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« Là où gisait le corps » : radiographie de Pelican Road

Là où gisait le corps est le dernier roman graphique du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips. Publié par les éditions Delcourt, il nous plonge dans les recoins les plus sombres d’un quartier résidentiel américain, en plein coeur des années 80. Dense et complexe, le récit alterne les points de vue et les époques, pour nous offrir une peinture saisissante de Pelican Road.

L’intrigue de Là où gisait le corps se déploie autour de Pelican Road, une rue en cul-de-sac où les vies de plusieurs personnages s’entremêlent de manière inattendue. Toni est la femme délaissée d’un psychiatre. Elle entame une liaison avec Palmer Sneed, qui se fait passer pour un policier en brandissant partout la plaque de son défunt père. Ranko, sans-abri, est un vétéran psychologiquement instable, qui vit dans une tente à la marge du quartier. Lila Nguyen, une jeune fille de 11 ans, se prend quant à elle pour une super-héroïne sur ses rollers et sous son masque ; elle observe les agissements des uns et des autres et cherche à identifier les cambrioleurs qui sévissent depuis un moment dans les environs. Tommy et Karina forment un couple adolescent dysfonctionnel, ivre des sensations procurées par la drogue et le crime.

Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips sondent le tréfonds de l’âme humaine. Toni se sent attirée par l’autorité et l’assurance qu’incarne Palmer, ignorant tout des mensonges qui sous-tendent leur relation. La plaque de Palmer n’est ainsi rien d’autre que l’héritage volé à son père violent. Karina et Tommy illustrent une jeunesse perdue, tandis que Ranko porte en bandoulière les nombreux stigmates du Vietnam – comme une sorte de Rambo diminué, qui serait en plus manipulé par son psychiatre. Tous se réunissent autour d’un cadavre qui va déterminer la progression alternée du récit. L’apparition du corps sans vie d’un détective privé marque en effet un tournant dans cette rue.

C’est la jeune Lila qui découvre le cadavre, aussitôt déplacé, et qui s’échine à percer les manigances des uns et des autres pour cacher leur vérité, sauver leurs apparences. Dans ce thriller qui fleure bon (ou pas) les années 1980, les dissimulations, les fêlures, la duplicité n’ont de cesse de réaffirmer leur autorité sur Pelican Road. Les thèmes de contrôle et de pouvoir, récurrents dans les œuvres de Brubaker et Phillips, atteignent leur point culminant dans Là où gisait le corps. Fresque sociale des années 80, époque marquée par des bouleversements culturels et sociaux, l’album n’est ainsi pas sans références à la musique, aux drogues, aux séries télévisées et à la mode de l’époque.

Les personnages de Là où gisait le corps vivent des vies en apparence ordinaires, mais leurs histoires révèlent en réalité des drames intimes et des secrets profondément enfouis. La structure narrative, caractérisée par des sauts dans le temps et une multiplicité de points de vue, permet de dévoiler progressivement les couches de mensonges qui composent leur quotidien, souvent pathétique et pessimiste. On ne peut que saluer l’efficacité d’un tandem qui, décidément, ne déçoit jamais, et qui nous offre ici une narration chorale, déstructurée, mais où chaque élément vient compléter utilement celui qui précède, avec une intelligence remarquable.

Là où gisait le corps, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, mai 2024, 144 pages

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4

L’histoire de Souleymane : Film passion de Boris Lojkine

Boris Lojkine réussit son film le plus vibrant et entêtant avec L’histoire de Souleymane, prix du jury et d’interprétation pour son acteur (Abou Sangare, dit Sangare) à Un certain Regard au Festival de Cannes 2024.

Boris Lojkine accomplit le tour de force de nous plonger à la fois dans un récit poignant sur l’avilissement et l’exploitation de ces forçats du réel que sont les livreurs sans papiers et de nous raconter avec densité et intensité l’histoire singulière de son personnage Souleymane. Le film a cette beauté de passer de toutes les vies anonymes à celui-ci qui va nous déchirer l’âme : Souleymane interprété de manière éblouissante par Sangare.

Souleymane livreur sans papiers en attente de son rendez-vous pour sa demande d’asile pédale à perdre haleine dans un Paris dur et hostile. Souleymane fait partie de toutes ces vies bafouées par le capital, ces vies opprimées par le régime de l’aliénation dominante, ces vies exilées, loin des liens, loin des siens, loin des ancêtres, ces vies sacrifiées au nom d’une hypothétique issue plus juste et libératoire qui serait ici le droit d’asile en France.

Le film de Boris Lojkine est habité par deux dynamiques contradictoires qui s’affrontent, dialoguent entre elles et se réconcilient dans une scène finale grandiose de Miséricorde.

D’un côté la violence, l’âpreté de la ville, peu ou quasiment jamais filmée dans cette intensité vibratoire, d’entrelacs et chocs de rails de quais de RER de portes de métro qui se referment brutalement sur le corps essoufflé de notre héros.

Paris est donc traversé de part en part par Souleymane, dont la dureté vécue dans son corps est filmée en une cadence haletante sur son vélo ou en tension dans les moindres allées et avenues. Nervosité, attentes, pressions, clashs, vitalité aux aguets toujours de cet homme qui tient sa mission d’effectuer ses livraisons avec le plus de dignité et d’intégrité possible quitte à y sacrifier à chaque course un peu de soi-même.

Rareté de voir au cinéma ce temps le plus souvent subi, temps esclave des transports, tendu vers un autre déplacement, temps anxiogène des vies profanées.

Le premier axe de L’histoire de Souleymane rend compte avec cette infinie justesse de ce que peut être la vie d’un livreur clandestin assailli par les stratégies pour survivre, les dettes, les obstacles encourus (notamment des combines de location de comptes), la machine infernale des escroqueries ambiantes qui fait que Souleymane pourrait sombrer ou devenir violent s’il n’était l’homme qu’il est : une sorte de saint du macadam des Sans-Noms. 

Cette veine du film lancé à cent à l’heure, le spectateur la ressent totalement : anxieux, vivant dans l’empathie absolue avec ce personnage.

Cette dynamique effrénée est adossée à une seconde encore plus ample, plus puissante, plus émouvante. Celle avec laquelle Boris Lojkine s’arrache de la pure fiction sociale et la transcende par le caractère christique de son personnage, l’humanité qui l’illumine.

