« Résidence Saha » : marginalisation

Le roman Résidence Saha, de Cho Nam-joo, publié aux éditions Robert Laffont, offre une exploration dystopique d’une société hyper-capitaliste, articulée autour d’une entreprise-État. Les disparités criantes et le destin tragique de ses personnages l’inscrivent aux côtés des modèles du genre.

L’écrivaine sud-coréenne Cho Nam-joo présente Résidence Saha comme un écho distordu de notre société, où les strates sociales, ici définitivement fixées, déterminent l’existence même des individus. Town, ville-cadre, possède ses citoyens privilégiés, les Habitants, ses résidents précaires de classe inférieure, les L2, mais aussi les indésirables Sahas, équivalents des intouchables, relégués dans un bidonville moderne. L’immeuble que ces derniers ont investi est ainsi caractérisé par une séparation matérielle et symbolique profonde. Privés de statut comme de perspective, les Sahas vivotent plus qu’ils ne vivent, subissent plus qu’ils n’agissent et ce, au nom de principes arbitraires décrétés par un Conseil de Premiers ministres aussi opaque que dictatorial. Impuissants, ils ont appris à faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Car si les personnages de Cho Nam-joo, présentés successivement de manière chorale, constituent à n’en pas douter des incarnations de la souffrance sociale – ils sont étouffés par la précarité –, ils semblent s’accommoder, vaille que vaille, de ce quotidien douloureux. Les Sahas connaissent en effet des conditions de vie misérables : sans eau ni électricité, si ce n’est celle fournie par intermittence par quelques panneaux solaires, ils ne peuvent se chauffer ou allumer des appareils électriques. Ils doivent recueillir l’eau utilisée pour la cuisine ou l’hygiène via un robinet commun. Ils n’ont pas accès à l’emploi ou aux soins de santé. Ce sont des déshérités, des fantômes dont on fait peu de cas, sauf si une enquête criminelle les concerne de près ou de loin…

C’est précisément le cas ici. Jingyeong et son frère Dogyeong habitent la résidence Saha. Ce dernier disparaît soudainement après que sa compagne est retrouvée morte dans une voiture. Cet événement, et l’enquête qui s’ensuit, est un fil rouge dans le récit de Cho Nam-joo, bien que la romancière privilégie les descriptions de la stratification sociale de Town et de son fonctionnement général. La topographie des lieux est également portée à la connaissance du lecteur : un bureau de conciergerie, un jardin potager, des aires de stationnement, le robinet public, les étages aux appartements vides… L’organisation politique de cette entreprise-État et la façon dont elle conditionne les individus, en leur déniant parfois toute identité, prend largement le pas sur une affaire criminelle vite cantonnée à l’arrière-plan.

La disparition de Soue sert néanmoins à expliciter les mesures sanitaires en vigueur. Pédiatre, la compagne de Dogyeong a récemment été renvoyée de son travail pour avoir pris en charge des enfants de Saha, en contradiction avec les règles établies. Elle sombre dans un désespoir qui la pousse au suicide. Toute l’inhumanité de Résidence Saha est là, dans l’appréhension publique de l’enfance et ses conséquences désastreuses. Les portraits des uns et des autres ne feront qu’accentuer cette impression générale de désenchantement dystopique. Cho Nam-joo dévoile souvent les dessous de Town par le truchement des femmes. Elle porte un regard tendre et compassionnel sur elles, mises à l’épreuve par un système qui les enserre et les rejette.

On retrouve également, dans le roman, une épidémie qui n’est pas sans rappeler celle de la Covid-19, une bureaucratie oppressive et tentaculaire, une critique de l’exploitation économique des populations vulnérabilisées, des situations mi-orwelliennes mi-kafkaïennes. Cho Nam-joo pousse certains traits constitutifs de nos sociétés à leur paroxysme : les travailleurs migrants persécutés, l’impuissance des individus précarisés, la hiérarchisation sociale… Et si Résidence Saha se garde bien de tout expliquer – et même de boucler tous ses arcs –, il parvient néanmoins à dresser un plan d’ensemble saisissant. Avec un peu plus de souffle romanesque et des personnages mieux caractérisés, il aurait eu sa place parmi les grandes contre-utopies modernes.

Résidence Saha, Cho Nam-joo
Robert Laffont, octobre 2023, 274 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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