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« Koursk » : le pouvoir des images

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Les éditions Glénat publient Koursk, de Dobbs et Antonello Becciu. Le récit s’intéresse à Besko Dobrov, photographe de guerre au service de la propagande soviétique, et au tank T-34, très performant sur le front, notamment grâce à sa vitesse.

Besko Dobrov a une mission, « montrer la grandeur de l’armée soviétique dans l’épreuve de force de Koursk ». Pourtant, la guerre s’enlise. Les nazis ont certes subi une défaite à Stalingrad, mais Hitler cherche désormais à vaincre sur le front de l’Est, pour marquer sa supériorité sur l’Armée rouge et l’encercler. Il s’en donne les moyens : l’armée allemande fait reposer ses espoirs sur la Luftwaffe, mais aussi sur les nouveaux chars lourds, Tiger I et Panther, lesquels font face aux blindés soviétiques.

Dans Koursk, Dobbs et Antonello Becciu dévoilent les dessous de la guerre germano-soviétique à l’Est. Le blindage allemand contre la vitesse des T-34 soviétiques. Leur principal protagoniste, Besko Dobrov, qui récite volontiers du Pouchkine, participe à différentes opérations, et c’est son point de vue qui prévaut dans le récit. C’est évidemment l’occasion pour les auteurs de rappeler l’importance de la propagande en temps de guerre, et surtout dans des régimes autoritaires tels que celui de l’URSS. Ainsi, accusé d’avoir fait montre d’un excès de sensibilité et de réalisme dans ses photographies, Dobrov subit l’opprobre posthume de ses supérieurs.

« S’il était encore vivant, je le ferais passer devant un peloton d’exécution pour trahison. » Ce qui motive pareil courroux ? « On ne montrera pas nos morts ou toute forme de mélancolie dans nos rangs. » Naturellement, l’aspect documentaire et historique de l’album renforce son intérêt. Et à ce titre, le dossier documentaire de Stéphane Dubreil doit être mentionné. Il revient sur les mensonges validés par Staline qui deviennent ensuite des vérités historiques et présente, notamment, une fiche technique du char T-34, véritablement au coeur de l’album.

Car Besko Dobrov, ancien commissaire politique blessé au combat, va accompagner une cheffe de char aussi fascinante que son tank. Celui qui est missionné pour apporter du contenu visuel à La Pravda et Krasnaïa Zvezda va alors endosser un rôle plus actif et servir de catalyseur au récit. C’est par son truchement que les théâtres de guerre se dévoilent, que les intentions politiques se sondent et que les machines se mettent à nu. Avec succès.

Koursk, Dobbs et Antonello Becciu
Glénat, septembre 2023, 64 pages

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3.5

« Les Migrants du temps » : à travers les âges

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Les éditions Delcourt publient le quinzième et dernier tome de la série Les Futurs de Liu Cixin. « Les Migrants du temps » raconte l’histoire de 80 millions de réfugiés cherchant à s’établir dans un futur plus prospère et durable. Et qui vont de surprise en surprise.

« Cette migration dans le temps est un projet universel porté par toutes les nations de la Terre. » Comme souvent, Liu Cixin imagine un avenir privé d’espoir, confronté à une nature humaine autodestructrice et aux affres du bouleversement climatique. Cette fois, la science ne sera d’aucun secours immédiat, puisque Wu Feng, en qualité d’ambassadeur, aura la lourde charge de représenter l’homme de l’Anthropocène face à des civilisations futures qui, chacun l’espère, auraient trouvé une solution satisfaisante à la catastrophe environnementale.

Prenant place dans des caissons de cryogénisation, Feng et ses acolytes savent qu’ils ne pourront gérer que quatre réveils et que leur voyage ne pourra en aucun cas excéder les 1200 ans. La quête d’un nouvel éden commence par un bond temporel de 100 années. Les migrants sont confrontés à un monde scindé en deux blocs qui s’opposent militairement, dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles. L’Organisation mondiale des conflits opère des calculs sibyllins pour connaître l’issue d’une guerre putative et le leader Sedi Dexa, refusant d’admettre la défaite des siens, projette d’employer les migrants temporels comme chair à canon.

Non sans peine, les migrants temporels s’extirpent de ce bourbier pour tenter leur chance dans un ailleurs encore plus lointain : cette fois, le bond sera de 500 années. Six réflecteurs sont alors en orbite pour exploiter l’énergie du soleil, la technologie apparaît plus avancée, avec notamment la présence de transmetteurs quantiques, mais Wu Feng, soucieux de conserver son humanité, repousse d’un revers de main la perspective de vivre dans une société qui ne les accepterait qu’en procédant par ségrégation. Nouvel essai, cette fois de mille ans. Le monde extérieur étant devenu inhospitalier, les humains se sont réfugiés dans un monde immatériel, l’Abstrakt. Ils peuvent vivre par la seule puissance de leur imagination dans des réalités parallèles, pour l’éternité. Mais cette solution n’est pas pleinement satisfaisante. Et cette civilisation future ne manifeste pas un enthousiasme débordant à l’idée de les accueillir : « L’intérêt est proche de zéro. Nos individualités immatérielles voient plutôt d’un mauvais oeil l’arrivée d’humains primitifs provenant d’un passé lointain. »

Dans l’adaptation de Sylvain Runberg et Serge Pellé, les écueils se multiplient durant le long périple des migrants temporels. À chaque fois, l’homme, par sa nature ou ses actes, empêche toute forme de dialogue constructif et d’entente avec Wu Feng et les siens. En ce sens, le récit apparaît pessimiste, même si sa conclusion apporte l’espoir d’un renouveau. Sans déployer des trésors d’imagination, « Les Migrants du temps » constitue un témoignage assez habile sur les travers de l’humanité et sur la nécessité, vitale, de respecter notre milieu de vie. Il condense aussi, d’une certaine façon, toutes les thématiques qui ont constitué l’étoffe de cette série, du solutionnisme technologique aux conflictualités humaines en passant par la dégradation environnementale.

Les Futurs de Liu Cixin : Les Migrants du temps, Sylvain Runberg et Serge Pellé
Delcourt, septembre 2023, 70 pages

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3.5

« Atlas de la Chine » : radiographie d’une superpuissance

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Le renforcement idéologique sous Xi Jinping, la montée économique et la diplomatie ambitieuse à travers des initiatives comme l’Organisation de coopération de Shanghai et les Nouvelles Routes de la Soie placent la Chine au carrefour de plusieurs dynamiques contradictoires. À l’échelle nationale, la centralisation du pouvoir se mêle à une économie en mutation et une société vieillissante et de plus en plus urbanisée. Quelles sont les implications de ces changements, parmi tant d’autres, pour Pékin et pour son rôle sur la scène internationale ? Cet Atlas de la Chine, paru aux éditions Autrement, apporte quelques éléments de réponse.