Bouleversante scène où, tout d’abord énervé de devoir monter les étages chez un client à qui il supplie presque par interphone de descendre, nous voyons finalement Souleymane monter et se retrouver avec un vieillard totalement désorienté. Sublime scène où toute la tension du personnage se renverse en bonté vis à vis de cet homme perdu chez lui avec sa commande de pizza.

Cette seconde ligne du film, ligne de l’émotion et presque ligne de la personnalité réside en grande partie dans l’écriture du personnage (balloté le soir de Centre d’accueil en foyer toujours dans la solidarité et tendresse d’amitié avec ses frères d’infortune) et l’incarnation de l’acteur.

Durant sa course pour sa survie, Souleymane entreprend une autre course : écouteurs vissés aux oreilles, il s’entraîne et répète le faux récit (qu’il a acheté à l’un de ses compatriotes) de sa demande d’asile. Dans l’une et l’autre course, il joue sa vie, l’une officieuse, l’autre future, possiblement légale. Les deux éloignées de lui. De sa vérité d’être humain.

L’idée géniale du réalisateur est de superposer ces courses, de leur donner la même intensité, de les nourrir l’une de l’autre. Et tout à coup, lorsque le jour J arrive, s’ouvre dans le film une autre temporalité tissée de calme, de silence, de concentration d’ailleurs. Après s’être exercé à rendre son récit crédible et habité, à y ajouter des détails, Nina Meurisse (la chargée de  l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) lui dit : « Vous pouvez encore tout changer et me dire vraiment votre récit. Pas celui faux, que j’ai entendu 50 fois avant vous. Dites-moi Souleymane, votre histoire ! »

À cet instant à l’intérieur même de la narration du film se produit une rupture, une sorte de scène de transsubstantiation. Un changement d’une substance en une autre. Ce qui a lieu dans les dix dernières minutes du film est proprement hallucinant.

Souleymane accède à son identité et se réapproprie sa vie. Au même moment, nous assistons à une métamorphose, celle qui font du cinéma un dialogue avec les fantômes : Abou Sangare change, se délite, parle depuis son exil, depuis toutes ses pertes, depuis la folie de sa mère. C’est absolument déchirant. C’est vrai. Nous ne sommes plus au cinéma. Nous sommes dans l’épopée, la tête, sur le visage, dans la voix brisée de Sangare. Vérité et fiction se mélangent. Nous croyons. Nous sommes au vrai. Nous sommes dans un grand film qui nous donne le visage de l’humanité. Émus aux larmes.

Reprise de la sélection officielle cannoise.

De Boris Lojkine | Par Delphine Agut, Boris Lojkine
Avec Abou Sangare, Nina Meurisse, Alpha Oumar Sow
9 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

« Canary » : far west horrifique

Canary, de Scott Snyder et Dan Panosian, publiée aux éditions Delcourt, nous entraîne dans une aventure teintée d’horreur, prenant pour cadre le far west américain.

L’histoire débute en 1891, sur le territoire de l’Utah. Le marshal Holt est déterminé à appréhender Johnny Apple, accusé du meurtre d’une femme. Bien que le jeune garçon jouisse d’une bonne réputation, contrairement à sa famille, les faits semblent évidents. Le clan Apple souhaite régler l’affaire en interne, sans intervention extérieure, et les événements vont dès lors tragiquement s’accélérer.

Will Holt est ensuite envoyé à Canary après une série de meurtres étranges liés à des cours d’eau souterrains. Ces investigations le conduisent à l’ancienne mine, un lieu qui a connu un drame qui a lourdement impacté la ville. Sur place, Will est accompagné d’Edison Edwards, un expert en roches, et rencontre Kenrick Gemmer, le maire de la ville.

Ce dernier, désireux de définitivement tourner la page sur un passé trouble, se trouve en désaccord quant à l’opportunité de fouiller la mine pour en percer les secrets. La propriétaire d’une taverne locale, Mabel Warren, se montre plus intéressée, et on apprend même qu’elle est à l’origine de la présence de Will. Les tensions s’exacerbent cependant lorsqu’un groupe d’Indiens bloque l’accès à la mine, évoquant la présence de toxines dangereuses.

Eaux troubles

Will découvre rapidement que les rivières souterraines sont au cœur d’événements macabres. Des voix se font entendre depuis le fond de la mine et renforcent l’idée que quelque chose de sinistre y réside. Malgré les réticences, une expédition est organisée pour pénétrer dans la mine, où des phénomènes inexplicables attendent les protagonistes.

La rencontre avec un mineur prétendument mort depuis sept ans et revenu à la vie plonge la ville dans une atmosphère de peur et de superstition. Le passé refait surface, révélant des cavernes géologiques impossibles et des créatures monstrueuses aux os et cartilages mouvants…

Les planches de Panosian, saturées de couleurs sombres, amplifient l’atmosphère oppressante du récit. Chaque page est un tableau où l’angoisse et la tension sont palpables, quand l’horreur ne s’y invite pas de manière franche et abrupte. De son côté, Scott Snyder se délecte manifestement à mélanger les genres, passant du western au mystère et à l’horreur.

Sentiment mitigé

Le marshal Holt figure l’anti-héros classique, un homme dur et déterminé, mais capable de compassion et de vulnérabilité. Il a un passif avec Canary et ses réactions mettent d’emblée le lecteur sur la piste du surnaturel. Les thèmes de la cupidité, du racisme et du deuil sont notamment abordés, mais le scénario peine à leur donner toute l’ampleur qu’ils mériteraient.

Canary est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Par son mélange des genres et son ambiance oppressante, elle parvient à tenir le lecteur en haleine. Et tandis que l’horreur s’invite dans le Far West, Snyder et Panosian réussissent à donner de la chair à leurs personnages, confrontés à des phénomènes qui les dépassent.

Canary, Scott Snyder et Dan Panosian
Delcourt, mai 2024, 160 pages

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3

« Naissance » : regard paternel

La venue au monde d’un enfant est souvent dépeinte à travers les yeux de la mère, laissant ainsi le point de vue du père dans l’ombre. Le roman graphique Naissance, de Samuel Wambre, publié par les éditions Steinkis, prend le parti d’offrir une perspective intime et détaillée de l’accouchement, en épousant le regard paternel. Le récit met en lumière les préparatifs, les doutes et les surprises qui accompagnent la naissance d’un enfant.

