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AFF 2019 : corps et identités volés au coeur de la peur dans les sixties

À l’occasion de l’Arras Film Festival 2019, les spectateurs pouvaient (re)découvrir des classiques de l’effroi au cinéma avec la rétrospective intitulée « la peur dans les sixties ». Retour sur cet effroi commun porté sur le vol du corps et donc de l’identité.

L’effroi dans le cinéma des années 60

L’Arras Film Festival fut l’occasion de (re)découvrir Le Voyeur, Psychose, Les Yeux sans visages et bien d’autres géants de l’effroi cinématographique grâce à la rétrospective consacrée à la « peur dans les sixties ».

Les spectateurs ont pu ainsi recroiser sur grand écran quelques figures conséquentes de l’histoire du cinéma : un fils qui n’a jamais permis à sa mère de le quitter au point de s’approprier sa gestuelle, ses vêtements, sa voix, et d’une façon plus que morbide, son corps dans Psychose ; un technicien de cinéma désirant ardemment être réalisateur, et surtout un Voyeur cherchant à capturer filmiquement les images de visages envahis par la peur au point de provoquer l’effroi chez ses victimes ; des médecins volant la peau de femmes lumineuses et innocentes pour rendre à leur parent proche leur beauté perdue dans Les yeux sans visages et son remake L’Horrible Docteur Orlof(f) ; ou encore un comte d’une contrée lointaine ayant besoin de sang frais pour revenir à la vie et étant obsédé par la capture physico-psychologique d’une jeune femme ayant réussi à échapper à son intégration dans la horde de servantes sexy de l’envoûtant Dracula, Prince des Ténèbres.

Préparez-vous à mettre à l’épreuve vos esprit, cœur et estomac avec le formidable Les Yeux sans visage et sa scène d’opération terrifiante dont l’horreur se trouve décuplée par l’accomplissement sérieusement méticuleux de cette chirurgie infernale.

Ces rapides descriptions révèlent un caractère commun, essentiel à cette « peur dans les sixties » : le vol du corps. En effet, même si les personnages ont des buts souvent différents, on peut remarquer que tous volent le corps de femmes, que ce soit leur peau, leur sentiment, leur esprit, leur souvenir. Tous ces personnages sont aussi des individus qui cherchent à reprendre le contrôle sur eux-mêmes en dominant le destin des femmes qui, pour certaines, réussiront à leur échapper, mettant alors en exergue les frustrations de ces figures d’épouvante habitées par des désirs morbides et/ou souffrant de troubles psychologiques. L’effroi est d’autant plus fort pour les films sans dimension fantastique et relief explicitement érotico-guignolesque tels que – respectivement – Dracula et le Docteur Orlof(f), puisque le spectateur se retrouve face à des monstres d’hommes, dont les visages, sinon les actes, ont depuis longtemps marqué à jamais nos regards, hantant alors nos esprits et cauchemars.

« LA PEUR DANS LES SIXTIES » : Films de la rétrospective  

Les Yeux sans visage (Georges Franju, FRA, 1960) ; Le Voyeur (Peeping Tom, Michael Powell, GB, 1961) ; Psychose (Psycho, Alfred Hitchcock, USA, 1960) ; L’Horrible Docteur Orlof(f) (Gritos en la Noche, Jess Franco, ESP, 1964) ; 6 Femmes pour l’assassin (Sei donne per l’assassino, Mario Bava, ITA, 1964) ; Meurtre par procuration (Nightmare, Freddie Francis, GB, 1964) ; Répulsion (Roman Polanski, GB, 1965) ; Dracula – Prince des Ténèbres (Dracula Prince of Darkness, Terence Fisher, GB, 1966).

Ci-dessous, la bande-annonce du génial Le Voyeur.

Cinéma documentaire des années 2010 (1/4) : crise migratoire et visions humanistes

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné revient sur les films marquants de la décennie 2010. Nous entamons ici une série de quatre articles consacrés à quelques documentaires majeurs de la décennie, mettant en avant les grands enjeux de ces dix dernières années. Panorama partiel, non exhaustif, et exigeant, que nous débutons par la question brûlante de la crise migratoire aux portes de l’Europe. Face à l’impuissance voire à la franche mauvaise volonté des dirigeants européens, des documentaristes ont livré des œuvres humanistes qui nous invitent à prendre conscience de cette tragédie. Retour sur quelques uns d’entre eux.

Près de 20 000 morts et disparus aux frontières de l’Europe, principalement noyés dans les eaux de la Méditerranée, depuis le début de la décennie. Des hommes, des femmes, des enfants. Des Africains, des Syriens, des Afghans. La prise de conscience de cette tragédie, dans nos sociétés occidentales, se fait difficilement. Une certaine forme de racisme, revendiquée par certains, inconsciente chez d’autres, selon une logique « loin des yeux, loin du cœur », est une explication. Mais cette cause est renforcée par une part d’abstraction, due au contexte maritime de ces disparitions (le désert saharien a à peu près le même effet). Quoiqu’il en soit, de nombreux documentaires ont été consacrés au sujet, pour tenter d’ouvrir les yeux des « spectateurs » européens.

Le cinéaste italo-américain Gianfranco Rosi, réalisateur en 2008 de l’excellent « Below Sea Level » sur des individus vivant en marge de la société dans le désert californien, ainsi que du très dérangeant « El Sicario » en 2011 sur un ancien tueur des cartels mexicains, est venu planter sa caméra dans un des territoires les plus tristement connus de son pays d’origine : l’île de Lampedusa. Dans « Fuocoammare » (2016), il filme séparément les migrants secourus en pleine mer et les habitants de l’île, montrant ainsi deux mondes qui se touchent sans jamais se rencontrer. Du côté des habitants, Rosi fait le pari risqué de la docufiction, en suivant notamment un jeune garçon d’une dizaine d’années vivant la vie qui est celle d’un jeune de son âge sur ce confettis aride perdu entre la Sicile et la Tunisie. Ces scènes, entrelacées à celles concernant les réfugiés, occasionnent un contraste frappant, mais aussi un lien inattendu : il s’agit d’une île de marins, et le secours aux naufragés fait partie de leur ADN. Côté réfugiés, les images sont parfois extrêmement dures à regarder : ces corps inertes qu’on transborde de leur canot de fortune au bateau des secours sont-ils ceux de personnes décédées, ou « simplement » déshydratées ? Les mots interpellent tout autant que les images, comme le prouvent ceux du médecin de l’île, Pietro Bartólo, lorsqu’il évoque son action auprès de celles et ceux qui posent le pied à Lampedusa. Bartólo a depuis quitté son poste pour rejoindre les bancs du Parlement Européen, sous l’étiquette du Parti Démocrate italien. Une Europe qui l’a laissé bien seul dans sa tâche…

De leur côté, « L’Escale », de Kaveh Bakhtiari (2013) et « La Mécanique des Flux », de Nathalie Loubeyre (2016) ont plus particulièrement insisté sur la vie des réfugiés, une fois arrivés en Europe. Le premier, réalisé par Suisse d’origine iranienne, se déroule entièrement en Grèce, où il retrouve des Iraniens, dont un cousin, qui cherchent à poursuivre leur périple vers des pays plus porteurs d’avenir. Vivant avec eux pendant plus d’un an dans un appartement en sous-sol, il récolte le témoignage de leur départ d’Iran, leur traversée de la Turquie, leur vie en Grèce, leurs plans pour monter dans un bateau pour l’Italie, dans un camion pour la Bulgarie ou pour obtenir l’asile en Grèce. Surtout, il montre leur vie, faite d’entraide et de tensions, inévitables. Le second film fait parfois écho au premier, notamment en Grèce, lorsque Loubeyre filme des jeunes, majoritairement afghans, sur le toit d’un immeuble squatté. Elle propose également un point de vue plus large, en donnant par exemple à voir le travail de policiers croates, chargés de surveiller les frontières de l’Union, désormais élargie à leur pays : ou comment confier le sale boulot aux petits nouveaux…

Ces deux films, tout comme « Fuocoammare » lorsque Rosi filme une coupe du monde improvisée de football, dans un centre d’accueil de Lampedusa, donnent surtout à voir des êtres humains, et c’est ce qui est le plus précieux dans ces films. Qu’on compte les morts ou le nombre de migrants arrivés dans tel ou tel pays, on ne parle qu’en chiffres. Lorsque ceux-ci tombent dans de mauvaises mains, ils ne font que dénier un peu plus l’humanité de ces personnes, dont il ne fait aucun doute qu’ils ont tous de bonnes raisons de quitter leur pays, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une situation économique intenable. Les témoignages récoltés par ces trois cinéastes le prouvent. Ces films redonnent à voir les rêves et les souffrances de ces réfugiés, ce qui fait d’eux des êtres humains, et pas juste des statistiques.

