Uncharted de Ruben Fleischer : quand adaptation rime avec trahison (et déception)

Que peut-il se passer quand Hollywood, soucieux de raviver le genre moribond du film d’aventure, opte pour l’adaptation d’un hit vidéoludique, qui doit justement son succès à sa faculté d’avoir su émuler en son temps le meilleur d’Indiana Jones et Benjamin Gates ? Assurément rien de bon car si on y réfléchit bien, le Uncharted de Ruben Fleischer se veut finalement la copie d’une… copie.

L’heure est à la trahison

« Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes »

Plus les années passent et plus cet adage entendu dans Le Guépard de Luchino Visconti semble s’inscrire comme une véritable prophétie dès lors qu’on cause adaptation vidéoludique à Hollywood. Et pour cause, car au grand dam des fans de Doom, Assassin’s Creed, ou autre Need For Speed, les adaptations de jeux vidéos ont toujours brillé par leur incapacité à en comprendre l’essence. Puisque si l’univers d’un jeu est une chose, son gameplay en demeure assurément une autre. Et ce n’est malheureusement pas notre dernier candidat en date, Uncharted qui viendra contredire cette affirmation. Car au-delà d’un décalque d’Indiana Jones, la saga initiée en 2007 sous l’égide de Naughty Dog avait pour elle un héros attachant et roublard qui n’hésitait pas à donner les coups, et qui déplaçait sa carcasse aux quatre coins du monde pour trouver de fabuleux trésors. On y courait, sautait, envoyait des rafales d’AK-47 sur le premier sbire venu, non sans une pointe de violence mais surtout de nervosité. Ainsi, au mysticisme prisé par Tomb Raider, Uncharted se démarquait en optant pour une approche racée de l’aventure. Comprenez un ride sec, brut et dominé par la désinvolture de son héros, qui lui était confronté à des énigmes et mystères nettement plus ancrés dans la réalité.

Mais ici, point de tout ça puisque sans doute désireux de bâtir une nouvelle franchise à succès (au détriment d’une histoire en one-shot), Hollywood préfère l’approche « origins » ramenant donc notre Nate à sa période post-lycée et donc débarrassé de ses nombreuses aventures. Dès lors, la tâche paraissait impossible que de pouvoir restituer l’essence même du jeu en en sapant le principal atout : le flegme de son héros. Tout aussi bon puisse être Tom Holland, le Nate Parker qu’il incarne est ainsi à mille lieux de son alter ego vidéoludique. Là ou son homonyme de pixels se fendrait d’une blague bien sentie voire d’une pointe de violence légitime pour se sortir de n’importe quelle situation, l’itération Holland peine à se défaire de sa trogne juvénile tout le long du film et joue la carte du jeune naïf jovial cherchant paradoxalement à être vu comme un dur. En ce sens, difficile de ne pas y voir une resucée de son Peter Parker du MCU, qui aurait pour l’occasion troqué ses gouts de sciences pour l’histoire.

Cette confusion, hélas jamais démentie par l’histoire, se reflète d’ailleurs sur l’autre point majeur du jeu/film : la relation établie avec Victor « Sully » Sullivan. Dans le jeu, c’est un vieux de la vieille cigare vissé aux lèvres qui agit en tant qu’ange gardien de notre héros mais aussi et surtout mentor acariâtre aux airs de figure paternelle. Or ici, bien que l’âge entre Tom Holland et Mark Whalberg permette un tel tour de passe-passe, la relation dévie inexorablement vers une sorte de tandem certes mal assorti mais duquel ne filtre paradoxalement pas le lien filial qui était pourtant le sel des jeux. Et l’énergie communicative du duo n’y changera rien, on passera tout le film à se dire qu’une telle dynamique de personnage a déjà été vue ailleurs (et en mieux) ; si bien qu’il draine dans son sillage un autre souci majeur : son absence manifeste d’identité. 

Indiana Gates, Benjamin Jones ou Nathan Drake ?