Le récit de Samuel Wambre ne manque pas de décrire les doutes et les peurs qui l’assaillent tout au long de l’accouchement de sa femme – qui s’étend sur plusieurs jours. En pleine pandémie de Covid-19, les visites sont proscrites et les futurs parents affrontent, plus seuls que jamais, les montagnes russes émotionnelles que constitue la venue au monde d’un bébé : excitation, attente, angoisses, protocoles médicaux… L’auteur se confie sur ses inquiétudes, concernant la santé de sa compagne et de son bébé. Il se met à nu : épuisé, impuissant, soumis à des problèmes intestinaux dus au stress, il n’a d’autre choix que d’attendre, encore et encore, et prier dans l’espoir que tout se déroule bien.

Naissance rend au père une place centrale. Souvent perçu comme un soutien distant, voire stoïque, son rôle commence pourtant bien avant la naissance, notamment à travers les préparatifs, et se prolonge ensuite à chaque étape de l’accouchement. Mais ce n’est pas tout. Samuel Wambre décrit aussi l’envers du milieu hospitalier. Dès les premières contractions, il est conscient que le moment tant attendu approche. Pourtant, la réalité imprévisible de l’accouchement s’impose rapidement à lui. Le plan de naissance, élaboré avec soin par les futurs parents, ne peut, dans le cas présent, être scrupuleusement suivi. Les événements engendrent des contraintes de soins, dont l’accélération de l’accouchement par l’administration de l’ocytocine ou l’usage du forceps. C’est l’une des nombreuses leçons de Naissance : les objets rassurants emportés à l’hôpital semblent soudainement futiles face aux impondérables et le sentiment de contrôle échappe progressivement aux futurs parents, frappés par l’incertitude.

Le système hospitalier apparaît à l’auteur trop protocolaire et quelque peu déshumanisé. Les soignants, professionnels aguerris, sont cependant parfois débordés et peu communicatifs. Samuel Wambre évoque par exemple sa surprise de ne pas pouvoir obtenir immédiatement un lit, l’attente liée au changement de service et la rigidité de certains protocoles médicaux. Ces aspects, bien que potentiellement frustrants, sont présentés comme des éléments à comprendre et à accepter, puisqu’intrinsèquement liés aux réalités de terrain.

Huis clos hospitalier, Naissance a beaucoup à dire sur la paternité. Samuel Wambre ne se pose jamais en archétype, conscient de la singularité de son expérience personnelle. Mais en décrivant l’accouchement selon son point de vue, il donne de la visibilité aux pères et souligne l’essence de ce moment unique, avec ses joies, ses doutes et ses questionnements. Le roman graphique invite ainsi les lecteurs à repenser la place du père dans le récit de la naissance, en reconnaissant la profondeur et la complexité de son rôle.

Naissance, Samuel Wambre
Steinkis, mai 2024, 216 pages

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3.5

Des chansons d’amour à Marcello Mio : la filmographie commune de Christophe Honoré et Chiara Mastroianni

Présenté en compétition à Cannes 2024, Marcello Mio est le nouveau film de Christophe Honoré, son septième avec Chiara Mastroianni. Il fallait autant de titres communs pour oser filmer celle qui incarne son propre père, le célèbre acteur italien Marcello Mastroianni. Comme souvent chez Honoré ou dans sa carrière, Chiara s’y excuse d’exister, de créer, d’être actrice, elle est désinvolte et charmante. Un joli cocktail qui donne envie de se plonger dans leur filmographie commune qui a commencé en 2007.

Les Chansons d’amour (2007)

Pour le casting de Chiara Mastroianni, et alors qu’il cherche une actrice sachant chanter, Christophe Honoré tombe sur l’album Home (2004) dans lequel l’actrice chante aux côtés de Benjamin Biolay. Voilà comment l’actrice rejoint le « clan Honoré » aux côtés d’autres fidèles de l’époque, comme Louis Garrel ou Ludivine Sagnier. Dans ce film, sorte de comédie musicale cruelle et moderne en forme d’hommage à Jacques Demy, elle interprète la sœur de la défunte héroïne. Un personnage en retrait, pâle, mais aussi bouleversant que parfois drôle (quand elle hurle dans la rue ou quand elle découvre les relations homosexuelles du compagnon de sa sœur). On lui doit notamment la scène sur la chanson Au parc (écrite par Alex Beaupain) où elle parcourt les allées d’un souvenir qui ne sera plus jamais.

Non ma fille, tu n’iras pas danser (2009)

Là encore, Christophe Honoré exploite d’abord un côté inattendu de l’actrice qui sait être drôle. On la voit perdue dans une gare qui rate son train et recueille un bébé pie dans son sac (à la demande de sa fille), elle ne trouve plus son fils. Bref, c’est la panique. Peu à peu, le personnage est présenté comme morcelé. Avant de s’évader vers une légende bretonne, le réalisateur raconte cette femme qui étouffe à travers des répliques aussi cultes que « personne n’aime les endives braisées dans la vraie vie maman »

Homme au bain (2010)

Voilà Chiara Mastroianni dans un vrai-faux documentaire sur sa virée à New York pendant que deux amants se déchirent et se séparent dans cette sorte de film érotique, carte blanche laissée à Christophe Honoré. On pourrait se demander : que vient faire l’actrice dans cette galère ? On peut répondre qu’elle s’en sort plutôt brillamment bien dans cette déchirante histoire de désamour entre New Yort et Gennevilliers. Un rôle d’équilibriste !

