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Faust : L’oeuvre de Dieu, la part de l’Homme

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Pour parachever notre rétrospective consacrée aux années 2010, intéressons-nous aujourd’hui au remarquable Faust d’Alexandre Sokourov. Plus qu’une simple reprise du mythe de Goethe, ce film est un voyage cinématographique parcourant les tréfonds de l’âme, une toile de maître dans laquelle transparaissent les visages diaboliques et divins de l’être humain.

Synopsis : Le docteur Faust cherche désespérément un sens à sa vie lorsqu’il fait la rencontre de Méphistophélès, figure du diable masquée sous les traits d’un usurier. Celui-ci lui offre l’occasion d’approcher la jeune Marguerite, troublante image de la grâce et de la féminité…

Après avoir sondé le “mal” qui gangrena le 20 e siècle, par le portrait des grands despotes qui le peuplèrent (Hitler dans Moloch, Lénine dans Taurus, Hiro Hito dans Le Soleil), Alexander Sokourov cherche à conclure sa tétralogie consacrée au pouvoir de manière purement allégorique. C’est le mythe de Faust qui lui en offre la possibilité, à travers notamment la reprise de cette célèbre formule : “l’éternel féminin nous élève “ (“das Ewig-Weibliche zieht uns hinan”). En effet, sans la rencontre avec l’être aimé, sans la connaissance de “l’amour”, l’homme ne saura rien du bonheur et sera incapable de s’élever ! Sa vie, dès lors, deviendra synonyme de damnation, oubliant l’existence du “bien” pour mieux s’enferrer dans un “mal ”absolu…

Ainsi, c’est à la faveur d’un plan-séquence des plus morbides, se concluant par l’image d’une verge en état de putréfaction, que Sokourov nous annonce le constat qui est le sien : le divin a quitté les lieux, le sexe est mort, et l’amour aussi. Faust et son assistant ont beau chercher “l’âme” en autopsiant les différents organes, ils ne pourront la trouver dans ce corps abandonné par la vie, asséché en émotions.

Dans le récit original, Goethe dresse lui aussi un constat pour le moins saisissant : face à l’immensité du monde, l’homme n’est rien et ne peut accéder au savoir universel. Il ne lui reste plus qu’à signer un pacte avec le démon pour enfin connaître l’essentiel : l’amour véritable ! En bon auteur qu’il est, Sokourov tente une relecture toute personnelle de l’œuvre, en lorgnant également du côté de la version de Murnau, afin de filmer ce désenchantement qui ouvrit les portes du pouvoir à Hitler et consorts. Exit donc le “divin”, les représentations du “Paradis” et de “l’Enfer”, le récit sera entièrement dominé par le réalisme, l’organique, et surtout cette “pesanteur” qui nous prive de toute transcendance.

Pour nous en faire percevoir les contours, Sokourov affûte avec minutie ses différentes représentations esthétiques. Dans ce 19e siècle fantasmé, la mort et les considérations pécuniaires pèsent de tout leur poids sur les individus, et les condamnent à l’inertie : les corps sont patauds, les lieux exigus, et les hommes se heurtent, se mêlent, se gênent continuellement. Ils sont prisonniers de la matérialité comme le village peut l’être de la boue. Le maléfique, lui-même, n’a plus grand-chose de spirituel : dépossédé de cornes, affublé d’un sexe greffé sur l’arrière-train, Méphistophélès est un être difforme et ridicule. La pesanteur est telle, qu’il ne peut s’élever au-dessus du commun des mortels, subissant aussi bien les lois organiques (douleurs, diarrhées…) que sociales (cachetonne en tant que prêteur sur gages). Avec une douce ironie, Sokourov nous interroge : que peut-on attendre d’un monde où la matérialité nous attire irrémédiablement vers le bas ? Comment espérer trouver du divin dans un endroit où le pacte avec le diable n’est qu’un vulgaire contrat d’escompte ?

Le travail pictural qui s’ensuit nous donne un avant-goût de la basse matérialité de l’existence. Le recours à une palette chromatique restreinte, faite de vert et de marron, recouvre les êtres et les choses d’une même teinte terreuse : on confond les individus, les objets et les lieux, on plonge dans une réalité qui n’est que matière. Une impression que le maillage sonore accentue un peu plus : la concomitance de différentes sonorités (musique, brouhaha, parole) empêche l’avènement de ce supplément d’âme qu’est le silence. Quant aux déformations de l’image, elles indiquent avec élégance le trouble qui gagne la vision de Faust, et donc sa compréhension de l’amour.

Le mal n’a pas besoin du bien pour exister, nous dit-on. Une phrase que le cinéaste applique à la lettre, déplorant la fin du spirituel par une image où prédomine uniquement l’organique (la chair de l’usurier, de l’homoncule) et la mort (cadavres, corps livides, etc.). Seule Marguerite semble échapper à cette représentation, elle dont la beauté angélique est parfaitement sublimée par Sokourov (corps à la sensualité exacerbée, visage naissant dans un éclat de lumière, etc.). Elle est la promesse d’un amour qui transcende le réel, elle incarne cet “éternel féminin” qui est censé nous élever. Seulement, pour Faust, l’élévation est impossible car sa damnation est totale : comme il a tué pour se rapprocher d’elle, son amour alourdi de culpabilité l’entraîne irrémédiablement vers le bas. Il n’y a point de salut pour lui, comme nous l’indique avec une douce poésie la scène du lac : les corps s’enfoncent dans l’eau, l’amour tombe dans les abysses.

C’est finalement en toute logique que le film se termine par l’ascension d’une montagne, par la vaine tentative humaine de prendre enfin de la hauteur. Incapable de comprendre qu’il n’existe aucune transcendance dans ce monde, Faust se fourvoie en s’efforçant d’en trouver une. Face à la puissance d’un geyser naturel, il pense avoir trouvé la réponse à la question qu’il se posait devant le pénis mort du début : où se trouve l’âme ? Où se situe le divin ? Égocentrique forcené, persuadé de pouvoir reproduire l’effet du geyser, notre homme ambitionne désormais à être le nouveau Créateur. Hitler, Lénine et Hiro Hito peuvent venir en toute quiétude avec le siècle naissant, car les garde-fous ont sauté, et les pactes démoniaques sont périmés. Désormais, l’Homme n’a plus besoin du diable pour brader sa propre humanité…

Faust : Bande-Annonce

Faust : Fiche Technique

Réalisation : Alexandre Sokourov
Scénario : Iouri Arabov, Alexandre Sokourov et Marina Koreneva d’après Faust de Goethe et Le Docteur Faustus de Thomas Mann
Photographie : Bruno Delbonnel
Production : Andrey Sigle
Société de production : Sophie Dulac Distribution (France)
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 20 juin 2012 (France)

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4.2

Les Grands Mystères de la peinture, de Gérard Denizeau : de l’art d’apprendre à regarder

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Le 2 octobre dernier, Les Grands Mystères de la peinture paraissait aux éditions Larousse, sous la plume de Gérard Denizeau. Un livre essentiel, en plus d’un superbe objet, pour apprendre à regarder la peinture, l’analyser, et découvrir que les plus petits détails sont parfois les plus chargés de sens.

« La mission suprême de l’art consiste à libérer nos regards des terreurs obsédantes de la nuit, nous guérir des douleurs convulsives que nous causent nos actes volontaires. » – Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

C’est par cette citation que s’ouvre le livre de Gérard Denizeau, habitué de l’exercice ayant déjà publié La Bible expliquée par la peinture ou encore La Mythologie expliquée par la peinture. Il réitère ici en élargissant son chant d’exploration à l’ensemble de l’histoire de la peinture, progressant chronologiquement depuis les fresques murales pompéiennes jusqu’aux tableaux de Magritte, en passant par les œuvres des plus illustres représentants de chaque courant pictural. En plus d’offrir une analyse de plus de 50 tableaux – entourés d’un avant-propos et d’un index fort utiles –, l’ouvrage apporte aussi au lecteur une vue d’ensemble sur l’histoire de la peinture, l’évolution de ses techniques et de ses codes de représentation, de ses tabous et de ses ruptures.

Car bien qu’étant présenté comme un immense catalogue, passant d’une peinture à l’autre sans transition ni réelle explication, cette vue d’ensemble maintient tout l’intérêt d’une lecture linéaire et exhaustive d’un tel livre-outil. Bien sûr, le lecteur sera libre, selon ses envies, d’aller chercher l’analyse d’un tableau de Rembrandt, puis de revenir à Michel-Ange avant de faire un bond jusqu’à Van Gogh ; mais il passera peut-être à côté de cet incroyable sentiment d’érudition naissante qu’un parcours aussi cohérent, construit et complet que celui-ci permet d’éveiller.

En ce sens, le choix des peintures étudiées n’est pas anodin, et ne saurait être réduit à une sélection irréfléchie des 50 peintures les plus célèbres. Chaque analyse et chaque tableau actualise un aspect de l’art pictural, et donc de l’histoire de la peinture. Par exemple, on comprend comment et pourquoi Le Paiement du Tribut de Masaccio révolutionna la façon de rapporter l’homme à l’espace et au temps, comment et pourquoi La Naissance de Vénus de Botticelli fut pionnier dans la représentation du corps féminin, comment et pourquoi Le Souper à Emmaüs de Le Caravage fit de la lumière un nouveau vecteur de significations, ou encore comment Des caresses ou le Sphinx de Khnopff fit de la peinture un moyen de raconter des énigmes.