Xi Jinping, à la barre de la deuxième économie mondiale, a réorienté la politique intérieure vers un nationalisme plus marqué et une surveillance accrue des citoyens, caractérisée par le déploiement des technologies numériques et la mise en place d’un crédit social condamnant tout manquement aux lois, aux règles de bienséance, ainsi que toute critique exprimée envers le régime communiste.

Ces politiques, souvent décriées en Occident, renforcent l’héritage du parti communiste chinois (PCC), qui a émergé en 1949 en incarnant un changement radical par rapport aux anciennes dynasties. Et comme l’expliquent très bien Thierry Sanjuan et Carine Henriot, ces révolutions politiques et institutionnelles ne sont pas les seules à avoir redéfini la Chine au cours des XX et XXIe siècles, puisque les bouleversements démographiques (plusieurs booms se sont succédés) et économiques (libéralisation à marche forcée, réforme des marchés du travail et de l’immobilier) ont également produit leurs effets.

Soft power

Indéniablement, la Chine apparaît désormais comme un acteur majeur sur la scène internationale. Elle siège au sein de plusieurs organisations régionales et économiques. Son rôle central au sein de l’ASEAN et parmi les BRICS contribue à en faire le vis-à-vis naturel des États-Unis dans le monde, d’autant plus que leurs deux économies, les plus importantes de la planète, sont plus liées qu’on ne le pense parfois. L’Atlas de la Chine montre cependant que ces succès ne sont pas exempts d’écueils et de contestations, notamment vis-à-vis de Taïwan ou de Hong Kong, mais également en matière de droits de l’homme, notamment dans le cas des Ouïghours et concernant les camps de travail.

Particularités de la société chinoise

Au-delà de ses composantes politiques et socioéconomiques, l’ouvrage de Thierry Sanjuan et Carine Henriot permet de mieux appréhender la société chinoise, complexe, et gouvernée par un mélange de relations sociales codifiées et de valeurs culturelles découlant notamment du confucianisme, du bouddhisme ou du taoïsme (bien que le protestantisme s’y répand rapidement, avec 40 à 60 millions de pratiquants actuellement). Les auteurs reviennent ainsi sur les liens de sang, les relations interpersonnelles et les rapports « blancs ». Ils verbalisent une société au sein de laquelle les réseaux sont fondés sur des principes de dons et de contre-dons, et où il demeure nécessaire d’être introduit auprès d’un tiers avant de pouvoir échanger avec lui.

Les phénomènes démographiques, migratoires et économiques ont également une influence significative sur la Chine : vieillissement de la population, urbanisation accélérée, émergence d’une économie basée sur le marché le disputent à l’essor des loisirs ou à la prépondérance de la vie digitale (960 millions d’utilisateurs de smartphones en 2020) quand il s’agit de sonder le tréfonds de la société chinoise. La question environnementale n’est d’ailleurs pas en reste : à la fois acteur et victime du changement climatique, la Chine montre des signes de conscientisation, notamment avec l’émergence de provinces pilotes bas carbone et une préoccupation réaffirmée par les sondages d’opinion quant à la qualité de l’air ou de l’eau.

Plusieurs points de vue

Les auteurs n’hésitent pas à jeter un œil dans le rétroviseur, notamment pour rappeler comment de vastes zones d’influence ont prolongé, concomitamment aux guerres de l’opium, les empires européens et japonais en Chine. Ils explicitent les enjeux liés aux murs – et même aux maisons, conçues selon une accessibilité filtrante et graduelle. Ils font état, enfin, des migrations de la campagne vers la ville, synonymes de desserrement du contrôle de l’État et d’un abandon de la planification économique, mais aussi d’une exigence grandissante de rentabilité pour les entreprises, et d’enrichissement pour les individus.

La Chine actuelle continue une mue entamée après la Révolution culturelle et surtout post-Deng Xiaoping. Elle demeure un agrégat de contradictions qui reflète les enjeux multiples auxquels elle doit faire face. Alors que le parti communiste chinois tente d’asseoir sa légitimité par une consolidation du pouvoir et une diplomatie très active, il ne peut ignorer les complexités inhérentes à sa propre société et à l’économie mondialisée. Cet atlas permet d’aborder l’Empire du Milieu dans toute sa multidimensionnalité, pour mieux en comprendre les ressorts sociaux et politiques.

Atlas de la Chine, Thierry Sanjuan et Carine Henriot
Autrement, octobre 2023, 96 pages

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4

L’emblématique Tour Eiffel : un symbole de Paris et de la culture française

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En entrant au cœur de Paris, je me suis retrouvé complètement impressionné par le magnifique et imposant symbole de la France : la Tour Eiffel. Cet imposant chef-d’œuvre d’architecture, d’ingéniosité et de design captive l’imagination du monde depuis longtemps. Lorsque je me suis tenu au pied de cette magnifique structure, j’ai été frappé par son élégance et sa beauté imposante. La Tour Eiffel est bien plus qu’une simple structure en fer ; c’est l’essence même de Paris et de la culture française qui transcende le temps. Dès l’instant où je me suis approché de la base de la Tour Eiffel, j’ai été frappé par sa grandeur alors que son design complexe en treillis de fer s’élevait gracieusement dans le ciel parisien, atteignant une hauteur incroyable de 324 mètres.

L’histoire fascinante de la Tour Eiffel m’intrigue depuis longtemps et quand je suis enfin arrivée ici, j’avais hâte d’explorer tout ce qu’il y avait à voir. Pour ne pas perdre de temps dans les longues files d’attente, j’ai acheté des billets pour la Tour Eiffel à l’avance. En montant au premier étage, j’ai été accueilli par le Sentier Culturel de la Tour Eiffel. Cette exposition immersive, dotée d’expositions interactives, raconte l’histoire depuis la construction de la tour pour l’Exposition universelle de 1889 et son évolution au fil des ans. C’est lors de ma visite à la Tour que j’ai également pris conscience du scepticisme initial du grand public et de la façon dont, au fil du temps, cela s’est transformé en admiration universelle.

