Accueil Blog Page 419

Les Éblouis de Sarah Suco ou une nouvelle Caverne platonicienne revisitée

0

« Les Éblouis est un témoignage coup de poing mettant en lumière un sujet encore peu abordé : celui des communautés sectaires de l’ombre et des enfants y étant embrigadés par leur famille. » (Talia Gryson)

De l’Allégorie de la Caverne de Platon au film Les Éblouis de Sarah Suco : l’aveuglement au monde à cause d’une communauté. Quelles sont les armes pour contrer ce mal ? Un retour à la clairvoyance est-il possible ?

Sarah Suco veut montrer et dénoncer dans son film Les Éblouis (2019) les dérives possibles de certaines communautés. Elle puise dans son expérience personnelle puisqu’elle a vécu elle-même cette histoire de 8 à 18 ans avec sa famille, histoire romancée dans le film.

Le film se déroule sur deux ans. Camille, douze ans est l’aînée de la famille et a la passion du cirque qu’elle exerce. La mère est au chômage, le père ne fait pas grand-chose et est plutôt faible. Un jour une communauté dite religieuse attire les parents par leurs idées et offre un emploi à la mère.

Cette dernière accepte sans condition, sans réfléchir, sans rien demander. Pourtant il y aura bien une contrepartie : toute la famille doit vivre et intégrer la communauté et ses règles. Camille devra ne plus faire de cirque et changer sa manière de s’habiller.

Au départ, Camille refuse mais elle est prise dans un dilemme car elle ne veut pas peiner ses parents : elle va donc céder sur tous les points. Puis au fur et à mesure, en continuant à fréquenter son collège, elle comprend que sa situation sort de l’ordinaire.
Sa manière de s’habiller n’est pas en adéquation avec son époque. Grâce au collège elle rencontre un garçon du cirque avec qui elle s’était liée. Ils parlent ensemble et lui l’incite à revenir dans le groupe exercer sa passion.
Tout d’abord elle refuse puis finit par accepter. A force d’échanger, elle comprend que ses parents sont dans l’erreur et dans l’illusion. Mais face à eux, ses parents sont sourds et aveugles : Camille est devenue la brebis galeuse du troupeau.
Elle n’hésitera pas à dénoncer ses parents parce que ses frères et sœurs lui ont évoqué des actes terribles avec les enfants au sein de cette communauté.
Ses parents étant éblouis et donc aveugles au danger qu’ils peuvent subir, c’est à Camille d’agir du haut de ses quatorze ans.

Bien entendu, dans Les Éblouis, nous percevons l’Allégorie de la Caverne de Platon ( Livre 7 de La République). Dans ce récit philosophique Platon indique que les hommes vivent dans l’illusion. Seul le philosophe, libéré de l’opinion et du vraisemblable accède et contemple les Idées intelligibles.

Le monde est divisé en deux : le monde sensible, accessible aux sens, un réel immédiat source d’erreur et d’illusion et le monde intelligible accessible à la seule raison, lieu des Idées et de la vérité. C’est donc au philosophe, seul à même de connaître le vrai, de régner.

La Caverne désigne le monde sensible dont le philosophe doit se détourner au profit du monde des Idées. L’accès à la Vérité passe par la contemplation.
Platon affirme que le lieu naturel des hommes, bercés par les sens et les préjugés, est l’ignorance. Pour sortir de la doxa (opinion) il faut réaliser un travail sur soi et cela comprend un sentiment de solitude et d’exclusion face à la foule, aveuglée.

Nous retrouvons bien tous les éléments platoniciens dans le film contemporain : Camille devient incarne la lumière, le philosophe qui grâce à son entreprise, sa réflexion, son travail sur soi réalise une entreprise plus que prodigieuse.

Les Éblouis de Sarah Suco : Bande-annonce

Réalisation : Sarah Suco
Scénario : Sarah Suco, Nicolas Silhol
Acteurs principaux : Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Date de sortie : 20 novembre 2019
Durée : 1h39min

Cinéma : les films les plus attendus de 2020 par la rédaction

Alors que 2019 vient de s’achever et que les premiers films de 2020 commencent tout juste à sortir dans nos salles, la rédaction du Magduciné a listé ses plus grosses attentes en matière de films pour une année 2020 qui s’annonce riche en surprises.