Extrait. Crédits : Larousse

L’ouvrage s’intéresse donc à 51 peintures étalées sur plus de 200 pages, pour la plupart célébrissimes, chacune analysée à l’occasion de 4 pages (ni plus ni moins) prenant la forme de deux doubles-pages. La première double-page, consacrée à une présentation générale du tableau, de son peintre, du contexte historique, des techniques, de la signification globale – peinture grand format à l’appui. La seconde, consacrée à la décomposition géographique de l’œuvre, pour isoler les détails, les scènes, les plans, voire parfois les temporalités (notamment dans la peinture religieuse).

Les deux premières pages permettent donc d’insérer l’œuvre dans l’histoire globale de l’art et de la peinture, et de questionner le pourquoi de la fascination qu’elle génère depuis des siècles ; les deux pages suivantes tentent de répondre au comment de cette fascination (à défaut d’apporter une réponse définitive au pourquoi, qui semble à jamais voué au mystère).

Extrait. Crédits : Larousse

C’est dans ce deuxième moment que le travail d’analyse devient passionnant, Gérard Denizeau faisant preuve d’une acuité exceptionnelle accompagnée d’un propos toujours didactique : il n’apporte pas toutes les réponses directement au lecteur, mais le prend par la main – ou plutôt par les yeux – pour le mener lui-même jusqu’aux détails dignes d’intérêt, l’encourageant par là à développer, seul, son sens critique et analytique à l’aide de ces nouveaux outils fraîchement acquis.

En résumé, Les Grands Mystères de la peinture est un ouvrage d’un richesse à la hauteur de son ambition, qui apprendra aux plus novices les ressorts du langage pictural, sans oublier les amateurs en ne délaissant jamais les aspects les plus techniques. Un beau livre qui permet de voir d’un œil nouveau les tableaux les plus célèbres que l’on connaît déjà tous, ou bien de poser un premier regard d’emblée attentif sur des œuvres que l’on découvrirait à l’occasion. De quoi passer des heures à lire, apprendre, comparer, mais surtout regarder.

Liste complète des tableaux analysés :

La Frise des mystères — Pompéi
La Crèche à Greccio Giotto di Bondone
Le Paiement du Tribut — Masaccio
Les Époux Arnolfini — Jan Van Eyck
La Flagellation — Piero della Francesca
Le triptyque Portinari — Hugo Van der Goes
La Naissance de Vénus — Sandro Botticelli
Le Jardin des délices — Jérôme Bosch
La Tempête — Giorgione
La Joconde — Léonard de Vinci
La Création d’Adam — Michel-Ange
Le Parnasse — Raphaël
La Mélancolie — Lucas Cranach
Les Ambassadeurs — Han Holbein le Jeun
La Tour de Babel — Pieter Bruegel l’Ancien
Les Noces de Cana — Paolo Véronèse
Les Saisons — Giuseppe Arcimboldo
L’Enterrement du Comte d’Orgaz — Le Greco
Le Souper à Emmaüs — Le Caravage
La Chute de Phaéton — Pierre Paul Rubens
Judith décapitant Holopherne — Artemisia Gentileschi
Nature morte à l’échiquier — Lubin Baugin
Le Tricheur à l’as de carreau — Georges de La Tour
Le Festin de Balthazar — Rembrandt
Les Ménines — Diego Vélasquez
Le Déluge — Nicolas Poussin
La Jeune Fille à la perle — Johannes Vermeer
L’Enseigne de Gersaint — Jean Antoine Watteau
Diane sortant du bain — François Boucher
Les Hasards heureux de l’escarpolette — Jean Honoré Fragonard
Les Sabines — Jacques Louis David
Paysages d’hiver — Caspar David Friedrich
Tres de Mayo — Francisco de Goya
La Grande Odalisque — Jean Dominique Ingres
Le Radeau de la Méduse — Théodore Géricault
La Mort de Sardanapale — Eugène Delacroix
Tempête de neige — Joseph Mallord William Turner
Un Enterrement à Ornans — Gustave Courbet
Impression, soleil levant — Claude Monet
L’Île des morts — Arnold Böcklin
Un dimanche après-midi à la Grande Jatte — Georges Seurat
La Vision après le sermon — Paul Gauguin
Le Talisman — Paul Sérusier
La Nuit étoilée — Vincent Van Gogh
Le Cri — Edvard Munch
Des caresses ou le Sphinx — Fernand Khnopff
La Frise Beethoven — Gustav Klimt
Les Grandes Baigneuses — Paul Cézanne
Carré blanc sur fond blanc — Kazimir Malevitch
Guernica — Pablo Picasso
L’Empire des lumières — René Magritte

Les Grands Mystères de la peinture, Gérard Denizeau
Larousse, octobre 2019, 221 pages

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4.5

« Marzi, une enfance polonaise » : le communisme autopsié par une fillette

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Chez Dupuis paraît Marzi, une enfance polonaise, succession de tranches de vie à hauteur d’enfant dans la Pologne communiste de la décennie 1980. Sowa y raconte ses plus « tendres » années, en plein bouleversement politique, dans une ville de Stalowa Wola portant tous les stigmates du soviétisme. Son compagnon (de bande dessinée comme au civil) Sylvain Savoia met habilement en images ces témoignages empreints de naïveté, d’espoirs, mais aussi de douleurs.

Le découpage de Marzi, une enfance polonaise se veut relativement simple. La bande dessinée se présente comme une succession de tranches de vie, dont la principale singularité consiste à adopter le point de vue d’une fillette sur la Pologne communiste des années 1980. L’élaboration des planches repose presque exclusivement sur un même principe : six cases où la description prévaut amplement sur les dialogues.

Dans ces scènes de la vie quotidienne, la Pologne se découvre bribe par bribe. À l’instar de Cracovie, Stalowa Wola, la ville natale de Sowa – et par conséquent de la jeune narratrice de la bande dessinée –, s’articule quasi entièrement autour de son usine emblématique. D’ailleurs, quand les ouvriers obtiennent un frigo de confection russe grâce à leur employeur, une bonne partie des HLM avoisinant l’usine voient simultanément trôner dans leurs cuisines le même appareil réfrigérant. Dans les années 1980, l’humeur des adultes en Pologne est souvent maussade. Ils en ont assez. De quoi ?, Marzi l’ignore. Mais elle constate.

Les rayons des magasins sont désespérément vides et, dès qu’ils sont approvisionnés, les gens font la file des heures durant pour acheter du sucre, des oranges, du papier de toilette ou de la viande, en échange de bons. Les tickets de rationnement sont également en vigueur dans les pompes à essence. L’information circulant vite (malgré l’absence notable de téléphone dans les foyers), l’arrivée d’un camion de livraison dans une station-service suffit à congestionner une ville entière. On observe alors des colonnes d’automobilistes se rendant tous au même endroit au même moment, dans l’espoir d’offrir un peu d’énergie à une guimbarde parfois délabrée. Dans cette Pologne désargentée, les ménages cachent leurs maigres économies dans leurs sous-vêtements, un congélateur unique strictement compartimenté sert de garde-manger à tout un immeuble, on ramène de l’étranger des raisins secs ou du chocolat, l’acquisition d’un téléviseur passe par une inscription sur une liste d’attente longue comme la Cinquième Avenue de Manhattan, la plupart des déplacements se font (par défaut) à vélo et on part à la campagne le week-end pour récolter des fruits et des légumes qu’on revend aussitôt à ses voisins pour quelques sous.

Extrait de « Marzi, une enfance polonaise », visible sur le site de l’éditeur.

Marzi, une enfance douce-amère

L’enfance de Marzi n’est pas des plus heureuses. Surtout quand la fillette se compare à une camarade de classe dont le père travaille aux États-Unis. Pendant que cette dernière a la faveur des enseignantes et des airs irritants de princesse, Marzi porte des élastiques de cheveux confectionnés de manière artisanale à partir de… chambres à air. À ses heures perdues, la jeune narratrice joue avec ses amies Monika et Gosia sur leur palier d’immeuble. Elles y monopolisent l’ascenseur ou imitent le pape. D’autres jours, elles sortent se livrer à des parties de cache-cache ou prélever des plumes sur les animaux, quand elles ne se gavent pas, jusqu’à la nausée, de dentifrice américain. Quand les vacances commencent, il faut se rendre dans les champs de fraises. L’utile avant l’agréable. Et le dimanche a beau être le seul jour de repos de la semaine, il y a encore les animaux à nourrir.

Les parents de Marzi conduisent une vieille Fiat 126, qu’il faut pousser dans la neige et qui fait tellement de bruit qu’on s’entend à peine parler dedans. Quand toute la famille se rend au magasin Pewex (une sortie de Disneyland où on paie en dollars, du point de vue de Marzi), la fillette se prend à rêver d’une poupée Barbie bien trop onéreuse – alors que sa copine Gosia possède tout de même une télévision en couleurs, un appareil photographique, le téléphone et même une Skoda ! À Noël, Marzi n’ose évoquer les cadeaux qu’elle reçoit. Ses chaussettes, culottes et pyjama ne rivalisent décidément pas avec les jouets de certains camarades de classe… Elle ne se consolera pas non plus avec les voyages : les seuls que sa famille effectue sont des visites à des proches dans des endroits tout sauf attrayants.