Premier étage

Atteindre le premier étage de la Tour Eiffel fut un moment inoubliable. L’ascenseur, enfermé dans un cylindre de verre, offre une vue fantastique sur la ferronnerie complexe qui constitue le cœur de la Tour Eiffel. En sortant au premier étage, j’ai été immédiatement frappé par la vue incroyable sur le parc du Champ de Mars en contrebas. Le premier étage de la tour est une incroyable plate-forme d’observation et l’une des caractéristiques les plus époustouflantes de ce niveau est le sol en verre. En marchant dessus, j’ai ressenti une bouffée d’excitation en voyant le sol sous mes pieds. C’était une sensation magique de se tenir directement au-dessus du sol, à des centaines de pieds de haut, et d’avoir l’impression de marcher dans les airs. C’était une perspective vraiment unique et une expérience qui a ajouté une toute nouvelle dimension à mes explorations de la Tour.

Un autre élément frappant du premier étage était le sentier culturel qui présente l’histoire et la construction de la tour à travers de nombreuses expositions interactives. Grâce à ces expositions, j’ai beaucoup appris sur la vision de Gustave et sur le rôle que la Tour a joué dans la culture et l’histoire de France.

Deuxième étage

En montant au deuxième étage, je n’ai pu m’empêcher de m’émerveiller devant les vues panoramiques sur la ville de Paris qui se déroulaient sous mes yeux. J’ai été fasciné par l’incroyable beauté de l’Arc de Triomphe, du Louvre et de la Seine depuis ce point de vue. Ce qui est étonnant à propos de cet endroit, c’est que la Tour Eiffel offre non seulement une vue sur Paris, mais encadre également les monuments de la ville de manière magique.

Au deuxième étage, je me suis offert un verre de champagne au Champagne Bar tout en admirant la vue enchanteresse. Siroter du champagne avec la ville de l’amour en toile de fond a été une expérience vraiment romantique et enchanteresse. C’est l’endroit idéal pour capturer des souvenirs et porter un toast à l’aventure de votre vie. L’un des points forts de cet étage est la passerelle vitrée qui fait le tour de la tour, vous permettant de regarder directement en bas et au-delà. Il y a aussi une boutique de souvenirs au deuxième étage et pendant que j’explorais, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter des souvenirs pour moi ainsi que pour mes amis et ma famille.

Troisième étage

Le troisième étage était ce que j’attendais vraiment avec impatience et en atteignant le sommet de la Tour Eiffel, j’avais l’impression d’être au sommet du monde. La vue à 360 degrés depuis le sommet était tout simplement impressionnante. Paris s’étendait sous mes yeux, me remplissant d’un sentiment d’émerveillement incomparable. La ville entière semblait prendre vie, du vibrant Montmartre à la majestueuse Notre-Dame juste devant moi. Le sommet comprend également la plate-forme d’observation Gustave Eiffel, dotée de parois de verre offrant une vue imprenable sur la ville. Je me suis retrouvé perdu dans la beauté de Paris, tout en acquérant une compréhension plus profonde de l’importance de la tour grâce aux expositions pédagogiques.

Le troisième étage abrite également un autre joyau caché : le bureau de Gustave Eiffel, magnifiquement préservé en tant que sanctuaire de l’innovation et de la créativité. Lorsque je suis entré dans cette pièce, j’ai eu l’impression d’être transporté dans le temps, à l’époque de la construction de la tour. Le bureau est orné d’instruments scientifiques, d’outils de dessin et de meubles d’époque. Sur les murs, des photographies, des plans et des plans illustrent l’évolution de la Tour. Une visite au bureau de Gustave Eiffel a été une expérience enrichissante et m’a donné l’occasion d’apprécier véritablement la planification méticuleuse et le savoir-faire qui ont contribué à la construction de la Tour.

La Tour Eiffel n’est pas seulement une structure remarquable ; c’est un symbole de romance et de culture française. Alors que je me tenais sur la plate-forme d’observation au sommet et que je regardais la ville, je n’ai pas pu m’empêcher d’être complètement fasciné par la romance intemporelle qu’elle crée. Cependant, il faut ajouter qu’au-delà de l’allure romantique de la Tour Eiffel, c’est aussi une représentation fantastique du riche patrimoine culturel de la France. C’est l’un des plus beaux exemples d’esprit d’innovation, d’excellence en ingénierie et de fierté nationale.

Ma visite à la Tour Eiffel a été une célébration culturelle impressionnante qui m’a fait conclure que la Tour est plus qu’un simple monument. C’est un témoignage vivant de l’esprit de la France et du charme durable de Paris. La Tour Eiffel n’est pas seulement une structure ; c’est un symbole de Paris et de la culture française qui laisse une marque indélébile sur tous ceux qui le visitent.

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Fort Saganne, une épopée française à la croisée des genres

En 1984, sort en France une vaste fresque épique, romantique et guerrière, servie par un énorme casting. Relativement méconnu, le film Fort Saganne demeure pourtant remarquable par l’ampleur de ses moyens et ses ambitions.

Un genre rare qui tente de s’imposer au cinéma français

Si certains genres de films sont largement traités au sein du cinéma français (la comédie, le drame, le polar, le film en costume), d’autres le sont beaucoup moins et ce fut notamment le cas de la fresque épique d’époque, un genre pourtant largement abordé dans les cinémas américain, anglais ou italien jusqu’aux années 1970. Le sous-genre particulier des films de cape et d’épée, mélange d’aventure fictionnelle et de sujets historiques, tomba en désuétude dans les années 1960 et il n’y eut pas vraiment de remplaçant, les rares films historiques des années 1970 et 1980 n’étant plus épiques mais sombres et austères. Aussi, on ne peut que saluer l’audace et l’ambition de l’équipe de Fort Saganne lorsqu’elle entreprend, en 1983, d’adapter le roman éponyme de Louis Gardel relatant les aventures d’un officier d’origine paysanne se distinguant en Afrique du Nord, tout en vivant une histoire d’amour compliquée en France. Et cela est d’autant plus vrai qu’il s’agissait à l’époque du film le plus cher du cinéma français (six millions de dollars soit environ trente-sept millions de francs), le budget comprenant la construction intégrale d’un fort dans la passe d’Amogjar, sur la piste de Chinguetti, en Mauritanie.

Le film bénéficie d’un énorme casting incluant les stars françaises du moment (Gérard Depardieu, Sophie Marceau) et des gloires confirmées (Philippe Noiret, Catherine Deneuve, Michel Duchaussoy) ainsi que des seconds rôles marquants (Pierre Tornade, Robin Renucci) et le chanteur Florent Pagny. Le réalisateur Alain Corneau était alors habitué au polar (il avait auparavant réalisé Le Choix des armes, déjà avec Depardieu et Deneuve) et change ainsi de registre, confirmant une polyvalence qui marquera la suite de sa carrière. Signalons que le rôle de Catherine Deneuve devait au départ être tenu par Romy Schneider, qui fut remplacée suite à son décès en 1982. Robert Enrico, d’abord prévu à la réalisation, se retira du projet suite à la disparition de Schneider et fut, à son tour, remplacé par Corneau. Long de trois heures et s’étendant sur une longue période, le film sera diffusé, suite à son exploitation en salle, sur Antenne 2 sous la forme d’une série télévisée de plusieurs épisodes incluant des scènes additionnelles.