Dune de Denis Villeneuve

« J’ai des images qui me hantent depuis 35 ans; ce sera le film de ma vie ». C’est comme ça que Denis Villeneuve, réalisateur esthète et visionnaire, aborde sa titanesque adaptation de la saga littéraire Dune. Alors à l’anticipation de séquences folles et dantesques qu’a su raconter le roman, le long-métrage commence à nous faire saliver. Timothée Chalamet est annoncé comme celui qui portera le film à travers le rôle de Paul Atréides. Puis le casting se dessine avant de tout simplement devenir littéralement incroyable : Jason Momoa, Oscar Isaac, Stellan Skarsgard, Javier Bardem, Rebecca Ferguson, Zendaya… L’imagerie passionnée de Villeneuve conjuguée à l’univers de science-fiction de Frank Herbert promet les pires folies. Depuis la deuxième partie du siècle dernier, Dune est le film de tous les fantasmes; David Lynch s’est attelé au titan sans vraiment convaincre. Jodorowksy comptait en faire l’un des films les plus chers de l’histoire avec au casting Dali et Mick Jagger. Une chose est sûre : Villeneuve tente l’impossible. Et l’impossible, ça mérite d’être vu.

Roberto Garçon

Tenet de Christopher Nolan

3 ans après Dunkirk, Christopher Nolan revient cet été au cinéma avec Tenet. Là où chaque siège de velours rouge sera un kayak dans lequel nous irons allègrement nous jeter dans les eaux de la confusion, cette oeuvre nous fera encore rêver avec des intrigues complexes, manipulera notre conception du temps sous la menace d’une Troisième Guerre Mondiale qui, arrivée plus tôt que prévue, oblige ton coloc à se faire prescrire du Xanax. Se ressasser le scénario, élaborer des théories, jacter comme un ara sur les forums, réifier notre existence, voilà ce qui nous attend lorsque déroulera le générique de fin sur l’écran géant. “ Snobons ce gag “ nous diront alors certains, “ Quel nanan cinématographique “ nous diront d’autres. Ce qui est sûr, c’est que Tenet, palindrome scénaristique, promet d’être un OVNI sur le radar des sorties de cette année.

Lucas Marc-Martin

1917 de Sam Mendes

Trois Golden Globes dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur, dix nominations aux Oscars… le nouveau film de Sam Mendes a de quoi donner envie. Conçu comme un unique plan-séquence de près de deux heures dans le no man’s land de la première guerre mondiale, il nous annonce un spectacle inédit.

Mais Sam Mendes est un réalisateur aux styles multiples. Et là où son superbe Skyfall semblait quelque peu emprunter la recette de Christopher Nolan, le synopsis ambitieux de ce nouveau film nous évoque plutôt un concept qui serait propre à Cuarón ou Iñárritu (en plus d’inévitablement rappeler Dunkerque dans sa bande-annonce).

De plus, le plan-séquence commence à fatiguer. Récemment devenu un outil bien trop commun, qui ne cherche parfois qu’à nous en mettre plein la vue, il divise de plus en plus. Toute la promotion de 1917 reposant sur cette prouesse technique, on commence sérieusement à se demander si le film a autre chose dans le ventre

Alors, œuvre immersive et inédite ou bien deux heures d’esbroufe ? Plus besoin d’attendre pour la réponse, 1917 est en salle depuis le 15 janvier.

Thomas Gallon

Mourir peut attendre de Cary Fukunaga

Annoncé comme l’ultime apparition de Daniel Craig dans le smoking de James Bond, Mourir Peut Attendre sera à n’en pas douter l’un des films les plus attendus de 2020. Mais plus que le baroud d’honneur de Craig, le film sera l’occasion de voir la saga être confiée au véloce Cary Fukunaga, qui avec True Détective et Maniac, a su prouver qu’il pouvait exceller autant dans l’action que la psychologie. Une fois que l’on sait ça, on ne peut être forcément qu’emballé à l’idée de retrouver l’espion le plus connu du cinéma rempiler dans une aventure qui le fera voyager aux quatre coins du monde pour contrecarrer les plans d’un Rami Malek qui s’annonce sans pitié. Et si en plus, on rajoute l’étoile montante Ana de Armas, une BO signée Hans Zimmer et une bande annonce des plus engageantes, on peut légitimement penser que le film sera l’un des événements de l’année (et un bon film). Mais pour ça, il faudra attendre le 8 Avril.

