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Jusqu’au bout du monde, critique d’un grand Viggo

Les débuts de Viggo Mortensen à la réalisation ont été marqués par la pandémie, ce qui a conduit, en 2021, à la sortie tardive de sa chronique douce-amère Falling. En 2024, l’américano-danois convoque une nouvelle fois le souvenir de sa mère dans un western épuré et mystique. Jusqu’au bout du monde sillonne les grands classiques de l’Ouest, ici berceau des maux des États-Unis, du fascisme au suprématisme jusqu’à l’exploitation de la terre. Il en émane un classicisme intemporel, sublimé par le regard féminin, pacifiste et affranchi de Vicky Krieps.

Synopsis : L’Ouest américain, dans les années 1860. Après avoir fait la rencontre de Holger Olsen (Viggo Mortensen), immigré d’origine danoise, Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), jeune femme résolument indépendante, accepte de le suivre dans le Nevada, pour vivre avec lui. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate, Olsen décide de s’engager et Vivienne se retrouve seule.

Jusqu’au bout du lyrisme

Pour ses premiers pas en tant que réalisateur, Viggo Mortensen s’était montré prometteur. Falling revisitait le genre très théâtral du mélodrame, s’appuyant sur différentes temporalités et des thèmes intimes et florissants. Et bien qu’on lui ait reproché l’excès typique du premier film, le comédien s’était révélé être un excellent directeur d’acteurs. Aussi, il a offert à Lance Henriksen (l’androïde Bishop de Aliens) un grand rôle, lui qui avait longtemps été relégué à un cinéma de seconde zone. Pour sa nouvelle excursion derrière la caméra, Viggo Mortensen renouvelle sa signature atypique et confirme avec délicatesse son statut d’auteur.

Dans Jusqu’au bout du monde, l’acteur iconique et artiste protéiforme se consacre de nouveau à la question de l’unité temporelle. Contrairement à son récit mémoriel Falling, qui souffrait de répétitions et d’un dispositif parfois rigide, Mortensen conduit ici savamment son mécanisme temporel. Grâce à un découpage somptueux, les différentes temporalités sont instinctives et se corrèlent subtilement. En tandem avec son directeur de la photographie, Marcel Zyskind, Mortensen crée une mise en scène opératique discrète, et y fait surgir la poésie par une véritable attention aux détails et aux parallèles. C’est le cas d’une tombe au présent : autrefois un simple trou creusé, où se jettent les amoureux transis, puis transformé en un parterre de fleurs en plein désert, reflétant ainsi le caractère vivace et intarissable de Vivienne Le Coudy. Interprétée par la renversante Vicky Krieps, l’actrice germano-luxembourgeoise signe ici son meilleur rôle depuis l’envoûtant Phantom Thread.

Les morts ne souffrent pas

S’ouvrant sur un chevalier subliminal tiré des comptines de sa mère et les tonalités singulières de sa bande originale, Mortensen revisite les mythes dans un western à la fois intemporel et mémoriel. Sans concessions, le film expose la violence inhérente à la Jeune Amérique (et bien au-delà). Il dépeint avant tout sa justice corrompue et l’intolérance prévalant à l’aube de la guerre civile. En réalité, des communautés asiatiques oubliées au pianiste mexicain molesté pour une mélodie unioniste, jusqu’au viol de sa personnage principale, The Dead Don’t Hurt (de son titre original) confronte sans équivoque les zones d’ombre de cette jeune nation et le traitement réservé aux immigrants.

Par la même, Viggo Mortensen célèbre une résistance pacifique en sublimant ces contrées sauvages. Des paysages filmés dans de majestueux décors naturels de l’Ontario à la Colombie-Britannique, en passant par Durango au Mexique. Dans cette œuvre paisible, la réponse à la violence ne réside pas dans la vengeance propre au genre, mais dans la puissance du langage. Surtout, le véritable tour de force de ce western romantique réside dans ce choix de mettre en lumière son personnage féminin, sa vision et ses ripostes, se séparant temporairement du charismatique cow-boy scandinave interprété par le cinéaste.

À la fin, Jusqu’au bout du monde demeure, avec ses motifs, sa candeur solennelle face à la brutalité et sa croyance intimement pacifique, magnifié par deux acteurs au sommet et à l’alchimie rare.

Bande-annonce – Jusqu’au bout du monde

Fiche Technique : Jusqu’au bout du monde

Réalisation : Viggo Mortensen
Scénario : Viggo Mortensen
Production : Viggo Mortensen, Regina Solórzano et Jeremy Thomas
Musique originale : Viggo Mortensen
Distribution : Metropolitan Filmexport
Mexique – Canada – Danemark – 2024 – 129 mns
Avec Viggo Mortensen, Vicky Krieps et Solly McLeod
Sortie le 1er mai 2024

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4

« Le Maillot de la discorde » : deux talents, deux destins 

Écrit par Arnaud Ramsay et Étienne Oburie, publié aux éditions Steinkis, Le Maillot de la discorde revient sur la carrière et les choix politiques de deux footballeurs français emblématiques des années 1930 et 1940 : Alexandre Villaplane et Étienne Mattler. 

En juillet 1930, l’Uruguay accueille la première Coupe du monde de football. La France, emmenée par son capitaine Alexandre Villaplane, participe à cette compétition historique. Le milieu de terrain talentueux peut compter sur le soutien, dans l’arrière-garde tricolore, d’Étienne Mattler, un défenseur robuste surnommé « Le Lion de Belfort ». Les auteurs nous présentent leurs voyages et premiers exploits, soulignant déjà des différences marquées. Tandis que Villaplane est montré comme un personnage spontané qui ne s’embarrasse pas de scrupules, son coéquipier se distingue par sa rigueur et son sérieux. Une opposition qui s’objective rapidement, notamment au détour d’une conversation sur les femmes.

C’est le cœur de cet album : les trajectoires de Villaplane et Mattler s’éloignent drastiquement au fil des années. Le capitaine des Bleus, décrit par un juge comme un « un escroc né », « avec un cynisme et un sens inné de la mise en scène », est impliqué dans plusieurs scandales, qui entraînent suspensions sportives et séjours en prison. Ses choix déraisonnables contrastent fortement avec la droiture et l’engagement de Mattler, aussi bien sur le terrain que dans sa vie personnelle. La bande dessinée illustre parfaitement ces oppositions de valeurs.

