Monos d’Alejandro Landes : un volcan d’émotions

Monos est aussi déroutant qu’il est magnétique. C’est un peu comme si la bande de jeunes de Nocturama de Bertrand Bonello s’était réfugiée dans un camp d’entrainement guerrier et fut observée de près par la mise en scène sensorielle d’Andrea Arnold dans sa période American Honey ou Les Hauts du Hurlevent. 

Le film d’Alejandro Landes brille par le magma d’images qu’il nous renvoie. Tout n’est que matière et vibration organique dans un volcan d’émotions et de pulsions juvéniles qui viennent se télescoper à une symphonie guerrière où le monde adulte semble bien éloigné de chacun. Tout est chaotique, primitif, voire désordonné. Nous ne savons pas vraiment où nous sommes, nous ne savons pas réellement ce que nous explique l’œuvre, dans des plaines sans doute colombiennes, au sommet des montagnes où seuls les nuages se fondent avec cette bande de demi-dieux qui exécutent des ordres et s’entrainent comme des forcenés à tuer et à faire osmose avec la nature. Leurs taches premières : avoir sous leur surveillance une otage américaine et garder en vie une vache comme signe de respect et vigilance. Mais tout ne se passera pas comme prévu. 

Monos ne cesse de crever l’écran, éclaboussé par le travail sonore incroyable, une nouvelle fois, de Mica Levi, puis happe par sa volonté souveraine de disséquer la dissolution du monde adolescent par l’embrigadement de la guerre, deux univers qui paraissent incompatibles mais pourtant si palpables. L’innocence se désagrège et les coups de feux deviennent alors les prémisses de la fête ou des regrets finaux. Dans sa première partie, il est difficile pour le spectateur de cohabiter sereinement avec cette bande, lobotomisée par les rites militaires, sujet aux ordres et cadenassée par le lavage de cerveau sectaire, mais qui isolée et loin du regard du « sergent chef » chérissent autant le fait de courir au coin du feu que de s’abreuver des désirs charnels : ce qui donne des séquences sensitives impressionnantes où Monos fait rentrer en symbiose l’individu et le collectif. 

Dans ces moments là, abrasifs, jouasses, innocents et lyriques, Monos tisse sa toile en aimant jouer avec la matière et les corps afin de mettre à distance son regard soit par le biais de plans larges d’une nature hallucinogène (champignons), foisonnante et élégiaque pour après coups, se rapprocher à proximité des corps et de leurs stigmates militaires. Tétanisant dans ces instants adolescents manquant de certitudes, hybride par sa douce curiosité qui mélange les flux, les fluides et les genres, puis dévastateur car chaque émotion, chaque sentiment viscéral est retranscrit avec force par le trouble de la mise en scène. Mais alors que le premier versant du récit se voulait plus introspectif et plus ambivalent dans sa démarche, la deuxième partie, plus référencée (Apocalypse Now), se déroulant dans une jungle hostile, vire au chaos.

Le film change de braquet, mais reste atemporel et n’use jamais de la caractéristique idéologique pour mieux s’interroger sur la question du dévouement et de l’indépendance d’un groupuscule qui semble de lui-même s’enfoncer dans le gouffre des ténèbres. Entre insubordination, indépendance obscurcie et hiérarchie sociale, l’effet de meute, la folie identitaire et la violence laissent de côté les joies du souffle de vie et tirent un trait sur les jouissances de l’environnement, et rien, ni même le symbole de la famille ne pourra les arrêter. Alejandro Landes nous laisse en face à face avec un regard flou, tuméfié et dévoré par les larmes où culpabilité, peur et survie se mêlent sans véritable distinction. A l’image du film, qui nous laisse dans le tumulte, le flou total mais surtout face au vertige d’une jeunesse, jetée ad vitam aeternam dans la gueule du loup d’un monde sans filet. 

Monos – Bande Annonce

Synopsis : Dans ce qui ressemble à un camp de vacances isolé au sommet des montagnes colombiennes, des adolescents, tous armés, sont en réalité chargés de veiller à ce que Doctora, une otage américaine, reste en vie. Mais quand ils tuent accidentellement la vache prêtée par les paysans du coin, et que l’armée régulière se rapproche, l’heure n’est plus au jeu mais à la fuite dans la jungle…

Monos – Fiche Technique

Réalisatrice : Alejandro Landes
Scénario : Alejandro Landes, Alexis Dos Santos
Compositrice : Mica Levi
Sociétés de distribution : Le Pacte
Durée : 1h43 minutes
Genre: Guerre
Date de sortie :  4 mars 2020

 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.