Une Pologne en mutation

Au-delà du portrait ordinaire de la Pologne des années 1980, cette bande dessinée dresse une description glaçante de la situation politique. Un jour de décembre 1981, la télévision cesse d’émettre, jusqu’à ce que le général Jaruzelski apparaisse à la place du présentateur habituel. Il déclare l’état de guerre. Le lendemain matin, des tanks traversent la ville toutes sirènes hurlantes. Bientôt, les conversations téléphoniques sont contrôlées, les services postaux arrêtent de fonctionner, les grèves des travailleurs sont matées, les déplacements limités, les réunions interdites. La situation s’éternise. Pendant 586 jours, les libertés sont – un peu plus – suspendues. Des grévistes sont arrêtés, incarcérés ou assassinés. Les habitants de Stalowa Wola n’écoutent même plus les informations ; désormais, tous les postes de télévision sont coupés à l’heure du journal. C’est une protestation muette et généralisée. De plus en plus, l’Église et la parole du Pape deviennent un refuge, un motif d’espoir. Lech Walesa est à la tête de Solidarnosc et chaque entreprise à son Solidarnosc. C’est un autre motif d’espoir, même si le pouvoir en place demeure sourd aux doléances des syndicalistes.

Marzi, une enfance polonaise ne passe évidemment pas sous silence l’épisode de Tchernobyl. Sowa décrit les hôpitaux soudainement envahis, les solutions données à boire aux enfants, les vaches enfermées, leur lait collecté et immédiatement jeté, les fruits et légumes impropres à la consommation… À travers Marzi, elle explique comment son père a attrapé la jaunisse avec une seringue contaminée à l’hôpital. Elle revient également sur les festivités du 1er mai, mises en scène par le pouvoir communiste, et durant lesquelles étaient soigneusement cochés les noms des participants (considérés alors comme de « bons soldats »). Sowa consacre par ailleurs une séquence aux craintes qu’elle a éprouvées lorsque son père faisait grève pendant son service de nuit.

Tous ces faits, d’échelle intime ou d’ampleur nationale, contribuent à jeter une lumière profuse sur la Pologne des années 1980. Une description à hauteur d’enfant, avec tout ce que cela suppose de naïveté, d’incompréhension et d’espérance. Marzi, une enfance polonaise voisine en ce sens avec Persepolis (point de vue, analyse politique), sans toutefois parvenir à l’égaler. Cela n’enlève rien aux mérites d’une bande dessinée graphiquement cohérente et thématiquement riche.

Marzi, une enfance polonaise, Sowa & Sylvain Savoia
Dupuis, octobre 2019, 224 pages

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3.5

Tout savoir sur « La Nouvelle économie de l’audiovisuel »

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Aux éditions La Découverte paraît La Nouvelle économie de l’audiovisuel, une radiographie de l’écosystème audiovisuel à l’heure d’Internet, de YouTube et de Netflix. Alain Le Diberder, directeur de Buzz2Buzz et ancien responsable des programmes d’Arte, évoque le cinéma, les chaînes télévisées, la production et la consommation des contenus, leurs acteurs, mais aussi l’avènement des géants du Web et l’évolution des recettes publicitaires. Un essai court, mais dense et édifiant quant aux évolutions de l’économie audiovisuelle.

Nous vivons actuellement la quatrième phase de l’économie audiovisuelle. S’il n’y avait initialement que le cinéma comme producteur d’images, une seconde ère s’est ouverte avec l’implantation de la télévision dans les foyers. Une autre révolution eut lieu dans les années 1980 avec l’avènement simultanée du câble, du satellite, de la télévision commerciale et des magnétoscopes. Aujourd’hui, une nouvelle période voit le jour, emmenée par les géants du Web que sont Google (YouTube), Apple ou Netflix. Comment comparer un ménage des années 1970 faiblement équipé et n’ayant accès qu’à une quantité limitée de programmes sur des chaînes d’État à un foyer des années 1990 pouvant enregistrer les contenus de TF1 ou M6 sur des cassettes vidéo et emprunter des films américains au vidéoclub du coin ou à un consommateur contemporain branché où et quand il le veut à Netflix et YouTube ? Alain Le Diberder nous raconte ces évolutions, lesquelles aboutissent à un fait encore inconcevable il y a vingt ans : YouTube, où tous les types de contenus sont disponibles, est aujourd’hui la première télévision mondiale avec 10 % des parts de marché ! Quant au cinéma, il est surplombé à la fois par la télévision, YouTube et Netflix.

Actuellement, la production audiovisuelle française comprend quelque 87 000 emplois (chiffre en croissance). Sur 4000 entreprises, moins de 1000 seraient toutefois actives. Mieux : seule une centaine de personnes, le plus souvent dans le métier depuis vingt-cinq ans au moins, se partagent le secteur. Si la publicité a perdu 10 000 emplois ces dernières années, l’audiovisuel peut compter sur une forme de stabilité : 5000 heures de volume produit, une répartition par genre homogène (dont deux tiers pour les fictions et l’animation) et enfin des postes de dépenses peu évolutifs (25% pour le personnel, par exemple). Il existe aussi des permanences dans le temps et l’argent consacrés à la consommation d’images ou dans la législation en vigueur (malgré la révolution numérique). Et si les chaînes perdent progressivement de l’audience dans le flux linéaire, elles demeurent des productrices importantes d’images.

Sur le numérique

Cela n’étonnera personne : Internet est en plein boom, et la consommation d’images s’y rapportant suit à peu près la même courbe. Un chapitre est ainsi consacré aux difficultés des chaînes payantes face aux SVOD. Dit autrement, Canal+ souffre de la concurrence de Netflix. L’auteur rappelle toutefois que le binge watching, volontiers associé aux services de vidéo en ligne, leur est antérieur, puisqu’il existait déjà à l’époque où la série Friends se vendait en coffret. D’autres sujets sont étudiés : l’algorithme de recommandation de Netflix, son histoire (trois tentatives de revente, trois faillites évitées), ses investissements dans le cinéma et le streaming en HD, mais aussi le rôle des fonds d’investissement américains (Vanguard, Blackrock, State Street et Fidelity) dans les GAFA, Netflix, Paramount, Fox ou Disney. Ces fonds détiennent une part non négligeable du capital de ces sociétés et y jouent un rôle moteur, jusqu’à présent chiche dans le cas des chaînes ou services européens. Les descriptions entourant YouTube font quant à elles froid dans le dos : contenus illégaux ou offensants, recommandations opaques et menant vite à des images ou des discours extrêmes, position monopolistique, non-respect de la propriété intellectuelle, etc. Cela étant, l’auteur argue qu’il est important de l’intégrer dans les réflexions portant sur le service public du futur.

Questions connexes

Tout circule en Europe, sauf l’audiovisuel. L’auteur pointe ainsi une certaine étanchéité des cultures, mais aussi des modes de production divergents. Il rappelle qu’une star de la télévision française peut se promener en plein Berlin paisiblement, sans y être reconnu. Alain Le Diberder analyse ailleurs l’évolution du montant global des droits sportifs et s’intéresse notamment à la mobilisation d’équipes et de matériel sur le Tour de France. Sur le cinéma, on observe une nouvelle répartition des entrées dans le monde : si elles continuent d’osciller aux alentours de sept milliards, la Chine et l’Europe croissent au détriment de l’Inde et des États-Unis, qui passent de 73 % en 1995 à 57 % en 2014.

La Nouvelle économie de l’audiovisuel propose une réflexion globale sur un secteur en pleine mutation. La transition étant en cours, il est difficile de porter des jugements définitifs sur ce qui attend les chaînes télévisées françaises ou les salles de cinéma européennes. On peut toutefois appréhender les enjeux actuels en se reportant aux analyses précieuses d’Alain Le Diberder.

La Nouvelle économie de l’audiovisuel, Alain Le Diberder
La Découverte, septembre 2019, 128 pages

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4

Que nous dit « Le Cinéma de Claude Zidi » ?

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Chef monteur sur des programmes télévisés, Thibault Decoster est passionné par la comédie depuis l’enfance et a donc choisi d’y consacrer son premier ouvrage : une analyse détaillée du cinéma de Claude Zidi. De thèmes sociétaux en motifs récurrents, il y voit l’expression d’un auteur.

À la fin de cette monographie consacrée à Claude Zidi, Thibault Decoster rappelle qu’il vient de passer en revue la « troisième filmographie française la plus populaire de tous les temps » (80 millions d’entrées en 25 films). De fait, depuis 1971 et Les Bidasses en folie, le public s’est toujours déplacé en masse pour assister aux projections des films de Claude Zidi. Le cinéaste français n’a d’ailleurs pas manqué de le souligner lorsqu’il a reçu le César du Meilleur film pour Les Ripoux en 1985 – première comédie de l’histoire à glaner trois César au moins. Mais plutôt que de se focaliser sur les raisons de cet enthousiasme public, Thibault Decoster entend analyser l’œuvre du metteur en scène à l’aune de son originalité, de sa capacité de renouvellement (de la comédie burlesque au polar noir) et de ses motifs récurrents.

Après un court prologue, l’ouvrage débute sur un entretien inédit avec Claude Zidi. Il explique sa passion précoce pour les salles obscures, mais aussi la méconnaissance qu’on avait alors du cinéma. Ce qui se passe sur un plateau est longtemps resté secret – et donc mythifié. Comme Spike Lee (cf. Régis Dubois, Spike Lee, un cinéaste controversé), le réalisateur français a peiné à pleinement appréhender l’envers du décor filmique. Il en a toutefois gravi toutes les marches, pas à pas, en occupant tour à tour les fonctions de stagiaire, d’assistant, de cadreur, de chef opérateur, de scénariste, puis de réalisateur.

