Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, Tangles de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d’Alzheimer. Un premier film d’animation 2D époustouflant, qui fait de l’art un refuge contre l’effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.

Il y a des films qu’on n’attendait pas aussi forts, aussi généreux, aussi vivants que Tangles. Adapté du roman graphique de Sarah Leavitt, le film de Leah Nelson aborde la maladie d’Alzheimer avec une richesse visuelle qui ne cherche pas à l’expliquer, mais se sert du dessin 2D pour laisser des traces, le genre de traces que seul le dessin, le cinéma ou l’art en général peuvent laisser derrière l’effacement et l’oubli. Un geste artistique fort et d’une rare maîtrise pour un premier long-métrage, qui aura tout de même pris dix années de production pour aboutir à un résultat aussi époustouflant et bouleversant.

Ce que la gomme ne peut effacer

Avant que la maladie ne s’installe, Tangles prend le temps de présenter un monde familier et une femme. Sarah est dessinatrice, elle se cherche une situation stable, que ce soit dans sa carrière ou dans ses relations sentimentales. Elle s’est construite une vie dans le San Francisco queer et vibrant des années 90, où elle milite pour sa cause à travers des dessins où se mêlent désirs, passion et parfois colère. On vit quasiment tout depuis son esprit, et le film pose d’emblée l’image qui structure tout le reste : Midge est une mère guerrière, qui ne craint aucun monstre caché dans les recoins les plus sombres de sa chambre d’enfance. Une mère à la fois guide et mentor, là où le père reste plus discret, mais toujours bienveillant. C’est ce cocon-là que le diagnostic va fissurer.

Car rien ne prépare Sarah aux allers-retours entre sa vie californienne et sa maison familiale. Cette scission entre deux mondes apporte du contraste et parfois de la couleur dans un dessin monochrome qui ressemble à une vieille photo de famille qu’on tente de réanimer. Et c’est précisément là que Tangles révèle toute la puissance de l’animation, car le film joue avec beaucoup de ludisme et de folie pour trouver de la légèreté, des rires, des petites bulles où se réfugier dans l’absurde pour échapper à la fatalité. La sœur cadette de Sarah y voit même une invitation à tout vivre à fond, tant qu’il est encore temps. Sarah, elle, se pose des questions sur la distance qui la sépare de sa mère mourante et ses doutes sont légitimes. Mais c’est elle, au bout du compte, qui apportera cette dernière couche de tendresse dans le rapport mère-fille.

Ce rapport, justement, est filmé sans détour ni complaisance. Il y a une certaine brutalité dans ce qu’on perçoit du comportement imprévisible de Midge, qui se meurt en oubliant ses proches et pour qui la communication se fait de plus en plus difficile. Pourtant, la réalisatrice canadienne refuse de s’installer dans le registre du drame clinique comme dans Still Alice ou The Father. Il ne reste que de la tendresse et de l’affection pure dans des gestes de réconciliation et de retrouvailles, comme si chaque jour était le dernier. La séquence au Mexique pendant le Jour des Morts est à cet égard saisissante, à la fois angoissante et subjuguante, portée par une palette de couleurs qui explose dans le noir et blanc comme une dernière déclaration d’amour. Tangles réussit ainsi, selon les intentions mêmes de la réalisatrice canadienne, à faire en sorte que les spectateurs se sentent moins seuls face à ce que tant de familles traversent en silence. On n’en demandait pas tant, et pourtant, c’est déjà beaucoup. Un coup de cœur instantané.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026.

Tangles – fiche technique

Réalisation : Leah Nelson
Scénario : Sarah Leavitt, Leah Nelson, Trev Renney (base sur le roman graphique Tangles : A Story About Alzheimer’s, My Mother and Me de Sarah Leavitt)
Interprètes (voix) : Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Seth Rogen, Beanie Feldstein
Animation : Manddy WycKkens
Montage : David Avery
Musique : Dan Romer
Son : Miguel Araujo, Ryland Haggis
Sociétés de production : Point Grey Pictures, Monarch Media, Giant Ant Films, Lylas Pictures
Pays de production : États-Unis, Canada
Durée : 1h42
Genre : Animation, Drame

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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