Les Bien-aimés (2011)

Dans ce film qui pourrait se présenter comme le petit frère des Chansons d’amour, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve jouent une mère et sa fille. Chiara interprète le rôle d’une mal aimée, qui voulait seulement qu’on la regarde et qui s’évanouit, en chanson encore (toujours d’Alex Beaupain), un soir de 11 septembre 2001. L’actrice s’y montre fragile et cruelle, toujours sur ce fil tendu, avec en toile de fond sa relation à des parents qui s’aiment sans pouvoir vivre ensemble. Elle marche droite et croisant la jeune fille qu’elle était : « Tout est si calme après les danses / Je rêve dans la nuit qui avance Qu’enfin vous m’aimiez juste ça / Je ne dis pas tu je vouvoie / L’amour que je ne connais pas / Comme il est dur et froid le lit / Pour un murmure combien de cris ? »

Chambre 212 (2019)

Voilà enfin le pacte scellé avec ce film dont Chiara Mastroinanni est pour la seconde fois l’héroïne (après Non ma fille…) : la légèreté lui va si bien ! Elle y endosse un rôle d’une grande force poétique, une femme libérée, loin de penser que « les filles légères ont le cœur lourd ». Le personnage interprété par Chiara marche les mains dans les poches, elle est affirmée et s’affranchit des convenances. Une petite pépite sur l’amour libre et ce personnage qui répond à son mari auquel elle a dit vouloir « être seule » et qui lui réplique « être seule ça veut dire sans moi ? », que « non ça veut juste dire être seule ».

Marcello Mio (2024)

Quand Chiara décide de devenir Marcello elle le fait avec une classe inouïe, une dégaine inimitable, et surtout beaucoup d’autodérision. On lui demande d’être « plus Marcello et moins Catherine », voilà sa réponse. L’actrice se fond dans ce rôle comme dans une mise en scène géante et fantaisiste dans laquelle elle ne se prend jamais au sérieux pour éprouver des souvenirs qui ne sont pas vraiment les siens, dans un monde qui ressemble étrangement au sien. La voilà qui chante, qui marche fière et droite, les mains dans les poches, libérées de toute contrainte : un film qui raconte toutes les Chiara que l’actrice a été pour le cinéma de Christophe Honoré. Qu’importe si le film multiplie les clins d’œil et peut paraître exclure certains spectateurs : pour ceux qui les suivent depuis sept films, voilà une histoire qui fait sens, qui fait famille, qui fait cinéma surtout. On a vu Chiara Mastroianni jouer la tante de Christophe Honoré dans sa pièce de théâtre Le Ciel de Nantes : « j’avais vu comment il fabrique de la fiction à partir de faits réels. Il voulait faire une comédie à partir de ma vie alors que ma vie n’est pas spécialement comique. Elle n’est pas triste non plus » (voir interview de l’actrice)

Niki, de Céline Sallette : l’art de la transformation

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Niki est le premier film réalisé par l’actrice Céline Sallette (Infiniti, Les Algues vertes). Une œuvre de transformation, de regards et d’émancipation par l’art que l’actrice Charlotte Le Bon sublime. Céline Sallette (accompagnée de Samuel Doux pour l’écriture du scénario) raconte Niki avant Niki de Saint Phalle, tout le trajet intérieur et artistique de celle que l’art a sauvé. Le film est fait de miroirs, de reflets, de ceux qu’on regarde et de comment on les regarde. Aucune œuvre d’art de l’artiste n’est présente à l’écran, tout passe par la sensation de la création, par la force de la créatrice. Niki a été présenté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes 2024.

C’est en visionnant une interview de 1965 que Céline Sallette rencontre la Niki qu’elle fera découvrir à l’écran. Une Niki sûre d’elle, qui s’oppose à la vision de ce que doit être l’art féminin selon celui qui l’interroge. La réalisatrice s’est alors interrogée sur le trajet artistique, et surtout la transformation intérieure, qui a mené Niki Matthews vers Niki de Saint Phalle, celle qui tire au fusil sur des tableaux pour en détourner l’usage guerrier et masculin. C’est la dernière image du film, Céline Sallette ne s’en cache pas. Ce qui l’intéresse, c’est de voir s’exprimer à l’écran la transformation d’une femme blessée en une artiste accomplie et avant-gardiste. Pour ce premier film, Céline Sallette fait d’ailleurs aisément le rapprochement avec sa propre transformation tout du long de ses dix années de carrière d’actrice de cinéma. « Ma vie était un enfer » dit-elle en introduction de la projection de Niki qu’elle est venue présenter juste après Cannes : « Le film m’est apparu. La transformation de la jeune femme mannequin, pur produit de son époque, en artiste aux cheveux courts coupés au couteau qui tire avec une carabine pour créer un tableau »**. Elle voit aussi une ressemblance troublante entre Niki de Saint Phalle et Charlotte Le Bon. L’actrice, magnifique et vibrante, est de tous les plans, changeante, écorchée, vive et créative, elle rend palpable la force créatrice de Niki, tout en la jouant meurtrie, insaisissable, impulsive.

Le film de Céline Sallette est sur un fragile équilibre entre légèreté, la création est bien souvent vivante surtout dans le cercle des Nouveaux Réalistes que fréquente un temps Niki, et drame. Quand on la rencontre, Niki est mannequine, puis bientôt mère (une superbe scène où elle change une couche qui fait écho à l’interview de 1965 où elle évoque les accouchements comme matière créative qui l’intéresse bien plus que les fleurs).  Niki est aussi et surtout habitée par des souvenirs tenaces, le film est découpé en chapitres, le premier est celui où remonte à la surface le traumatisme de l’inceste vécu enfant. Niki va d’abord survivre, éviter ce souvenir. Quand il refait surface, tout explose. Niki pense alors qu’elle est folle et est internée (on va jusqu’à brûler, dans sa soi-disant thérapie, la lettre d’aveu de son père !). C’est dans cet espace d’enfermement, qui voudrait la contenir, que Niki va littéralement s’envoler et découvrir la force libératrice de l’art. Cette renaissance est filmée comme un moment aussi drôle que décisif. Dès lors, elle construit des tableaux de bric et de broc et découvre les couleurs.