D’autres films pourraient être cités ici, provenant directement des pays d’émigration. La liste serait longue, mais citons au moins « Eau Argentée » (2014) de Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan, sur la guerre en Syrie, et composé de vidéos trouvées sur Internet. Les situations diffèrent entre chaque pays d’émigration, et chaque histoire est unique. Face à cette multiplicité de situations, il est également utile de se demander où est passée notre humanité, notre capacité à accueillir ceux qui sont contraints de quitter leur pays. C’est ce qu’a fait Nanni Moretti en renouant avec le documentaire dans « Santiago, Italia » (2019). Le film retrace l’historie de ces Chiliens, soutiens d’Allende, cachés dans l’ambassade d’Italie après le coup d’État de Pinochet en 1973, puis expatriés en Italie. Moretti n’a jamais fait un mystère de ses opinions politiques, et il est évident qu’en plus de mettre en lumière une histoire oubliée, ce documentaire est l’occasion pour lui de pointer du doigt son pays, prêt à se jeter dans les bras d’un Matteo Salvini qui, c’est un euphémisme, tourne totalement le dos à la tradition de solidarité qu’évoque Morretti. Le constat est amer, c’est celui d’un homme qui craint de voir son pays renouer avec les heures les plus sombres de son histoire. Mais il y a aussi une part d’espoir : l’homme n’est pas intrinsèquement mauvais, et la parole de ces Chiliens, revenus pour la plupart dans leur pays, s’exprimant souvent dans un italien impeccable et témoignant leur gratitude pour leur seconde patrie, est là pour le rappeler.

Sugar man : A ghost story

En 2012, le réalisateur suédois Malik Bendjelloull réalise avec peu de moyens et un logiciel de montage basique ce qui va être un des documentaires les plus marquants de la décennie : Searching for Sugar Man.

De l’anonymat au mythe

L’histoire que raconte ce film est à la fois simple et incroyable : Sixto Rodriguez, un chanteur américain totalement inconnu aux États-Unis connaît un succès populaire en Afrique du Sud dans les années d’Apartheid. Son disque Cold Facts sorti incognito en 1960 se vend sous le manteau au point que le chanteur devient une sorte de mythe. Car en dehors de cette notoriété locale, Sixto Rodriguez a totalement disparu des radars. Qui est ce Bob Dylan oublié du star system ? Qu’est-il devenu ? C’est à cette enquête captivante que va s’employer le réalisateur.

Documentaire génial ou documenteur partiel ?

Du point de vue de la narration, le film est malin ou manipulateur selon qu’on lui porte un regard bienveillant ou suspicieux. De fait, Searching for Sugar Man est une sorte de puzzle qui associerait de façon quelque peu forcée les pièces de deux jeux différents. Des images d’archives – extraits de journaux, bouts de films amateurs datant des années 90 viennent alimenter l’enquête de terrain que Bendjelloul mène deux ans durant de 2010 à 2012, au Cap puis à Détroit, la ville d’origine du chanteur. Il en résulte un montage chronologique complexe qui passe d’une période à une autre tout en en éclipsant certaines. Le film entretient ainsi habilement le suspense quant à l’existence réelle ou non du chanteur. Mais c’est aussi cette approche partielle que d’aucuns lui reprocheront, le fait d’avoir quelque peu tordu le cou à la temporalité des faits pour mieux servir son propos.

Destins croisés

Il n’empêche que, si le conte est joli, c’est d’abord parce que la vie réelle de Sixto Rodriguez est complètement romanesque. Un véritable héros à la Flaubert que le destin n’a semble-t-il pas voulu gâter, du moins dans la première partie de sa vie. Mais comme ces héros romantiques du temps passé, Sixto Rodriguez, lorsqu’il apparaît enfin dans le champ du film, s’avère être un personnage atemporel que les considérations modernes – la reconnaissance, l’argent, la notoriété, ne semblent pas le moins du monde concerner. Ce personnage, sa simplicité, son sourire suscitent une sympathie communicative. D’autant qu’on ne perçoit, pour le coup, nulle imposture, nul simulacre dans la sincérité brute de ce chanteur devenu maçon, puis star sud-africaine, puis citoyen lambda, puis icône mondialement connue avec ce film et la réédition de ses disques.
Juste un type droit dans ses bottes, sa guitare en bandoulière et une voix extraordinaire.

Deux ans plus tard, en mai 2014, l’homme qui a contribué à sortir de l’ombre ce chanteur incroyable, décide pour lui-même de sortir de la lumière. Malik Bendjelloul se suicide à 36 ans dans la banlieue de Stockholm.
Il nous laisse ce film magnifique, un beau personnage, de belles chansons – Crucify your mind, Sandrevan Lullaby ou I wonder … – et une histoire dont la force imprime durablement la mémoire.

Bande annonce : Sugar Man

Fiche technique :

    • Titre du film : Sugar Man
    • Titre original : Searching for Sugar Man
    • Réalisation, scénario et montage : Malik Bendjelloul
    • Photographie : Camilla Skagerstöm
    • Musique : Sixto Diaz Rodriguez
    • Genre : documentaire à caractère biographique et musical
    • Durée : 86 minutes
    • Production : Simon Chinn, M. Bendjelloul
    • Distribution : ARP Sélection
    • Sortie . 24 août 2012 en Suède ; 26 décembre 2012 en France
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Les années 2010 : Adam Driver, le grand brun aux deux visages

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A l’aune de la fin d’une décennie qui aura durablement marqué les esprits, on a pensé qu’il serait bon de mettre les projecteurs sur les âmes ayant in fine façonné ces 10 ans d’images, d’émotions et de sensations fortes. Dès lors, ne pas évoquer le cas du mystérieux Adam Driver, aka l’une des plus belles révélations de cette décade, semblait impossible.

De longs cheveux noirs, une paire d’yeux emplis de confiance et un sourire lui donnant l’air du gendre idéal : rencontrer Adam Driver est toujours une petite déconvenue en soi. Il faut dire que sous cet apparat de parfait petit banquier de la City se cache l’un des acteurs les plus versatiles, complets et intriguants de sa génération. Une image forcément triviale quand on la compare à sa déjà grande réputation, mais une image avant tout. Car Adam Driver, en bon acteur qu’il est, ne se contente pas d’en donner : il les contrôle. Pas question donc de le parquer dans une case, comme le font beaucoup de journalistes. La seule image qu’on pourra tirer de l’américain sera celle qu’il veut bien laisser transparaître : celle d’un homme humble mais paradoxalement exigeant et à l’humour insoupçonné. 