Cette parenthèse refermée, Thibault Decoster commence son effeuillage du cinéma de Claude Zidi. Accompagnées de photogrammes en couleurs, ses analyses nous mènent de film en film, décrivant l’urgence du tournage des Bidasses en folie et ses références multiples (Buster Keaton, Laurel & Hardy, Tex Avery…), un premier tournant avec Pierre Richard qui enrichit le cinéma de Zidi et confirme qu’il dépasse les seuls Charlots, la genèse étonnante de L’Aile ou la cuisse (tout part d’une banale question d’un maître d’hôtel) ou encore la consécration avec Les Ripoux, ses dialogues de Didier Kaminka (Michel Audiard était initialement pressenti) et sa stylisation voulue proche des films noirs américains des années 1940-1950.

Entre les évocations de films sont glissés des chapitres thématiques. Thibault Decoster présente Claude Zidi comme un auteur féministe. Dans ses films, argue-t-il, les femmes sont davantage des forces de caractère que des potiches. La question identitaire fait l’objet d’une entrée à elle seule. Les personnages de Claude Zidi vivent un décalage incommodant (mais cinégénique) entre ce qu’ils sont, l’image qu’ils aimeraient qu’on ait d’eux-mêmes et celle qu’ils renvoient vraiment. La résolution de ce décalage mène souvent à l’exclusion du protagoniste, qui devient du même coup le principal instigateur de l’ostracisme qu’il subit. D’une façon ou d’une autre, les héros de Claude Zidi demeurent invariablement prisonniers de leur identité. L’auteur revient aussi sur les thématiques qui ont émaillé la filmographie de Zidi (armée, malbouffe, école, consumérisme, pollution, etc.) et sur ses nombreux projets avortés.

Un cinéma d’auteur populaire ?

Finalement, comment résumer le cinéma de Claude Zidi ? Il y a cette jolie tentative, issue d’un chapitre portant sur Josiane Balasko : « S’il aborde toujours des sujets faisant grincer les dents, il ne porte jamais de regard critique, ni même analytique. Il se place plutôt en position d’observateur, de témoin de son temps et laisse le spectateur se faire sa propre opinion. » Ou celle-ci, dans un chapitre intitulé « La Critique et Claude Zidi » : « Une partie [de la critique] a toujours considéré le cinéma de Claude Zidi comme une vaste et creuse farce commerciale. Il est pourtant plutôt question d’un cinéma d’auteur populaire. Zidi nous présente sa vision du monde de film en film, en abordant un phénomène de société dans (presque) chacune de ses histoires. […] Claude Zidi nous révèle l’absurdité même de notre société en la confrontant à des protagonistes marginaux qui vont la bousculer involontairement. »

Au fond, ce que Le Cinéma de Claude Zidi nous propose, c’est de partir de ces postulats, de les étayer et parfois, aussi, de les dépasser. Thibault Decoster le fait avec une passion contagieuse et en y ajoutant des anecdotes éclairant le parcours du cinéaste français. Que l’on apprécie ou pas l’œuvre du réalisateur des Sous-doués, l’entreprise n’en demeure pas moins louable.

La Cinéma de Claude Zidi, Thibault Decoster
LettMotif, novembre 2019, 300 pages

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3.5

« En attendant l’apocalypse » : l’univers surréaliste de Paul Kirchner

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Paul Kirchner n’est sans doute pas le premier nom qui vient à l’esprit en matière de bande dessinée américaine, et n’eût été la volonté de Claude Amauger, des éditions Tanibis, il y a fort à penser que Kirchner serait demeuré un parfait inconnu de ce côté de l’Atlantique. En rééditant « Le Bus », collection de strips parus dans la presse américaine entre 1979 et 1985, Tanibis a incité Kirchner, parti bosser dans la pub, à renouer avec ses premières amours. « En attendant l’apocalypse » lui permet d’exhumer ses anciens travaux et de présenter ses nouvelles œuvres.

La carrière et l’œuvre de Paul Kirchner prennent des détours inattendus. Après un passage aux Beaux-Arts où il se démarque de ses condisciples par sa passion pour un neuvième art considéré comme encore très mineur, doublée d’une certaine indifférence envers l’art officiel, Kirchner rencontre les bonnes personnes et commence à publier ses planches de manière régulière à partir de 1974 dans différentes revues underground, dont High Times, revue officielle des amateurs de dope, et Screw, hebdo porno qui avait la particularité d’orner ses unes de dessins plutôt que d’actrices dénudées. Petites précisions qui ne manquent pas de sel : Kirchner ne consomme pas de drogues, devant ses visions surréalistes à sa seule imagination, et n’a aucun intérêt pour la pornographie. Un comble pour un auteur dont une bonne partie de la production baigne dans le psychédélisme et le sexe.

Au milieu des années 80, après l’échec d’un roman graphique élaboré à quatre mains avec un auteur de polars néerlandais, Kirchner arrête la bande dessinée et se tourne vers le secteur commercial, réalisant surtout des storyboards pour des publicités. L’activité est assurément plus rémunératrice, bien que vide de sens. Il restera dans ce secteur jusqu’au début des années 2010. Le succès du « Bus » l’a motivé à en réaliser une suite, à publier de nouvelles séries dans la presse américaine et à concevoir l’anthologie « En attendant l’Apocalypse » qui nous intéresse ici.

Dans ce bel ouvrage de 150 pages, également paru chez Tanibis, Kirchner présente ce qu’il estime être les meilleurs travaux de sa première époque, agrémentés de quelques nouveautés et d’une longue postface dans laquelle il raconte dans le détail son parcours, ses inspirations et ses techniques de travail. Contrairement au « Bus », dans lequel il racontait en six ou huit cases les aventures absurdes d’un M. Tout-le-monde dans des transports en commun perturbés par toutes sortes d’apparitions surréalistes, Kirchner montre ici un versant beaucoup moins tout public de son talent.

Une dizaine d’épisodes de sa série « Dope Rider » sont repris dans ce livre. L’histoire est réduite au minimum : un squelette camé mène son business dans une ambiance de western. Les quatre pages qui sont allouées au dessinateur sont surtout l’occasion pour lui de mettre en image des visions inspirées du surréalisme. Décors et objets impossibles, enchaînements de cases insensés, éloge de la drogue (la série était destinée à High Times), références directes à Dali, monstres chimériques : chaque case, riche en détails, est un plaisir à décortiquer, aussi bien pour les yeux que pour l’esprit. Depuis qu’il s’est remis au travail, Kirchner a par ailleurs repris cette série qui constitue un de ses travaux phares.

Dans cette anthologie figurent aussi de nombreuses unes gratinées réalisées pour Screw, ainsi que quelques histoires pornographiques, comme « Poupées à minuit » qui, dans une parodie du style Disney, révèle les curieuses activités nocturnes de jouets enfantins : autant dire qu’on est très loin de Toy Story. On trouve aussi une page traitant de la masturbation masculine, que Kirchner parvient à rendre plus poétique qu’on ne la conçoit d’ordinaire. Comme il l’explique dans sa postface, Kirchner n’est pas attiré par la pornographie proprement dite, soulignant que d’après lui les photos en noir et blanc de Screw ne rendaient pas le meilleur des hommages aux organes concernés. Toutefois, il s’empare de ces formes de sexualité pour le potentiel graphique et comique qu’elles supposent. Le résultat est souvent saisissant.

L’œuvre de Kirchner prend parfois un versant plus spirituel. Il justifie d’ailleurs son désintérêt pour la consommation de drogues par une crise mystique qu’il aurait eu dans sa jeunesse. On en trouve des traces dans le très beau « Shaman », baignant dans les mythologies amérindiennes, où il est question de régler, dans le monde des rêves, des problèmes tout ce qu’il y a de plus terrestres. Le mysticisme et le surréalisme se marient ici à merveille, et personne ne sera surpris d’apprendre que le dessinateur compte Alejandro Jodorowsky parmi ses influences.

Parmi les autres œuvres présentes dans cette anthologie, signalons également plusieurs histoires en trois pages, dont certaines renvoient très directement à l’Apocalypse dont il est question dans le titre (Kirchner reconnaît être fasciné par la question de l’effondrement de nos sociétés), comme dans « Les Survivants », qui invite à sa manière à ne pas céder à la panique. Au rang des réjouissances de ce livre sans fausse note, citons enfin « Tarot », qui évoque Eros et Thanatos dans un décor que l’on pourrait rapprocher des effrayantes cités antiques décrites par Lovecraft dans nombre de ses nouvelles, « La Ruche », avec ses allures de Metropolis érotique, ou encore « L’Arène », dessinée en 2014 et qui, dans un registre plus sérieux, dénonce les absurdités de la guerre par le biais d’une métaphore aussi monstrueuse que poétique.

Par la qualité de ses illustrations, la richesse de son imagination et la portée surréaliste de son œuvre, Paul Kirchner mérite assurément d’être reconnu à sa juste valeur parmi les grands talents de la bande dessinée américaine. Suggérons au lecteur de ses lignes, pour conclure, de se précipiter dans une bonne librairie pour dénicher la présente anthologie, les deux volumes du « Bus », ainsi que « Jheronimus & Bosch », un de ses derniers travaux, paru en 2018, toujours chez Tanibis.

