« FIFA Connection » : Gianni Infantino, plus que le football ?

Dans FIFA Connection, le reporter Simon Bolle dresse le portrait d’un dirigeant hors norme : un fils d’immigrés devenu ami des autocrates, chef d’état fantôme d’une organisation plus puissante et opaque que jamais.

Une image résume peut-être tout. D’une manière tout à fait inattendue, Gianni Infantino a décerné à Donald Trump, en décembre dernier, le prix FIFA de la Paix. Un détail ? Pas vraiment. C’est la signature d’un homme qui ne se voit plus comme le patron d’une fédération sportive, mais comme un acteur à part entière de l’ordre mondial. Il tutoie les chefs d’État. Et désormais les flatte.

C’est précisément ce personnage que Simon Bolle, journaliste à L’Équipe, cherche à mettre à nu dans FIFA Connection, fruit de deux années d’enquête et de plus de cent dix sources. L’exercice était périlleux. La FIFA est une organisation où les clauses de confidentialité le disputent à la peur sincère de parler : trop de carrières dépendent, directement ou indirectement, de ses largesses. Simon Bolle le reconnaît d’ailleurs sans détour : il a essuyé bien plus de refus que de témoignages. Ce qui n’empêche pas de démystifier le mandat de Gianni Infantino à la tête de l’influente organisation.

Le livre retrace une ascension que rien ne semblait annoncer. Infantino est fils d’immigrés italiens, joueur amateur, administrateur de province, longtemps tapi dans l’ombre de Michel Platini à l’UEFA. Mais l’auteur repère très tôt chez lui une qualité rare : le flair politique. Savoir quand le vent tourne. Savoir en profiter. Quand les scandales de 2015-2016 déferlent sur la FIFA et emportent Sepp Blatter, Infantino se présente en réformateur, en homme neuf, en promesse de transparence. Il est élu. Et puis, selon nombre de ses anciens soutiens, il fait peu à peu exactement ce qu’il avait reproché à ses prédécesseurs.

La mécanique est décrite avec précision. Les fédérations nationales qui élisent le président dépendent des programmes de développement que ce même président décide d’attribuer. Le cycle est parfait dans sa circularité : le clientélisme finance la fidélité, la fidélité reconduit le pouvoir, le pouvoir redistribue le clientélisme. Infantino a été réélu en 2019, puis en 2023. Les oppositions, pourtant, existent. Elles ne viennent pas seulement d’anciens collaborateurs déçus et/ou écartés, mais aussi de syndicats de joueurs, de ligues européennes, d’ONG, voire de supporters.

Infantino évolue désormais dans des espaces feutrés. On le voit assis entre Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine lors du Mondial 2018. On le retrouve à côté de Donald Trump à plusieurs reprises. Il participe au G7, au G20, au sommet pour la paix en Égypte. Il se dit solidaire des travailleurs migrants tout en défendant sa Coupe du Monde au Qatar. Il se donne en spectacle en posant pour un selfie devant le cercueil de Pelé. Il fait la promotion de ses actions en faveur des fédérations sans réellement questionner leur efficacité.

La porosité affichée entre football et géopolitique n’est pas anecdotique. Elle a des effets concrets sur la façon dont la FIFA gère les questions qui fâchent. Les droits humains au Qatar, puis bientôt en Arabie saoudite. Les prix des billets pour le Mondial 2026 aux États-Unis, jugés prohibitifs par les supporters du monde entier. Le calendrier surchargé qui épuise des joueurs dont personne, au sommet, ne semble véritablement défendre les intérêts. La Coupe du monde des clubs disputée en fin de saison dans la canicule américaine en témoigne. Mais qu’importe, en haut lieu, on défend les réformes, la bonne gouvernance, la transparence, soit autant de choses que l’essai met en doute.

Simon Bolle n’est pas un pamphlétaire. Il cite ses sources, pèse ses mots, laisse les contradictions exister. Il ne nie pas qu’Infantino a été une force de travail qui n’a jamais compté les heures, un polyglotte efficace dans la gestion de dossiers complexes. Mais il y a un revers, vertigineux : il semble désormais gérer l’instance en autocrate, sans vraiment se soucier des répercussions de ses décisions.

La question posée en filigrane (peut-on encore réformer la FIFA ?) n’appelle pas de réponse optimiste. Une organisation qui se perçoit comme intouchable, qui évolue dans les mêmes cercles que ceux qui devraient la réguler, et dont le modèle économique immunise ses électeurs contre toute velléité de rébellion, n’a guère de raisons de changer. FIFA Connection nomme en tout cas les problèmes avec soin, et nous oblige à regarder en face ce que le football mondial est réellement devenu.

FIFA Connection, Simon Bolle
Flammarion, mai 2026, 240 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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