Le film est d’autant plus original que le sujet des engagements de la légion étrangère française en Afrique du Nord (une majeure partie du métrage) fut rarement abordé au cinéma, à l’exception de La Bandera de Julien Duvivier et Il était une fois la légion (encore avec Deneuve) de Dick Richard . Il défriche donc un terrain vierge tout en se permettant un audacieux mélange des genres : le métrage mélange en effet film d’aventure, de guerre, drame romantique et morceau d’Histoire. Une démarche qui était également rare dans le cinéma national à cette époque, qui lui octroie une singularité renforcée par sa longueur inhabituelle. Remportant un certain succès en salle ainsi que lors de ses diffusions télévisées, il s’est constitué une petite réputation de classique sans pour autant demeurer dans la mémoire collective.

Un film d’époque intense

De fait, le film nous offre un spectacle complet alliant action, spectaculaire, épique et sentiments tout au long de son histoire fort dense. C’est l’ensemble des considérations humaines de l’époque qu’embrasse Corneau, l’aspiration de l’homme du peuple à s’élever dans la société, la soif d’aventure et d’héroïsme, la force des sentiments amoureux, la difficulté des relations passant de la simple camaraderie du compagnon d’arme aux échanges plus tortueux avec l’administration et la politique. Ainsi, même s’il contient des scènes de combat, le film s’attarde d’avantage sur la psychologie des protagonistes ce qui lui confère une patte typiquement française, et lui évite une trop fort comparaison avec les classiques du genre comme Lawrence d’Arabie ou Docteur Jivago.

On suit avec intérêt les évènements de la vie à la fois ordinaire et extraordinaire de Charles Saganne, simple paysan devenu héro de la France et ayant accès aux hautes sphères de la société, véritable symbole vivant de la méritocratie à la française, mais néanmoins demeuré un homme simple et droit, toujours appelé par l’aventure. Gérard Depardieu, alors au sommet de sa gloire, incarne parfaitement cette personnalité entière et charismatique, confrontée aussi bien à la dureté de l’hypocrisie de la société bourgeoise de son temps qu’à la rudesse de son existence de soldat dans le désert nord-africain. Face à lui, Catherine Deneuve et Sophie Marceau apportent une sensibilité et une profondeur d’âme qui contrebalancent cet univers.

Le casting a donc été judicieusement choisi pour nous permettre d’apprécier les prestations de plusieurs monuments de notre cinéma. Les acteurs et la volonté de rester rattaché à un certain contexte social et historique de notre pays confèrent au film son identité hexagonale, tout en chassant sur le terrain des grandes productions anglo-saxonnes. En outre, Alain Corneau s’avère largement capable de magnifier les différents axes du film, qu’il s’agisse des scènes de combat épiques ou des scènes plus intimistes. Il renouvellera l’expérience (mélangeant cette fois la comédie et l’aventure exotique) avec Le Prince du Pacifique, cette fois avec moins de succès.

Est-ce cette singularité qui donna au film sa réputation ambiguë ? En effet, tout en étant régulièrement cité et prisé par les cinéphiles, il est généralement oublié par le grand public qui se souvient plus aisément des productions à grand spectacle britanniques et américaines ou, dans le cas de la filmographie d’Alain Corneau, de ses polars. Il est pourtant bon de se rappeler que, il y a quarante ans déjà, le cinéma français savait occasionnellement faire preuve d’ambition et d’originalité, alliant grande aventure épique, film historique et histoire humaine sentimentale et sociale. Une belle réussite et un beau témoignage d’un cinéma à l’ancienne.

Bande-annonce : Fort Saganne

Fiche Technique : Fort Saganne

Réalisation : Alain Corneau
Assistants réalisateurs : Alain Centonze, Olivier Horlait
Scénario : Alain Corneau, Henri de Turenne et Louis Gardel d’après le roman de ce dernier
Avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Philippe Noiret, Robin Renucci, Sophie Marceau, Abder El Kebir, Jean-Laurent Cochet, Michel Duchaussoy, Pierre Tornade, Roger Dumas, Saïd Amadis, Salah Teskouk…
Photographie : Bruno Nuytten
Montage : Thierry Derocles, Robert Lawrence
Musique : Philippe Sarde, interprétée par le London Symphony Orchestra, sous la direction de Carlo Savina ; bande originale du film sur disque Milan REF: LC 8126 A Lux 238
Décors : Jean-Pierre Kohut-Svelko
Costumes : Veniero Colasanti, Rosine Delamare, Corinne Jorry
Affiche : Philippe Lemoine
Directeurs de production : Georges Casati, Bernard Lorain
Régisseurs : Alain Artur, Patrick Meunier, Bruno François-Boucher
Photographe de plateau : Georges Pierre
Producteurs : Albina du Boisrouvray, Samuel Bronston
Sociétés de production : Albina Productions, Films A2, Société française de production
Sociétés de distribution : Acteurs Auteurs Associés (France), Shochiku (Japon)
Genre : drame, historique, guerre
Durée : 180 minutes (3 h 0)
Dates de sortie : 11 mai 1984 (Festival de Cannes)

Expendables 4 : Inaction Men

Les vétérans de la castagne et des courses-poursuites improbables rempilent dans ce qui ressemble à un chant du cygne. Et si ce n’est pas dans les tuyaux de Stallone et de sa bande testostéronée de raccrocher, il est grand temps d’y songer car Expendables 4 arrive au point de non-retour. Paresseux, bruyant, exaspérant… les qualificatifs ne manquent pas pour définir ce flop à la hauteur de notre déception !

Synopsis : Une nouvelle génération d’acteurs s’associe aux plus grandes stars de l’action pour Expendables 4. Jason Statham, Dolph Lundgren, Randy Couture et Sylvester Stallone sont rejoints par Curtis « 50 Cent » Jackson, Megan Fox, Tony Jaa, Iko Iwais, Jacob Scipio, Levy Tran et Andy Garcia. Nouveaux membres, nouveaux styles, nouvelles tactiques pour ce nouvel opus explosif !

Cascadeur de métier depuis Le Dernier des Mohicans et Last Action Hero, Scott Waugh fait partie de la même génération que Chad Stahelski et David Leitch, à qui l’on doit notamment la saga John Wick. Ces derniers sont à présent passés derrière la caméra, mettant leur savoir-faire au service de films où l’action est une affaire de précision. Limiter les coûts d’effets numériques, c’est également s’assurer des séquences dynamiques où chaque impact est douloureux. C’est en tout cas ce que doit ressentir le spectateur, bluffé par des chorégraphies qui n’en finissent plus. L’intention est la même du côté du réalisateur de Need for Speed, aux manettes d’une nouvelle commande.