En attendant l’Apocalypse. Travaux choisis 1974-2014, Paul Kirchner
Tanibis, novembre 2017, 152 pages

Lieux secrets et interdits, une invitation à ré-enchanter le monde

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Depuis longtemps maintenant, il semble que le moindre mètre carré de notre planète soit connu, cartographié. Les images satellite nous permettent même de voir tout cela depuis notre salon. Serait-ce donc la fin des mystères, la disparition des « terrae incognitae » (et de toute la poésie qui les entoure) ?

Le livre Lieux secrets et interdits, de Johann Protais et Eloi Rouseau, nous donne la possibilité de nous rendre compte qu’il existe toujours des territoires inconnus, des lieux interdits. Et ce pour diverses raisons.

Grâce à eux, nous allons pouvoir aborder des rivages interdits pour des raisons militaires, comme la fameuse Zone Démilitarisée entre les deux Corée, les bunkers présidentiels ou le cimetière à ciel ouvert pour sous-marins nucléaires à Mourmansk, en Russie.

Nous partons aussi, au fil des pages, vers des lieux qui ne sont (ou n’ont été) conçus que pour un petit groupe d’initiés, des lieux religieux (le Mur des Lamentations, dernier vestige du Temple de Jérusalem, la Kaaba de La Mecque, le Mont Athos en Grèce ou le célèbre Ayers Rock, lieu sacré pour les Aborigènes), des lieux de réunions de groupuscules plus ou moins fermés (francs-maçons, Ku Klux Klan…) ou des lieux simplement interdits aux mineurs.

De nombreux autres enjeux rentrent en ligne de compte, qui finalement en disent long sur le monde de ces dernières décennies : camps de prisonniers (ceux qui font désormais partie de l’histoire, comme les camps du Goulag, ou ceux qui sont toujours d’actualité comme à Guantanamo), sites d’essais nucléaires, mur de séparation entre Jérusalem et Bethléem, des territoires revendiqués par plusieurs pays, le siège de la Banque de France à Paris ou les archives secrètes du Vatican, etc. Un livre qui, finalement, radiographie le monde dont nous héritons et sur ce que nous en faisons actuellement…

Mais ce livre est aussi, et c’est peut-être là sa principale qualité, une invitation formidable au voyage et à la rêverie. Les pages sur les villes abandonnées ou les trésors plus ou moins cachés ont une force poétique extraordinaire et suffisent à nous prouver que notre monde actuel n’est pas si désenchanté que cela.

Alors que chaque page est illustrée de belles et grandes photos, le texte permet de prendre conscience de certains problèmes ou de débats contemporains. Faut-il restaurer les monuments détruits ? Pourquoi y a-t-il autant de fantasmes autour de la franc-maçonnerie ? Les auteurs abordent les explications géographiques, démographiques, sociologiques, historiques ou scientifiques nécessaires pour replacer les lieux dans un certain contexte : la Guerre Froide, la Ruée vers l’or, l’antiquité romaine, etc. De plus, à intervalles réguliers, des encadrés nous apportent des informations complémentaires, sur l’incendie récent du Musée national du Brésil, sur l’existence d’un club privé au sein des parcs Disney, sur l’invisibilité des empereurs de Chine ou sur la position actuelle (supposée) de l’Arche d’Alliance.

Le découpage du livre en plusieurs parties permet d’évoquer les différentes raisons qui président à leur méconnaissance actuelle : lieux qui sont censés contenir des trésors, sites abandonnés (dont certains furent autrefois florissants), endroits réservés à des initiés, terrains de la science ou de l’armée, autant de catégories qui dessinent une géographie parallèle de notre monde.

Voilà donc un fort beau livre, une invitation à la rêverie et à ré-enchanter le monde ainsi qu’un portrait parfois glaçant de l’état de l’humanité actuellement.

Lieux secrets et interdits, Johann Protais & Eloi Rousseau
Larousse, octobre 2019, 216 pages

Un Monde plus grand : immersion et initiation au pays du chamanisme

J’ai eu envie de poursuivre ma découverte du cinéma mongol après avoir été enthousiasmé par L’Histoire du chameau qui pleure de Byambasuren Davaa. J’ai été attiré, presque instinctivement, par Un Monde plus grand. Ce quatrième long-métrage de la réalisatrice Fabienne Berthaud a pour premier rôle Cécile de France. Cette dernière va être aux prises avec un des aspects majeurs de la tradition mongole : le chamanisme. Elle va ainsi être invitée à une métamorphose spirituelle et elle ne sera plus du tout la même car, dépassant sa réticence initiale, elle acceptera son don précieux à développer.

Cécile de France, passionnée par le sujet qui lui est offert, incarne avec justesse, tantôt fragile, tantôt forte, Corine Sombrun. Un Monde plus grand est une adaptation, certes romanesque mais fidèle, d’un ouvrage autobiographique de cette aventurière célèbre, Mon initiation chez les chamanes, publié en 2004. Corine Sombrun n’aura de cesse de vouloir démontrer ensuite que science et transe ne sont pas incompatibles. Son livre méritait, au vu de son travail, une réédition chez Pocket en septembre 2019. Signe révélateur de leur complicité, Corine Sombrun est, selon les mots tendres de Fabienne Berthaud, «l’esprit » du film. Un esprit bienveillant. Elle est une collaboratrice appréciée : elle a été conseillère technique sur les scènes de transe et a participé au scénario.

Corine effectue un si lointain voyage pour deux raisons au départ : elle veut enregistrer des chants d’ailleurs et oublier son amour défunt. Elle choisit une des tribus les plus reculées de la Mongolie, les Tsaatans. Ils ont pour surnom attendrissant le « peuple des rennes ». Le décalage entre son confort occidental et les conditions de vie difficiles de ses hôtes est grand. Un repérage photographique a été jugé nécessaire, comme à l’accoutumée pour Fabienne Berthaud, en amont du tournage. Il a permis à la réalisatrice de se familiariser avec les us et coutumes des Tsaatans. La tribu,  dont l’accueil a été chaleureux, est tombée sous le charme des photos. Un charme qui a opéré pour favoriser un jeu naturel : ils sont ainsi très convaincants en étant simplement eux-mêmes.

Corine va faire une rencontre bouleversante avec une chamane nommée Oyun. Une rencontre dont elle ne sortira pas indemne. Je ne parle pas de blessure. Je veux parler de révélation. Elle est en proie à une transe qui la surprend ainsi que toute la tribu lors d’une cérémonie. Comment filmer les transes et les visions ? C’est une problématique complexe. Fabienne Berthaud explique ainsi sa démarche : « J’ai cherché à ce que le spectateur vive une expérience physique, qu’il ressente plutôt qu’il ne voit. Je n’ai jamais cherché à expliquer. C’est peut-être cela le monde invisible… ». Elle ajoute comme modèle, concernant le travail opéré sur l’image pour retranscrire ce qui nous dépasse, Artavazd Pelechian. C’est un réalisateur arménien, formé en ex-URSS, encensé pour sa poésie.

Notons que si les esprits sont présents dans Un Monde plus grand, il a fallu aussi demander leur permission, pour sanctuariser le lieu du tournage, avant tout clap de début. Ils ont été consultés également pour rassurer l’actrice professionnelle mongole Tserendarizav qui interprète la chamane Oyun. Fabienne Berthaud avoue avoir eu sa rationalité bousculée en Mongolie et croire à la présence de l’invisible. Corine, prédisposée au chamanisme, pense que les esprits sont simplement en sommeil sur le plan cognitif. Ils sont logés, selon elle, dans des parties non sollicitées du cerveau humain. Sa quête de vérité n’est pas isolée : de nombreux chercheurs du monde entier poursuivent le même idéal. Corine Sombrun est, d’ailleurs, en collaboration étroite avec certains.

Fiche technique et artistique – Un Monde plus grand

Réalisatrice : Fabienne Berthaud
Interprètes : Cécile de France, Narantsetseg Dash, Tserendarizav Dashnyam, Ludivine Sagnier, Arieh Worthalter
Scénario : Fabienne Berthaud, Claire Barré, Corine Sombrun (d’après son livre)
Image : Nathalie Durand
Montage : Simon Jacquet
Son : Fabrice Osinski, Paul Heymans, Thomas Gauder
Musique originale : Valentin Hadjadj
Décors : Eve Martin
Costumes : Mimi Lempicka
Casting : Richard Rousseau
Direction de production : Julie Flament
1er assistante mise en scène : Céline Bailbled
Sociétés de production : Haut et Court, Telfrance
Distribution : Haut et Court
Durée : 1h40 minutes
Genre : Biopic/Drame
Date de sortie : 30 octobre 2019

Auteur : Eric Françonnet

Note des lecteurs2 Notes
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Skyfall, de Sam Mendes

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23ème film officiel de la série James Bond (sans compter le Casino Royale parodique de 1967 et Jamais plus jamais), Skyfall, réalisé par Sam Mendes, parvient à la fois à respecter les codes de la saga et à proposer quelque chose de nouveau par son ampleur dramatique.