Les turbulences politiques occupent une grande place dans Le Maillot de la discorde et vont provoquer une rupture définitive de trajectoires entre les deux internationaux français. Les auteurs montrent le pouvoir fasciste exercer une pression énorme pour remporter des trophées, à une époque où le football se professionnalise à peine et où les changements sont encore interdits. Lors d’un match, la Marseillaise est interrompue et des injures racistes sont proférées contre les joueurs noirs de l’équipe française. Le football, comme le reste de la société, est influencé par les contextes politiques et sociaux de son temps.

Arnaud Ramsay et Étienne Oburie mettent à nu le fossé qui va séparer Alexandre Villaplane et Étienne Mattler pendant la Seconde guerre mondiale. Le premier choisit une voie infâme. Il collabore avec les nazis et rejoint la Carlingue, une organisation criminelle française associée à la Gestapo. Il participe à des activités de rackets, de pillages et est impliqué dans des arrestations et des exécutions de résistants. Le second devient un héros pendant la guerre, engagé dans la Résistance française et utilisant son réseau et son influence pour aider à la lutte contre l’occupant nazi. Une citation de Mattler à Villaplane prend alors tout son sens : « On a le droit d’être vaincu mais jamais d’abandonner, jamais de perdre son honneur. »

Le Maillot de la discorde repose sur une histoire passionnante. Celle de deux stars de l’équipe de France qui, après avoir été coéquipiers sur le terrain, ont choisi des camps opposés pendant la guerre. Le capitaine a fait montre d’ignominie et de lâcheté quand son défenseur était mû par le courage, l’honneur et le patriotisme. Par-delà, l’album permet de mieux comprendre le fonctionnement du football des années 1930 et 1940, avec notamment le club de Sochaux qui s’articulait autour de Peugeot et de ses usines – elles seront ensuite réquisitionnées par les Allemands pour la construction d’armements militaires. L’ensemble est bien ficelé et factuellement très intéressant.

Le Maillot de la discorde, Arnaud Ramsay et Étienne Oburie 
Steinkis, juin 2024, 112 pages

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3.5

« Les Foot maniacs » : le terrain du rire

Série créée par Sti et Olivier Saive, Les Foot maniacs nous revient avec un nouvel album de 48 pages édité par Bamboo. À travers des gags et des situations cocasses, ce nouveau tome, le 22ème, promet un divertissement léger et amusant, fidèle à l’esprit déjanté qui caractérise la série. Ce nouveau volume se concentre sur les aventures de Marcel Dubut et l’équipe de France lors de la coupe d’Europe de football en Allemagne.

L’humour des Foot maniacs repose en grande partie sur des clichés que les auteurs savent tourner en dérision. L’un des plus récurrents est celui du supporter de football, perçu comme désintéressé de tout ce qui ne touche pas au sport. On en a la démonstration patente avec l’évocation aussitôt battue en brèche des musées, ou le folklore allemand (tenues traditionnelles, appétence pour les bières et les saucisses) appréhendé comme une extension des pratiques des habitués des stades. 

L’histoire principale de cet album suit Marcel Dubut, recruté pour rejoindre l’orchestre officiel des supporters français. Son périple en Allemagne devient rapidement une suite de mésaventures et de quiproquos. La fanfare a tendance à suivre les joueurs comme leur ombre, ce qui les agace. Et puis, l’Allemagne, ça rappelle parfois quelques souvenirs douloureux. Le Stade Olympique de Berlin, par exemple, est davantage connu pour le coup de boule de Zidane lors de la finale de la Coupe du Monde 2006 que pour les exploits de Jesse Owens ou Usain Bolt.

Le format des Foot maniacs reste fidèle aux gags en une à deux planches, permettant une lecture rapide et divertissante. Chaque gag est une petite histoire en soi, souvent basée sur des situations absurdes, du comique de caractère ou des jeux de mots. Tantôt c’est une équipe qui célèbre les buts adverses pendant dix minutes pour gagner du temps et pousser l’adversaire à abandonner la partie, tantôt c’est un recrutement réalisé à des fins purement commerciales – car à force d’entendre les noms de Panini ou Kokazero, le supporter commence à avoir des envies alimentaires opportunes.

Ailleurs, un joueur s’essaie à mathématiser les coups francs pour maximiser ses chances… malgré ses lacunes en calculs. Et le temps additionnel rallongé provoque une ruée vers les toilettes à la mi-temps des matchs du championnat d’Europe. Ainsi, à travers les aventures de Marcel Dubut et de ses compagnons de route, les auteurs prennent le parti de broder avec humour autour du ballon rond. Il est par ailleurs à noter que les éditions Bamboo propose une offre alléchante : le remboursement intégral de l’album si l’équipe de France remporte la coupe d’Europe. 

Les Foot maniacs, Sti et Olivier Saive
Bamboo, mai 2024, 48 pages 

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3

« Un dernier tour de terrain » : plongée dans le monde des agents de footballeurs

Un dernier tour de terrain, d’Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez, publiée aux éditions Bamboo, offre une vision touchante et réaliste du monde des agents de footballeurs. À travers une narration divisée en deux périodes distinctes, l’album explore les sacrifices, les espoirs et les désillusions des agents sportifs et de leurs joueurs.

1995 : l’ascension et la chute

En 1995, en Espagne, l’agent sportif Beni découvre une jeune pépite virevoltante, Fali, dont il est convaincu qu’il sera la future star du football espagnol. La carrière de Fali commence brillamment, et il se met à rêver de rejoindre le grand Real Madrid. Cependant, un accident causé par l’alcool et la négligence de son agent met brutalement fin à ses aspirations. La blessure de Fali entraîne non seulement la fin de sa carrière mais aussi la déchéance de Beni, qui se retrouve rongé par la culpabilité et la responsabilité de cet échec.

Le récit de cette période met en lumière la relation complexe entre Beni et Fali. Une amitié sincère et durable se développe entre eux. Beni se sent responsable de l’accident qui a coûté sa carrière à son protégé, il reste proche de Fali, qui à son tour soutient son ancien agent dans les moments difficiles. Cette relation d’entraide et de complicité devient un pilier essentiel pour les deux hommes, et est parfaitement mise en lumière dans la seconde partie de l’album.