Toujours habitée par des miroirs, la mise en scène de Céline Sallette balaye peu à peu les reflets – les clichés – dont Niki tente de se débarrasser. Un peu à la manière de Céline Sciamma dans Bande de filles, Niki, et Céline Sallette avec son film, expérimentent des postures, des choix artistiques, des moments de vie difficiles (le couple notamment…) pour mieux devenir elle-même par choix et non plus contrainte. Il lui faudra passer par des rencontres, des regards, des départs, des déchirures et des reconstructions permanentes pour devenir l’artiste que l’on connaît. Le fait que Céline Sallette n’ait pas eu les autorisations pour faire apparaître les œuvres de l’artiste dans le film, ne l’a rendu que plus beau : il capitalise complètement sur la force des regards, sur la transformation de son actrice et donc de son personnage. Niki est un mouvement permanent, une œuvre qui va du silence à l’art qui hurle au monde de rester éveillé sur la beauté, de ne pas fermer les yeux sur l’enfer. Un art qui se veut de plus en plus grandiose à force de se réinventer. Quand on la quitte Niki Matthews se renomme Niki de Saint Phalle, le reste appartient à l’histoire, ce que présente Céline Sallette appartient aux âmes fortes, celles qui ont l’audace de se réinventer, de quitter l’enfer, d’en faire tout un art : « J’espère que le film permettra de sentir que, du silence au cri de la révolte, il y a un chemin. J’espère que cette poésie transformatrice irrigue le film. Pendant des mois, j’ai lu, écouté, étudié des témoignages d’inceste et ça m’a bouleversé. Camille Kouchner, Charlotte Pudlowski, Christine Angot, Neige Sinno et tant d’autres… Depuis cet enfer, Niki survit avant de renaître. Elle est un exemple »**.

**Pour les citations, voir la présentation du film par le Festival de Cannes

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Synopsis : Paris 1952, Niki s’est installée en France avec son mari et sa fille loin d’une Amérique et d’une famille étouffantes. Mais malgré la distance, Niki se voit régulièrement ébranlée par des réminiscences de son enfance qui envahissent ses pensées. Depuis l’enfer qu’elle va découvrir, Niki trouvera dans l’art une arme pour se libérer.

Réalisation : Céline Sallette
Scénario : Céline Sallette, Samuel Doux
Interprètes : Charlotte Le Bon, Damien Bonnard, John Robinson Judith Chemla
Photographie : Victor Seguin
Montage: Clémence Diard
Production : Cinéfrance Studios
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h38
Date de sortie :  9 octobre 2024
Genre : Biopic

Tunnel to summer : l’amour au bout du chemin

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2.5

Avec Tunnel to Summer, Tomohisa Taguchi offre une romance douce-amère entre deux lycéens égarés et endeuillés. Une oeuvre composée de scènes du quotidien, rythmées par des rencontres hasardeuses et des découvertes prédestinées. Malheureusement, son récit convenu, souffrant d’un manque d’ampleur, et son esthétique classique peinent à émouvoir. Aussi, ce film d’animation en mal de maturité s’adresse plutôt à un public adolescent. 

Adapté du light novel Natsu e no Tunnel, Sayonara no Deguchi écrit par Mei Hachimoku puis d’un manga, Tunnel to Summer a reçu le Prix Paul Grimault au Festival d’Annecy 2023. Après le Garçon et le Héron, il marque le retour en salles de l’animation japonaise. En abordant les thèmes de la prise de confiance en soi, de la temporalité, de l’accomplissement et de l’amour, Tunnel to Summer se place maladroitement dans la ligne de Makoto Shinkai (Your Name, Les enfants du temps, Suzume) qu’il n’égale ni par l’émotion ni par la poésie.

Le film relate la fameuse légende du tunnel d’Urashima, capable d’exaucer le voeu le plus cher de tous ceux qui y pénètrent. Un doux rêve assorti d’une dangereuse contrepartie, puisque quelques instants passés à l’intérieur correspondent à plusieurs heures d’existence à l’extérieur. Kaoru, un jeune lycéen frappé par la mort de sa petite soeur, Karen, s’associe alors à Anzu, une jeune fille mystérieuse prête à tout pour tenter l’aventure.  

Vertige d’une adolescence délaissée

Tunnel to Summer met en scène, comme une tranche de vie, l’existence de deux adolescents isolés par leurs souffrances au sein même de leurs familles. Depuis le décès de sa soeur, Kaoru vit seul avec son père qui, prêt à se remarier, ne lui accorde que peu d’attention. Incapable d’aller de l’avant, le jeune homme se mure alors dans son passé, riche de souvenirs heureux vécus avec sa mère et sa soeur. Anzu, également abandonnée par ses parents, qui l’ont laissée seule dans un appartement, cherche à suivre la voie de son grand-père artiste, récemment décédé. Elle n’aspire qu’à devenir une célèbre magaka afin de lui rendre hommage et de marquer par son nom l’univers du manga. Cependant, elle manque de détermination, de soutien et de confiance en elle.

Le film brosse ainsi le portrait d’une adolescence perdue et désenchantée, livrée à elle-même face à des parents absents et incompréhensifs. Un tableau plutôt sombre en somme, auquel pourront certainement s’identifier des collégiens et des lycéens solitaires ou traversant des difficultés familiales. Pourtant, en choisissant de se focaliser exclusivement sur Kaoru et Anzu, le film survole ce sujet grave pour nous plonger dans la bulle d’une romance un peu factice, dont le caractère fantastique, très peu développé, reste un prétexte bien plus qu’un contexte construit et imaginé.

S’aimer à travers le temps pour affronter le présent

C’est en explorant ensemble le tunnel légendaire que Kaoru et Anzu tissent une relation étroite, avant tout basée sur des intérêts communs. En effet, loin d’être véritablement romantiques, leurs rendez-vous successifs consistent essentiellement à étudier le fonctionnement et la temporalité de ce lieu étrange aux pouvoirs aussi attirants qu’inquiétants. Cette découverte progressive, qui occupe trop longuement et artificiellement le récit, ne permet pas d’approfondir les liens entre les deux adolescents, qui restent malheureusement très superficiels. Ce défaut, combiné à l’absence d’inventivité et de la poésie qui transpire dans les oeuvres de Hayao Miyazaki et de Makoto Shinkai, nous empêche fatalement de sortir émus de cette histoire d’amour un peu simpliste, nous laissant comme un arrière-goût d’inachevé.

