Borderlands d’Eli Roth : space opé(ras) du sol…

Dans la longue tradition des adaptations de hits vidéoludiques financées et saccagées par le tout Hollywood, j’appelle Borderlands. Ou l’histoire d’une misfit contrainte de s’acoquiner avec une bande de weirdos pour retrouver un fabuleux trésor sur une planète aux airs d’enfer sablonneux. Ça vous rappelle quelque chose, non ? C’est normal…

Un jour, il faudrait vraiment que l’on se penche sur cette malédiction entre Hollywood et les jeux vidéo. Puisque s’il y a bien un « mariage » qu’on aurait cru synonyme de succès garanti, c’est bien celui de l’inventivité du 10ème art, couplé à la débauche de moyens de l’Oncle Sam. Et pourtant, dieu sait qu’ils ont essayé. Super Mario Bros., Tomb Raider, Uncharted : tous ont vu leur imaginaire saccagé sous la coupe d’exécutifs qui n’ont manifestement toujours pas compris que dans le terme « jeux vidéo », il y a aussi le mot « jeu ». Résultat, tous les films susnommés accouchent années après années du même problème : leur incapacité à restituer le ludisme (gameplay) inhérent aux jeux.

Tout au plus pourrait-on reconnaitre au mal-aimé Assassin’s Creed (2016) sa propension à avoir donné corps à ce qui faisait la base du hit signé Ubisoft : celle de voir littéralement un homme jouer à être un autre homme, sans pouvoir avoir son mot à dire ni pouvoir influer sur ses actions. Mais bon, pas question d’Ezio ici mais bien de Lilith ; figure familière des aficionados du jeu puisque c’est avec elle que le film démarre, non sans lâcher une bonne grosse dose d’exposition à coup de trésors perdus, planète pourrie, passé refoulé et lassitude teintée de jurons dans la voix. Une bien maigre caractérisation qui peut se lire autant comme une volonté de faire connaître le lore du jeu au grand public (on est loin de la popularité d’un GTA) qu’un cruel aveu de faiblesse de la part des scénaristes qui, conscients de ne pouvoir transposer la sève résolument -18 ans du jeu, s’entêtent à croire que balancer quelques injures de temps à autre suffirait à rendre le film raccord avec sa verve subversive.

Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…

Car voilà, le jeu Borderlands et sa ribambelle de suites sont en effet réputés pour les hordes de monstres et autres joyeux lurons échappés de Mad Max que le joueur sera sommé de poutrer bien salement à coup d’armes à feux et de couteaux. Ça saigne, ça suinte, ça démembre sous un soleil de plomb et pourtant à l’arrivée… on ne voit rien. Aucune saillies gores (pourtant justifiées par le récit), aucun démembrement ou pic de sauvagerie totalement assumée par Eli Roth. Aucun souci de fidélité à l’œuvre, tant le film pioche dans les différents opus du jeu sans cohérence ni respect : il suffit de voir le personnage de Roland, ex-militaire d’élite sans pitié et dont la sauvagerie va croissante à mesure que les jeux avancent, ici campé par le frêle et insupportable Kevin Hart. Mais surtout, aucun respect pour l’univers mis en image : des étendues sablonneuses, normalement, c’est facile à rendre à l’écran. Pourtant ici, tout pue le CGI à peine finalisé et on peine ne serait-ce à deviner la part réelle des décors arpentés par notre joyeuse équipée et celle venant tout droit du studio bulgare dans lequel tout ce bazar a été tourné.

Tout respire alors l’inconséquence et le désintérêt le plus total ; si bien que quand le film essaie de développer son arc principal – ici une chasse au trésor teintée d’une quête mémorielle -, ni le casting ni l’enchainement des péripéties ne parviennent à susciter le moindre début d’investissement émotionnel de la part du spectateur. Une ignominie à peine rattrapée par ce qui cristallise peut-être le réel raté du film : son manque criant d’originalité. Ici, la réunion de têtes brulées au détour d’un objectif commun rappelle Marvel avec sa team des Gardiens de la Galaxie ; la prétendue sauvagerie de leur épopée tend à ressembler à la fine équipe de la Suicide Squad (DC), quand la populace rencontrée au fil de leur voyage évoque au choix Star Wars, Mad Max et dans une certaine mesure Blade Runner, etc… De facto, on navigue en terrain connu et on arrive pourtant à se sentir largué face aux germes de cet univers pourtant vendu comme mirifique. Un paradoxe incompréhensible à la hauteur de celui d’avoir pris à la réalisation Eli Roth, chantre de l’horreur et donc probablement la personne la moins qualifiée pour le job, tant le ton général du métrage et la promotion ont mis en avant… l’humour.

Long, laid et laborieux, Borderlands rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre (et encore), mais en aucun cas ceux du jeu.

Borderlands : Bande-Annonce

Borderlands : Fiche Technique

Réalisateur : Eli Roth
Scénariste : Joe Crombie et Eli Roth
Casting : Cate Blanchett (Lilith), Kevin Hart (Roland), Edgar Ramirez (Atlas), Jamie Lee Curtis (Patricia Tannis), Ariana Greenblatt (Tiny Tina), Florian Munteanu (Krieg), Janiva Gavankar (Commandant Knox), Jack Black (ClapTrap),
Musique : Steve Jablonsky
Photographie : Rogier Stoffers
Montage : Julian Clarke
Production : Avi Arad et Erik Feige
Sociétés de production : Lionsgate, Arad Productions, Picturestart, Gearbox Studios et 2K Games
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), SND (France)
Budget : 115 000 000 $

Etats-Unis – 2024

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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