2022 : une seconde chance

En 2022, Beni, endetté et au crépuscule de sa vie professionnelle, est à deux doigts de mettre son agence entre parenthèses. Il entrevoit cependant une lueur d’espoir avec Tico Tico, un joueur talentueux du PSG suspendu en France pour usage de drogues. Le vieil agent parvient à rapatrier Tico Tico en Espagne et lui propose de relancer sa carrière à Palencia. Le projet semble prometteur, et Beni installera ensuite Fali comme entraîneur de l’équipe, espérant ainsi redonner vie à leurs rêves brisés.

Cependant, le football reste un univers impitoyable. Malgré les efforts déployés, Tico Tico abandonne Beni au moment de récolter les fruits du travail entrepris. Cette trahison souligne la dure réalité du football moderne, où les relations sont souvent mercantiles et éphémères. Beni, en décalage avec les nouvelles dynamiques d’un sport dans lequel il fait office de dinosaure, peine à s’adapter, bien que sa passion demeure intacte.

Les dessous du football

Un dernier tour de terrain dévoile les coulisses du football, ses excès et la pression médiatique. Les auteurs parsèment par exemple leurs planches de certaines unes de journaux, montrant les attentes et crispations autour du ballon rond. Les défis auxquels les agents et les joueurs sont confrontés forment le cœur battant de l’ouvrage, avec cette immersion dans les coulisses du sport, mais la chair humaine n’en est pas moins présente.

Le récit montre ainsi la relation tumultueuse entre Beni et sa fille, arbitre en première division. Leurs rapports sont tendus, souvent marqués par la suspicion et l’incompréhension. La fille de Beni, méfiante, pense que son père cherche à exploiter sa position pour accéder à des personnalités influentes du football, comme Diego Simeone. Cette tension familiale ajoute une dimension supplémentaire à l’histoire.

Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez donnent à voir, avec talent, la passion, les sacrifices et les désillusions du monde du football, en constante évolution. Beni y est notre porte d’entrée, du repérage des jeunes talents aux signatures de contrats, des promesses pour l’avenir aux trahisons inconsolables. Très convaincant. 

Un dernier tour de terrain, Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez 
Bamboo, mai 2024, 96 pages

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4

« L’Élixir de Dieu » : cocktail savoureux

Dans le second tome de L’Élixir de Dieu (Bamboo), intitulé « Deus Ex Alembicus », Gihef et Christelle Galland nous plongent dans une aventure rocambolesque et pleine de rebondissements, au cœur de la Prohibition. Des sœurs de couvent se trouvent ainsi mêlées à des activités illégales pour assurer la survie de leur monastère.

Les sœurs du couvent de Saint-Patrick se voient contraintes de se lancer dans la fabrication et la distribution d’alcool de contrebande pour sauver leur couvent. Cette situation à tout le moins surprenante les place au cœur d’un réseau complexe d’intérêts antagoniques. Dan Carroll et ses associés comptent sur elles pour maintenir leur approvisionnement en alcool. Les autorités et le KKK ont également voix au chapitre. Le contexte de L’Élixir de Dieu immerge le lecteur au plein cœur de la Prohibition et expose les stratagèmes développés pour contourner la loi. 

Dilemmes moraux, dangers, opportunisme, les sœurs, en pleine initiation criminelle, ont également maille à partir avec toute une série d’antagonistes. Le récit de Gihef met en lumière les motivations, vénales ou non, des uns et des autres. Il se penche plus avant sur la trajectoire de certains personnages, à l’instar de Sœur Holly, tiraillée entre sa vie passée et son récent engagement religieux. Cette confrontation entre le sacré et le profane, le légitime et l’illégal, constitue de manière générale la sève dramatique et humoristique du diptyque, dans une formule qui fonctionne parfaitement.

Les illustrations de Christelle Galland jouent évidemment un rôle crucial dans la mise en scène. Son style semi-réaliste restitue très bien l’atmosphère des années 1920. Porté par une grande pluralité de personnages et d’intrigues, L’Élixir de Dieu n’est aucunement réductible à ses aspérités comiques, pourtant bien réelles : au contre-emploi des bonnes sœurs s’ajoutent des propos sur l’hypocrisie religieuse, le racisme, la contrebande d’alcool et même les affaires financières, apportant une grande densité à l’ensemble.

Les coups de théâtre et les retournements de situation, nombreux et bien orchestrés, tiennent le lecteur en haleine et témoignent d’une conclusion bien ficelée, entre comédie, thriller et action. Gihef et Christelle Galland auraient même pu aller plus loin, à notre sens, tant le matériel de base permettait de partir dans de nombreuses directions.  

L’Élixir de Dieu : Deus Ex Alembicus, Gihef et Christelle Galland 
Bamboo, mai 2024, 64 pages 

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3.5

« Les Vents ovales » : la grande mue

Coécrit par Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod et illustré par Horne, Les Vents ovales est le premier tome d’une trilogie qui entend immerger le lecteur dans la ruralité française des années 60. Fait particulier : le rugby y est célébré comme une véritable religion. Publié par Dupuis, l’album s’intéresse à la vie quotidienne de deux villages du Sud-Ouest, Castelnau et Larroque, qui nous sont présentés en alternance avec les événements historiques d’alors.

En 1967, le Sud-Ouest de la France vit au rythme du rugby. La victoire de Montauban et son Bouclier de Brennus ont galvanisé les habitants de Castelnau et Larroque, séparés par la Garonne mais unis par une passion commune pour le ballon ovale. Bien que leurs propres clubs locaux soient en bas du classement, l’esprit de fête règne. Les entraîneurs des deux équipes, l’un curé et l’autre patron de briqueterie, ainsi que les villageois, se retrouvent tous impliqués dans cette culture sportive.

Jean-Louis Tripp, à qui l’on doit notamment Magasin général, apporte son talent d’écriture pour rendre palpable le quotidien des gens ordinaires. Associé à Aude Mermilliod, ils échafaudent ensemble une histoire appelée à s’étendre sur trois albums, et couvrant la période précédant le fameux Mai 68. C’est dans ce climat d’affranchissement social et de changement des mœurs que la féminité et certains de ses thèmes associés (sexualité, assignations de genre, grossesse, patriarcat, etc.) sont abordés dans Les Vents ovales, avec beaucoup de justesse.