Pour autant, Tunnel to Summer questionne de façon plutôt intelligente notre rapport au temps. Avant de se rencontrer, Kaoru comme Anzu se montrent peu attachés au présent. Kaoru s’enferme dans le passé, et souhaite faire revivre sa soeur, alors qu’Anzu se rêve un futur idyllique pour lequel elle n’arrive pas à agir. En se fréquentant, et au contact d’un tunnel qui n’offre pas nécessairement ce que l’on pense véritablement avoir perdu, les deux protagonistes révisent leurs positions sur ce qui compte réellement. La réalisation d’un désir dans l’avenir vaut-elle donc le sacrifice du présent ? Ce que l’on pourra retrouver dans des années, celles que l’on va perdre ? En utilisant un ressort dramatique similaire à Interstellar, Tomohisa Taguchi incite son spectateur à ne pas courir après un passé perdu ou un avenir incertain mais à oeuvrer et aimer dans le présent. 

Malgré sa romance imparfaite et son traitement conventionnel, Tunnel to Summer compose un divertissement agréable, qui ne touchera pas forcément les adultes mais pourra combler un public plus jeune féru d’animation ou de manga.

Tunnel to Summer – Bande-annonce

Tunnel to Summer – Fiche technique

Réalisation : Tomohisa Taguchi
Scénario : Tomohisa Taguchi, d’après l’oeuvre de Mai Hachimoku
Acteurs de doublage (voix originales) : Oji Suzuka (Kaoru), Marie Iitoyo (Anzu), Seiran Kobayashi (Karen), Arisa Komiya (Koharu)…
Musique : Harumi Fuki
Photographie : Takumi Hoshina
Direction artistique : Yuki Hatakeyama, Daiki Kuribayashi
Directeur de production : 
Société de production : Ryoichiro Matsuo
Société de distribution : Star Invest Films France
Genre : animation, drame, romance
Durée : 1h24
Japon – Sortie France le 5 juin 2024

« Mickey contre l’Alliance maléfique » : aventure rétrofuturiste

Dans Mickey contre l’Alliance maléfique, publié par Glénat, Nicolas Pothier et Johan Pilet nous transportent dans une aventure palpitante au cœur de New-Mickeyville, une ville rétro-futuriste où l’action et l’humour se mêlent habilement. 

L’intrigue commence avec le Fantôme noir dévalisant la Modern Bank, rapidement appréhendé par le ranger Mickey et incarcéré dans la prison spatiale « 100-T ». Cependant, loin d’être vaincu, le Fantôme noir orchestre au contraire l’évasion des criminels les plus redoutables : Pat Hibulaire, les Rapetou, Spectrus et Laurent Outang. Ensemble, ils forment l’Alliance maléfique et menacent de prendre le contrôle de la mégalopole… grâce à un robot géant. Mickey réunit à la hâte ses alliés de toujours – Dingo, Minnie et Donald – pour former la Space Ranger Force et contrer cette menace.

Johan Pilet, au dessin, offre une esthétique caractérisée par les rondeurs, les couleurs vintage et des designs travaillés, qui créent une atmosphère nostalgique tout en restant pleinement en phase avec les jeunes lecteurs. Le scénario, à la fois drôle et rythmé, est parsemé de dialogues référencés et de jeux de mots qui plairont autant aux adultes qu’aux enfants. La bêtise des méchants, la fainéantise de Donald, les péripéties souvent rocambolesques sont exploités avec humour, rendant chaque personnage attachant et bien à sa place dans une narration fluide et sans temps mort.

Mickey contre l’Alliance maléfique est une aventure réussie, légère, parfois presque parodique, et pas avare en clins d’œil. L’album est un bel exemple de la manière dont les auteurs contemporains parviennent à revisiter les classiques d’antan tout en y apportant leur touche personnelle. Les éditions Glénat continuent par ailleurs de nous offrir des éditions de qualité, tant par le choix du papier que par la mise en page soignée. Forcément, quand tous ces éléments sont mis bout à bout, on a peu de raisons de bouder notre plaisir. 

Mickey contre l’Alliance maléfique, Nicolas Pothier et Johan Pilet
Glénat, mai 2024, 56 pages

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3.5

« Les Tribulations de Félix Mogo » : à travers le monde

Christian Cailleaux publie aux éditions Glénat Les Tribulations de Félix Mogo, volumineux recueil de plus de 600 pages et véritable trésor pour les amateurs de bandes dessinées dépaysantes. Rassemblant quatre récits préexistants, ce volume permet de découvrir dans un même élan l’univers riche et poétique de l’auteur.

Les histoires « Harmattan le vent des fous », « Le Café du voyageur », « Le Troisième thé » et « Tchaï Masala » sont ici rassemblées sous un même pavillon littéraire, dans une édition soignée à la couverture amande qui offre un nouveau souffle à ces récits intemporels.

Le point commun entre tous ces récits ? La volonté de transporter le lecteur dans des horizons lointains, avec des récits patients, dénués d’effets de manche, qui accompagnent les personnages dans des aventures dépaysantes mais rarement entièrement satisfaites. 

Les thèmes abordés dans Les Tribulations de Félix Mogo sont universels et intemporels : l’Afrique, l’exotisme, le besoin d’évasion et d’aventure, les rapports humains et amoureux, la mémoire, la famille… Christian Cailleaux explore tous ces sujets avec une sensibilité rare, jamais de manière empesée, soucieux de capturer l’essence des lieux et des émotions. 

Le personnage de Félix Mogo, qui pourrait être un double de papier de l’auteur, est un jeune homme élégant et mélancolique, dont les aventures sont teintées de désirs, de frustrations et de longs rêves exotiques. Il est prêt à répondre à n’importe quel appel pourvu que ça l’éloigne de New York et des conventions occidentales, que ça lui procure l’ivresse de la découverte.

Le lecteur se perd dans une chasse au trésor sur fond de tragédie familiale, il explore les méandres du post-colonialisme et célèbre avec l’auteur les petites et grandes aventures de la vie. Chaque histoire est une fenêtre ouverte sur un monde différent, une promesse de voyage et de dépaysement.

Les Tribulations de Félix Mogo est une ode à la beauté du monde et à ses richesses. Avec cette intégrale, Christian Cailleaux offre aux lecteurs des récits empreints de poésie et de profondeur. Il sonde aussi l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire et de meilleur.

Les Tribulations de Félix Mogo, Christian Cailleaux
Glénat, mai 2024, 616 pages

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4

« Skull & Bones » : vengeance et liberté

Skull & Bones embarque le lecteur dans l’univers sépulcral de la piraterie. Cette bande dessinée publiée par les éditions Glénat nous transporte dans l’âge d’or des forbans, avec une intensité qui ne laisse pas indifférent. L’histoire suit le jeune Waleran, dont la vie change radicalement lorsqu’il décide de monter à bord du Sans-Pitié, un navire pirate commandé par la redoutable capitaine Dalal Al’Qasim, animée par un puissant désir de vengeance.

