« Miséricorde » : le jeu des sept erreurs

Figure emblématique du neuvième art, Jean van Hamme revient avec une œuvre plurielle, divisée en sept histoires prises en charge par autant d’illustrateurs. Considéré comme l’un des auteurs les plus prolifiques et populaires de sa génération, avec 45 millions d’albums vendus, le scénariste est le maître d’œuvre derrière des séries cultes telles que Largo Winch et XIII. Sa dernière fresque narrative, qui a mûri entre 1968 et 2008, illustre bien la diversité de son art.

« L’Ange de miséricorde »

Dans « L’Ange de miséricorde », nous plongeons dans l’esprit tourmenté de Karsh, auteur de romans noirs où les meurtres sont légion et plus glaçants les uns que les autres. Sexagénaire à la vie bien rangée, heureux en amour, le protagoniste de Jean van Hamme se délecte cependant à imaginer « les manières les plus cruelles de liquider ses personnages aux quatre coins du monde ». Les lecteurs sont au rendez-vous, puisque chacun de ses manuscrits est accueilli avec l’impatience réservée aux grands maîtres. L’ironie de cette histoire découle de deux éléments : ce vieil auteur lénifiant pseudonymisé derrière « un nom qui claque comme le cinglement d’un fouet sur le dos nu d’une jouvencelle sans défense » et la découverte, tardive, des remaniements improbables dont font l’objet ses écrits. Belle métaphore de la dualité créatrice, où la noirceur est adoucie par l’amour.

La chance ne sourit pas aux audacieux

« Le Vol d’Icare » et « Les Bretelles » mettent en scène des personnages cyniques. Le premier est un preneur d’otages, le second un chef d’entreprise actif dans l’allongement de la durée de vie. « Des chômeurs, des bons à rien, des femmes abandonnées, des artistes ratés, bref des inactifs pour qui le temps qui passe leur pèse plus qu’il ne leur procure de bien-être » : voilà les personnes qui se rendent disponibles pour sacrifier un peu de leur espérance de vie en échange de quelques billets. Du temps précieux que quelques privilégiés – politiciens, millionnaires, malades argentés – pourront ensuite acquérir sous forme de pilules miraculeuses. Le discours est bien rôdé : « Vous devenez un bienfaiteur de l’humanité tout en gagnant de l’argent sans effort. » Mais Jean van Hamme ne ménage pas ses personnages, somme toute peu engageants : il leur réserve un coup du sort qui a le mérite de remettre les pendules à l’heure.

« Les Dents de l’amour »

« Je possède en kilos superflus ce qui me manque en cheveux. » Il faut bien le reconnaître, on a connu présentation plus prometteuse. « Les Dents de l’amour » a pour principal protagoniste un homme loin de l’idéal esthétique masculin, peu sûr de lui, inscrit dans une agence matrimoniale par ses amis. Le point de bascule opère lorsqu’une femme sculpturale et richissime – elle se déplace en jet privé – tombe sous son charme. La jalousie soudaine de ses amis l’amuse et il n’hésite pas à tout plaquer pour elle. Mais tout ne se passera évidemment pas comme prévu. La satire sociale s’incarne ici dans un humour noir, soulignant la cruauté sous-jacente dans la quête de l’amour et de l’acceptation de soi.

Avancement social

« Le Piège » et « Adios, amigo » ont pour point commun la vanité humaine. Le premier récit s’articule autour des agissements d’une « marieuse enragée » cherchant, fût-ce par la ruse, à faire les couples – et dans le cas présent, à marier sa nièce, stupide et caractérielle, avec un riche héritier. Il s’agit d’une satire de la haute société londonienne. « Adios, amigo » nous transporte dans une intrigue policière où la mort mystérieuse d’une femme révèle les dessous d’un petit royaume mais surtout la tentation d’un journaliste, poussée à son paroxysme, de faire un scoop. Jean van Hamme n’est pas tendre avec ces personnages, réunis dans une ronde où chacun semble plus pathétique et cruel que son voisin.

Dans Miséricorde, les récits de Jean van Hamme brassent de nombreuses thématiques et creusent la profondeur psychologique des personnages (autant que le permettent ces petites bulles narratives). Cela révèle une compréhension aiguë de la nature humaine et de ses contradictions, exposées avec humour et ingéniosité. Chaque histoire est en effet un prisme à travers lequel l’auteur explore des tranches de vie, des archétypes, des affects, des désirs souvent honteux. Et c’est délicieux.

Miséricorde, Jean van Hamme
Dupuis, novembre 2023, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.