Ce premier tome nous transporte dans le quotidien des habitants locaux à travers les yeux d’Yveline. Fille d’une famille de notables, elle aspire à quitter son village pour Paris, nourrissant un désir de liberté et d’émancipation qui semble caractériser sa génération. En parallèle, les traditions rurales et les valeurs du rugby continuent de structurer la vie communautaire. Bien développés, confrontés aux aléas du quotidien, les différents personnages renvoient en seconde intention à une société en mutation, comme l’indiquent par exemple les conseils sportifs d’une jeune femme aux rugbymans ou une défloraison en suspens. Alors que les années 60 touchent à leur fin, les jeunes générations commencent à remettre en question l’autorité et les traditions…

Horne parvient à retranscrire l’atmosphère particulière de cette période. Et ce, dès la première page, avec un stade de Larroque-sur-Garonne occupé pendant mai 68, dans une ambiance festive et un esprit de camaraderie. Chemin faisant, Les Vents ovales prend la forme d’une fresque humaine et sociale en gestation, mêlant humour, émotion et réflexion. Ce premier tome pose des bases solides sur lesquelles les auteurs vont pouvoir construire et alterner les points de vue, pour apporter encore plus de profondeur à leur récit. 

Les Vents ovales, Aude Mermilliod, JeanLouis Tripp et Horne 
Dupuis, mai 2024, 136 pages

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3.5

« Mou » : désirs

Avec Mou (éditions Dupuis, 96 pages), Benoît Feroumont nous entraîne dans une fable « érotique » et incongrue où Charles, loser transformé en monstre à tentacules, devient un peu malgré lui le fantasme numéro un des environs. Le récit questionne la nature du désir dans une société en quête perpétuelle de sensations.

Au grand dam de sa mère, qui rêverait de le voir donner cours à des lycéens, Charles travaille pour une société de livraison et mène une vie relativement insignifiante. Sur le plan amoureux, ce n’est guère mieux : en proie à une timidité paralysante, il n’est pas tout à fait le genre d’homme à multiplier les conquêtes. Sa vie prend toutefois un tournant inattendu lorsqu’il rencontre Paola, une jeune chimiste, dans un bar. Leur nuit ensemble s’achève sur une note décevante, mais c’est en buvant une boisson expérimentale qu’elle conservait dans son frigo que le jeune homme voit son destin basculer. Il se réveille en effet le lendemain… métamorphosé en un monstre difforme doté de tentacules.

Le quotidien de Charles change radicalement. Il se cache dans les égouts, puis trouve refuge dans une salle de bain inoccupée et, par un enchaînement de circonstances, commence à satisfaire les désirs de diverses femmes. La première scène de l’album, où une créature donne du plaisir à une femme sous les draps, prend alors tout son sens : la nouvelle fonction de Charles est purement sexuelle, et c’est le manque d’attention, ou de savoir-faire, des hommes qui est questionné à travers elle. Les nouveaux talents inattendus de Charles le rendent désirable malgré son apparence repoussante. Cette vie nouvelle est à la fois une bénédiction et une malédiction : Charles découvre une puissance et une confiance en lui qu’il n’avait jamais connues auparavant, mais cette popularité attire également la colère.

Parmi les nombreuses femmes qu’il rencontre, deux relations se distinguent particulièrement. Isabelle, une femme aveugle, offre à Charles une relation de confiance et de tendresse. Elle l’héberge et le console, leur relation étant marquée par une authenticité rare dans ce nouveau quotidien tumultueux. À l’opposé, Daisy incarne une possessivité quasi insupportable. Elle est notamment obsédée par l’idée de matérialiser le fantasme de L’Ama et le Poulpe de Hokusai. Ces deux relations antagoniques montrent les différentes facettes de l’amour et du désir, contrastant entre l’affection sincère et la possession destructrice. Feroumont procède par monstration, il ne s’appesantit pas sur ces faits, mais s’en sert néanmoins pour évoquer la nouvelle vie de Charles.

Bientôt traqué par des milices en colère, ce dernier subit les contrecoups de son succès et de sa popularité. Une chasse obstinée qui symbolise la répression de la différence et la peur de l’impuissance, des thèmes que Mou explore avec une touche d’humour noir et de satire sociale. Car il s’agit aussi de dénoncer, de manière légère et amusée, les hypocrisies et les violences de la société moderne, qui carbure aux apparences, aux fantasmes et aux désirs immédiats. Autant de choses que Charles permet de problématiser.

Mou, Feroumont
Dupuis, mai 2024, 96 pages

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3

Little Bird : un récit puissant sur la rafle des enfants autochtones au Canada

Écrite, réalisée et interprétée par des personnes majoritairement issues de la communauté autochtone, Little Bird aborde avec subtilité une période traumatique de l’histoire canadienne rarement représentée dans la fiction : la « rafle des années soixante », aussi connue en anglais sous le terme de « Sixties Scoop ». Construite sous la forme d’un voyage initiatique, la série présente une galerie de personnages complexes hantés par leur passé et en quête de réparation.

Une envolée tragique et nécessaire vers un pan méconnu de l’histoire

La série Little Bird bouleverse autant qu’elle instruit. Réalisée par Elle-Máijá Tailfeathers, membre de la nation autochtone des Kainai et du peuple norvégien des Samis, et écrite par la cinéaste canadienne des Premières Nations Jennifer Podemski et par la dramaturge Hannah Moscovitch, cette fiction en six épisodes revient sur un chapitre de l’histoire canadienne encore trop souvent tu, invisibilisé ou méconnu : la rafle d’enfants autochtones, arrachés entre les années 1950 et 1980 à leur famille pour les assimiler à la culture dominante. Séparés de leurs proches, coupés de leur langue, de leur culture et de leur héritage, ce sont plus de vingt mille enfants qui ont été, au cours de ces décennies, placés dans des environnements non autochtones, notamment des foyers d’accueil, des familles adoptives (en Amérique du Nord et en dehors), des fermes pour la main-d’œuvre gratuite et des institutions religieuses et étatiques. Si la pratique consistant à enlever les enfants autochtones à leur famille et à leur communauté existait déjà au Canada avant les années 1960 (on pense notamment aux systèmes des pensionnats subventionnés par le gouvernement et dirigés par les églises chrétiennes), la proportion d’enfants placés explose dans les années 1960 à la suite de la mise en place du projet d’assimilation mené par le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, sous l’égide du « service de protection de l’enfance ». Cette politique, qui avait pour but d’essayer d’effacer l’identité et la culture autochtones, a généré de lourds traumas sur plusieurs générations et ses répercussions se font encore lourdement sentir aujourd’hui. Trouvant le juste équilibre entre émotions et devoir de mémoire, la série nous entraine au cœur de cette histoire douloureuse, à travers le personnage de Bezhig Little Bird, porté à l’écran dans les différents âges de sa vie par les actrices Keris Hope Hill et Darla Contois.