Trop occupé à bouffer à tous les râteliers (on passe de l’exotisme d’un Indiana Jones, au coté ludique d’un Benjamin Gates), le film échoue ainsi à imprimer un style qui diffère du tout venant hollywoodien. Même sens du découpage hasardeux, même propension à user de fonds verts disgracieux, même photo terne : c’est simple le film coche toutes les cases du divertissement hollywoodien lambda avec une constance jamais démentie. C’est carré, ça se veut enlevé et drôle par moments, ça sait distiller ici et là quelques blagues qui font mouche, mais tout apparaît comme étant diablement générique. Le scénario entend ainsi donner à moudre aux fans du jeu en introduisant des personnages bien connus des joueurs, mais leur caractérisation est si faible qu’on les oublie assez vite. Quid des dilemmes du personnage de Sully ? Ou de celui du grand méchant Moncada, joué par un Antonio Banderas qui n’a hélas rien à jouer ?

Le film ne prendra même pas la peine d’y répondre, trop occupé à donner la soupe aux talents de gymnastes de Tom Holland, qui bon point, excelle dans la gestuelle du héros. Mais donner corps à un personnage c’est une chose, l’aborder sous ses autres facettes en est une autre et c’est là finalement que réside le souci : Uncharted se veut certes fidèle à la grammaire visuelle du jeu (encore que), mais pas à son essence, à sa substance. Le crédo des jeux, tout du moins une large part d’entre eux, visait en effet à introduire les germes d’une famille dysfonctionnelle et à transposer les tumultes occasionnés par une vie aux quatre coins du globe. Ici, l’histoire du jeu semble prendre de court Drake, quand bien même les jeux en faisaient le moteur de l’intrigue et donc par extension de l’action. 

Parlons-en de l’action tiens. Vu la réputation de la franchise (notamment le 3ème qui se voit carrément pillé pour l’une des séquences phare du métrage), on aurait pu penser que Ruben Fleischer allait tenter de rendre compte de ce mélange de brutalité et célérité adopté par les jeux. En clair, adopter un style rentre-dedans pour justement court-circuiter Hollywood qui en s’échinant depuis une décennie à réinvestir le genre, ne l’a rendu que plus propice à la pure bouffonnerie et la parodie (Jungle Cruise, Jumanji). Mais là encore, le film paye sa décennie d’errance dans les limbes du development hell tant le choix de Ruben Fleischer demeure une absurdité à la hauteur de la compréhension des ressorts narratifs du jeu par les scénaristes. Le bougre, dont le récent fait d’arme s’avère être Venom, illustre ainsi son incompétence à tous les niveaux. Son action s’en retrouve timorée, comme dépourvue de panache, de passion et d’envie.

Tout sonne creux comme cette ouverture in media res qui voit notre héros voltiger dans les airs, attaché à un convoi de marchandises éjecté d’un avion ; et qui magie du cinéma aidant, semble échapper aux lois de la physique. Il n’y d’ailleurs que le climax qui peut se targuer de surnager au milieu du reste, tant son éloignement vis-à-vis des jeux a le mérite de redonner ne serait-ce pendant un temps, l’illusion d’assister à un numéro d’équilibriste que ne renierait pas le vrai Nathan Drake. Mais en dehors de cette conclusion, hélas noyée dans un amas de CGI disgracieux, Uncharted n’arrivera hélas jamais à rendre compte de l’immense potentiel qu’il avait pourtant entre ses mains.

Long, laid et laborieux, Uncharted rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre, mais en aucun cas ceux du jeu. 

Uncharted : Bande-Annonce

Uncharted : Fiche Technique 

Titre : Uncharted
Réalisation : Ruben Fleischer
Casting : Tom Holland (Nathan Drake), Mark Whalberg (Victor Sullivan), Antonio Banderas (Santiago Moncada), Sophia Taylor Ali (Chloé Frazer), Tatie Gabrielle (Jo Braddock), Steven Waddington (l’écossais)
Scénario : Art Marcum & Matt Holloway
Photographie : Chung-hoon Chung
Montage : Richard Pearson & Chris Lebenzon
Musique : Ramin Djawadi
Production : Avi Arad, Charles Roven & Alex Gartner
Maisons de Productions : Atlas Entertainment, Playstation Productions, Columbia Pictures
Distribution : Sony Pictures Entertainment
Durée : 116 minutes
Genre : Aventure/Action
Date de sortie : 16 Février 2022

Etats-Unis – 2022

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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