De l’important d’etre constant (ou pas)…

Issu d’une famille de l’Arkansas très investie spirituellement (son père puis beau-père étaient tous les deux pasteurs baptistes), ce qui lui donnera sans doute ces valeurs altruistes qu’il défend de toutes parts, rien ne prédestinait Adam Driver au monde du cinéma. A peu près tout le contraire d’ailleurs. Et pourtant, passé le cap du 11 Septembre 2001, qui le verra à seulement 18 ans s’enrôler dans les Marines et d’un vilain accident de VTT qui l’empêchera de se rendre en Irak, voilà que le grand brun décide séance tenante d’intégrer la très réputée Julliard School de New-York. Là-bas, il s’initie à l’art du spectacle pendant 4 ans, fais ses gammes et écume bien vite les castings, quitte à empiler les séries policières qui pullulent sur TMC (New York Police Judiciaire & New York Unité Spéciale en tête) et finalement arriver à jouer dans un téléfilm HBO comptant rien de moins que le légendaire Al Pacino. Un début prometteur loin s’en faut qui se verra doublé d’une chance qu’on se le dise typiquement américaine. Parce que, sans crier gare le voilà à parader pour ses premières minutes de cinéma dans le J.Edgar de Clint Eastwood. Rien que ça. Et la suite n’en sera que plus étonnante puisque après 2 comédies romantiques passées inaperçues, le voilà à réitérer son coup du chapeau, en bossant coup sur coup avec Noah Baumbach (Frances Ha) et Steven Spielberg (Lincoln). Un fait d’arme que beaucoup considéreront à l’époque comme de la figuration de luxe, mais qui in fine révélera surtout la méthode de travail de l’américain. D’un coté, un penchant assumé pour la versatilité ; de l’autre (et c’est paradoxal) une exigence érigée au rang de leitmotiv artistique. Puisque s’il fait ses gammes avec Spielberg et Baumbach en 2012, révélant in fine son goût pour l’excellence et surtout les grands cinéastes de son temps, il émane de Driver une envie d’éclectisme. Un peu comme si déjà conscient de son (indéniable) talent, l’acteur avait envie de brouiller les pistes et constamment être là ou ne l’attend pas. Résultat, le voilà qu’en 2013, il s’embarque dans l’imaginaire des frères Coen (Inside Llewyn Davis) en jouant le cow-boy chanteur ; en 2014, il reçoit la reconnaissance de ses pairs à la Mostra de Venise (Hungry Hearts) et en 2015, les étoiles s’alignent carrément pour lui car voilà qu’il endosse le rôle de l’antagoniste dans une petite saga prometteuse : Star Wars.

La recette Driver : entre fragilité contenue et uber-confiance…

Inexorablement, quand tu partages l’écran avec Harrison Ford et es l’attention de millions de fan à travers le monde, ta notoriété grandit. Mais ça n’a pas eu l’air de l’inquiéter ni même de remettre en cause sa vision du métier, puisque Adam Driver est paradoxalement resté le même après ça. Il a juste dû en finir avec le relatif anonymat qui était jusque là sa niche au sein de la profession. Puisque sa carrière post-Star Wars va repartir de plus belle. D’abord Jeff Nichols (Midnight Spécial), puis Jim Jarmusch (Paterson, The Dead Don’t Die), Martin Scorsese (Silence), Steven Soderbergh (Logan Lucky), Terry Gilliam (L’Homme qui Tua Don Quichotte), Spike Lee (BlackKklansman), et enfin Rian Johnson (Star Wars : Les Derniers Jedi). Bref, l’accumulation frise le respect, et ce d’autant plus quand l’on sait qu’il est encore trentenaire, autrement dit la décennie qui compte le plus dans une carrière hollywoodienne. Mais ce qui étonne le plus, c’est la manière qu’il a eu de mêler parfois au sein d’une même prestation, les deux pôles qui animent son jeu. S’il semble s’être énamouré pour des rôles aussi complexes (Kylo Ren en tête), c’est bien parce que ses prestations embrassent à la fois une sorte de fragilité la plupart du temps contenue et une confiance accrue. Dès lors, chacune de ses performances marque l’esprit puisque si la posture est souvent emplie de confiance (entre un policier du MidWest dans The Dead Don’t Die ou un chercheur mystérieux dans Midnight Spécial), le rendu est souvent plus fragile ; en atteste le désamorçage par l’humour du personnage dans le film de Jarmusch et le relatif éloignement dans le film de Nichols. C’est d’autant plus remarquable qu’aux premiers abords, ces rôles ne se ressemblent jamais, à contrario d’un Leonardo DiCaprio qui lui excelle depuis des années maintenant dans les rôles de meneurs à la confiance exacerbée. Chez Driver, non, l’envie d’occuper l’écran est souvent reléguée au second plan, comme une volonté d’être au service de l’histoire (en lieue et place de l’incarner) et ainsi afficher une retenue qui colle avec son humilité. Puisque si cet acteur fait aussi parler de lui, c’est parce que comme dit plus haut, il a su garder les pieds sur terre et éviter d’être grisé par le succès. En atteste son incursion dans le genre télévisuel avec la série Girls, qui non content de l’imposer comme un sex-symbol montreront qu’il est aussi et surtout très engagé dans des causes telles que le féminisme ou l’armée (qui fut un temps sa famille). Il ne sera donc pas étonnant de le voir aux manettes de AITAF, « Arts in the Army Force » une fondation permettant aux vétérans d’exprimer leurs ressentis au gré de pièces de théâtre et autres ressorts de jeu. La preuve s’il en est, qu’en plus d’être pétri d’engagements, Driver n’a pas oublié d’où il vient. Une qualité majeure qui alliée à ses autres points forts font et feront de lui un incontournable dans l’actorat américain. Et quitte à le prouver une fois de plus, vous ne serez pas surpris d’apprendre que ses prochains films seront réalisés par les non moins recommandables Ridley Scott et Léos Carax. Une certaine idée de cinéma en somme.

Les années 2010 : Robert Pattinson, du vampire à la chauve-souris

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Les années 2010 finissant, il est temps de revenir sur les noms marquants des dix dernières années. Des années qui ont vu l’éclosion d’un jeune acteur devenu incontournable, Robert Pattinson.

Avec sa belle gueule et sa carrure élancée, il était, dans un premier temps, l’élève parfait. Tellement parfait que lorsque le Tournoi des Trois Sorciers a été organisé à Poudlard, il a été naturellement choisi par la Coupe de Feu pour représenter la célèbre école de sorciers.

En donnant ses traits à Cedric Diggory, Robert Pattinson ne pouvait mieux commencer une carrière destinée aux adolescents et à faire craquer les demoiselles. Il n’est donc pas étonnant que, pour ce jeune Britannique né en 1986, la suite de la carrière prenne le même chemin. Et cette suite, bien entendu, ce fut le rôle d’Edward Cullen dans les cinq films de la série Twilight.

Quoi que l’on pense des films de cette saga adaptée de Stephenie Meyer et de leur qualité, ils ont servi de tremplins pour les carrières de leurs deux interprètes principaux. Mais ne laissaient pas présager le chemin qu’allait poursuivre Robert Pattinson.

Et les propositions viendront très vite. Après le deuxième épisode de la saga vampirique, on le retrouve en train d’interpréter le rôle du peintre Salvador Dali dans le film britannique Little ashes, de Paul Morrison. Ce n’est pas là qu’il est le plus convaincant, mais il sait déjà jouer sur un côté à la fois élégant et troublant.

L’acteur continue dans le registre romantique avec des films comme Remember Me ou Bel-Ami, adapté du roman de Maupassant.

C’est avec une autre adaptation cinématographique que la carrière de Robert Pattinson prendra un tournant inattendu. En 2012, le cinéaste canadien David Cronenberg porte à l’écran le roman de Don DeLillo Cosmopolis. Le dispositif du film est des plus particuliers, puisque l’essentiel de « l’action » se déroule dans une monumentale limousine. Dans cette œuvre profondément politique, Pattinson interprète Eric Packer, un jeune milliardaire qui tente de circuler alors que les rues de Manhattan sont prises d’assaut par la visite du président et par l’enterrement d’une star du rap. Symbole d’un système socio-économique moribond, le jeune homme est magnifiquement incarné par un acteur qui sait jouer de sa beauté froide, voire spectrale. Pattinson donne à son personnage l’allure d’une sorte de mort-vivant spectre qui hante le monde.