Une héroïne aux identités multiples

À l’âge de cinq ans, Bezhig, qui vit paisiblement sa vie d’enfant dans une réserve de la province canadienne de la Saskatchewan, voit son destin basculer : avec son frère et sa petite sœur, elle est arrachée de force à ses parents par la police et par le service de protection de l’enfance du Canada. Adoptée par une famille juive de Montréal, elle devient Esther Rosenblum. Sa mère adoptive la trouve grâce à une petite annonce publiée dans le journal. Sa mère biologique la cherche, quant à elle, jusqu’à l’épuisement physique et mental, impuissante toutefois face à une machine judiciaire et politique qui la dépasse et la méprise. Bezhig/Esther grandit au sein d’une nouvelle communauté et auprès d’une mère qui cherche inconsciemment en elle un lien à la famille qu’elle a perdue pendant l’Holocauste. À cette mère à la fois forte et fragile, interprétée par l’actrice Lisa Edelstein, il ne faut pas poser de questions sur le passé, sur les origines. Bezhig/Esther le sait, elle l’a compris, elle protège sa mère de ses questionnements et enterre pendant de longues années son besoin de réponses. Lorsque nous rencontrons l’héroïne, elle se trouve cependant à un moment charnière de sa vie qui va précipiter son désir de comprendre son histoire : elle est dans le début de sa vingtaine, elle s’apprête à terminer ses études en droit, à se marier, à quitter le nid familial, à prendre son envol et son indépendance. Même si elle semble bien intégrée à sa nouvelle communauté dont elle connait tous les rites et les codes, elle subit toutefois le racisme et le rejet, notamment de la part de sa future belle-famille. Se sentant dans l’impossibilité de continuer sa vie sans connaitre la vérité sur son passé et nostalgique d’une petite enfance dont elle n’a que des bribes, elle va tout quitter pour partir à la recherche de sa famille biologique, de son identité, de son histoire. Au fil des épisodes, la série met brillamment en scène la manière dont fonctionne la mémoire traumatique, en nous montrant l’héroïne hantée par des images dont elle ne sait déterminer si elles lui appartiennent ou non et qui vont, finalement, se fixer sur l’événement qui a tout fait chavirer : son arrachement à ses parents. L’identité fractionnée, le sentiment de n’appartenir à aucune histoire et la sensation de déracinement sont autant de ressentis et d’émotions complexes qui traversent le personnage principal et que la série réussit à illustrer visuellement avec une grande délicatesse. Les différentes identités de Bezhig/Esther s’entremêlent au fil des épisodes, à mesure que son présent et son passé se rejoignent. Une scène vient illustrer ce sentiment de réconciliation des identités et d’apaisement qui s’installe finalement en elle : dans un moment de deuil, elle permet aux rituels autochtones et juifs de se mélanger, ou en tout cas de coexister, laissant ainsi s’exprimer les deux pans de son histoire et de sa culture.

Subjectivité et réappropriation du discours

La série s’articule à partir du point de vue de Bezhig/Esther qui, à chaque épisode, remonte le fil de sa propre histoire. Nous sommes donc dans une fiction qui assume la subjectivité de son regard et le fait qu’elle présente le récit d’une expérience parmi tant d’autres. En suivant le chemin parcouru par l’héroïne, on rencontre toutefois d’autres personnages qui ont d’autres vécus dont ils témoignent avec douleur : devenues adultes, les victimes de la rafle racontent les violences sexuelles, morales et physiques subies dans les familles d’accueil, l’exploitation de leur force de travail par les familles adoptantes et les problèmes de dépendance générés par les chocs traumatiques auxquels ils ont dû faire face. On voit aussi comment les victimes, ayant à présent fondé leur propre famille, vivent dans la peur constante de voir se reproduire le traumatisme de leur enfance, dans la peur de se faire arracher, à leur tour, leurs enfants. Ainsi, au-delà de l’histoire particulière de Bezhig/Esther, Little Bird propose une lecture plus vaste des conséquences, sur le plan humain et psychologique, de la rafle des années 1960 et plus largement du traitement des populations autochtones par le gouvernement canadien. Pour la réalisatrice Elle-Máijá Tailfeathers, le cinéma est « une forme d’action directe non violente contre des problèmes comme la violence à l’encontre des femmes et la dégradation des terres autochtones ». La fiction et la création permettent donc de générer une forme d’action. Elles ont certes une portée éducative, mémorielle, esthétique et politique, mais elles permettent également une réappropriation du pouvoir : celui d’être porteuse ou porteur de son discours, de son vécu, de son histoire personnelle et de celle de sa communauté. Dans les territoires colonisés, la parole est toujours un enjeu majeur. Qui parle ? Qui raconte ? Et selon quel ancrage ? À travers la littérature, les arts visuels, le cinéma, le théâtre, dans les cours à l’université ou encore dans des émissions à la radio, la parole autochtone se déploie, permettant de raconter une histoire trop souvent exprimée par d’autres ou effacée par les pouvoirs colonialistes. Par cette volonté de se réapproprier le discours et de partir de l’intime pour parler du politique, Little Bird se rapproche du film Beans, réalisé en 2020 par la réalisatrice mohawk Tracey Deer. Ce long métrage a pour toile de fond la crise d’Oka (appelée aussi « résistance de Kanesatake ») qui a opposé durant l’été 1990 les Mohawks de Kanesatake au gouvernement québécois, puis canadien. La réalisatrice aborde les événements en épousant le point de vue de la jeune héroïne, qui constitue en quelque sorte son double fictionnel, Tracey Deer ayant réellement vécu la crise d’Oka et la violence des affrontements lorsqu’elle avait douze ans. Little Bird et Beans constituent donc des exemples de fictions qui proposent de jeter un nouveau regard, ancré dans une perspective autochtone, personnelle et militante, sur des événements historiques majeurs dans l’histoire contemporaine du Canada.

