L’art comme élément secondaire d’une œuvre : Shining, l’horreur de la page blanche

En ce mois de décembre, leMagduCiné propose une immersion dans la création artistique comme toile de fond d’une œuvre. Pour lancer ce nouveau cycle, commençons par revenir à l’origine même d’un film : l’écriture.

Si de nombreux longs-métrages mettent en scène la figure d’écrivains célèbres  (Neverland, Jane, Shakespeare in love, Tolkien…) dans des biopics plus ou moins romancés, d’autres ont utilisé l’art de l’écriture, à titre secondaire, pour caractériser leurs personnages et déclencher des évènements terrifiants. A ce titre, le protagoniste de l’écrivain en mal d’inspiration, sublimé par Jack Torrance dans Shining, se montre prêt à tout pour vaincre sa hantise de la page blanche.

Page blanche, humeurs noires

La figure de l’écrivain en mal d’inspiration, singulière et dramatique, anime assez régulièrement le thriller, la littérature d’épouvante et le cinéma d’horreur. Comment expliquer que parmi tous les arts, celui de l’écriture occupe une place aussi prédominante comme catalyseur du genre horrifique ?

Il apparaît d’emblée évident que l’écrivain ou le scénariste projette ses propres peurs et tourments dans ses œuvres en les insufflant dans ses personnages. Confrontés directement à cette inévitable peur de la page blanche, les auteurs aiment à l’exprimer, à l’explorer, à l’affronter dans leurs récits.

Mais au-delà de cette vérité inhérente à la création littéraire ou cinématographique, le protagoniste de l’écrivain en blocage rédactionnel constitue un sujet dramatique aux ressorts puissants. En premier lieu, un tel personnage, en quête de succès et de célébrité, à conquérir ou à retrouver, peut se montrer prêt à courir tous les dangers, à faire tous les sacrifices pour parvenir à ses fins. En second lieu, le processus d’écriture s’accompagne nécessairement d’une phase de retour sur soi, d’introspection, qui ramène l’auteur au centre de sa propre psychologie.

En cumulant ces facteurs, la figure de l’écrivain se montre finalement beaucoup plus susceptible que d’autres de glisser vers un très large panel de doutes, d’obsessions et de folies…

Par conséquent, face au désespoir de la page blanche, tous les moyens, même complètement irrationnels, périlleux voire mortels, restent bons pour réussir à écrire. Ainsi, dans Sinister, Ellison Oswalt, un écrivain adepte de récits criminels, déménage volontairement dans une maison témoin de l’assassinat d’une famille entière. Le héros de Below Zero, Jack, qui ne parvient pas à poursuivre son roman, décide de vivre la même aventure que ses personnages en s’enfermant pendant plusieurs jours dans une chambre froide. Eddie Morra, écrivain raté qui ne parvient pas à joindre les deux bouts, teste dans Limitless une mystérieuse nouvelle substance, le NZT, qui lui permet de rédiger une centaine de pages en quelques heures.

Pire, l’écriture comme source d’analyse et d’introspection peut révéler de profonds troubles psychologiques, déjà présents ou latents. Citons le fameux Morton Rainey de Fenêtre secrète, écrivain à succès en pleine crise existentielle depuis sa procédure de divorce. Perturbé et incapable d’achever son roman, il commence à manifester un trouble dissociatif de l’identité.

Mais la Palme d’or du personnage d’écrivain torturé revient incontestablement à un certain Jack Torrance pour l’horrifique Shining de Stanley Kubrick, adaptation du roman éponyme de Stephen King.

L’écrivain Jack Torrence : vivre pour créer, mourir pour exister

Jack, ancien professeur rêvant de devenir écrivain, s’installe pour l’hiver dans un grand hôtel du Colorado, l’Overlook, avec sa femme Wendy et son fils Danny. Engagé en qualité de gardien, il y trouve un emploi mais recherche surtout un cadre parfait pour surmonter son manque criant d’inspiration. Aussi, il ne prête que peu d’importance aux avertissements du directeur, qui lui a signalé que le précédent gardien, Charles Grady, a massacré sa femme et ses deux filles avec une hache avant de se suicider. Pour écrire, il faut donc accepter de prendre tous les risques nécessaires.

Le long voyage sur la route enneigée, étroite et sinueuse menant à l’hôtel, symbolise déjà pour Jack le temps interminable nécessaire pour trouver l’inspiration tant recherchée, qui semble presque s’évaporer à chaque nouveau virage. Au fur et à mesure qu’il s’en rapproche, l’Overlook devient une figure mystérieuse mais horriblement fascinante, comme une idée, une obsession que Jack ne pourra plus jamais s’ôter de l’esprit.

En franchissant le seuil de l’hôtel, Jack scelle définitivement son destin. Il a enfin trouvé en l’Overlook la muse dont il avait tant besoin. Lorsqu’il se met à écrire, il plonge corps et âme dans l’univers étrange de ce lieu habité par les fantômes d’un passé renaissant. Aussi, il s’énerve contre son fils et sa femme qui viennent le déranger en plein travail, lui faisant perdre le fil de cette inspiration inespérée.

Alors que Wendy et Danny commencent à se perdre dans le dédale inquiétant des chambres, en rencontrant notamment les effrayantes sœurs jumelles, Jack s’enfonce de plus en plus profondément dans ses névroses. Chaque nouvelle page écrite lui  coûte sa clarté d’esprit et renforce les réactions de l’hôtel. Le processus créatif donné à Jack n’est donc ni gratuit ni anodin. L’écriture implique un engagement sans faille et d’accepter d’en payer le prix.

Acceptant ce fardeau, Jack s’isole de sa famille et choisit de faire corps avec son sujet, l’hôtel. Dans le grand salon, resté figé dans le passé, il rencontre alors Lloyd, un barman imaginaire. Celui-ci, apparenté à la figure de Dracula, achète l’âme de Jack contre des verres d’alcool. Dans cette festive salle de bal, Jack se sent bien. Enfin, il peut écrire et pour la première fois, vivre véritablement sa vie. L’Overlook a fait de lui quelqu’un, sentiment que sa femme et son fils n’ont jamais réussi à lui donner.

Ainsi lorsque Wendy, terrorisée, demande à Jack de quitter l’hôtel, l’écrivain ne peut même pas l’imaginer. Finir son livre constitue un pacte qu’il a déjà signé. Il est impossible d’y renoncer car l’écriture est sa raison de vivre. Il ne vit que pour créer, et peut donc tout sacrifier pour y parvenir. Jack doit donc prouver sa détermination, quitte à tuer, à commencer par l’innocent cuisinier, puis sa propre famille si nécessaire.

Poursuivis par Jack armé d’une hache, Wendy et Danny cherchent à s’enfuir à travers les haies du jardin, vaste labyrinthe symbolisant l’ultime épreuve de l’œuvre de l’écrivain névrosé. Jack disparaît finalement enfoncé dans la neige. Il a payé de son corps et de son âme le droit d’appartenir à l’histoire de l’Overlook, comme en témoigne sa photo accrochée au mur. En mourant, Jack a réalisé son œuvre et peut enfin exister.

Plus qu’un simple film d’horreur, Shining aborde grâce au personnage de Jack toute l’apprêté, la solitude, l’engagement et le sacrifice qu’implique la création artistique. Tout comme Jack, n’oublions pas que de nombreux artistes sont morts avant d’atteindre une véritable renommée…

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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