Cosmopolis : bande annonce

Cosmopolis marque le début d’une nouvelle carrière pour l’acteur, dont la route va croiser des réalisateurs comme James Gray, Anton Corbijn, Werner Herzog, Robert Eggers ou Claire Denis. Plus la décennie 2010 avance, plus l’acteur enchaîne les projets passionnants, n’hésitant pas à casser son image comme dans l’impressionnant et sombre Good Time, de Joshua et Ben Safdie. Pattinson nous entraîne à sa suite dans une cavalcade désespérée au fond d’un New York crade et violent. Il atteint là, sans doute, l’antithèse absolue des rôles qui l’avaient fait connaître ; voilà sans doute pourquoi vont jusqu’à dire qu’il a ici son meilleur rôle.

Good time : bande annonce

Le charisme si particulier de Robert Pattinson, ainsi que la finesse de son jeu, sont appelés à occuper encore l’écran dans les années qui viennent. Rien qu’en 2019, nous avons pu le voir aussi bien dans The Lighthouse, de Robert Eggers, que dans The King, qui marque sa seconde collaboration avec David Michôd, en passant par Waiting for the barbarians, où il joue sous la direction de Ciro Guerra (L’Etreinte du serpent, Les Oiseaux de passage) et aux côtés de Johnny Depp. Et, dans l’avenir, se dessine le projet du Batman de Matt Reeves (Cloverfield, La Planète des singes : Affrontement et Suprématie). Un choix de rôles qui fait alterner des projets commerciaux avec des œuvres plus discrètes, dans des personnages très différents qui permettent d’explorer les différentes facettes de son talent.

Comme quoi, être vampire mène à tout, à condition d’en sortir…

 

Les années 2010 : Joaquin Phoenix, l’homme cicatriciel

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Nul doute que si Georges Perec était toujours vivant il se serait intéressé à cet acteur très singulier qu’est Joaquin Phoenix.

Mais quel rapport me direz-vous, entre l’auteur de La Vie Mode d’Emploi et l’interprète d’Inherent Vice ou du récent Joker ? Eh bien une caractéristique discrète, commune au visage des deux hommes : cette cicatrice au bord de leur lèvre supérieure. Une marque personnelle que Perec considérait comme un signe distinctif et qu’il s’était amusé à retrouver chez d’autres personnalités réelles ou imaginaires. Ainsi, le tableau d’Antonello de Messine le Condottièrre avait-il attiré son attention. Le portrait d’un chef militaire à la lèvre fendue dont l’écrivain fera le personnage central d’un roman éponyme. De fait, la cicatrice est une marque ambivalente, l’expression antinomique de la virilité et de la défaillance. Virilité car elle suggère d’éventuelles luttes, d’hypothétiques combats ou prises de risques ayant imprimé le corps de leur signature. Défaillance car elle est une forme de blessure et une irrégularité dans l’harmonie du visage. Puissance ou défaillance, deux faces opposées qui caractérisent précisément Joaquin Phoenix, tant dans sa vie personnelle que dans son parcours professionnel.

La force tranquille : sa vie lui appartient

Joaquin Phoenix renvoie l’image d’un homme décontracté, fort d’une certaine confiance en lui. C’est par ailleurs un citoyen engagé dans de nombreuses causes, contre la guerre en Irak en 2003 ou pour la cause animale plus récemment. Au cinéma, c’est un acteur aux prestations très physiques que l’on connait.  Son corps tantôt massif, tantôt félin, dégage une virilité sensuelle souvent mise en avant par les réalisateurs. A commencer par le rôle dans lequel on le découvre en 2000, mis en scène par Ridley Scott (Gladiator) :  un empereur romain – une sorte de condottière justement – tout à fait crédible pour donner la réplique à l’expérimenté Russell Crowe. Buste puissant, cou de taureau et regard hypnotique, Joaquin Phoenix marque immédiatement les esprits. La plupart des films qui suivront contribueront à conforter cette image d’un acteur à la virilité chevillée au corps. Dans Signes, il incarne le jeune frère qui ne tremble pas lorsqu’il s’agit de bouter l’alien hors de la maison familiale. Dans Inherent Vice, il interprète un détective à rouflaquettes tout en puissance corporelle. Qu’il apparaisse en Leonard lover (Two lovers) ou en tueur à gages (A beautiful Day), en vengeur trash (La nuit nous appartient, The Master) ou en chanteur Cash (Walk the line), Joaquin Phoenix fait preuve d’un mélange de force tranquille et d’énergie animale.

Blessé ou défaillant, he’s still here

Mais derrière cette force apparente pointent des faiblesses. Des blessures psychologiques que l’on retrouve chez Phoenix lui-même comme dans la plupart des personnages qu’il a pu incarner.

Car Joaquin Phoenix, dans la première partie de sa vie, est revenu de loin. Élevé dans une famille affiliée à la secte des Enfants de dieu, il côtoie longtemps la précarité. Une vie instable au cours de laquelle lui et ses trois frères et sœurs seront contraints à la mendicité. A cette époque, le jeune homme se donnera lui aussi un prénom inspiré par la nature. Après Summer, Rain et River, ses frères et soeur, il sera Leaf. La feuille, image même de la brièveté, de la fugacité. En 1993, River, le frère ainé de Joaquin Phoenix joue dans le film de Gus Van Sant My own private Idaho. Peu de temps après, il décède d’une overdose.  Il avait vingt-trois ans. Une cicatrice jamais refermée.

Malmené par la vie, Joaquin Phoenix a souvent incarné des personnages en souffrance, en majorité des hommes en manque d’affection. Il est le frère complexé et impulsif dans The Yards de James Gray, le quadra solitaire à lunettes peinant à trouver l’âme sœur dans Her. Nombre de ses personnages sont des gars on ne peut plus communs. Des voyous ou des losers (Joker). Des hommes manquant de confiance en eux (Gladiator, Her).  En 2010 sa propre déchéance mise en scène dans le « documenteur » I’m still here brosse le portrait d’un acteur toujours situé à la marge. Marginalité confirmée ensuite par ses interprétation d’ancien alcoolique devenu tétraplégique( Don’t worry, he won’t get far on foot ) ou du militaire vétéran psychologiquement perturbé (A Beautiful Day).

De la puissance à la défaillance : l’homme irrationnel

La filmographie de Joaquin Phoenix montre surtout que l’acteur a campé un grand nombre de personnages mentalement dérangés. Une suite de fous – furieux ou curieux-, somme toute cohérente. Ainsi, l’empereur Commode est certes fort mais surtout rongé par  une névrose incestueuse doublée d’un délire paranoïaque. Dans L’Homme irrationnel, Abe Lucas est un professeur de philosophie dépressif qui retrouve la joie de vivre en éliminant gratuitement un homme qui l’embarrasse. Crime dément dont il se considère aussi irresponsable qu’insoupçonnable. Enfin, dans A Beautiful Day, Joe est un type ravagé par une enfance maltraitée, ce qui le pousse à l’automutilation, variante masochiste de la cicatrice volontaire. Mais c’est évidemment dans son dernier rôle, celui du Joker, figure ambivalente par essence, que Joaquin Phoenix rayonne. Une interprétation à l’image de l’acteur, tout en nuances et en introspection mais ponctuée de fulgurances irrationnelles. Une imprévisibilité, une explosivité que Phoenix partage avec quelques grands interprètes de sa trempe ayant eux-mêmes incarné des fous mémorables : Robert Mitchum, Jack Nicholson ou Robert De Niro.

Joaquin Phoenix, un des acteurs qui aura le plus marqué de son empreinte ces dix dernières années cinématographiques.

Les années 2010 : Leonardo DiCaprio, caméléon, sélectif et enfin oscarisé

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Est-ce sa décennie ? Leonardo DiCaprio s’est trouvé deux illustres façonniers en la personne de Martin Scorsese et Quentin Tarantino. Il a enfin été oscarisé après des années de frustrations et d’espoirs déçus. Il s’est accompli – un peu plus – en tant que comédien, tout en marquant le cinéma – un peu plus – de son empreinte.