James Bond est mort.
Ce n’est certes pas la première fois. Dans le prologue de Bons baisers de Russie (le meilleur film de la saga?), on le voit se faire étrangler, mais ouf ! Ce n’était qu’un figurant portant un masque. Plus tard, dans On ne vit que deux fois, il est bel et bien mort et enterré… mais c’est un simulacre, histoire de lui permettre d’enquêter plus librement.
De même, dans ce formidable Skyfall, on se doute bien qu’il n’est pas vraiment mort, mais à l’issue d’une scène d’ouverture qui possède déjà toutes les qualités du film, nous le voyons, blessé, faire une interminable chute…
Au-delà de cet aspect que l’on pourrait trouver anecdotique, cette péripétie, qui va lancer l’action, est assez significative du tournant pris par la série depuis quelques temps. Le célèbre agent britannique apparaît souvent comme inutilement violent, voire vindicatif ; têtu, obstiné, ingérable ; et surtout faillible. Dans l’ouverture de Meurs un autre jour, il est arrêté et torturé par des Nord-Coréens, puis honteusement échangé contre un prisonnier d’importance.
De même, les rapports avec M, surtout depuis que le rôle du supérieur de Bond est tenu par l’excellente Judi Dench, sont beaucoup plus tendus.
Tout cela s’aggravera encore avec l’arrivée de Daniel Craig. Et Skyfall, avec cette image marquante d’un James Bond blessé tombant d’un pont ferroviaire, s’inscrit comme le point culminant de cette transformation du personnage. Et le film exploitera cette image d’un agent affaibli, dont la main tremble, d’un homme qui se remet en question. De quelqu’un qui a du mal à se remettre de sa mort.

Disons-le tout net : sur bien des points de vue, Skyfall est un des meilleurs films de la franchise. Dans la lignée du Casino Royale de Martin Campbell (et en passant sous silence Quantum of solace), le film de Sam Mendes nous présente un grand film mêlant action et drame et s’incrustant un peu plus dans la vie privée de l’agent.
Côté action, le film nous réserve principalement trois scènes très réussies, une en ouverture, l’assaut du manoir familial qui donne son titre au film, et surtout une impressionnante course-poursuite dans Londres, agrémentée d’une montée en tension formidable et qui donne lieu à des images mémorables (dont celle d’un métro, par exemple).
D’ailleurs, sur le plan des images, Skyfall est un film très riche. Sam Mendes signe là le plus esthétique des films de la saga, et nous offre quelques plans d’une beauté sidérante : depuis Shanghaï et Macao (avec un magnifique combat filmé en ombres chinoises) jusqu’à l’Ecosse, ce film est un régal visuel.
Tout cela se déroule dans un contexte très tendu, où le MI6 est le théâtre d’un renversement inattendu. M et Bond, jugé trop « vieux jeu », dépassé par les événements et inadaptés aux enjeux du monde modernes, sont sur le point d’être renversés. En cela, on peut lire un clin d’oeil pour tous ceux qui affirmaient que la série des James Bond était une relique du passé et n’avait plus de raison d’être de nos jours, que la saga était démodée et devait être abandonnée. La réussite et le succès de Skyfall a remis les choses en place.

Finalement, nous sommes dans un épisode particulier où, pour une fois, Bond se fait presque voler la vedette par… M. C’est en effet son supérieur qui est véritablement au centre de l’action. Une M forte femme lorsqu’elle doit faire face à une tentative de destitution. Une M émouvante lorsqu’elle doit rédiger la notice nécrologique de James Bond. Une M surtout transformée en mère et cible de Silva, le méchant du film, interprété par un Javier Bardem très à l’aise dans ce rôle à la lisière de la folie.
Un méchant qui, plus que jamais, n’est qu’un double de Bond lui-même. Depuis que Daniel Craig a endossé le rôle du célèbre agent, James Bond est devenu un personnage constamment tenté par la brutalité, la sauvagerie, la violence pure. Un homme toujours borderline, à la frontière de l’illégalité, qui a toutes les peines du monde à rester dans les limites fixées par ses supérieurs. Un homme animé d’un désir de justice qui peut le pousser loin.
Silva, c’est un peu ce qui adviendrait de Bond s’il décidait de ne plus respecter les limites. Un Bond passé du côté obscur. Ancien agent du MI6, ancien protégé de M, on devine, à travers les brumes qui entoureront constamment son passé, tout ce qui peut le rapprocher du célèbre espion. Le duel Bond-Silva, c’est un peu le conflit de deux frères autour de leur mère.

Mélangeant action, drame, mystère, Skyfall est non seulement un des meilleurs films de la saga, mais c’est aussi, tout simplement, un des grands films des années 2010. Sam Mendes parvient à la fois à respecter les codes et à faire un film novateur unique dans le cadre de la célèbre série. Une grande réussite.

Skyfall : bande annonce

Skyfall : fiche technique

Réalisateur : Sam Mendes
Scénario : Neal Purvis, Robert Wade, John Logan
Interprètes : Daniel Craig (James Bond), Judi Dench (M.), Javier Bardem (Silva), Ralph Fiennes (Gareth Mallory), Naomie Harris (Eve Moneypenny), Ben Whishaw (Q), Albert Finney (Kincade).
Photographie : Roger Deakins
Musique : Thoms Newman
Montage : Stuart Baird
Production : Barbara Broccoli, Michael G. Wilson
Société de production : Eon Productions, B23
Société de distribution : Columbia Pictures
Durée : 143 minutes
Date de sortie en France : 26 octobre 2012
Genre : action

Royaume Uni / Etats-Unis – 2012

Interviews exclusives de Kellan Lutz et Torrey DeVitto

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Kellan Lutz de Twilight et Torrey DeVitto des Frères Scott se retrouvent dans le court métrage Divertimento et accordent leurs violons pour une interview exclusive.

Qu’ont en commun le grand et musclé Kellan Lutz, star de la saga des Twilight, et la jeune et jolie Torrey DeVitto : une virée parisienne pour le tournage de Divertimento, nouveau court métrage du jeune réalisateur français Keyvan Sheikhalishahi.

Kellan Lutz commence sa carrière dans des séries télévisées dont l’increvable Amours Gloire et beauté (plus de 30 ans au compteur pour ce soap opéra où plusieurs acteurs et actrices américaines ont fait leurs armes) et explose à l’internationale aux côtés de Robert Pattinson et Kristen Stewart dans la saga Twilight. Ayant un peu de mal à se départir de son physique de bodybuilder et à trouver des rôles variés comme ceux de son collègue Pattinson, Kellan parvient quand même à se faire des places de choix aux côtés de Mickey Rourke dans Les Immortels de Tarsem Singh et intègre le casting de poids lourds des Expendables dans le troisième et dernier volet à ce jour de la saga initiée par Sylvester Stallone.

Si Torrey DeVitto n’a pas pu encore trouver un rôle marquant sur grand écran, à la télévision elle s’est imposée dans des séries à succès comme Les Frères Scott, Vampire diaries ou Chicago Med.

En 2019, les deux acteurs se retrouvent à Paris sous la direction du jeune Keyvan Sheikhalishahi à qui l’on doit les deux courts métrages Vesper et Nox.

Interview exclusive :

1. Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir acteur ?
Kellan : Rien en fait, c’est juste venue de manière organique. J’ai commencé à poser comme modèle au lycée, puis à la fac ça m’a mené vers des castings pour des publicités, puis des castings pour des pièces de théâtres. Je n’avais jamais envisagé une carrière d’acteur car je ne pensais pas que c’était un vrai métier ! Mais je suis tellement reconnaissant que ce métier m’ait trouvé. Ça m’emmène partout dans le monde. J’ai pu travailler avec certaines des personnes les plus talentueuses du monde et c’est très enrichissant de façon créative. En y repensant, j’ai toujours eu un petit côté joueur donc c’est plutôt logique que j’ai fini par entrer dans cette industrie.
Torrey :  Je crois vraiment que c’est en voyant Les Misérables sur Broadway quand j’avais 7 ans que l’envie de jouer est née. J’étais trop jeune pour comprendre que jouer était ce que je voulais faire, mais après avoir vu cette pièce, tout ce que je voulais était de la jouer encore et encore. Puis à 15 ans pendant une session photo, la photographe avec qui je travaillais à Miami a dit à ma mère qu’il me trouvait un peu timide devant l’objectif. Elle a suggéré à ma mère que je prenne des cours de théâtre pour m’ouvrir davantage. Sachant déjà que faire le modèle ne m’intéressait pas plus que ça, après une journée de cours de théâtre j’ai dit « Oh c’est ça que je veux faire ! »
2. Après avoir débuté dans des séries télés et eu du succès au cinéma, qu’est-ce qui vous a décidé à venir à Paris pour tourner le court métrage d’un jeune réalisateur français ?
Kellan : Je suis quelqu’un qui sait ce qu’il veut. On ne sait jamais quelles portes peuvent s’ouvrir en faisant un acte de foi. Quand Keyvan a joint mon manager, j’ai trouvé le script intéressant (je suis un joueur d’échec passionné) et ma femme n’avait jamais encore été à Paris. C’était pendant un de mes breaks et tout s’est mis en place simplement.
Torrey : J’ai vraiment aimé l’histoire. J’ai aussi réellement aimé les autres courts de Keyvan. C’est agréable de plonger dans un personnage totalement différent de celui du show pendant le break de Chicago Med. Je connaissais Kellan aussi depuis un moment et était très excitée à l’idée de jouer avec lui. En plus le tournage était à Paris ! Qui refuserait un tournage à Paris ?! C’était un choix évident pour moi.
3. Quels sont vos sentiments suite à ce tournage ?
Kellan : C’était d’enfer. On a tourné dans un château en France et j’ai adoré les différentes couches que j’ai pu montrer du personnage. Keyvan et le reste du casting étaient tellement talentueux qu’on se sentait en famille à la fin. En plus, ce tournage était spécial car ma femme avait un rôle dedans. Elle a tellement de talent et est tellement belle à l’écran que je la pousse toujours à jouer plus et je suis content qu’elle ait participé.
Torrey : Je me suis éclatée. On a tourné dans un beau château avec un environnement saisissant. J’ai adoré plonger dans les scènes et entre les prises on a eu de supers conversations et crises de rire.
4. Qu’avez-vous pensé de la façon de tourner de Keyvan ?
Kellan : Keyvan était super. Même si l’anglais est sa seconde langue, il était très clair sur ce qu’il voulait et aussi ouvert à la collaboration. Il avait une vision forte mais était très ouvert pour travailler avec ce que les acteurs trouvaient plus naturel. J’espère pouvoir retravailler avec lui un jour car il a un énorme futur devant lui.
Torrey: J’ai aimé travailler avec Keyvan. Il avait une telle passion pour l’histoire et les personnages qu’il avait écrits. Il savait précisément ce qu’il voulait. On peut sentir son amour pour ce film.
5. Avez-vous un projet rêvé ?
Kellan : Chaque projet est un rêve quand vous jouez pour gagner votre vie :-). J’adorerais avoir ma franchise à la Jason Bourne.
Torrey : Tellement ! Je pense que ce serait sympa de tourner un film d’action ou une comédie la prochaine fois. Je trouve que je pleure souvent dans mes rôles et j’aimerais alléger ça !
6. Quelle direction souhaiteriez-vous pour votre carrière ?
Kellan : J’aime ce que je fais comme métier donc tant que j’avance, je suis heureux. J’espère jouer jusqu’à mes 80 ans. J’aimerais aussi réaliser quelque chose dans le futur.
Torrey : Peu importe la direction tout me va. Je veux raconter de bonnes histoires et jouer des personnages qui me permettent de m’élever, de me satisfaire et me combler.
Propos recueillis et traduits par Olivier Pastorino.
Merci à Keyvan Sheikhalishahi, Kellan Lutz et Torrey DeVitto