Des balles perdues

Neuf ans séparent ce quatrième volet du précédent de la saga Expendables. Réunir les figures du cinéma d’action bis des années 80 à 90 dans le même récit, voilà le concept bourrin d’une franchise qui a tout pour séduire les nostalgiques. Malheureusement, tout comme ce bon vieil Indiana Jones, leur place est dans un musée. Rappelons que Harrison Ford a également fait partie de la fratrie, pour son plus grand malheur. Cette franchise n’a plus atteint son pic jubilatoire et régressif en dehors du second volet, où Jean-Claude Van Damme montrait qu’il était encore capable de placer un high kick sur Stallone et sa bande de bras-cassés. On en plaisante encore, mais le temps est venu d’effacer notre sourire et tout engouement à la vue d’un tel sacrilège.

Les premières minutes confirment un défaut évident du projet, colmaté de toute part, afin d’éviter l’ennui mortel. C’est un échec. Les effets numériques, à peine suffisants, témoignent d’un manque de savoir-faire indéniable, sachant que son maigre budget de 100 millions de dollars fut le même que pour le second volet, qui lui ne manquait pas de déflagration. Cette nouvelle virée qui risque donc bien d’être la dernière. Fini les espaces ouverts, place aux décors réduits et à l’usage approximatif de fonds verts. Le montage alterné en exposition prouve également que ce cher Scott Waugh n’est pas une pièce maîtresse dans la mise en scène, trop sobre et peu alléchante. Il ne suffit pas de faire intervenir quelques plans drones douteux et de filmer tous les échanges en champ-contrechamp pour uniquement se concentrer sur le cœur de l’action. De ce côté-là, c’est également d’une pauvreté désarmante…

Les animaux statiques

Exit la force de la jeunesse, on prend les mêmes et on recommence. Sylvester Stallone et Jason Statham sont les patriarches d’un épisode pris en embuscade. Ensemble, ils ne peuvent que s’envoyer des punchlines et aucune n’atteint sa cible. Pour le reste de l’équipe, c’est de la pure désertion. Beaucoup de grosses têtes ont quitté le navire, à croire que tout le monde semble avoir perdu de l’intérêt pour ces vieux fossiles sortis de leur retraite. Red, porté par Bruce Willis, a également tenté le coup, en vain. En partant avec autant de handicaps, sans direction artistique précise, difficile de créer une tension dramatique lorsque les héros restent à l’épreuve des balles. Et le fait d’empêcher qu’une Troisième Guerre mondiale éclate embrasse un côté kitsch qui n’est pas assumé jusqu’au bout. Rien de mémorable non plus niveau composition. Guillaume Roussel a beau faire de son mieux, il ne parvient jamais à être raccord avec les scènes qui en appellent à l’adrénaline, voire aux larmichettes. Le désaveu est total sur l’ensemble d’un film inoffensif.

On essaie alors de récupérer ce qui reste, mais la frustration de ne pas avoir pu recaster Antonio Banderas est si grande qu’on en a fait un clone au rabais. Celui-ci n’a rien de mieux à offrir qu’une mauvaise blague sur une pratique sexuelle douteuse. Cela confirme des soucis de réécriture. Ce qui n’est pas étonnant, sachant qu’il a fallu trois scénaristes pour venir à bout de cette intrigue assez malhonnête. Jason Statham et Megan Fox se la jouent Mr. et Mrs. Smith, pour quelques minutes, avant d’abandonner l’idée de développer ou de caractériser les nouveaux venus. Par exemple, Iko Uwais campe le méchant à qui on ne donne pas assez de temps à l’écran pour développer son art martial indonésien, celui qui l’a révélé dans Merantau, puis The Raid. Au lieu de cela, il n’a que des répliques absurdes et inutiles, qui ont notamment pour fonction de rappeler aux héros qu’il est menaçant. Malheureusement, personne ne l’est dans cette franchise qui se saborde et qui a largement dépassé sa date de péremption.

Seul Jason Statham sort du lot, dans une intrigue écrit sur-mesure. Ou bien est-ce par défaut ? En effet, il s’agit du seul mâle alpha de la bande à pouvoir susciter un peu d’intérêt dans un projet aussi peu ambitieux. On pourrait presque croire qu’il s’agit d’un film solo, avec les autres têtes d’affiche comme figurants. Et hormis une course-poursuite rapide à moto, rien d’extravagant à déclarer. Expendables 4 manque cruellement de générosité et de férocité pour espérer nous maintenir éveillés. Et quand bien même, cet opus ne se décide pas à fermer définitivement la porte de cet univers qui n’a vraiment plus rien à offrir et qui touche le fond.

Bande-annonce : Expendables 4

Fiche technique : Expendables 4

Titre original : Expend4bles
Réalisation : Scott Waugh
Scénario : Kurt Wimmer, Tad Daggerhart, Max Adams
Directeur de la photographie : Tim Maurice-Jones
Montage : Michael J. Duthie
Décors : Neil Floyd, Arta Tozzi
Costumes : Neil McClean
Production : Nu Image, Millenim Films, Lionsgate, Campbell Grobman Films
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution France : Metropolitan Films
Durée : 1h43
Genre : Action, Aventure
Date de sortie : 11 octobre 2023

Expendables 4 : Inaction Men
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0.5

« BRZRKR », second acte

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Généreuse combinaison de mythologie et d’ultra-violence, le deuxième tome de la série BRZRKR réussit là où tant d’autres échouent : transporter le lecteur à travers une symphonie d’action sans tomber dans la trivialité primaire. La scénarisation de Matt Kindt et de Keanu Reeves donne de l’épaisseur à leur héros, tandis que le trait vif de Ron Garney ne recule devant aucune vision, gore ou iconique.

Ce deuxième volume de BRZRKR ne se réduit aucunement à un simple divertissement visuel, malgré l’apparat déployé autour de ses scènes les plus spectaculaires et sanglantes. Il se propose aussi d’explorer les profondeurs de son protagoniste, un guerrier immortel soucieux de renouer avec un passé pour partie oublié – mais surtout de mettre fin à une existence absurde et dépourvue d’attache.

Le retour progressif de la mémoire lui confère une complexité bienvenue, qui déplace le curseur de la simple violence vers une méditation sur la longévité, la mort et les démons intérieurs. L’intrigue nous fait subtilement naviguer entre passé et présent, incitant le lecteur à réévaluer continuellement son appréhension du personnage. L’équilibre réussi entre les scènes d’action haletantes et les moments plus introspectifs sert habilement l’immersion.

