 1984, à cinquante-sept ans.
De l’hétérotopie à la folie, le spectre est large. Mais certaines étapes restent toutefois hors champ. Foucault disparaît ne dit par exemple rien de l’initiation du penseur au LSD en Californie, dans la vallée de la Mort, en 1975 (voir Foucault en Californie, Zones/La Découverte). L’ouvrage n’en demeure pas moins pertinent et accessible. On découvre un Foucault studieux, fécond, engagé. Surtout : passionnant.
Foucault disparaît, Paul Auer et Benoît Schupp
Morgen, 7 octobre 2026, 144 pages