Une vie rêvée : portrait de femme avec fils

Pour son second long métrage après le remarqué Compte tes blessures, Morgan Simon continue d’explorer les relations familiales et signe avec Une vie rêvée un film intimiste empreint de tendresse, de justesse, de délicatesse et de modernité.

S’il fallait caractériser l’univers de Morgan Simon du côté de la littérature, on irait chercher Roland Barthes pour son écoute ou sa vision des nuances. En fin héritier de l’auteur des Mythologies, le cinéaste travaille ses récits intimes comme de petites mythologies « ordinaires et triviales » de l’amour filial sur le son de « Paroles, Paroles » de Dalida et Delon. 

Ce que cherche Morgan Simon ce n’est manifestement pas un cinéma ancré dans un réalisme social comme chez Delphine Deloget par exemple avec son Rien à perdre où le déterminisme social vient accoucher du devenir des personnages.

Une vie rêvée nous plonge ailleurs dans le paysage moiré des sentiments, là où les êtres fragiles et esseulés, déclassés (ici Nicole et son fils Serge) et déshérités, les oubliés du système font politique ensemble et tissent à eux-deux une autre société, celle d’un appartement-refuge dans les tours du Val-de-Marne et de son bar à chicha tenu par Lubna Azabal. C’est à l’intérieur de ces micro-lieux et liens que le cinéaste distille une veine, « des mots tendres enrobés de douceur » et un rythme à part, s’offrant à la fragilité, à l’imperfection et surtout à la sensibilité.

Une vie rêvée, c’est celle de Nicole endettée et au chômage qui vit avec son fils Serge (Félix Lefebvre) d’une vingtaine d’années et qui essaye tant bien que mal de lui montrer son amour. Campée par une Valeria Bruni-Tedeschi plus Gena Rowland que jamais, mouvante et miroitante, incarnant toutes les variations de cette mère un peu too much et consciente de l’être, profondément aimante et maladroite, Nicole ne comprend pas pourquoi elle a travaillé toute sa vie pour ne rien avoir, aucun bien, aucun plaisir alors qu’elle n’a fait aucun écart, aucune folie et qu’elle se retrouve dans l’incapacité de pouvoir même offrir une vie de rêve à son fils.

La beauté d’Une vie rêvée tient à ce parti-pris de la non-noirceur, de la non-aigreur, de l’absence de ressentiment. L’écriture est ténue et tendre. C’est un exploit lorsqu’il s’agit de vies qui pourraient n’être pas cinématographiques tant elles n’ont pas d’exploit ou d’archives à raconter : ni de grandes fêlures ni de grandes blessures. Avec Serge et Nicole, nous ne sommes pas dans la marge. Nous sommes dans l’ordinaire des laissés-pour-compte. Des gens qui ont du mal à se dire qu’ils s’aiment, des gens que l’on pourrait vite croire « sans valeur » selon la mécanique sociale consumériste. Nous sommes avec des personnages qui, en dépit des déterminismes sociaux et du peu d’horizon ouverts, ressentent et vivent l’élan de l’amour et de la vie. 

Il faut citer ces anti-héroïnes blessées et vibrantes que sont Valeria Bruni-Tedeschi et Lubna Azabal (immense dans Amal, un esprit libre et toujours incroyablement habitée ) qui offre ici réserve, luminosité et sagesse. Autour de ces femmes captivantes et séduisantes, il y a Félix Lefebvre, le jeune acteur à la fois adolescent et adulte (déjà présent dans Rien à perdre) découvert chez François Ozon. C’est lui qui joue ce fils timide et digne, attentif et « très poli », ce fils-témoin des ratages et combats de sa mère.

Le souffle des résistances de l’œuvre d’Édouard Louis traverse Une vie rêvée lorsque l’auteur de Monique s évade s’indigne que nos politiques ne pensent pas des programmes pour tous les gens qui suffoquent dans leur vie, pour toutes ces vies qui n’en peuvent plus d’être bafouées et écrasées. Le film de Morgan Simon fait songer à ce climat sans la volonté affirmée de révolution, de fiction de soi-même et de bataille, présente chez le sociologue. Dans Une vie rêvée, les plus belles batailles sont retenues, neutres et tendres, lucides et simples. C’est cette scène qui vaut toutes les manifestations où Valeria Bruni-Tedeschi, en train de se faire les ongles de pieds, regarde le discours de Macron sur la réforme des retraites et le commente de sa voix espiègle et chantante. Sans rancoeur. Juste avec du cœur.

Bande-annonce : Une vie rêvée

Fiche technique : Une vie rêvée

Scénario et Réalisation : MORGAN SIMON
Produit par FANNY YVONNET, FLORENCE GASTAUD
En coproduction avec JEAN-YVES ROUBIN, CASSANDRE WARNAUTS
Consultation scénario : MAGALI NEGRONI, GAËLLE MACÉ
Casting : MARLÈNE SEROUR
Directeur de la photographie : SYLVAIN VERDET
Ingénieur du son : OPHÉLIE BOULLY
Scripte : MORGANE AUBERT-BOURDON
1er Assistant réalisateur : PIERRICK VAUTIER
Décors : THOMAS GRÉZAUD
Costumes : RACHÈLE RAOULT
Maquillage : CAROLINE PHILIPPONNAT
Régisseuse générale : MAUD QUIFFET
Directeur de production : PATRICK ARMISEN
Montage image : MARIE LOUSTALOT
Montage son : VALÉRIE LE DOCTE
Mixage : SAMUEL AÏCHOUN
Musique originale : DAVID CHALMIN
Distribution France : WILD BUNCH
Ventes internationales : PULSAR CONTENT
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h37
Date de sortie : 4 septembre 2024

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