Le récit questionne, à rebours des intentions super-héroïques habituelles, le concept d’immortalité, d’ordinaire convoité et ici rejeté. Il dépouille ce fantasme de son éclat superficiel pour en révéler la gravité et les dilemmes éthiques et existentiels. Par un subtil jeu d’exposition et de révélation, ce tome intermédiaire aborde les limites physiques mais surtout émotionnelles d’une vie sans fin, dépeignant l’usure et l’épuisement psychologique qui accompagnent une telle existence.

D’un point de vue graphique, Ron Garney nous gratifie ici d’un dessin un peu plus sobre, mais tout aussi expressif. Il ne nous épargne pas ses visions chocs – un écartelage par exemple – mais le lecteur sort de cette lecture plus ménagé que dans le précédent opus – ce qui s’explique peut-être par une sorte d’habituation. Le tome ne laisse pas en reste les interrogations latentes concernant son univers. La relation entre son héros et les instances qui prétendent l’aider s’avère nuancée et riche en suspense, entre confiance et manipulation.

Ce second tome de BRZRKR s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, en se plongeant dans une quête introspective autour de son personnage principal. Plus qu’une simple vitrine pour des scènes de combat épiques, la série saura peut-être résister à l’épreuve du temps en poussant plus avant la caractérisation de son guerrier immortel. Cela, c’est la suite qui le confirmera, ou non.

BRZRKR, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, septembre 2023, 144 pages

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3.5

« L’Essence de la Comédie » : exploration du rire

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Dans L’Essence de la comédie, Yves Lavandier passe de la théorie à l’examen pratique et nous guide à travers le labyrinthe complexe de mécanismes comiques. L’auteur nous offre une cartographie détaillée du rire. Essai analytique, guide méthodologique, encyclopédie non exhaustive du comique sur écran, l’ouvrage, paru aux éditions Les Impressions nouvelles, est passionnant à plus d’un titre.

Imaginez un banquet de la comédie, où chaque mets servi révélerait un ressort du genre. En bon chef, Yves Lavandier vous laisse goûter à tous les plats et vous emmène ensuite dans les arrière-cuisines, pour mieux vous pencher sur les ingrédients, leur assaisonnement, leur cuisson.

Avec rigueur et acuité, et force exemples, L’Essence de la comédie détaille les grands principes du comique. On découvre ainsi comment le décalage, l’échec et l’absurde contribuent à la vivacité de la comédie. L’auteur décortique non seulement les échecs sérieux, mais aussi les échecs comiques. Il se penche sur les personnages, les enjeux, les objectifs, les arènes, les obstacles, tout ce qui constitue l’étoffe du scénario et qui peut s’investir de cette légèreté typique de la comédie.

L’Essence de la comédie n’est pas un essai abstrait ; il comporte une dimension pratique évidente. Yves Lavandier traite par exemple des pièges courants de la comédie, comme les successions de sketches ou la tendance à « surjouer », qui peuvent prendre le pas sur une structure bien charpentée et des personnages finement caractérisés. Il ne craint pas de voir la comédie s’hybrider avec d’autres genres, rappelant notamment l’ouverture dramatique de Certains l’aiment chaud ou le contexte tragique de La vie est belle.

L’auteur, lui-même script doctor, revient sur de nombreux personnages, parmi lesquels Michael Scott (The Office) pour son aveuglement ou Chandler Bing (Friends) pour ses sarcasmes, deux ressorts comiques éprouvés. Ce qui crée l’humour peut prendre différentes formes : le détournement, l’échec, l’absurde, le pathétique, le contraste, la répétition, la situation. Yves Lavandier déconstruit patiemment le genre, dans un style didactique et très engageant. Il évoque pêle-mêle l’ironie dramatique, le rire qui anesthésie l’émotion (quand Phoebe retrouve son père dans Friends) ou l’excès de réalisme qui peut choquer (le viol dans C’est arrivé près de chez vous).

Son livre, dont il est difficile de synthétiser l’imposant corpus, se clôt par cinq analyses dramaturgiques (dont Le Pigeon et Le Dîner de cons) et un long entretien avec Francis Veber, véritable chantre de la comédie s’il en est. Cet échange s’inscrit pleinement dans la logique du livre, en questionnant la manière dont s’articulent les effets comiques à l’écran, visuels, déclamatoires ou encore de caractère.

L’ouvrage d’Yves Lavandier s’impose sans nul doute comme une référence pour qui entend décrypter la comédie et ses mécanismes. Jamais empesé, rendu clair par des exemples concrets, plus léger que professoral, passant volontiers d’Henri Bergson aux Monty Python ou à Woody Allen, il problématise avec soin ce qui constitue l’étoffe de la comédie.

L’Essence de la comédie, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, octobre 2023, 552 pages

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4.5

« Mégalodon » : terreur des mers

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Le scénariste Christophe Bec nous amène, dans le sillage d’un mégalodon, 21 millions d’années en arrière, à l’ère du Miocène, au cœur de l’océan Indien. Le requin géant cherche sa place parmi les siens et doit faire face à des cétacés géants, véritables monstres des mers tels que le cinéma en a enfantés par légions. Avec cet album, les éditions Les Humanoïdes associés nous livrent une épopée aquatique, illustrée avec talent par Paolo Antiga.

Le parti pris de Christophe Bec est évident : nous permettre d’épouser le point de vue d’un mégalodon soumis à toutes les épreuves de son quotidien : des rivalités claniques, des rencontres inattendues, des menaces mortelles, le besoin de se reproduire pour assurer la pérennité du groupe… Son monde aquatique, très bien portraitisé par Paolo Antiga, est peuplé de créatures gigantesques, qui auraient toute leur place parmi les séries B (ou Z) hollywoodiennes actuelles.

L’absence de dialogues est contrebalancée par des cartouches rendant compte des pensées du mégalodon. L’auteur tisse par ailleurs ses intrigues à travers les comportements dessinés des requins, qui ne sont pas sans rappeler les animaux de la série Carthago. Paolo Antiga s’en donne à cœur joie, puisque son trait réaliste et son travail sur la lumière atteignent ici leur pleine mesure, avec notamment des variations de teintes indexées aux milieux aquatiques concernés.

L’intrigue fait la part belle aux pérégrinations d’un monstre des mers. Il doit d’abord défier le « Balafré » afin d’asseoir sa domination sur son groupe. Bientôt exclu, il est condamné à sillonner les mers seul et à repousser les menaces hostiles croisées en cours de route. Parmi elles : un crocodile géant et un Léviathan véritablement taillé pour le combat. Entretemps, notre mégalodon n’oublie pas l’impératif de fonder une nouvelle communauté, tandis que Christophe Bec organise sa rencontre avec les hommes primitifs.