Jeune marin frêle, studieux mais déterminé, Waleran travaille comme aide de camp au service du capitaine Lancaster, sur un navire de guerre britannique. Ce dernier retient prisonnière la pirate Dalal Al’Qasim, jusqu’à ce que le Sans-Pitié, son navire, attaque le vaisseau dans lequel elle est captive, pour la libérer. Dans cette confrontation inévitable, les Britanniques sont rapidement submergés par la force de frappe de leurs adversaires et Waleran est alors confronté à un dilemme : rejoindre la piraterie ou rester fidèle à la couronne britannique, au mépris de sa propre sécurité. C’est la première option qui l’emporte.

Nicolas Jarry, David Courtois et Marco Pelliccia mêlent habilement des scènes de bataille intenses et des moments plus introspectifs. Les sentiments de Waleran, sa vision des choses et son évolution personnelle sont décrits avec finesse, tandis qu’en contrepoint apparaît une violence parfois exacerbée, indissociable au genre, et résultant des multiples antagonismes à l’œuvre. Car entre le massacre de Jacob Nay et de son équipage, les collusions entre le Sultanat de Sohar et la British Trading Alliance, un passif avec un oncle sanguinaire ou encore l’avenir hypothéqué de Sainte-Anne, comptoir français, les rebondissements sont nombreux, et les protagonistes pullulent.

Le style graphique de l’album se caractère par ses traits dynamiques et fins, avec des lignes nettes et précises, des illustrations pleines de détails, que ce soit dans les expressions faciales, les textures des vêtements ou les éléments de l’environnement, des scènes de combat particulièrement bien rendues, ou encore une mise en page variée, qui utilise différentes tailles et formes de cases pour guider l’œil du lecteur à travers l’action de manière fluide et efficace. Tout cela est au service d’un scénario assez bien ficelé pour ménager ce qu’il faut de surprises au lecteur.

Skull & Bones s’inscrit dans la tradition des récits de piraterie, en respectant les codes du genre tout en y ajoutant sa propre touche. Les attaques de navires, la vie à bord, les conflits internes et externes, les alliances à géométrie variable, ainsi qu’une quête de liberté sans compromis, tapissent un récit dont l’élément central demeure probablement la haine fondatrice qui oppose Dalal Al’Qasim à son oncle. Le choix de Waleran de rejoindre les pirates, guidé par une capitaine charismatique en quête de vengeance, sert de base à une histoire intense, par moments haletante, où les équipages se forment et se clairsèment au gré des batailles et des humeurs.

Skull & Bones, Nicolas Jarry, David Courtois et Marco Pelliccia 
Glénat, mai 2024, 88 pages

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3.5

« Jean Monnet » : l’union des peuples

Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi publient aux éditions Glénat une biographie graphique consacrée à Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne.

La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat a l’habitude de présenter les grandes personnalités de notre monde, dont les réalisations sont exposées avec pédagogie et un sens de la narration qui en facilitent la mémorisation. Avec Jean Monnet, né en 1888 à Cognac, dans une famille de négociants, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi reviennent sur un homme ayant démontré un talent particulier pour le commerce et, surtout, les affaires internationales. 

Avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Jean Monnet, exempté du service militaire en raison de sa santé, trouve un autre moyen de se rendre utile et de servir son pays. En 1914, il est nommé secrétaire général adjoint du Comité de guerre économique allié. Dans ce rôle, il joue un rôle déterminant dans la coordination des ressources entre les différents pays concernés, facilitant le transport et la fourniture de matériaux essentiels pour l’effort de guerre.

Après la guerre, le Français continue à œuvrer pour la coopération internationale. En 1919, il est l’un des premiers à rejoindre la Société des Nations (SDN), en tant que sous-secrétaire général. Il travaille alors sans relâche pour promouvoir la coopération économique et la reconstruction d’une Europe dévastée par la guerre. Cependant, malgré ses efforts, la SDN se révèle inefficace et Monnet démissionne en 1923. « L’union n’est pas naturelle aux hommes, et lorsque l’impératif de la guerre disparaît, elle se volatilise », déclare-t-il dans l’album, avant d’ajouter : « Le droit de veto et l’unanimité requise pour toute décision paralysent l’institution. » Il en prend acte : « La Société des Nations est structurellement incapable de résoudre les problèmes car elle est l’otage des intérêts nationaux. »

Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Jean Monnet répond de nouveau à l’appel. En 1940, alors que la France est au bord de la défaite, il est envoyé aux États-Unis pour négocier l’achat de matériel militaire. Sa capacité à convaincre les Américains, dont il maîtrise la langue depuis l’adolescence, est déterminante. En 1943, il propose un plan ambitieux pour l’effort de guerre allié, le « Victory Program », qui consiste à maximiser la production industrielle pour soutenir les belligérants. Une nouvelle fois, sa capacité à coordonner les efforts industriels à une échelle internationale apporte des bienfaits immédiats.

Vient ensuite l’Europe, où il va devoir composer avec des visions antagonistes. De Gaulle, par exemple, qui déclare : « Je l’ai aussi respecté pour sa méthode originale et participative. Je ne voulais pas d’un Gosplan à la soviétique ! Je partage sa vision d’une France modernisée au sein de l’Europe. Mais pour ce qui est de son obsession d’une entité européenne dans laquelle se fonderaient les souverainetés nationales… Non merci ! »

Pourtant, après la guerre, convaincu que la paix durable ne peut être assurée que par l’intégration économique et politique des nations européennes, Jean Monnet ne cesse de travailler pour promouvoir ses idées. En 1950, il conçoit le plan Schuman, une proposition de mise en commun des industries du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne. Cela conduit à la création de la CECA en 1951, la première des nombreuses institutions supranationales qui formeront plus tard l’Union européenne. 

