Les 7 roses de Tokyo : Où le féminisme s’avère essentiel

Ce roman du Japonais Inoue (Hisachi de son prénom) présente le journal du nommé Yamanaka (Shinsuke de son prénom), un Japonais fabricant d’éventails. Ce journal court sur une année, d’avril 1945 à avril 1946. Une très mauvaise période pour le Japon qui finit la Seconde Guerre mondiale dans le camp des perdants. Les avions B-29 bombardent le pays à tout va, jusqu’à la capitulation. Pour en arriver là, le président américain Harry Truman a carrément décidé d’utiliser la bombe atomique. Ce seront donc les bombardements d’Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août 1945) qui précipitent la capitulation. A noter qu’Harry Truman succède à Franklin Delano Roosevelt précisément en avril 1945.

Le narrateur est un père de famille. Il a deux filles et un garçon, tous en âge d’acquérir leur indépendance, même si le garçon va encore à l’école. Dans un premier temps, le roman s’attache à nous faire sentir l’ambiance dans un pays constamment sous la menace. Cela n’empêche pas l’une des filles Yamanaka de se marier et de quitter sa famille pour s’installer avec son époux. C’est l’occasion de montrer comment cela est vécu par la jeune femme, mais également par ses parents (elle doit effectuer sa première visite en tant que jeune épouse). Le roman nous fait sentir l’ambiance angoissante dans le pays, à cause des multiples bombardements. Ils ne représentent pas qu’une menace potentielle, puisque la famille Yamanaka déplore plusieurs pertes cruelles qui influent largement sur les états d’esprit.

Après la bombe

Une fois la défaite actée, l’ambiance change et Yamanaka nous fait sentir l’influence de la présence américaine. En particulier il ironise (amèrement) très régulièrement sur le comportement de ses compatriotes, car il en observe bon nombre qui, d’ennemis acharnés avant la capitulation, agissent désormais comme s’ils pactisaient avec l’occupant. Mais, alors que tout se passe comme si « les mouches avaient changé d’âne » comme on dit pour signaler que les individus se tournent vers les nouveaux dominants, les comportements ne reflètent pas forcément les états d’âme. On pourrait presque rapprocher cela des observations sur un peuple historiquement porté aux manifestations de civilité (politesse extrême) qui ne préjugent pas des pensées intimes.

Le narrateur

Yamanaka voit et connaît beaucoup de monde, déjà par son métier d’origine. Au début du roman il possède un triporteur, ce qui le met en situation de rendre pas mal de services pour transporter diverses marchandises contre rémunération. Mais, cela fait des envieux dans cette période où tous souffrent d’une pénurie qui touche quasiment tous les biens courants, que ce soit pour l’alimentation ou les soins par exemple. Alors, à la première arrestation de Yamanaka, celui-ci voit son véhicule subtilisé. Cette arrestation (qu’il prend avec un certain flegme) marque d’ailleurs l’une des seules interruptions dans le journal que Yamanaka tient quotidiennement. On sent que cette assiduité lui tient à cœur, car plutôt que de renoncer, à certains moments il se contente de phrases du style « Ai vu aujourd’hui untel qui… » Comme les éventails ne se vendent plus, il accepte un emploi à la mairie (rédaction d’un bulletin) qui lui vaut également de nombreuses rencontres. Il discute aussi régulièrement avec son voisin, l’un des rares en qui il ait une confiance absolue, alors qu’il se chamaille régulièrement avec sa femme qui aimerait qu’il se tienne davantage tranquille, pour éviter de nouvelles arrestations.

Le général MacArthur

Il dirige les forces d’occupation. De fait, il dirige le pays par l’intermédiaire de l’Empereur (que les Japonais considèrent toujours comme intouchable de par son statut de divinité) et il impose de nombreux changements probablement à la base de ce qui constitue le Japon moderne. Ici, l’auteur imagine un stratagème machiavélique que l’occupant cherche à imposer pour mettre définitivement le pays à genoux. C’est tellement convaincant qu’on se demande si cette idée ne contient pas une part de vérité historique. Il s’agirait d’imposer la suppression des kanji connus sous le terme d’idéogrammes, pour passer à une écriture syllabaire dans un alphabet à choisir, le latin par exemple. Yamanaka se trouve directement concerné, puisqu’on lui impose d’intégrer la section linguistique dirigée par le très cultivé capitaine Hall. Yamanaka se trouve alors en première ligne dans ce combat idéologique. En homme de conviction et d’action, il se transforme finalement en véritable espion au cœur de l’action, ce qui s’avère assez drôle. Précisons qu’il faut longtemps attendre pour comprendre la signification du titre, mais que cela vaut une belle révélation.

Pour conclure

Ce roman foisonnant (960 pages) nous plonge donc littéralement dans le Japon de l’immédiat après-guerre. Les multiples rencontres de Yamanaka sont même parfois déstabilisantes, car il passe régulièrement d’un interlocuteur à un autre, ce qui implique une véritable concentration pour ne pas perdre le fil. L’avantage c’est qu’on obtient une idée remarquable d’un pays aux multiples composantes et dont l’histoire remonte loin, un pays dont les traditions sont confrontées à de grands bouleversements. Avec cette immersion dans un pays vaincu, humilié et en proie aux pénuries, émerge une question fondamentale : les États-Unis avaient-ils la moindre légitimité pour utiliser la bombe atomique ? Les Japonais voudraient faire reconnaître des crimes contre l’humanité. Mais on ne refait pas l’Histoire…

Les 7 roses de Tokyo – Inoue Hisachi
Philippe Piquier : sorti en 2011
Traduit du japonais : Tokyo sebun rōzu (Bungeishunju, 1999, Prix Kikuchi Kan).
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4

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