Emilia Perez : Quand la Transidentité s’efface pour un film de cartel

À 72 ans, Jacques Audiard s’aventure dans un défi d’une rare audace : une comédie musicale qui raconte l’épopée d’un narcotrafiquant mexicain, chef redouté d’un puissant cartel, désireux de devenir femme, celle qui naîtra sous le nom d’Emilia Perez. Une entreprise singulière, certes… Mais pour dissiper les doutes des sceptiques, rappelons que cette histoire trouve ses racines dans un roman de Boris Razon, lui-même inspiré de faits réels. Pour Audiard, c’est là un véritable pari artistique : concilier la rigueur de la réalisation musicale, la densité d’un scénario foisonnant, et insuffler à l’ensemble une âme qui captivera le spectateur. Ce projet, d’abord conçu comme un opéra, a finalement trouvé son incarnation au cinéma, mais hélas, le film semble en souffrir, comme étouffé par un trop-plein d’idées et d’excès mal maîtrisés. Quand l’abondance ne mène nulle part, c’est qu’un mal plus profond s’y dissimule.

Rita Moro Castro (Zoe Saldana), avocate mexicaine travaillant dans l’ombre de son patron, voit s’ouvrir devant elle une porte inespérée vers une fortune nouvelle, offerte par le chef d’un des plus puissants cartels du Mexique, Juan Manitas Del Monte (Karla Sofia Gascon). Sa mission est singulière : orchestrer la transformation de Juan Manitas en celle qu’il a toujours rêvé d’être, Emilia Perez. Après un périple autour du globe à la recherche des plus grands maîtres de la chirurgie plastique, Rita est libérée de ses obligations. Juan Manitas, quant à lui, est officiellement déclaré mort aux yeux du monde entier, y compris pour sa propre famille — son épouse Jessi (Selena Gomez) et leurs deux enfants. Ainsi, ce qui sommeillait dans sa chair depuis toujours prend enfin forme, donnant naissance, en ce moment même, à Emilia Perez.

Voilà qui marque la fin de la première partie du long-métrage, ainsi que du traitement de la transidentité. Le réalisateur n’approfondira pas davantage ce thème, laissant le personnage d’Emilia Perez évoluer sans que sa transidentité ne soit réellement explorée par la suite. Après une ellipse de quatre ans, Emilia réapparaît dans la vie de Rita pour lui demander un ultime service. Bien qu’elle n’ait jamais été aussi heureuse depuis sa transformation et son affirmation publique, le manque de ses enfants la ronge. Elle supplie alors Rita de concevoir un plan pour les ramener près d’elle, tout en préservant le secret de son passé. Désormais, Emilia se ferait passer pour une tante éloignée, une figure discrète mais proche, cachant aux yeux de tous qu’elle fut autrefois leur père.

Bien que la partie comédie musicale soit indéniablement bien produite, elle n’apporte que peu de profondeur aux émotions des personnages. Ce sont souvent de longues séquences esthétiques, certes plaisantes à l’œil, mais sans véritable impact sur le récit. Comme pour le thème de la transidentité, Audiard semble en rester à la surface, sans véritablement l’exploiter. Une question alors se pose : la représentation de la transidentité, surtout lorsqu’elle occupe une place aussi centrale dans la première partie du film, est-elle devenue aujourd’hui si banale qu’on peut se permettre de ne pas la regarder en face, de ne pas la confronter, de n’en faire rien de plus qu’une toile de fond ? D’une certaine manière, montrer qu’un personnage trans n’exige pas un traitement particulier pourrait être perçu comme un progrès significatif pour la cause. Pourtant, ce n’est pas la voie qu’emprunte Audiard dans sa première partie. Jamais il ne revient sur cette dimension, jamais nous n’assistons aux réflexions intérieures d’Emilia Perez sur sa transformation, ni à la manière dont son changement d’identité est perçu par le monde extérieur. La démonstration de cela est le choix de Rita comme personnage principal. Le film semble déconnecté du réel, laissant ces questions cruciales en suspens, sans jamais les adresser ni les approfondir.

Il y a toute une partie où Emilia Perez se donne pour mission de retrouver les personnes disparues au Mexique, sans doute victimes des cartels. La première recherche, qui déclenche la création d’une fondation entière, concerne une personne vraisemblablement assassinée par les membres de l’ancien cartel de Manitas. Pourtant, jamais Emilia Perez n’affronte cette réalité. Elle ne prend aucune responsabilité pour ces crimes passés, comme si elle était dénuée d’empathie, incapable de faire le lien entre les disparus et ses propres exactions d’autrefois. Aucune remise en question ne vient troubler son esprit ; son passé semble balayé, réduit à une ombre insignifiante. Ce qui importe désormais, c’est de se donner un nouvel objectif, de faire parler d’elle… Et si cela pouvait être interprété comme un trait de caractère, une forme d’aveuglement volontaire, c’est l’absence totale de réflexion imposée par Audiard qui interpelle. Emilia Perez ne traverse aucun moment d’introspection avant de devenir la présidente de cette fondation. Cela nous amène à questionner le choix d’Audiard de confier ce rôle à une actrice transgenre et de créer un personnage transidentitaire. Que signifie ce choix ? Suggère-t-il que ce personnage n’a pas à se confronter à son passé ? En refusant de nuancer le personnage, en ne lui permettant pas de s’interroger, Audiard ne la dépeint même pas comme un monstre assumé, mais plutôt comme une figure figée, sans profondeur. Il lui refuse le droit à l’introspection, à la complexité, la reléguant à une simple caricature, dénuée de toute humanité ou rédemption.

Pour conclure, puisque c’est la question que le film lui-même semble poser, que resterait-il si l’on retirait l’aspect transidentitaire du récit ? Probablement rien de plus qu’un énième film sur les cartels, bourré de clichés, se terminant par une énième procession dans les rues… Et c’est bien là que réside le problème. Les séquences de comédie musicale, bien qu’esthétiques, restent déconnectées du récit et n’expriment pas suffisamment l’évolution émotionnelle des personnages. Quant à l’exploration de la transidentité, elle s’arrête brutalement après une heure, laissant place à un film de cartel classique, sans grande originalité. Et pour couronner le tout, le film se perd dans une conclusion qui s’enlise, s’embourbant dans ses propres contradictions et manquant cruellement d’impact. On finit parce qu’il faut finir…

Le film propose une multitude d’idées, mais n’en explore aucune jusqu’au bout. Les deux heures passent assez rapidement pour qu’on en sorte en se demandant : « Qu’ai-je vraiment vu ? » Mais après quelques instants de réflexion, rien de tangible ne nous vient à l’esprit, seulement des embryons de pistes éparses. Audiard, malheureusement, ne parvient pas à convaincre avec ce nouveau long-métrage. Il n’aborde pas son sujet avec la profondeur nécessaire, le laissant s’étioler sans susciter le moindre véritable intérêt.

Bande-annonce : Emilia Perez

Fiche technique : Emilia Perez

Réalisation : Jacques AUDIARD
Scénario : Jacques AUDIARD
Directeur de photographie : Paul GUILHAUME, AFC
Directeur Artistique : Virginie MONTEL
Son : Erwan KERZANET
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juliette WELFLING
Musique Original : Clément DUCOL et Camille
Producteur : Olivier THERY LAPINEY
Société de production : WHY NOT PRODUCTIONS, PAGE 114, SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO, PATHE, FRANCE 2 CINEMA
Société de distribution :  PATHÉ
Pays de production : France, Mexique
Langue originale : Espagnol
Genre : Drame
Date de sortie : 21 aout 2024

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