Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid : pamphlet politique asphyxiant

Présenté en compétition du Festival de Cannes 2021, Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid ne se fera pas que des amis. Vindicatif autant sur la forme que sur le fond, militant et politique, le film ne laisse pas indemne, et c’est peu de le dire. Il est un véritable film cannois, dans ce que l’on retient de sa luminosité ostentatoire. 

Le Genou d’Ahed est à bien y regarder la suite logique de Synonymes, lui-même éruption volcanique du cinéaste Nadav Lapid. Les deux films forment un diptyque qui crache sa haine d’un système aliénant où l’homme a des difficultés à diagnostiquer sa véritable identité. Le cinéma de ce dernier est un cinéma de l’urgence, du chaos qui se mesure à ses vociférations, qui semble perpétuellement être en colère et qui peut exploser à tout moment. La caméra est mouvante, se veut insaisissable, bouge d’un coté jusqu’à l’autre, use de gros plans, et se cramponne au personnage pour éreinter le spectateur qui n’a pas ou peu le temps de respirer : exercice qui peut soit laisser sur le carreau à cause de sa vanité soit transporter par sa fougue. A chacun son avis, mais la frontière entre les deux est très étroite.

Y., cinéaste présent à la projection de l’un de ses films se déroulant dans un coin reculé de la vallée d’Arava, est la version plus âgée de Yoav de Synonymes : un homme déraciné, infecte avec les autres, aux conflits intérieurs multiples, qui tente de se rattacher à son territoire par le biais d’une quête identitaire et communautaire forcenée. On le comprend vite, son leitmotiv est la haine qu’il porte au gouvernement israélien actuel, il veut se battre contre les dérives nationalistes de son pays. Parfois nébuleux dans sa première partie, qui mise plus sur les non dits, le narcissisme ankylosé de son cinéaste, le changement de rythme patibulaire, et le burlesque de situation aride, comme peuvent le faire parfois Yorgos Lanthimos (Canine) ou même Sergei Loznitsa (Donbass). Sa deuxième partie sera beaucoup plus viscérale, percutante, comme si La Vie Nouvelle de Philippe Grandrieux et Monos de Alejandro Landes venaient s’engouffrer dans un désert moribond et militarisé, où un discours pamphlétaire et anti gouvernemental explosera au grand jour dans une violence verbale instantanée. On passe du chaud au froid, sans forcément que la mise en tension soit progressive. Nous n’avons pas le temps de nous mouiller la nuque que le coup de trique nous assomme. 

La différence de tonalité entre ces deux « chapitres » peut étonner, voire rebuter tant il est parfois difficile d’accrocher au wagon dans une première heure à l’ironie parfois un peu bancale. Pourtant, d’emblée, les choses sont dites : nous voyons le cinéaste organiser un casting pour son prochain film qui portera sur une jeune palestienne qui a giflé un soldat israélien. Le curseur politique et engagé n’est pas éludé, il est même utilisé comme bouclier dès les premières secondes du film. C’est le chemin d’un cinéma, qui ne connaît pas ses limites, qu’on pourrait autant considérer comme radical qu’égocentrique. 

Mais dans cette cavalcade d’un artiste se questionnant sur la place de son art dans les institutions de son pays, il se cloue lui-même au pilori : il est lui-même un diable, manipulateur, qui use de son pouvoir et de sa notoriété pour assoir sa domination masculine ou ses instincts. Lui-même se dégoûte et essaie d’emporter tout le monde dans sa chute, sauf sa mère qu’il tente qu’extirper de la mort. Le Genou d’Ahed est un essai farfelu mais organique comme rarement, qui demande une exigence devant cette mise en scène tellurique, aimant épouser les spasmes des corps de ses protagonistes, leurs ébullitions, pour voir ces derniers se complaire parfois dans la performance. C’est à double tranchant, parfois asphyxiant, mais souvent radical. 

Le Genou d’Ahed – Bande-annonce :

Le film Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid avec Avshalom Pollak et Nur Fibak est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2021. En salle le 15 septembre 2021. Distributeur Pyramide Distribution.

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