Deux documentaires pour accompagner la fiction

Pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin et mieux comprendre le contexte politique et social de Little Bird, la chaine Arte a mis à disposition, en complément de la diffusion de la série sur sa plate-forme, le documentaire du journaliste indépendant Gwenlaouen Le Gouil, Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant (2020). Dans cette enquête, Le Gouil va à la rencontre des survivantes et des survivants du système des pensionnats qui a duré pendant des décennies au Canada et dont le dernier a fermé ses portes seulement en 1996. À travers des récits d’expériences personnelles, le documentaire montre comment la colonisation a marqué les corps et les esprits, tout en cherchant à effacer la culture et l’identité autochtones. Également, le documentaire intitulé Coming Home: Wanna Icipus Kupi (2023) permet d’accompagner le récit de fiction tissé dans la série. Réalisé par Erica Marie Daniels, réalisatrice crie/ojibwée de la Première nation Peguis, le documentaire aborde l’impact de la rafle des années 1960 sur l’identité et l’histoire autochtones en donnant la voix à l’équipe créative de Little Bird et à d’autres membres de la communauté autochtone rencontrés lors du tournage. Mêlant des entrevues à des scènes d’archives et à des extraits de la série, Coming Home: Wanna Icipus Kupi offre un témoignage dense sur les conséquences de ce traumatisme transgénérationnel, tout en mettant en évidence la résilience qui passe à travers la réappropriation du discours et le pouvoir que l’on gagne à raconter sa propre histoire.

Bande-annonce : Little Bird

Fiche technique : Little Bird

Réalisation : Elle-Máijá Tailfeathers
Scénario : Jennifer Podemski et Hannah Moscovitch
Distribution : Ellyn Jade (Patti Little Bird), Osawa Muskwa (Morris Little Bird), Keris Hope Hill (Bezhig enfant), Darla Contois (Esther Rosenblum/Bezhig adulte), Lisa Edelstein (Golda Rosenblum), Tayton Mianskum (Leo enfant), Braeden Clarke (Leo adulte), Gideon Starr (Niizh enfant), Joshua Odjick (Niizh adulte), Charlotte Cutler (Dora enfant), Imajyn Cardinal (Dora adulte), Michelle Thrush (Brigit), Eric Schweig (Asin)
Date de sortie : mai 2024
Chaines de diffusion au Canada : Crave et Réseau de télévision des peuples autochtones
Chaine de diffusion en France : Arte
Pays de réalisation : Canada
Sociétés de production : Original Pictures et Rezolution Pictures
Productrices et producteurs : Tanya Brunel, Philippe Chabot, Jessica Dunn, Lori Lozinski, Claire MacKinnon et Ellen Rutter
Image : Guy Godfree
Montage : Justin Lachance
Musique : Jason Burnstick et Nadia Burnstick
Costumes : Charity Gadica et Maureen Petkau
Décors de film : David Brisbin
Distinction : « Prix du public » Séries Mania 2023
1 saison – 6 épisodes

Dissidente : violence des échanges en milieu ouvrier

En France, le film perd son titre original, Richelieu (du nom d’une ville industrielle du Québec et ne parlant pas aux français), au profit du plus passe-partout Dissidente. Mais cette démonstration de cinéma reste de très haut niveau à la revoyure pour une œuvre sociale coup de poing qui bouscule, interpelle et met KO. À la fois une charge, implacable et édifiante, contre les conditions de travail héritées d’un système capitaliste sans pitié et une démonstration, puissante et percutante, de l’exploitation ordinaire des travailleurs étrangers au Québec, nous sommes face à un long-métrage choc qui frappe fort et juste. Un film qui nous bouleverse de manière magistrale avec sa narration et son déroulement, efficaces et concis. Dissidente est donc une petite perle, en plus d’être un uppercut social mémorable !

Synopsis : À Richelieu, ville industrielle du Québec, Ariane est embauchée dans une usine en tant que traductrice. Elle se rend rapidement compte des conditions de travail déplorables imposées aux ouvriers guatémaltèques. Tiraillée, elle entreprend à ses risques et périls une résistance quotidienne pour lutter contre l’exploitation dont ils sont victimes.

Une claque. Un film qui fait réfléchir. Une œuvre forte et déchirante. Un moment intense qui vous retourne le bide. Des instants déchirants qui vous mettent les larmes aux yeux. Dissidente c’est tout cela à la fois, un long-métrage en forme d’uppercut social et probablement le meilleur film québécois vu cette année. Pourtant, entre le décalé et amusant Vampire humaniste cherche suicidaire consentant au suspense singulier et maîtrisé Les chambres rouges, il y avait de la concurrence. Preuve de la vitalité d’une cinématographie en pleine possession de ses moyens (et encore, tous les films réussis de la Belle Province ne sortent pas dans l’Hexagone).

Ici, on est dans un pur film social sur le monde du travail au Québec et au sein d’une niche en particulier : celle des exploitations, qu’elles soient agricoles, en usine ou autres, et des travailleurs immigrés qui viennent y travailler à cause du manque de main-d’œuvre. On pense fortement à un autre film québécois sur le sujet, Les Oiseaux ivres qui avait été sélectionné pour représenter le Canada aux Oscars en 2022, mais qui versait plus dans le contemplatif et nous avait bien moins touché et impacté…

Avec Dissidente, rien à voir. On est dans du cinéma réaliste au plus près des personnages et de leurs préoccupations. Il y même un gros air des frères Dardenne dans la façon de filmer de Pier-Philippe Chevigny, avec une caméra nerveuse qui suit les traces de ses personnages. On est au cœur des excès du capitalisme et de ses conséquences et le constat est édifiant. De manière logique et par une démonstration tout sauf démagogique, le long-métrage nous montre comment l’exigence de toujours gonfler les profits, demandée par les actionnaires et les dirigeants, entraîne les directeurs d’usines (ici remarquable Marc-André Grondin) à passer outre la morale et la décence.