Leonardo DiCaprio n’a pas attendu la décennie 2010-2020 pour se faire un nom, mais il a indubitablement changé de dimension au cours de ces années-là. La formule est vague et ne rend pas forcément justice au talent qui était déjà le sien à l’époque de Blessures secrètes – il avait alors dix-neuf ans et donnait la réplique à Robert De Niro, son acteur favori – ou de Titanic – il avait alors vingt-trois ans et était adulé par des hordes de fans, surtout féminines. Mais le comédien américain est devenu plus sélectif et a décidé de lier son destin à celui de cinéastes de la trempe de Martin Scorsese et de Quentin Tarantino. Depuis Gangs of New York (2002) et Django Unchained (2012), « Leo » est en effet devenu l’acteur fétiche de ces deux monstres sacrés de Hollywood. Pour la petite histoire, Tarantino avait déjà envisagé de collaborer avec lui à l’occasion d’Inglourious Basterds, avant d’opter pour le germanophone Christoph Waltz. Cette année, c’est chez l’architecte de Pulp Fiction qu’on l’a aperçu (Once Upon a Time… in Hollywood), mais on devrait le revoir dès l’an prochain auprès du réalisateur de Taxi Driver, dans l’attendu Killers of the Flower Moon.

Le début de la décennie 2010 sonne comme une consécration pour Leonardo DiCaprio. Dans Django Unchained, il joue un propriétaire terrien esclavagiste et sadique, un réac de la pire espèce dénué de toute morale, capable d’obliger des Noirs à se battre à mort pour son seul plaisir. Pendant un long monologue, il s’entaille profondément la main sur un morceau de verre, mais continue la prise comme si de rien n’était. Une performance majuscule qui lui vaut notamment une nomination aux Golden Globes. Les Oscars, en revanche, continuent de le bouder. Et ça commence à se voir. Jusqu’au moment de son sacre en 2016 pour son rôle dans The Revenant – ironiquement, c’est Alejandro González Iñárritu qui lui donnera son rôle à statuette –, « Leo » a connu une suite ininterrompue de vexations : des oublis – Titanic, Les Infiltrés, Inception – ou des nominations ponctuées par un échec – Le Loup de Wall Street, Aviator, Blood Diamond. Au point d’ailleurs que tout cela vire à la ritournelle : chaque année ou presque, les journalistes, généralistes comme spécialisés, se demandent si DiCaprio reviendra une fois encore bredouille de la cérémonie des Oscars, ou regrettent en chœur son palmarès. Exemples : « DiCaprio le maudit » (Le Figaro, mars 2014), « Le Web pleure la défaite de Leonardo DiCaprio aux Oscars » (L’Express, mars 2014), « Leonardo DiCaprio snobé par les Oscars… » (20 minutes, février 2014), « Leonardo DiCaprio et l’Oscar maudit » (Midi Libre, janvier 2016), « Oscars, César, pourquoi ils ne l’auront jamais » (L’Express, février 2012), etc.

Qu’importe, même sans Oscar (ni Golden Globes, ni BAFTA, ni…), la décennie qui vient de s’écouler aurait été éclatante pour « Leo ». Pour en juger, il suffit de se reporter au nombre considérable de films notables auxquels il a pris part : Shutter Island, Inception, Django Unchained, Le Loup de Wall Street, The Revenant, Once Upon a Time… in Hollywood, sans oublier les moins heureux J. Edgar ou Gatsby le Magnifique, dans lesquels peu pouvait toutefois lui être reproché. Durant ce laps de temps, on a vu DiCaprio personnifier la résilience et tourner dans des conditions extrêmes (The Revenant), jouer l’hédonisme comme si les lendemains n’existaient pas (Le Loup de Wall Street), crever un double écran dans une mise en abîme vertigineuse (Once Upon a Time… in Hollywood) ou se métamorphoser à coups de moulages en plâtre, de lentilles, de postiches, d’appareils dentaires ou de prothèses nasales (J. Edgar). Que peut-il encore faire pour grandir en tant que comédien ? S’inscrire dans la durée ? Imiter son modèle, Robert De Niro, et se trouver des rôles séminaux à la Travis Bickle, Jake LaMotta ou Rupert Pupkin ? C’est partiellement accompli et – ça tombe bien – « Marty » n’y est pas pour rien.

« L’Obsession rap » : vingt ans d’Abcdr du son

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L’Abcdr du son demeure aujourd’hui encore l’un des médias emblématiques du rap français. Vingt ans après sa création, quelques-unes de ses meilleures archives se voient enfin couchées sur papier aux éditions Marabout. En parcourant L’Obsession rap, on opère un retour aux sources nostalgique, avant de suivre les pérégrinations, forcément erratiques, d’une musique qui n’a jamais aspiré qu’à s’affranchir des carcans.

Percer dans le rap, c’est une affaire de talent et de connexions. Ill, le rappeur des X-Men, peut se gargariser du premier tout en maugréant contre les secondes. Il a rejoint le label 45 Scientific au moment où un Booba prééminent s’apprêtait à y faire une OPA sur le rap français. « Cette expérience chez 45 Scientific a niqué mon art », confesse sans ambages celui que ses anciens compagnons de route décrivent pourtant comme un génie. À l’inverse, la Fonky Family et La Rumeur se sont fait connaître dans le sillage d’IAM et d’Assassin, avant de s’en émanciper avec le succès que l’on sait. Tout le talent d’Oxmo n’a pas suffi à convaincre les programmateurs de Skyrock de jouer les titres d’Opéra Puccino. Et si Benjamin Chulvanij, le fondateur d’Hostile Records, narre à raison le libéralisme de certains rappeurs, le journaliste David Dufresne, auteur d’un Yo ! Révolution Rap quasi prophétique (en France), regrette amèrement la manière dont les majors, par pur stratagème commercial, dénaturent le rap – et ses façonniers. Ces maisons de disques tentaculaires ont également eu raison du projet commun que Diam’s et Sinik s’apprêtaient à enregistrer. Quand les galettes se vendent par centaines de milliers, même la symbiose musicale la plus parfaite ne saurait venir à bout d’un différend contractuel. En contre-exemple absolu, la mixtape Neochrome de Loko, entièrement conçue en autoproduction, s’écoulera à la Fnac comme du shit en bas d’un immeuble de banlieue : 6000 à 7000 cassettes y trouvent preneurs.

Toutes ces histoires émaillent L’Obsession rap. On y découvre le meilleur de l’Abcdr du son, et certainement pas sous forme lyophilisée. Hamé qui booste La Rumeur ? La garde à vue de David Dufresne avec NTM ? Les anecdotes d’Anthony Cheylan, chef de projet chez Because Music, sur Keny Arkana ? Les excès de Salif et la dualité de sa carrière ? Le travail de Fred Le Magicien avec Booba ? Le clash de ce dernier avec Sinik ? Nombreux sont les sujets qui viennent s’inscrire au frontispice de ce bel ouvrage. Interviews, portraits, fiches thématiques, reviews de disques s’entremêlent et font renaître sous nos yeux quelque trente années de rap français – de MC Solaar à Jul en passant par La Cliqua, Dany Dan ou Orelsan. Mieux : plus on progresse dans la lecture, plus on est tenté de se replonger dans les titres des uns et des autres. Un lexique du beatmaking, un hommage posthume au génial DJ Mehdi, un classement des cent classiques du rap français, un répertoire des meilleures punchlines de La Fouine, une constellation d’anecdotes et d’affaires sulfureuses : si les entrées de L’Obsession rap se caractérisent par leur pluralité, les passages obligés du hip-hop en France ne sont toutefois pas traités en quantité négligeable.