Cinéma documentaire des années 2010 (2/4) : Les Etats-Unis de Frederick Wiseman

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Dans ce deuxième article consacré aux documentaires de la décennie, nous poursuivons notre panorama par le regard du légendaire documentariste Frederick Wiseman sur la société américaine, en revenant notamment sur « Monrovia, Indiana » (2019) et « In Jackson Heights » (2015).

Il n’aura échappé à personne que l’élection d’un président américain aussi atypique que Donald Trump constitue un des faits politiques majeurs de la décennie. La tentation est grande d’incriminer ses électeurs, trop facilement caricaturés comme des rednecks racistes et surarmés. Nuancer le tableau en décrivant la situation dans laquelle se trouvent ces citoyens, souvent paupérisés, du pays le plus riche du monde, est un premier pas vers la compréhension de cette élection improbable.

Pour ce faire, la démarche la plus salutaire est peut-être de se débarrasser de tout préjugé. Cela n’implique pas de renier ses convictions ni de s’abstenir de tenir un discours. C’est précisément une des caractéristiques du cinéma de Frederick Wiseman. Le synopsis de « Monrovia, Indiana » précise que 76% des habitants de Monrovia ont voté pour Trump. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, on n’entendra dans ce film nulle vitupération raciste, aucune manifestation de haine, de quelque nature qu’elle soit. Il est vrai qu’on n’y voit pas beaucoup de diversité non plus. Tout le monde y est blanc, et plutôt âgé. Mais ce qui est le plus déstabilisant dans ce documentaire, c’est qu’on n’y voit finalement rien que des choses d’une grande banalité. Wiseman filme un élevage de porcs et les différentes étapes de l’agriculture céréalière intensive pratiquée dans la région. Sa caméra suit également, pêle-mêle, des vieux qui discutent au café du coin, la confection de pizzas peu ragoûtantes, un supermarché comme il en existe des milliers dans le pays, des francs-maçons, l’antenne locale du Lions Club, des gens allant chez le coiffeur, chez le vétérinaire, au liquor store, à l’armurerie, à la foire, aux réunions municipales, à l’église, pour un mariage ou un enterrement. Rien de scandaleux (hormis la passion pour les armes, mais est-ce propre à cette Amérique-là ?) mais rien de très intéressant non plus. Est-ce justement la raison pour laquelle les élites (démocrates) se sont détournées de ces régions, de cette population et de cet électorat ?

Trois ans plus tôt, Wiseman avait réalisé « In Jackson Heights », consacré à un quartier cosmopolite, et pauvre, de New York. La population y est historiquement latino, et le quartier est connu pour son importante communauté LGBT. A priori, peu de choses en commun entre cette population urbaine et diversifiée et celle, rurale, blanche et conservatrice, de l’Indiana. Le dispositif immuable de Wiseman (pas de commentaires, pas d’interviews, la priorité aux séquences longues) donne pourtant à voir la banalité de l’existence des uns et des autres, leurs moments de solidarité, leurs conflits, leurs moments de ridicule aussi. Les deux films ne jugent personne, ne vantent les mérites ni des uns ni des autres, mais ils laissent à deviner les dispositifs qui mènent à l’exclusion : si ces populations ont quelque chose en commun, c’est bien de ne pas faire partie des gagnants de la mondialisation capitaliste.

On peut également mettre en rapport « Monrovia, Indiana » avec « Public Housing », réalisé en 1997 dans un quartier pauvre et noir de Chicago : les causes de l’exclusion ne sont évidemment pas, loin s’en faut, toutes les mêmes, mais il existe des points communs, comme l’absence de l’Etat, un manque de diversité subi dans un premier temps, puis revendiqué par la force des choses. L’Amérique protectionniste de Trump, cela serait peut-être ça : l’expression au niveau national de différents communautarismes locaux, blancs et conservateurs, conséquence de la disparition des services publics et de l’expansion du néo-libéralisme à l’échelle mondiale. Si les habitants de Monrovia se gardent bien d’éviter, devant la caméra de Wiseman, les pièges dans lesquels les spectateurs progressistes aimeraient les voir se précipiter, on peut bien sûr douter du fond de leur pensée. Mais plutôt que de les pointer du doigt, de les disqualifier de toute légitimité politique, plutôt que de donner des réponses bien commodes à des problèmes complexes, Wiseman se demande qui sont ces gens et permet à ceux qui ignorent leur vie et les méprisent d’élaborer eux-mêmes une ébauche de réponse.

Wiseman est un des plus grands cinéastes américains en activité, et « américain » ne renvoie pas seulement ici à sa nationalité : il renvoie à la capacité du réalisateur à sonder toutes les composantes d’une nation, même les plus opposées (voir aussi, pour s’en tenir à cette décennie, « Ex Libris » (2017), sur le réseau de bibliothèques municipales de New York, et « At Berkeley » (2013), plongée de quatre heures dans la célèbre université californienne). Son œuvre, prise dans son ensemble, fait synthèse. En ce sens, la valeur démocratique de son cinéma est assurément une de ses caractéristiques les plus précieuses.

Les années 2010 : la science-fiction, renouveau ou recommencement ?

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Les années 2010, nouvel âge d’or pour la science-fiction ? Le nombre impressionnant et la relative diversité des films du genre, sortis ces dix dernières années pour le meilleur comme pour le pire, permet de l’envisager. Une période marquée par un essor fulgurant des blockbusters, une reprise assumée d’anciennes franchises et quelques, mais très intéressantes, propositions d’auteur originales ou avant-gardistes. Alors que les grosses productions reprennent, recyclent, des cinéastes novateurs osent et créent. Un double mouvement concomitant qui fait aujourd’hui de la science-fiction un genre hybride, souvent balisé, parfois inventif, entre renouveau et recommencement. 

L’adaptation des sagas adolescentes

Après le vide laissé par la fin des Harry Potter et des Twilight, les années 2010 ont poursuivi la production de films de science-fiction dédiés aux adolescents. En puisant dans le solide terreau de la littérature de jeunesse, ils ont adapté pas moins de quatre sagas connues en dix ans. Un moyen efficace et affiché pour chercher le public parmi les nombreux lecteurs. Pourtant, les gains obtenus n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes et des investissements. Les objectifs purement mercantiles des productions, traduits notamment dans la politique du « découpage » factice des opus, ainsi que la baisse d’intérêt des spectateurs, ont en effet provoqué de belles chutes d’entrées en salles. Petit retour sur cette décennie des franchises ados.

Le bal s’est ouvert avec un certain panache en 2012 avec la sortie de Hunger Games. Une adaptation fidèle qui a le mérite de ne pas être inintéressante dans son approche politique. Le premier volet dénonce l’organisation d’un système, le deuxième sa violence, le troisième sa propagande et le quatrième des opportunistes guettant sa chute. Même si on regrette la division en deux, pas très heureuse, du dernier livre Hunger Games : la révolte, les films parviennent à mêler action et dénonciation, avec comme figure de proue une héroïne forte, bornée, modèle de courage et de combativité. Entre 2012 et 2015, Hunger Games a connu un bon succès et reste certainement la saga ado la plus aboutie de la décennie.