On voit donc un patron embaucher des immigrés sud-américains à moindre frais et les faire bosser dans des conditions précaires et intenses. La domination verticale synonyme d’exploitation humaine est dépeinte ici de manière implacable et le résultat fait froid dans le dos. Pire, il nous sidère et en ce sens, Dissidente est une œuvre coup de poing presque proche du documentaire.

La justesse de traitement est notable, le film ne sombrant jamais dans le manichéisme bien que la charge contre ces pratiques de gestion de personnel soit implacable et équivoque. En une heure trente top chrono, Dissidente nous montre par une multitude de petites séquences ce qu’est l’esclavage moderne. Dans le rôle principal, Ariane Castellanos est incroyable et c’est à travers ses yeux (qui sont les nôtres) que l’on découvre l’horreur de ces conditions de travail. Une séquence à l’hôpital nous broie le ventre tellement elle est insoutenable et dégoûtante tout en cristallisant bien les dérives de cette manière de faire travailler l’humain au nom du profit.

Ce qui va découler de cette scène pivot nous rend furieux et on est pleinement investi dans le sort des personnages, ces travailleurs exploités consciemment qui se font complètement bousiller la santé dans des conditions indignes pour un salaire de misère. Dissidente est donc un sacré pamphlet social que ne renierait pas un Stéphane Brizé ou un Ken Loach et pour un premier film, c’est un coup de maître. Quant à la séquence finale, belle et déchirante, elle termine le film sur une belle note d’humanité. Une œuvre forte et nécessaire, bravo !

Bande-annonce : Dissidente

Fiche technique : Dissidente

Réalisateur : Pier-Philippe Chevigny.
Scénariste : Pier-Philippe Chevigny.
Production : TS Production.
Distribution France : Les Alchimistes.
Interprétation : Ariane Catellanos, Marc-André Grondin, Nelson Coronado, Micheline Bernard, …
Durée : 1h29
Genres : Thriller – Drame – Social
Date de sortie : 5 juin 2024
Pays : Québec (Canada)

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4.5

Bad Boys : Ride or Die, roulons encore un peu !

De retour après près de dix-sept ans d’absence, l’un des duos de flics les plus iconiques des années 2000 en avaient surpris plus d’un avec Bad Boys For lifeDélaissés par Michael Bay, Mike Lowrey et Marcus Burnett avaient soigneusement atterri entre les mains du duo Adil El Arbi et Bilall Fallah. Déjanté, drôle, touchant, complètement débile mais jamais trop, le troisième opus des superflics constituait l’une des excellentes surprises de l’année 2020. Nous voici quatre ans plus tard, et ni Will Smith ni Martin Lawrence ne semblent s’épuiser. Oui, Bad Boys : Ride or Die est dans la même veine que son prédécesseur. Pour le meilleur et pour le pire.

Tu n’es pas un personnage de saga policière si tu n’es pas accusé à tord dans l’un des films

Faut-il avoir vu les précédents opus pour comprendre celui-ci ? Non. Enfin, il est peut-être préférable de visionner le troisième film. L’un des éléments de son intrigue est intimement lié à la nouvelle. Mais, pour le reste, Ride or Die se tient parfaitement seul. Hormis l’élément que nous venons de citer, l’intégralité des éléments du scénario sont nouveaux. Enfin, nouveaux dans l’histoire de la saga, entendons-nous bien ! En l’état, ce n’est clairement pas pour l’originalité de son scénario que Bad Boys 4 trouve son intérêt. On nous ressort une nouvelle histoire de complot mettant sur la touche nos deux héros, en les faisant passer pour des ennemis de l’État. Original, pour quelqu’un qui n’aurait jamais vu une saison de 24 heures chrono, La Chute du Président, Taken 3, ou tous les autres opus de saga qui passent par cette étape.

Non, là où cette suite tire toujours son épingle du jeu, c’est pour son humour toujours réussi. Aussi et surtout, on retient l’alchimie intacte entre Will Smith et Martin Lawrence. Quelques vannes continuent de rater le coche, assez évident quand le film ne peut pas s’empêcher d’en placer une toutes les minutes. Mais, pour le reste et si l’on accepte un tant soit peu l’absurdité de certaines situations ou dialogues, l’histoire écrite par Chris Bremner reste particulièrement drôle. La relation entre Mike et Marcus y est évidemment pour beaucoup, d’autant qu’une grande partie des autres personnages n’ont pas grand intérêt. Seuls Eric Dane et Jacob Scipio possèdent plus à se mettre sous la dent que quelques apparitions fugaces. On saluera aussi l’immense Reggie (Dennis Greene), comic relief du 3e épisode, promu ici à un rang supérieur. Le militaire brille, quel que soit le ton, comique ou action, avec une immense scène de gunfight particulièrement savoureuse.

Les 2 fantastiques

Car oui, ce nouvel épisode est toujours porté par le duo Arbi & Fallah, déjà à l’œuvre dans le précédent. Après avoir été brutalement abandonnés par Warner en plein travail sur le prometteur Batgirl, les deux compères démontrent une nouvelle fois leurs talents et leur ingéniosité, en proposant lors de certaines séquences de vraies idées de mise en scène. Mieux, certaines d’entre elles sont rares dans le monde du cinéma, ou de la télévision de façon plus générale. On apprécie, d’autant que les dialogues aussi profitent de cadrages travaillés et réfléchis. Dans une ère où les films sont pensés pour Tiktok ou comme des téléfilms, on salue l’intention, bien qu’elle doive être naturelle au cinéma.

Finalement, faut-il voir ce Bad Boys : Ride or Die ? Oui, si vous avez aimé le précédent. Sans réinventer la roue, le projet tient suffisamment la route pour offrir un excellent divertissement. Pour le reste, nous restons en terrain connu, sans grande prise de risque. Le seul réel défaut que l’on pourrait trouver au film, c’est un aspect débile parfois trop poussé pour pas grand chose, comme la nouvelle obsession d’immortalité de Marcus. Donc non, ce n’est pas un chef-d’oeuvre, ni même un excellent film. C’est un très bon divertissement qui offrira à coup sûr de belles tranches de rire et quelques excellentes idées de réalisation. Si un cinquième épisode voit le jour, on ne dirait pas non !