Bien entendu, le récit peut parfois sembler convenu, puisque le point de vue adopté laisse peu de place à la fantaisie. Cependant, les séquences d’action fonctionnent bien et on se solidarise assez vite avec cette créature résiliente et obstinée, capable de conjuguer force et grâce. Ainsi, Mégalodon constitue une incursion bien menée et artistiquement riche dans un monde préhistorique aquatique fourmillant de monstres titanesques. Malgré quelques écueils narratifs, l’album se lit avec plaisir et se montre généreux en termes de spectacle.

Mégalodon, Christophe Bec et Paolo Antiga
Les Humanoïdes associés, octobre 2023, 104 pages

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3.5

« Pétaouchnok(s) » : Riccardo Ciavolella scrute les lieux porteurs d’imaginaires

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Dans un monde fasciné par l’exotisme des lieux inaccessibles et les métaphores spatiales, l’essai de l’anthropologue Riccardo Ciavolella offre un prisme passionnant pour comprendre comment des lieux, imaginaires ou réels, deviennent des expressions linguistiques décrivant l’ailleurs – lointain ou perdu, exotique ou péjoratif. Pétaouchnok(s) s’efforce de déchiffrer le réseau complexe de significations culturelles, historiques et sémantiques qui s’entrelacent dans ces toponymes.

L’examen des toponymes en tant que métaphores porteuses de significations diverses invite à un dialogue interdisciplinaire qui englobe la culture locale, l’histoire, la linguistique et, bien entendu, la géographie. Pour comprendre ce phénomène, prenons l’exemple emblématique de Canicatti, une ville sicilienne qui a également acquis une dimension imagée dans le lexique italien pour évoquer un lieu isolé, un « bout du monde » proverbial. Historiquement, cette ville était le terminus du réseau ferroviaire italien, ce qui peut expliquer cette association avec l’éloignement. De manière paradoxale, même les résidents de Canicatti ont leur propre « Pétaouchnok » : Carrapipi, une déformation dialectale pour Valguarnera Caropepe, une ville de 7000 habitants sise dans la Province d’Enna.

L’écrivain Joseph Conrad, dans son œuvre Au Cœur des Ténèbres, a utilisé l’Afrique comme une toile de fond pour explorer les thèmes de l’exotisme et de la sauvagerie. Cette perception de l’Afrique comme « terre de barbares » persiste, tout comme l’idée d’autres espaces géographiques considérés comme reculés ou exotiques. Dans ce contexte, des lieux comme Tombouctou ou Katmandou prennent des dimensions symboliques qui transcendent amplement leur réalité physique. Parfois, c’est encore plus simple : il suffit d’ajouter « les-bains » après un toponyme réel pour le transformer en une improbable destination de tourisme thérapeutique ou balnéaire.

La Chine fait partie de ces cas d’étude intéressants. Entre les prétendues chinoiseries, les récits légendaires de Marco Polo et la réalité dégradante du « Made in China », ce pays sert à la fois de symbole d’exotisme et de cible pour les critiques. En Belgique, l’expression Houtsiplou est utilisée pour décrire des destinations touristiques décevantes. Cela illustre la façon dont des stéréotypes culturels et linguistiques se cristallisent autour des toponymes, créant des strates potentiellement infinies de signification. La France des géographes a d’ailleurs quant à elle sa « Diagonale du vide », incarnant un sentiment d’isolement, d’abandon, de dépeuplement ou d’inutilité qui peut être appliqué à d’autres contextes. Les « Rust Belt » et « Frost Belt » américaines, ou plus généralement le Midwest, offrent des images de régions déclinantes ou isolées, marquées par une culture provinciale, réputées pour abriter l’Amérique profonde.

L’utilisation de toponymes, réels ou non, comme métaphores sémantiques est un phénomène complexe, alimenté par des héritages historiques, des contextes culturels et des préjugés linguistiques. S’il n’est pas surprenant de voir la Sibérie associée à l’idée de froid ou de punition liberticide, les récits de Riccardo Ciavolella sur Gokk, Peräseinäjoki ou Tunguzija pourraient être plus surprenants. En plus d’être documenté et aussi factuel que possible, Pétaouchnok(s) révèle le pouvoir des mots à modeler notre compréhension du monde et de ses espaces, qu’ils soient réels ou imaginés. Et là, on touche peut-être aux confins de notre propre « Pétaouchnok » intellectuel…

Pétaouchnok(s), Riccardo Ciavolella
La Découverte, octobre 2023, 416 pages

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4

« Beer Revolution » : odyssée de la bière artisanale

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La bière occupe une place dans le panthéon des boissons les plus populaires. Beer Revolution (Glénat), de Teo Musso et Sualzo, explore les horizons insoupçonnés du monde brassicole. Un tour d’horizon des terroirs, des techniques et des bières emblématiques qui rend compte des secrets de cette boisson ancestrale.

Qu’il s’agisse de la bière trappiste de Chimay, conçue dans un monastère par des moines, ou du Barley Wine, qui présente une teneur en alcool à deux chiffres et un profil aromatique caractérisé par des traits vineux, Beer Revolution s’aventure dans les moindres recoins de l’écosystème brassicole. Toujours attaché à la dimension artisanale, allant de la récolte du houblon aux méthodes de fermentation, l’album témoigne, avec passion, de la diversité des pratiques et des saveurs.

Sur la planète, chaque personne boit en moyenne 26 litres de bière chaque année. Sans surprise, les hommes âgés de 35 à 45 ans restent les plus grands consommateurs. Et en termes de consommation, le record du monde est détenu par la République tchèque, où l’on se délecte d’environ 188 litres par an. Excusez du peu. Ces dernières années, la consommation de bières dites spéciales n’a cessé d’augmenter, jusqu’à atteindre plus de 17 % de part de marché. Une fois ce contexte posé, tout reste à faire pour Teo Musso et Sualzo, à savoir faire le tour des brasseries pour nous révéler quelques anecdotes et secrets de fabrication.

De quel genre ? La Lambic Cantillon, peut-être la plus vieille bière du monde, est exposée aux bactéries présentes dans l’air. La Camra, association britannique indépendante qui promeut la bière traditionnelle, compte plus de 180 000 membres. Les origines de l’Oktoberfest remontent aux années 1530, quand l’Allemagne décréta que les brasseurs bavarois n’avaient le droit de produire de la bière que pendant les mois froids, considérés comme plus sûrs en raison d’un faible risque d’incendie. C’est précisément ces faits, un peu désordonnés mais toujours pertinents, qui sont rapportés aux lecteurs dans Beer Revolution.