Lino, Diam’s, Casey, la scène alternative, Booba, Rohff, Damso…

Au fil des chapitres, on s’intéresse bien entendu aux stars du rap français, mais aussi à ses hommes de l’ombre, à ses beatmakers, à ses artistes évoluant loin de la scène parisienne… On comprend que l’alchimie entre Calbo et Lino explique pour partie la déception qui a entouré les projets solo du second, considéré pourtant comme l’un des meilleurs artificiers de France. Étrangement, c’est un Radio Bitume brut de décoffrage et boudé par Lino himself qui a reçu le meilleur accueil de la part du public. Quand on évoque Diam’s, il est question de ses ventes hallucinantes, mais aussi de son éviction de la Mafia Trece, de sa politique du featuring ou de ses performances artistiques déroutantes à la « Suzy ». DJ Mehdi revient sur Le combat continue avec notamment cette anecdote savoureuse : Kery James écrivait en studio malgré les tarifs rédhibitoires pratiqués à l’époque et Mehdi, en grand pragmatique, en profitait pour expérimenter des tonnes de choses avec le matériel mis à sa disposition. Un peu plus loin, les « alternatifs » se racontent : ils accusent les journalistes d’avoir inventé de toutes pièces un sous-courant et rappellent qu’ils font avant tout du post-hip-hop, cela les rapprochant bien plus encore que de putatifs et parfois infondés liens d’amitié. Reste encore à découvrir un portrait de Vîrus sursignifiant son refus du conformisme, quelques mots sur la scène belge et notamment Scylla ou Baloji et des portraits de Kaaris ou Damso (parmi d’autres MC’s). À n’en pas douter, L’Obsession rap conjugue l’élégance de la forme à la pertinence du fond.

L’Obsession  rap : classiques et instantanés du rap français, ouvrage collectif
Marabout, octobre 2019, 256 pages

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4.5

« Charlie Chaplin » : biographie dessinée

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Dupuis propose dans sa collection « Les Étoiles de l’Histoire » une bande dessinée retraçant la vie tumultueuse de Charlie Chaplin. On y découvre l’enfance misérable du comédien et réalisateur britannique, son amour immodéré pour le spectacle, son irrésistible ascension hollywoodienne et les contrecoups qu’elle a occasionnés.

La grande famille du cinéma muet comprend son lot de stars, parmi lesquelles figurent Buster Keaton, Fritz Lang, D. W. Griffith, Friedrich Wilhelm Murnau, Robert Wiene, Carl Theodor Dreyer, Louis Feuillade, Howard Hawks, Alfred Hitchcock et bien entendu Charlie Chaplin. Dans la préface de cette bande dessinée, Claude Lelouch déclare à son sujet : « Chaplin a toujours figuré en tête de liste de mon panthéon. Le Chaplin muet m’a bouleversé… » Le cinéaste français rappelle aussi la capacité de son homologue britannique à porter toutes les casquettes : auteur, réalisateur, producteur, comédien, il lui arrive même de faire le ménage sur ses plateaux ! Le scénariste Bernard Swysen restitue avec brio cette facette du personnage. Son Chaplin, avalisé par les héritiers du cinéaste, se sent pieds et poings liés dès lors qu’un contrat le rattache à un studio, raison pour laquelle il fondera United Artists et investira ses fonds personnels dans les projets qui lui tiennent à cœur.

Charlie Chaplin est elliptique par principe, doux-amer par fidélité à son objet, révérencieux envers l’artiste mais critique envers l’homme. Bernard Swysen nous raconte d’abord l’enfance difficile de Charlie Chaplin et de son demi-frère Sydney, avec un père décrit comme un « poivrot violent » et une mère chanteuse désargentée, bientôt sous le coup de la maladie (céphalées, syphilis, asthme, troubles cognitifs, etc.). Le futur réalisateur du Kid passe son enfance dans une école pour orphelins. Lui, Sydney et leur mère finissent à l’asile et ne se voient alors plus qu’au parloir. Entretemps, Charlie aura tout de même fait montre de son appétence pour le spectacle : il avale une pièce de monnaie en imitant un tour de Sydney et monte – déjà – à l’occasion sur scène. Quelques tirades inspirées traduisent bien cette période douloureuse. Ainsi, le père de Charlie assène à sa femme : « Hannah, tu sais bien qu’après chaque spectacle, on doit boire pour inciter les clients à consommer. J’ai une conscience professionnelle, moi ! » Plus tard, Sydney, las, demandera à sa mère : « Pourquoi chaque fois qu’on déménage on a une pièce de moins ? »

Chaplin, l’homme et l’artiste

Réceptionniste, musicien, nettoyeur, vendeur de fleurs, souffleur de verre : l’adolescence de Charlie Chaplin n’a rien de particulièrement enviable. Tous les soirs, il doit se contenter de manger du pain grillé dans la graisse. Et quand il décroche un premier rôle dans une pièce, celle-ci est rapidement déprogrammée. Il a pourtant du talent à revendre, chose que le compositeur Claude Debussy lui fait remarquer à Paris, en 1909. Chaplin part ensuite à New York, où il fait un bide, avant de revenir à Londres. Mais l’Angleterre le déprime et il repart aussitôt aux États-Unis. Bruno Bazile dessine avec soin et souci de réalisme ces nombreux lieux entre lesquels l’artiste en devenir effectue des allers-retours. À chaque planche transparaissent l’abnégation et la capacité de résilience d’un homme mal né mais bien décidé à s’accomplir.

Bientôt, la carrière de Charlie Chaplin commencera à décoller. Il y a d’abord les tournées Karno, l’invention du personnage de Charlot (en un tournemain) pour L’Étrange aventure de Mabel, les premiers succès, puis une offre impossible à refuser de la compagnie Essanay. Fin des années 1910, Chaplin est une star pour laquelle on se bouscule au portillon et qui fait vendre des produits dérivés en tous genres. Si ses rêves de grandeur et de richesse se concrétisent, il se sent pourtant seul et insatisfait. Il est acclamé dans toutes les villes des États-Unis, mais aussi honni par certains en raison de sa prétendue lâcheté – il n’est pas retourné en Europe pour faire la guerre. Insatisfait, il le restera à jamais, comme le démontre amplement cette bande dessinée : il couche avec des mineures qu’il est ensuite contraint d’épouser ; il doit se cacher pour monter Le Kid en raison d’un divorce menaçant ses droits sur le film ; il fonde United Artists pour se départir des studios et gagner en liberté, mais accumule les problèmes, notamment fiscaux (il est accusé de fraude), judiciaires (ses rapports avec des mineures ou le FBI cherchant à le piéger) et politiques (on le soupçonne notamment d’anti-américanisme et de sympathies communistes, et il passe devant le comité Breen). Il souffre par ailleurs à plusieurs reprises de surmenage.

Charlie Chaplin narre aussi les succès du réalisateur britannique, son acuité, son inventivité et son haut degré d’exigence. Charlot y apparaît comme le double inversé de Charlie : à l’humilité et l’insouciance de l’un répondent l’opulence et la gravité de l’autre. Les rapports complexes du Britannique avec le cinéma parlant se voient eux aussi explicités. D’abord perçue comme une mode, cette révolution technique s’impose ensuite avec force à Chaplin. Figurent enfin des anecdotes méconnues comme cette tentative d’assassinat à Tokyo en 1931 par des officiers japonais nationalistes, les pleurs d’Albert Einstein lors de la projection des Lumières de la ville, l’idée des Temps modernes germant alors que Charlie Chaplin navigue sur son yacht, le port de gants en raison d’une allergie aux pellicules au nitrate des films (!) ou l’actrice Joan Barry couchant avec le comédien à la moustache après l’avoir menacé de se suicider au pistolet.

Le dessinateur Bruno Bazile, qui n’avait en sa possession qu’un seul cliché de Charlie Chaplin étant petit, a dû se fier aux indications des ayants droits et imaginer toute la gestuelle du personnage. Son travail est remarquable de précision et de cohérence. Bernard Swysen a quant à lui dû s’astreindre à une sélection minutieuse : choisir des tranches de vies pour restituer au mieux, en quelque 70 pages, une existence riche et passionnante, éclatée géographiquement et couvrant un large spectre d’émotions. Il ne cède heureusement jamais à l’hagiographie et présente un Chaplin tant génial (au sens propre du terme) que blessant, obsessionnel, tyrannique (la dispute avec David Raksin ou Truman Capote) et incapable de dialoguer sereinement avec ses comédiens (Marlon Brando ou Tippi Hedren). Son dernier amour Oona et la remise d’un Oscar d’honneur en 1972 viennent clôturer, parmi d’autres choses, cette admirable bande dessinée.