Bande-annonce : Bad Boys – Ride or Die

Fiche technique : Bad Boys – Ride or Die

Réalisation : Adil El Arbi et Bilall Fallah
Scénario : Chris Bremner, d’après les personnages créés par George Gallo
Casting : Will Smith, Martin Lawrence, Vanessa Hudgens, Paola Nuñez, Joe Pantoliano…
Musique : Lorne Balfe
Direction artistique : Shawn D. Bronson et Laura C. Cox
Décors : Jon Billington
Costumes : Janie Bryant
Photographie : Robrecht Heyvaert
Genre : comédie policière, action
Durée : 115 minutes
Dates de sortie : 5 juin 2024

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3.5

« Voyage au centre de la Terre », un diptyque réussi

L’œuvre Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, adaptée par Rodolphe et illustrée par Patrice Le Sourd, trouve une nouvelle vie dans ce deuxième tome publié par les éditions Delcourt. Le professeur Lidenbrock, sa nièce Axel et leur guide Hans poursuivent leur périple extraordinaire dans les profondeurs de la Terre. Leurs aventures les mènent à la découverte d’un océan souterrain peuplé de créatures préhistoriques et les confrontent à toutes sortes de péripéties.

Dans ce deuxième tome, les protagonistes découvrent un univers fascinant sous terre, éclairé par des formations de stalactites et stalagmites. Le trio navigue sur un radeau à travers cet océan souterrain, où ils rencontrent des créatures telles que des dinosaures et des mammouths. L’illustrateur Patrice Le Sourd réussit à capturer l’essence de ce monde fantastique avec des dessins détaillés et un encrage profond.

Cependant, la traversée de cet océan n’est pas sans danger. Les intempéries et les rencontres avec des créatures hostiles ajoutent de la tension à l’aventure. Rodolphe ne ménage pas ses personnages dans cette adaptation minimaliste de l’œuvre de Jules Verne. Sur le plan graphique, le lecteur pourra se focaliser sur la beauté visuelle et les détails de l’environnement souterrain.

Malgré les avis partagés sur certains choix artistiques et narratifs, cette adaptation du Voyage au centre de la Terre reste fidèle à l’esprit de Jules Verne. Les aventures du professeur Lidenbrock et de ses compagnons sont retranscrites avec suffisamment de soin et d’imagination pour satisfaire le lecteur et offrir une restitution graphique enlevée.

Entre le choix audacieux de l’anthropomorphisme, la problématisation du genre d’Axel et les nombreuses aventures des personnages, cette adaptation invite à redécouvrir un récit intemporel sous une nouvelle lumière.

Voyage au centre de la Terre (T02), Rodolphe et Patrice Le Sourd
Delcourt, mai 2024, 48 pages

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3.5

« Là où gisait le corps » : radiographie de Pelican Road

Là où gisait le corps est le dernier roman graphique du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips. Publié par les éditions Delcourt, il nous plonge dans les recoins les plus sombres d’un quartier résidentiel américain, en plein coeur des années 80. Dense et complexe, le récit alterne les points de vue et les époques, pour nous offrir une peinture saisissante de Pelican Road.

L’intrigue de Là où gisait le corps se déploie autour de Pelican Road, une rue en cul-de-sac où les vies de plusieurs personnages s’entremêlent de manière inattendue. Toni est la femme délaissée d’un psychiatre. Elle entame une liaison avec Palmer Sneed, qui se fait passer pour un policier en brandissant partout la plaque de son défunt père. Ranko, sans-abri, est un vétéran psychologiquement instable, qui vit dans une tente à la marge du quartier. Lila Nguyen, une jeune fille de 11 ans, se prend quant à elle pour une super-héroïne sur ses rollers et sous son masque ; elle observe les agissements des uns et des autres et cherche à identifier les cambrioleurs qui sévissent depuis un moment dans les environs. Tommy et Karina forment un couple adolescent dysfonctionnel, ivre des sensations procurées par la drogue et le crime.

Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips sondent le tréfonds de l’âme humaine. Toni se sent attirée par l’autorité et l’assurance qu’incarne Palmer, ignorant tout des mensonges qui sous-tendent leur relation. La plaque de Palmer n’est ainsi rien d’autre que l’héritage volé à son père violent. Karina et Tommy illustrent une jeunesse perdue, tandis que Ranko porte en bandoulière les nombreux stigmates du Vietnam – comme une sorte de Rambo diminué, qui serait en plus manipulé par son psychiatre. Tous se réunissent autour d’un cadavre qui va déterminer la progression alternée du récit. L’apparition du corps sans vie d’un détective privé marque en effet un tournant dans cette rue.

C’est la jeune Lila qui découvre le cadavre, aussitôt déplacé, et qui s’échine à percer les manigances des uns et des autres pour cacher leur vérité, sauver leurs apparences. Dans ce thriller qui fleure bon (ou pas) les années 1980, les dissimulations, les fêlures, la duplicité n’ont de cesse de réaffirmer leur autorité sur Pelican Road. Les thèmes de contrôle et de pouvoir, récurrents dans les œuvres de Brubaker et Phillips, atteignent leur point culminant dans Là où gisait le corps. Fresque sociale des années 80, époque marquée par des bouleversements culturels et sociaux, l’album n’est ainsi pas sans références à la musique, aux drogues, aux séries télévisées et à la mode de l’époque.

Les personnages de Là où gisait le corps vivent des vies en apparence ordinaires, mais leurs histoires révèlent en réalité des drames intimes et des secrets profondément enfouis. La structure narrative, caractérisée par des sauts dans le temps et une multiplicité de points de vue, permet de dévoiler progressivement les couches de mensonges qui composent leur quotidien, souvent pathétique et pessimiste. On ne peut que saluer l’efficacité d’un tandem qui, décidément, ne déçoit jamais, et qui nous offre ici une narration chorale, déstructurée, mais où chaque élément vient compléter utilement celui qui précède, avec une intelligence remarquable.

Là où gisait le corps, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, mai 2024, 144 pages

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4