La Mélancolie : le temps de vivre

La patience est une vertu pour certains et un facteur de mélancolie pour d’autres. Remarqué à la dernière édition du Festival des 3 Continents, Takuya Kato nous délivre une œuvre intimiste sur le couple au Japon. Sans être un mélodrame conventionnel sachant le sujet, maintes fois exploré et remanié, il y a de quoi se laisser prendre au petit jeu d’une résilience, symptomatique d’une société qui ne jure que par la bienséance. Ce film tombe astucieusement les masques des individus qui la peuplent et dont le premier réflexe est de dissimuler leurs sentiments.

Synopsis : Après la perte brutale de son amant, Watako retourne discrètement à sa vie conjugale, sans parler à personne de cet accident. Lorsque les sentiments qu’elle pensait avoir enfouis refont surface, elle comprend que sa vie ne pourra plus être comme avant et décide de se confronter un à un à tous ses problèmes.

Lorsque certains couples jouent de la distance pour alimenter la flamme de leur amour, d’autres en profitent pour s’éloigner définitivement d’une emprise passionnelle. La Mélancolie prend soin de peindre les sentiments des protagonistes, confus dans les choix qu’ils ont faits ou vont faire. Pour son deuxième long-métrage, Takuya Kato convoque un lot de personnages qui sont conditionnés à intérioriser leurs pensées et à dissimuler leur douleur. Tout l’intérêt est d’en évaluer son intensité et d’observer les réactions envisageables. Le cinéaste japonais ne s’éloigne donc pas trop de sa précédente réalisation, Grown-ups, qui mettait en scène un couple d’universitaires qui questionnait leur responsabilité sur leur possible enfant à naître. Sans avoir à traîner une telle incertitude de ce côté-ci, Kato use suffisamment de pragmatisme pour analyser les rouages d’une relation conjugale déroutante.

À voix basse

Au milieu d’un décor qui cloisonne la vie à deux dans une fausse idée de la perfection, le printemps des amours semble s’achever pour Wakato (Mugi Kadowaki) et Fuminori (Kentaro Tamura). C’est au petit matin que la femme mariée se volatilise d’un appartement, où règne un climat hivernal et silencieux. La citadine étouffe dans cette atmosphère et saute dans le prochain train pour décompresser dans un glamping. De quoi nourrir et valider les inquiétudes d’un écosystème en péril, comme décrites dans Le mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi. Ce lieu, par définition contre-nature, évoque la trahison et la chute programmée d’une femme qui est venue retrouver son amant, Kimura (Shôta Sometani). Lorsque ce lien de réconfort lui est ôté, cela alimente une mélancolie qui l’empêche irrémédiablement de surmonter le deuil de son refuge et de son mariage.

Commence alors un pèlerinage improvisé dans lequel elle se trouve confrontée à la réalité, celle qui ne la laissera quittera plus du regard. Ce traitement reste cependant plus abouti dans Drive my car, qui partage le même type de résilience. La culpabilité pousse toutefois l’épouse à ouvrir des portes qu’elle a longtemps laissé fermer au sein de son couple, car Fuminori maintient une emprise sur Wakato. Cette dernière est contrainte de respecter les motivations de son mari, qui a déjà eu un enfant d’une précédente union. Sa paternité est cependant remise en cause, lorsque les ficelles manipulatrices qu’il a posées sur elle gagnent en visibilité. Ses formules de politesse orientent ainsi les réponses de sa femme, piégée par les apparences.

Interférences destructives

Toute l’intrigue parvient habilement à tirer dessus pour qu’on les remarque avec une impuissance aussi nette que celle de Watako, plongée dans un monde tellement silencieux qu’elle finit par devenir un spectre parmi les autres, une anonyme dans la multitude de cas similaires. Elle erre souvent seule dans des plans fixes et disparaît dans un décor qui l’aspire ou qui la maintient en captivité. De même, des flashbacks sont si astucieusement et discrètement intégrés que la protagoniste ne cesse de rebondir entre les temporalités. C’est ainsi que l’on constate avec désarroi qu’elle s’est enfermée dans le carcan de la servitude volontaire, une vie sans issue. Peut-elle vraiment prétendre au bonheur ? À quel prix, dans le cas échéant ?

Il s’agit donc de dépasser cette notion, plus toxique que la relation qu’entretient Watako avec son mari. Ce sont dans les murmures et les silences qu’elle interroge les fondements de la bienséance, pour qu’elle puisse enfin se libérer de ses émotions refoulées. Ce qui empêche chaque personnage de s’exprimer pleinement vient alors du déni, entretenu avec suffisamment de complaisance qu’on finit par perdre le sens des responsabilités. La Mélancolie réunit les causes et conséquences d’un mariage désenchanté et les expose dans une vitrine sur une société japonaise en mal de communication. Sans juger ses personnages et en à peine 80 minutes, Takuya Kato réussit ainsi à redéfinir l’amour, dans toutes ses promesses et ses imperfections.

Bande-annonce : La Mélancolie

Fiche technique : La Mélancolie

Réalisation et Scénario : Takuya Kato
Photographies : Shota Nakajima
Lumières : Taiki Takai
Décors : Keisuke Maeyashiki
Direction artistique : Yui Miyamori
Son : Hirokazu Kato, Manabu Kagara
Montage : Mototaka Kusakabe, Sylvie Lager
Musique originale : Eiko Ishibashi
Assistant réalisateur : Hirofumi Kagawa
Coiffure : Mika Kondo
Costumes : Ayuko Takagi
Production : Nagoya Broadcasting Network & Bitters End, Film Makers Inc., Comme des cinémas
Producteurs délégués : Yuhiro Matsuoka, Yuji Sadai
Producteurs : Yasuhiko Hattori, Tatsuya Matsuoka, Shinya Miyazaki, Masa Sawada
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 14 août 2024

La Mélancolie : le temps de vivre
Note des lecteurs2 Notes
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.