Charlie Chaplin, Bernard Swysen (Auteur) et Bruno Bazile (Illustrations)
Dupuis (Les étoiles de l’histoire), octobre 2019, 88 pages

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4

Le vagabond des étoiles, un roman de Jack London qui inspire Riff Reb’s

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En proposant cette libre adaptation d’un roman méconnu de Jack London, Riff Reb’s trouve un univers qui lui convient parfaitement. Une première partie séduisante. A quand la suite ?

Le narrateur et personnage central, Darrell Standing (un nom qui ne doit rien au hasard, car le personnage fera face à tous les événements, imperturbablement), se retrouve en prison en 1906 (huit ans avant le présent de narration), pour le meurtre du professeur Haskell avec qui il travaillait dans les laboratoires de l’université de Berkeley. Standing reconnaît avoir été pris d’une colère rouge (fond très révélateur de la case), comme cela lui arrive parfois. Au moment où il écrit, il s’apprête à être pendu, mais pour de une toute autre raison. On notera que ce premier chapitre (sur les huit que cette première partie comporte), présente quasiment tous les points fondamentaux concernant le personnage.

En exergue, Riff Reb’s propose un poème signé Gérard de Nerval :

« Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre
Qui pour moi seul a des charmes secrets

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis Treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens ! »

L’aspect romantique pourrait trouver sa justification dans le deuxième album. Par contre, cette allusion à des souvenirs ayant traversé les siècles correspond parfaitement à celui-ci.

Les trois premières planches, très oniriques, indiquent que le narrateur vit avec des souvenirs qui ne lui appartiennent pas. Un ensemble particulièrement effrayant pour sa conscience et parfaitement rendu par le dessin et les couleurs.

San Quentin

Suite à son coup de sang l’ayant poussé au meurtre, Standing est incarcéré à la prison de San Quentin. Pour son plus grand malheur, Standing est du genre incapable de tenir sa langue quand il observe quelque chose qui ne fonctionne pas correctement. De plus, son intelligence lui a permis de faire des études, jusqu’à devenir ingénieur. Alors, évidemment, au bagne, voir un atelier de tissage tenu en dépit du bon sens…

La torture

Standing va côtoyer les autres prisonniers et leur obsession de l’évasion. Un plan semble émerger. Histoire d’incarcération assez classique, mais très bien mise en scène par le dessinateur, le scénario apportant des éléments fondamentaux à chaque chapitre. Standing devra composer avec les trahisons, ainsi qu’avec les moyens déployés par l’administration pour parvenir à ses fins : non pas trouver celui qui les mène en bateau, mais celui qui les mènera vers ce qu’elle peut toujours chercher…

La force de l’esprit

Devenu une sorte de bouc-émissaire, voilà Standing soumis à une torture qui pourrait le mener à la folie (en attendant la mort). Complètement immobilisé, on pourrait imaginer la situation sans issue : aussi bien pour Standing que pour le dessinateur. Mais, le personnage se révèle doué d’une force de caractère peu commune, ce dont le dessinateur profite avec une belle inspiration.

Le style Riff Reb’s

Cet album (106 pages) montre qu’avec un scénario issu d’une littérature lui correspondant, Riff Reb’s peut s’épanouir. N’ayant pas lu le roman en question, je ne peux que me réjouir du résultat. Riff Reb’s met ici en valeur son style constitué d’un dessin soigné qui vise la noirceur dans le réalisme (voir les visages : il donne sa pleine mesure en dessinant et mettant en scène la noirceur humaine et les visages masculins de personnages ayant visiblement connu des situations difficiles). Nulle place ici pour la mièvrerie, ce qui n’exclut pas un certain goût pour le romantisme.

La noirceur humaine

Le goût de Riff Reb’s pour la représentation de la noirceur humaine ne l’empêche absolument pas d’illustrer magnifiquement tout ce qui l’intéresse et tourne autour de Standing, un personnage incroyable au potentiel fantastique. Le trait est vif et précis, il s’attache à la transcription du mouvement ainsi qu’aux émotions des personnages. A quelques rares exceptions, toutes les images sont monochromes, dans des teintes sombres correspondant bien aux univers dans lesquels l’action se passe. Impossible de le dire autrement, car l’action se trouve éclatée entre des époques très différentes. C’est pourquoi l’album qui fera la suite promet beaucoup, même si dans celui-ci l’univers carcéral me fait davantage d’effet que le reste. Et quoi qu’il en soit (univers particulièrement sombre), l’album est un plaisir pour l’œil, avec des planches toujours bien organisées, des décors bien travaillés, quelques beaux paysages et surtout une impressionnante galerie de visages.

Le Vagabond des étoiles, Riff Reb’s
Éditions Soleil (collection Noctambule), octobre 2019, 96 pages

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4

« La Ferme de la terreur » : Wes Craven à la source

Elephant Films sort en Blu-ray La Ferme de la terreur, l’un des premiers longs métrages de Wes Craven. On y retrouve la patte du cinéaste américain, mais aussi quelques maladresses…

Wes Craven plante sa caméra dans une Amérique rurale plutôt inquiétante. Jim et Martha, exploitants agricoles, vivent à côté d’une communauté religieuse observant des rites d’un autre temps. Patriarcale, refusant les progrès techniques, elle apparaît repliée sur elle-même, défiante à l’égard des citadins et sourcilleuse sur les questions de mœurs. Quand Jim est assassiné dans sa grange – avec la panoplie complète de vues subjectives, de filtres rouges et de ralentis –, ces Hittites inspirés des Amish, dirigés par Ernest Borgnine, font figure de coupables idéaux. C’est d’autant plus le cas que se tient parmi eux un étrange voyeur campé par Michael Berryman, un habitué des films d’horreur de Wes Craven, au physique des plus atypiques. Dans le texte, la tension suscitée par cette congrégation s’exprime en ces termes : « C’est vraiment le Moyen-Âge. Ces types doivent manger du soufre au petit déjeuner, ma parole. »

Deux incohérences se font déjà jour : Jim est un ancien Hittite rejeté par sa communauté, mais il a toutefois choisi d’acheter un terrain jouxtant directement ses terres ; plutôt que de quitter la ferme dans laquelle vient d’être commis le meurtre de son époux, Martha décide de rester là-bas et d’inviter chez elle ses amies citadines (dont Sharon Stone). Des meurtres continuent toutefois d’être perpétrés, en ce y compris chez les Hittites. Entretemps, Lana, interprétée par Sharon Stone, a eu des hallucinations impliquant des araignées. Ces dernières rejoignent le bestiaire habituel des films d’horreur : serpent, monstre, incube (démon masculin), épouvantail, pendu, amants tués dans leur voiture… Le slasher attendu passe par différents états de manière erratique, même si plusieurs éléments sont à porter au crédit de Wes Craven.

La mise en scène est globalement satisfaisante. Elle comprend des panoramiques, des plans-séquences, une scène rembobinée et un effroi charpenté avec métier. Dans une séquence-clé, un serpent se glisse dans le bain de Martha, cette dernière étant filmée de face, les jambes écartées. Le parallélisme avec Les Griffes de la nuit, qui sortira trois années plus tard, est évident. Wes Craven parvient par ailleurs à caractériser avec talent les Hittites, leurs pulsions réprimées et la modernité vue par eux comme une perversion. « Tu es de la charogne pour les narines de Dieu », dira le leader de la communauté à un fils désavoué. « Va rejoindre ton frère chez les damnés. » De fait, les dissensions entre les Hittites et le reste du village forment le cœur battant du film, même si le final réserve une petite surprise quant au whodunit.

BONUS

Au-delà d’une courte galerie de photographies et de la traditionnelle bande-annonce, le document de treize minutes intitulé Let Hittite Be constitue le principal bonus d’une édition qui n’en fait manifestement pas grand cas. On y revient sur la genèse du film (à la suite d’une téléfiction avec Linda Blair couronnée de succès), sur les faiblesses conceptuelles du long métrage, sur Sharon Stone, sur Ernest Borgnine et son étonnante nomination aux Razzie Awards, sur la symbolisation sexuelle de certaines séquences, etc.