La volonté des uns de produire des bières « goûtues » et « naturelles », les fermes qui s’agrandissent pour moderniser leurs processus de production, les brasseries à vapeur, la stout et sa couleur proche du café due au malt torréfié : Beer Revolution est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une épistémologie liquide. Le périple de Teo Musso à travers les arcanes du monde brassicole témoigne d’une réelle volonté de comprendre et d’expliquer la richesse d’un univers qui ne cesse d’évoluer, d’innover et de surprendre, bien qu’attaché aux traditions. À la lumière de cet ouvrage, boire une bière invite presque à la réflexion, à l’émerveillement et, évidemment, à la dégustation.

Beer Revolution, Teo Musso et Sualzo
Glénat, octobre 2023, 184 pages

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3.5

La Vénus à la fourrure… irrésistible

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Ce roman de Leopold von Sacher-Masoch traîne une réputation particulière due au nom de son auteur. S’il se lit bien, ce n’est pas pour son caractère sulfureux, mais plutôt pour son style très maîtrisé, ainsi que par le doute qu’il entretient constamment.

Étant donné l’aspect très parlant du nom de l’auteur, sachez que oui, le mot masochisme en vient et que ce roman en est l’illustration. En effet, le narrateur (Séverin) évoque son histoire d’amour avec une charmante jeune femme (Wanda, dont la description incite à faire le rapprochement avec le personnage interprété par Rita Hayworth dans le film Gilda), qui adore porter des fourrures et qui accepte de jouer le jeu avec son amant qui lui réclame de devenir son esclave. Cela nous vaut un certain nombre de pages choquantes, car cet esclavagisme ira jusqu’à l’usage du fouet et la description de situations humiliantes pour Séverin. Particularité, le narrateur conclue en disant « C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. » Le roman datant de 1870, on peut considérer que la position de la femme par rapport à l’homme a déjà grandement évolué, mais qu’on n’est toujours pas parvenu à l’égalité de considération souhaitée par le narrateur. Les féministes diront qu’on en est encore loin, en particulier pour la rémunération du travail. On peut également remarquer la tournure de phrase « le rôle que l’homme lui donne actuellement » qui indique bien la position dominante de l’homme, une position qu’il répugne évidemment à abandonner. Passons sur les détails des relations homme-femme qui mériteraient de longs développements, pour les aborder selon une interprétation métaphorique de ce que le roman raconte.

Interprétation

Que le narrateur évoque une suprasensibilité que l’introduction présente comme une sorte de sensibilité exacerbée difficilement traduisible, ne change pas grand-chose à l’affaire. Les relations homme-femme sont compliquées et seul l’amour parvient à les transcender. Entre le narrateur et sa maîtresse, c’est bien d’amour dont il est question, une adoration réciproque qui va jusqu’à une sorte de fascination. On pourrait évidemment discuter sur la nature réelle du sentiment qui les rapproche : amour ou passion ? Soit quelque chose de constructif ou au contraire de destructeur. D’après ce que raconte le roman, la deuxième hypothèse est la plus probable, mais il faut reconnaître que la partie qui les voit se rapprocher se révèle palpitante. Le vrai souci vient lorsque le narrateur dévoile ses penchants, issus de son histoire personnelle, depuis l’enfance. On remarquera que, dans un premier temps, Wanda répugne à entrer dans ce jeu et que c’est bien par amour qu’elle accepte de satisfaire les fantasmes de son amant. On voit ici apparaître la nature joueuse d’un tempérament féminin tout ce qu’il y a de plus classique (attention quand même de ne pas généraliser, car c’est en enfermant les caractères masculins et féminins dans des schémas bien précis qu’on établit des relations où chacun-chacune se doit de tenir un rôle). Ainsi, Wanda accepte le jeu et Sacher-Masoch se montre d’une grande subtilité en faisant en sorte qu’on doute constamment (avec le narrateur) des motivations de la belle : rentre-t-elle dans ce jeu pour jouer son rôle aussi bien que possible (et ainsi satisfaire son amant), ou bien parce qu’elle y trouve son compte personnellement ? Autrement dit, un homme doit-il se méfier des libertés qu’il autorise à sa partenaire (et inversement, bien entendu) ? Question intemporelle. En effet, n’y a-t-il pas dans le couple, qu’on le veuille ou non, l’établissement d’un rapport de forces ?

Les relations homme-femme

C’est toujours d’actualité, ces relations dépendent le plus souvent d’un schéma classique, l’homme allant vers la femme plutôt que l’inverse. Cela aboutit à une situation de concurrence entre hommes pour une femme, situation qu’on observe dès la conception, avec cette multitude de spermatozoïdes qui se dirigent vers l’ovule, un seul parvenant à y pénétrer. Concrètement, sauf exception, les femmes observent de nombreuses approches (qu’elles soient intelligentes ou maladroites voire blessantes), qui leur donnent l’opportunité de choisir celui qui leur convient (tout en sachant que plus elles attendent, moins elles recevront de propositions). Cela les met dans une position où elles peuvent se montrer exigeantes voire capricieuses (supprimer les mentions inutiles ou en rajouter selon les situations, tout en gardant en tête que les femmes ne vont pas se gêner pour établir leur propre liste). Pour conserver la faveur de celle qu’il a conquis, un homme peut donc être amené à faire des concessions (symbolisées dans le roman par les blessures occasionnées par le fouet), voire se rabaisser (les situations humiliantes). Bien entendu, le roman présente tout cela selon une perversion voulue et demandée par l’homme, prêt à tout pour rester auprès de sa belle. Mais sa force est de nous présenter les rapports homme-femme selon une lecture qui se joue des évolutions et des périodes (les références classiques ne se limitent pas à l’utilisation du prénom Vénus pour le titre). On peut même se demander si l’égalité de traitement souhaitée finalement par le narrateur est vraiment envisageable, compte tenu des différences morphologiques et psychologiques. En effet, outre l’avantage de la force physique que l’homme peut exercer au détriment de la femme (voir la quantité de plaintes pour agressions), une observation de tous les jours montre bien que l’homme et la femme ne fonctionnent pas de la même façon. L’objectif idéal à atteindre serait plutôt, comme dans un couple équilibré (ça existe), d’accepter ces différences pour obtenir une coopération constructive, permettant à chacun-chacune de s’épanouir.

La Vénus à la fourrure – Leopold von Sacher-Masoch
La République des Lettres : sorti le 22 mai 2023 (édition originale allemande sortie en 1870).

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