Douleur et Gloire : créer, c’est désirer ?

 Avec Douleur et gloire, Pedro Almodovar se classe désormais parmi des noms aussi prestigieux que Fellini et son 8 1/2. Est-il accompli pour autant ? Non dit-il, car tourner, c’est vivre et parfois, on ne peut plus. Pourquoi ? Car le corps et l’esprit se séparent un instant, l’un souffre, l’autre ne désire plus. Ils doivent se reconnecter par les heureux hasards que seul le cinéma peut créer : la rencontre avec le désir, même 30 voire 50 ans après.

Paralysie 

Un corps plongé dans une piscine, une cicatrice, un souvenir d’eau, un souvenir de femmes, un souvenir de cinéma comprendra-t-on plus tard. Voilà comment Pedro Almodovar commence son 21ème film, présenté cette année à Cannes 2019. Douleur et gloire sort simultanément dans toute la France. Le film est une ode à la création, mais paradoxalement un film comme paralysé. Almodovar y expérimente le corps sous toutes ses formes, même animées. Sa rage si vivace dans les années 80, auxquelles il fait référence sans les filmer vraiment, est comme anesthésiée par l’absence de création. Almodovar s’attelle donc au syndrome non pas de la page blanche, mais de la peur de ne plus être dans le coup. Créer, tourner, penser, bouger, c’est vivre pour lui. Alors il se balade allègrement dans sa vie comme dans une fiction et fait le point. Il n’oublie pourtant pas de magnifier des scènes toutes simples, d’y faire entendre des voix si familières dans son cinéma.

Cinéphilie

Qui mieux que lui filme l’amour d’une mère pour son fils ? Comment peut-on envisager meilleur souvenir que celui des premiers films qui ont fait naître la cinéphilie d’un grand réalisateur ? Ce n’est pas tant le film qu’Almodovar raconte que l’atmosphère du visionnage. Ce goût si particulier de plusieurs corps ensemble, tendus, qui regardent vers un même point. A ce stade c’est par les mots, par l’image et par la scène qu’Almdovar envisage la création. C’est en tout cas ce qu’il montre à l’écran, refusant de parler de retenue quand on parle des acteurs, acceptant volontiers le trop-plein. Il fait même pleurer ses spectateurs, fictifs. Car les heureux hasards, les souvenirs, les utopies sont le point d’orgue de tous les films de Pedro Almodovar. La création chez Almdovar est toujours comme une madeleine de Proust. C’est une odeur, c’est visage, c’est un lieu.

Debout

Dès lors, les corps se redressent. Ils s’enlacent. Ils se regardent. Et c’est debout que l’on quitte Salvador. Il s’est levé tel un Asghar Farhadi empêché de tourner, mais tournant quand même dans Ceci n’est pas un film. Car oui, Douleur et gloire est un film, et n’en n’est pas un à la fois. C’est un hymne aux premières fièvres amoureuses, à la possibilité de s’effondrer devant la beauté. Au regard doux et beau que l’on porte parfois sur les choses et les êtres. C’est une caverne qui devient une maison chaleureuse. C’est un analphabète qui soudain écrit une lettre pleine de charme. C’est un enfant qui devient professeur. C’est une voix qui s’élève et qui dit à quel point : « le cinéma n’a pas changé ma vie, il m’en a donné une ». C’est un fils qui dit à sa mère qu’il est désolé, mais qu’il a été lui-même, malgré sa déception. C’est accepter, c’est s’accepter. Almodovar ne fait que ça film après film, avec plus ou moins de désir de choquer, de déranger : réécrire les rencontres, les regards, resculpter les corps, non pas pour les rendre beaux, mais pour les faire exister enfin, pleinement. Agrado en est le souvenir le plus prégnant dans Tout sur ma mère.

El Deseo

Oui, créer c’est désirer, susciter le désir, engendrer la beauté. Tout est magnifique ici, le charme des appartements où chaque détail est pensé (l’appartement de Salvador est trait pour trait celui qu’habite réellement Almodovar, mais c’est une reconstitution). Mais aussi ce mélange entre réalité et fiction, ce fantasme que le réalisateur se fait de lui-même en Antonio Banderas. Ce qu’Antonio Banderas protège dans le fait d’être filmé par Almodovar. L’abandon que chacun des deux offre à l’autre. De 8 et demi à Douleur et gloire, les images finales sont celles d’une création en cours qui peut-être ne verra jamais le jour, mais qui offre à ceux qui la créent et ceux qui la regardent, la possibilité de vivre intensément et de rêver plus fort.

Douleur et gloire : Bande-annonce

Douleur et gloire : Fiche technique

Synopsis : Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Le film Douleur et gloire, de Pedro Almodovar est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Réalisateur : Pedro Almodovar
Scénario : Pedro Almodovar
Interprètes :  Penelope Cruz, Antonio Banderas, Asier Etxeandia
Musique : Alberto Iglesias
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : Teresa Font
Genre : drame
Durée : 113 minutes
Producteur(s) : Pedro Almodovar, Augustin Almodovar, Esther Garcia
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé
Sortie : 17 mai 2019

Espagne – 2019

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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