Anglais-Français – Dolby Digital 2.0 – 1920 x 1080p HD – 1.78 : 1 – 16/9 – 102 minutes – couleur – son mono

La Ferme de la terreur : bande-annonce

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2.5

AFF 2019 : Jojo Rabbit, de Taika Waititi, entre hilarité, gravité et maladresses

L’Arras Film Festival 2019 nous a permis de découvrir en avant-première nationale Jojo Rabbit de Taika Waititi. Entre humour satirique et gravité, le réalisateur de Vampires en toute intimité et Thor Ragnarok nous livre, non sans quelques maladresses, un feel good movie sur la victoire de l’enfance face à l’extrémisme nazi et son fanatisme cinglant.

Synopsis : Jojo, un jeune Allemand, vient fièrement de s’engager dans les jeunesses hitlériennes. Maltraité par ses camarades, il trouve notamment du soutien auprès de son ami imaginaire, Adolf Hitler. Une rencontre inattendue va heureusement bouleverser son fanatisme aveugle.

Une victoire de l’esprit et du cœur

Comme le laissaient présager les bandes-annonces, Jojo Rabbit est bel et bien un feel good movie. Malgré quelques conséquents revers pour son personnage principal, ce dernier réussira à vaincre le fanatisme qui l’a aveuglé, et par conséquent, la haine aiguisée envers une adolescente juive et l’aide qui lui est donnée par sa mère résistante (interprétée par une surprenante Scarlett Johansson). Chez Waititi, empli de bons sentiments et d’une sincérité quant aux messages pacifiques que va appréhender puis respecter son jeune protagoniste, la guerre que connaît Jojo  est double. D’un côté, il y a celle idéologique, menée contre les alliés, les juifs, les résistants au « nouvel ordre mondial hitlérien », de l’autre, les combats physiques qui vont mettre à mal toute chance de victoire du nazisme sur l’esprit vif du bonhomme.

On peut considérer la rencontre avec la jeune Elsa Korr comme point de liaison entre ces deux catégories : d’un côté, Jojo va devoir se battre contre son antisémitisme – et donc son fanatisme -, de l’autre, il ne pourra résister à son attraction pour l’adolescente de cinq ans son aînée. Il y a d’ailleurs ici une double attraction, partagée entre l’amour pour cette inconnue et le sentiment de lien profond envers cette sœur de substitution. Car le jeune fanatique a perdu sa sœur dans des circonstances mystérieuses, et est hanté par le manque fraternel.

La rencontre de ces deux enfants paumés par la perte de leurs proches et donc d’un ancien quotidien va permettre à chacun de se réparer, sinon de retrouver leur personnalité propre au sein d’un monde tiraillé par les extrémismes. Détruite par le décès de ses parents, Elsa va survivre, puis réapprendre à vivre, grâce à Jojo et sa mère. Ayant pour meilleur ami et pour figure paternelle Hitler, Jojo va réussir à dépasser le départ de son père à la résistance – il fantasme l’engagement de père dans l’armée allemande -, le décès de sa sœur et d’une parente importante grâce à sa mère et Elsa. En aidant chacun à se retrouver, autant sentimentalement qu’intellectuellement, le duo de formidables jeunots va réussir à survivre à cette guerre qui les ravage de bien des façons.

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Elsa et Jojo
Copyright : Fox Searchlight, 20th Century Fox, Walt Disney Studios Motion Pictures

Jojo, Hitler et les jeunes spectateurs

Certes, le message empli d’espoirs et d’appels à l’amour plutôt qu’à la guerre n’est pas sans quelques maladresses : on pense à cet archétype du film de guerre qu’est le capitaine Klezendorf (formidable Sam Rockwell) qui tient à avoir sa guerre mais pas au nazisme et à ses folies sanguinaires. Ainsi le capitaine aidera Jojo et Elsa. Si le récit tend souvent à évoquer le cinéma de Wes Anderson dans quelques procédés de mise en scène (le burlesque au cadrage profilé et sans coupe, l’usage de chansons pop’ pour essentialiser le parcours de l’enfant et de compositions pour créer une forme de distanciation propre à apporter de l’humour et un certain attachement pour son fanatique personnage), Waititi est bien derrière la caméra. On lui reconnaît son sens de l’humour et du drame, exercé de façon plus ou moins formidable : le rire acerbe et noir face au nazisme et à ses ramifications (voir la séquence hilarante avec les SS) ; la révélation tout en pudeur du décès d’un parent proche de Jojo intelligemment préparée au cours du métrage ; un long ralenti cohérent avec l’expérience du désastre guerrier par Jojo mais un poil trop dans une forme de surenchère qui vous tirerait la larme, même avec des glandes lacrymales non fonctionnelles.

Une surenchère qui a pu choquer, sinon effrayer les enfants présents dans le public lors de l’avant-première française. En effet, si le film est tout public en France, il est heureusement déconseillé aux moins de treize ans aux Etats-Unis. Ce qui constitue malheureusement un double problème pour les familles et jeunes spectateurs français qui vont être attirés par la communication promouvant l’humour impertinent et l’aspect feel good. En effet, l’humour noir de Waititi ne sera accessible qu’à ceux ayant reçu d’importantes leçons d’histoire liées à une prise de conscience sur l’ampleur de l’horreur nazie. Aussi, un autre problème s’invite à cette réflexion : la mise en scène du « guide nazi ». Intrinsèquement relié à l’esprit de Jojo, et alors à ses doutes comme à ses convictions, Hitler passe de l’ami imaginaire nazi et incompris par le monde – comme Jojo est malmené par ses pairs – à une figure de vil boogeyman spirituel dont le protagoniste va devoir se débarrasser. Le problème est mis en évidence avec l’utilisation du qualificatif « vil » : oui, le Jojo le considère au final comme un méchant bonhomme, effrayant de par sa soif de pouvoir et sa haine. Le bonhomme n’ayant pas beaucoup de données sur les différents actes de son führer, il n’a pas une vision complexe et surtout plus juste de l’ordure finie, de ce monstre humain, de ces visions terrifiantes et barbares qu’incarne, entre autres terribles actes et pensées, Adolf Hitler. Comme le note Variety, Waititi « makes the mistake of thinking that by not taking Hitler seriously, we somehow diminish his power. That by rendering him into a dopey, insecure crybaby, we can expose the emptiness of his beliefs ». S’il y a clairement une forme de maladresse malgré le respect du point de vue enfantin de son personnage-titre, la question se pose : Jojo Rabbit peut-il réellement être appréhendé comme il se doit – soit avec un jeu entre distance humoristico-intellectuelle et implication sentimentale – par de jeunes spectateurs ayant l’âge du personnage (soit une bonne dizaine d’années) sans les amener à une pensée moindre, voire légère, quant à la figure historique hitlérienne ?

Bande-annonce – Jojo Rabbit

Fiche technique – Jojo Rabbit

Réalisation : Taika Waititi
Scénario : Taika Waititi d’après le roman de Christine Leunens
Interprétation : Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzie, Scarlett Johansson, Taika Waititi, Sam Rockwell, Rebel Wilson, Alfie Allen, Stephen Merchant, Archie Yates
Directeur de la photographie : Mihai Mlaimare Jr.
Montage : Tom Eagles
Bande-son musicale originale : Michael Giacchino
Producteurs : Carthew Neal, Kevan Van Thomson, Taika Waititi, Chelsea Winstanley
Production : Czech Anglo Productions, Piki Films, Defender Films, TSG Entertainment
Distribution : Fox Searchlight Pictures, Twenty Century Fox, Walt Disney Studios Motion Pictures
Pays : Etats-Unis/ République Tchèque / Allemagne
Genre : Comédie / Drame / Guerre
Date de sortie : 29 Janvier 2020

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3.5