A partir de 2014, deux nouvelles adaptations apparaissent à l’écran : Divergente et Le Labyrinthe. Deux séries qui ont connu une fin plus que mitigée. Malgré deux premiers films divertissants et plutôt réussis, les deux sagas se sont enlisées à leurs troisièmes opus. Perte d’entrées et mauvaise presse pour le Labyrinthe : remède mortel (2018) tout comme pour Divergente : au-delà du mur (2016). Pire, la saga Divergente restera inachevée, faute de nouveau à un découpage de son dernier livre en deux films, dont le second ne sera jamais tourné. Les deux univers post-apocalyptiques de Divergente et du Labyrinthe présentaient tout de même quelques attraits à travers respectivement la répression de la différence et la mythologie. Leurs personnages et leurs récits n’ont toutefois pas été suffisamment à la hauteur pour conserver le public.

Enfin en 2018, Darkest Minds : rebellion entame la transposition à l’écran de la série Les Insoumis d’Alexandra Bracken. Les enfants ne sont plus classés en cinq factions selon leurs aptitudes, comme dans Divergente, mais en cinq couleurs en fonction des pouvoirs qu’ils ont obtenus après leur contamination par un virus inconnu. L’avenir de cette nouvelle série se dessinera lors de la prochaine décennie.

Le retour aux sources des franchises

Les années 2010 restent avant tout celles des franchises, reprises, recommencées, continuées de toutes les façons possibles, avec plus ou moins d’intelligence, mais relativement peu d’inventivité. Il est assez frappant de remarquer que toutes les sagas cinématographiques d’anthologie ont été retouchées et utilisées comme une vraie poudre à canon, ou aux yeux, au cours de cette décennie. Entre autres La planète des singes, Men in Black, Alien, Predator, Star Trek, X-men, Jurassic Park, Mad Max, Terminator et bien sûr… Star Wars.

Cette volonté affichée de renouer avec ce qu’on pourrait appeler « le répertoire classique » de la science-fiction a suscité tantôt engouement tantôt déception. Car le public n’est pas dupe. Si personne ne peut résister à l’envie de voir un nouveau Star Wars, Mad Max ou Star Trek, il faut évidemment que le film soit réussi, qu’il reste dans l’univers de la saga tout en proposant autre chose. Et c’est bien là que le bât blesse. Avec ce type de blockbusters, la science-fiction est devenu un genre cyclique, le cinéma un éternel recommencement, une tête de serpent qui se mord la queue. Le constat est le même pour les remakes, tels Total recall : mémoires programmées (2012), Godzilla (2014), Ghost in the Shell (2017). Une telle politique connait ses limites, avec ses échecs et ses réussites.

Parmi les succès, et malgré les partis pris controversés du Dernier Jedi, Star Wars, dont on attend prochainement le neuvième épisode, reste en figure de proue.  X-Men, après un très bon X-men : First class en 2011, a progressivement perdu sa vitesse, jusqu’à son X-men : Dark Phoenix plutôt décevant. Star Trek a également su proposer un intéressant et sombre Star Trek : Into Darkness en 2013 avant un moins convaincant Star Trek : sans limite en 2016. Jurassic World a repris avec un certain panache le monde de Jurassic Park, en particulier grâce à la réalisation d’un Antonio Bayona inspiré sur Jurassic World : Fallen Kingdom. Mentionnons aussi l’intéressante trilogie de La planète des singes sortie entre 2011 et 2017, dotée d’un récit intelligent et sublimée par la technique de la motion capture. Et enfin, impossible d’oublier l’incroyable Mad Max : Fury Road (2015) aux courses poursuites désertiques phénoménales.

Au sein des déceptions, difficile de ne pas évoquer la quasi tragédie de la saga Alien. En 2012, Ridley Scott soumet au public le début d’un nouveau récit portant sur les origines d’Alien, Prometheus. Un film d’horreur qui porte une réflexion sur la création et la civilisation humaine. Le projet, pourtant original, n’a malheureusement pas trouvé l’adhésion des spectateurs. Faute de profit commercial, le réalisateur a été contraint de revenir en 2017, avec Alien : Covenant, à une œuvre plus balisée dont les thèmes du double et du rapport créateur/créature sont moins aboutis. Une grosse déception malgré la bonne performance de Michael Fassbender.

Au summum des suites ou de reprises ratées de franchises, il faut citer Men in Black, dont le troisième volet comme le dernier Men in Black international n’ont absolument rien de neuf à nous mettre sous la dent. Même constat pour Terminator, qu’il s’agisse de Terminator Genesys (2015) ou de Terminator : Dark Fate (2019).

La diversité des blockbusters hollywoodiens

En dehors des franchises, les blockbusters de science-fiction se sont démultipliés dans la dernière décennie. Bons ou mauvais, ils explorent et combinent le genre avec un traitement horrifique (Life, origine inconnue, 2017), romantique (Upside Down, 2013 ; Passengers, 2016), ou privilégient l’action (Edge of tomorrow, 2014 ; Seven Sisters, 2017 ; Gemini Man, 2019). Ils continuent d’adapter des livres, des bande-dessinées et des mangas connus de la littérature (Valérian, 2017 ; Mortal engines, 2018 ; Alita, Battle angel, 2019). Même Disney s’est essayé au film de science-fiction (A la poursuite de demain, 2015).

Parmi les blockbusters des années 2010 méritant le coup d’œil (ceux portant une empreinte d’auteur seront cités avec ci-dessous dans la science-fiction d’auteur), retenons Edge of Tomorrow (2014), Seul sur Mars (2014) et Alita, Battle Angel (2019). Cette décennie a également été bien chargée en nanars, ratés et déceptions divers et variés, notamment Cowboys et envahisseurs (2011), Source code (2011), After Earth (2013), La stratégie Ender (2014), Lucy (2014), Transcendance (2014), Jupiter : le destin de l’univers (2015), Independance day : resurgence (2016), Kin : le commencement (2018), Pacific rim : uprinsing (2018).

Toutefois certains blockbusters, lorsqu’ils sont réalisés par un cinéaste talentueux, inventif ou visionnaire, acquièrent une dimension supplémentaire en devenant de véritables propositions de cinéma.

Le renouveau de la science-fiction d’auteur

Les grands réalisateurs sont loin d’avoir délaissés la science-fiction lors des années 2010. Les habitués ou spécialistes du genre  ont marqué la décennie par de très bons films. Steven Spielberg a signé un excellent Ready Player one (2018), J.J. Abrams un envoûtant et nostalgique Super 8 (2011), Guillermo del Toro un étonnant Pacific Rim (2013), les Wachowski un superbe et philosophique Cloud Atlas (2013).

Des cinéastes renommés ont d’ailleurs fait leurs premiers pas dans le monde de la science-fiction, tels Jeff Nichols avec Midnight special (2016), Lars von Trier avec Melancholia (2011), Bong Joon-ho avec Snowpiercer (2013), James Gray avec Ad Astra (2019). Sans oublier évidemment Christopher Nolan avec Inception (2010) et Interstellar (2014), puis Denis Villeneuve avec Premier contact (2016) et Blade Runner 2049 (2018).

Les années 2010 ont ainsi été marquées par l’appropriation de la science-fiction par de célèbres réalisateurs qui ont réussi à imposer leur marque, à faire du genre autre chose que des franchises et des récits déjà vus. Elles se caractérisent par un recentrage sur l’intériorité, la psychologie des protagonistes. Chez Nolan, Villeneuve ou Gray, sortir du monde connu permet aux personnages de partir en quête d’eux-mêmes et d’accéder à une forme de réconciliation ou de rédemption. La science-fiction reste aussi, encore et toujours, l’occasion de dénoncer des fractures sociales, l’isolement des marginaux relégués à une partie d’une cité (Ready Player one, Mortal engines), voire d’un train (Snowpiercer). Si la science-fiction est devenue plus intimiste, elle n’en néglige pas pour autant les problématiques de nos sociétés modernes.

Aussi, la science-fiction s’apparente désormais à un genre incontournable, presque une étape obligatoire dans la filmographie de tout bon réalisateur. La France semble d’ailleurs avoir pris conscience de ce mouvement en produisant davantage de films de science-fiction ces dernières années, comme Lucy (2014), Valérian (2017), Dans la brume (2018), ou en coproduction, Zero Theorem (2013), High Life (2018).

D’autres cinéastes se sont fait connaître lors de cette décennie, en particulier Neill Blomkamp grâce à son Elysium (2013) et son Chappie (2015), ou encore Alex Garland avec Ex Machina (2014) et Annihilation (2018). Deux réalisateurs prometteurs dont on peut espérer de prochains films passionnants.

Au cours des années 2010, des propositions uniques et ambitieuses ont également vu le jour. Citons notamment l’étonnant Oblivion (2013), le labyrinthique Looper (2014), le magnétique et mystérieux Under the Skin (2014), l’émouvant Her (2014), le prenant 10, Cloverfield Lane (2016), ou encore, le récent Captive state (2019). Des films fascinants, invitant à la réflexion, susceptibles d’accorder à la science-fiction un avenir renouvelé à l’ère des blockbusters standardisés. Car si la décennie 2010 reste celle de la renaissance des franchises, elle deviendra peut-être aussi celle de la naissance de films plus indépendants, qui pourront très bien tirer leur épingle du jeu.