« Il faut trouver un moyen d’unir les Européens dans la paix pour prévenir toute future guerre et créer les conditions de leur prospérité. Les USA et l’URSS constituent deux blocs antagonistes. Il n’y a pas d’autre issue qu’une Europe qui prendra son destin en main. » C’est dans cette optique que Monnet déploie toute son énergie – sa détermination, comme il le dit à son épouse dans l’album, qui l’accuse d’optimisme. « La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable mais matériellement impossible. L’établissement de cette unité puissante de production ouverte à tous les pays qui voudront y participer jettera les fondements réels de leur unification économique. »

On le comprend aisément à la lecture de cet album : Jean Monnet a consacré toute sa vie à la cause de l’unité du vieux continent. Il a joué un rôle crucial à chaque étape-clé de l’histoire moderne de l’Europe, des efforts de guerre aux premières initiatives de coopération économique, jusqu’à la création des institutions qui ont façonné l’Europe d’aujourd’hui. En dépit des oppositions rencontrées (dont celle, vigoureuse, de Debré, mise en exergue dans l’album), il n’en demeure pas moins « l’inspirateur » de l’Europe, comme l’explique le dossier didactique qui clôture cette éclairante bande dessinée.

Jean Monnet, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi 
Glénat, mai 2024, 56 pages

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3.5

Patagonie route 203 : errance argentine

L’Argentin Eduardo Fernando Varela nous promène avec un chauffeur routier, sur les routes de l’immensité patagonienne, pour un voyage aux confins de l’Absurdie.

Au volant de son poids lourd, Parker (pas un nom spécialement argentin) parcourt les routes de la Patagonie pour réceptionner et livrer des fruits embarqués ou débarqués depuis des ports. Plus prosaïquement, Parker fait ce métier pour avoir la paix. En effet, il passe des journées entières sur des routes monotones dans des paysages plutôt désolés, sans croiser grand-monde. A vrai dire, il fuit une vie familiale terminée en queue de poisson (une femme et un enfant) et des ennuis avec des malfrats quelque part du côté de la capitale, sans compter les ennuis potentiels dus à sa situation pas vraiment régulière (les papiers du camion). Ceci dit, il affirme régulièrement à celles et ceux qu’il croise que, contrairement aux apparences (jamais précisées) non, il n’est pas portègne (originaire de Buenos-Aires) mot qui doit son origine au port de la ville. Parker se révèle un original, car il est organisé pour, à la belle saison, descendre de son bahut les meubles qui lui permettent de faire comme s’il installait son chez soi. Et puis, régulièrement, il passe des coups de fil à son patron et à des amis dont on ne saura jamais rien. D’autre part, il retrouve régulièrement un journaliste avec qui il convient de rendez-vous précis. Ceci dit, le journaliste apparaît plusieurs fois de manière inopinée à des lieux et moments ne correspondant pas au prochain rendez-vous fixé. On observe là une des caractéristiques de l’ambiance établie par l’auteur qui apporte une touche d’humour qui peut également être vue comme une touche d’un fantastique léger. Parker demande plusieurs fois son chemin. Dans ce style, les indications qu’il obtient du journaliste valent le détour « Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut, mais il n’y a pas de contrôles. A Barranca Los Monos, dites que vous venez de ma part, je suis connu là-bas. » En effet, comment le journaliste réussit-il à retrouver Parker dans l’immensité de la Patagonie, alors qu’il s’active autour de centres d’intérêt bien différents ? Le journaliste s’intéresse aux éventuelles traces laissées par d’anciens nazis venus s’établir dans la région pour se faire oublier et échapper ainsi à toute poursuite. Il considère que parmi les sous-marins de la Kriegsmarine soit disant disparus, certains ont pu servir à transporter discrètement des criminels nazis, avant éventuellement de disparaître pour de bon.

Une ambiance bien particulière

Mine de rien, ce roman enchaine les péripéties qui se rapportent aux deux caractéristiques déjà mises en évidence : l’humour absurde et un fantastique léger (à rapprocher du réalisme magique, même si Varela ne s’en réclame pas). Parmi les nombreuses rencontres de Parker, celle de la belle Mayten sera déterminante, en particulier parce que le routier en tombe amoureux. Le souci, c’est qu’elle est mariée à Bruno, un homme violent. Ce sera néanmoins la chance de Parker, car Mayten cherche désespérément à échapper à Bruno. Celui-ci tient une attraction très symbolique : un train fantôme (laissant entendre que les protagonistes évoluent dans l’incertitude). Et il emploie deux hommes (Eber et Freddy) que Parker confond régulièrement, alors qu’il les identifie sans peine comme des Boliviens, sans qu’on sache comment il fait : est-ce à leurs physiques (visages ?), leur accent ou un autre détail ? Dans le même ordre d’idées, dans ses pérégrinations, Parker passe par de nombreux endroits identifiés par des noms caractéristiques (Jardin Espinoso, Jardin Epineux ainsi que Mula muerta, Mule Morte ou encore Indio Malo, Indien Méchant, mais encore Puerto Hondo, Port Profond ou Santa Muerte, Sainte Morte ou bien Tambo Seco, Etable Sèche, etc.) qui en disent long sur la façon dont les autochtones perçoivent leur territoire. La traduction choisit de citer, derrière chacun de ces noms ou expressions, leur traduction en français. Cela donne un effet bizarre et particulier, qui balise l’univers mental que le lecteur se fait en cours de lecture.

Amitié et amour

Le roman se révèle d’abord constituer une illustration ou une allégorie de l’absurdité de notre monde. En effet, Parker avance sur des routes quasiment désertes et droites, dans une sorte de désert où il peut aussi bien se perdre que faire du surplace. Cela ne l’empêche pas de faire d’assez nombreuses rencontres et d’enchainer des péripéties assez improbables. En particulier, on note ses rencontres avec son ami le journaliste. Qu’est-ce qui motive leurs rendez-vous ? Qu’est-ce qui les rapproche l’un de l’autre, sachant que Parker ne s’intéresse pas spécialement aux anciens sous-marins allemands ? Bref, la personnalité de Parker n’émerge que très progressivement, au fil de ses errances. Celles et ceux qu’il rencontre servent de révélateur. Vraie question aussi : entre Parker et Mayten, n’est-ce pas avant tout une opportunité plutôt que de l’amour ? Les circonstances vont permettre d’en savoir plus.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela
Métailié : sorti le 13 mai 2022

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3.5