Antoine Delassus

The French Dispatch de Wes Anderson

Tout d’abord, The French Dispatch est le nouveau film de Wes Anderson. Cette seule proposition devrait suffire pour donner à un cinéphile l’envie irrépressible de voir le film, surtout après le festival que nous a offert le réalisateur ces dernières années, que ce soit en animation (L’ïle aux chiens) ou non (Moonrise Kingdom, Grand Budapest Hotel et tant d’autres encore). Ensuite, il s’annonce comme un film typiquement « Andersonnien ». The French Dispatch raconterait le quotidien de journalistes américains dans une ville française. On sait l’admiration du cinéaste pour la France, mais aussi la qualité avec laquelle il soigne ses reconstitutions un brin décalées. Et, cerise sur le gâteau, le film annonce ce qui sera sans doute le plus beau casting de l’année, un casting international de toute beauté réunissant les habitués Bill Murray, Owen Wilson ou Jason Schwartzman, mais aussi Benicio Del Toro, Léa Seydoux, Cécile de France, Denis Ménochet, Adrien Brody et tant d’autres.

Hervé Aubert

Benedetta de Paul Verhoeven

Alors qu’on l’attendait l’an dernier, un malencontreux problème de santé de Paul Verhoeven a repoussé la sortie de Benedetta à 2020. Mais l’attente touche enfin à sa fin, et la dernière livraison du Hollandais violent devrait en valoir la peine. En racontant l’histoire d’une nonne du XVIIème ayant un penchant pour le lesbianisme, ce cher Paulo plonge la tête la première dans deux de ces thématiques favorites, à savoir le sexe et la religion. Continuant son escapade dans le cinéma français après le choc « Elle », Verhoeven risque une nouvelle fois de le chambouler en offrant à Virginie Efira un rôle qui s’annonce comme l’un des plus marquants de sa carrière d’actrice. 35 ans après La Chair et le Sang, son dernier film d’époque, le cinéaste batave risque encore de nous délivrer un chef d’œuvre empli de subversion. On en aura le cœur net au printemps prochain où le film sera certainement présenté à Cannes pour retourner la Croisette (on se murmure déjà qu’il y aurait une scène très intense entre Efira et le Christ).

Maxime Thiss

Uncunt Gems des frères Safdie

Nouvelle bonne pioche pour les géants du streaming Netflix avec les frères Safdie, tout droit venus du bitume new-yorkais. Après le très remarqué Good Time (compétition officielle cannoise en 2017), les frangins surdoués continuent de grandir et semblent déployer encore un peu plus leur ambition de cinéma avec Uncut Gems. Pour des purs produits du cinéma underground et indépendant, voir Benny et Josh s’affranchir des contraintes financières, sans dénaturer toute l’essence de leur cinéma, est une formidable nouvelle. C’est sans doute grâce à l’appui d’une maison de production comme A24 – véritable dénicheur de pépites – que le mariage semble possible. Une carrière en constante progression pour ces héritiers à l’âme purement Scorsesienne. Du cinéma de la rue qui suinte, qui respire et qui semble, ici, trouver une forme d’aboutissement – à en croire les quelques images de la bande-annonce. En tout cas la promesse est grande. Disponible le 31 janvier 2020 sur Netflix. 

Jonathan Rodriguez 

Soul de Pete Docter et Kemp Powers

Soul est le dernier né des studios Pixar, ce par les créateurs de Vice-Versa, et est attendu par un large public, pour sa sortie en France prévue pour le 24 juin 2020. Joe Gardner, professeur de musique au collège, rêve depuis longtemps de jouer du jazz sur scène. Il a eu la chance de voir d’autres musiciens adeptes du même genre musical, au Half Note Club. Cependant, un accident fait que l’âme de Joe est séparée de son corps et transportée au « You Seminar ». Il s’agit d’un centre dans lequel les âmes développent leurs passions jusqu’à la perfection, avant d’être transportées vers un nouveau-né. Joe doit travailler avec les autres âmes en formation. L’une d’entre elles, 22, est particulièrement inquiétante, pour avoir passé une éternité, source de rancune, au « You Seminar ». Joe pense que le retour de 22 sur Terre est une menace qu’il doit stopper au plus vite. Après le formidable Coco, Disney nous gâte de nouveau, que nous soyons petits ou grands.

Eric Françonnet

Le cas Richard Jewell de Clint Eastwood

Clint Eastwood, 89 ans au compteur, a joué dans plus de 80 films et en réalise encore, merci, à l’aube de ses 90 printemps. Le cas Richard Jewell, qui raconte l’histoire d’un des premiers agents de sécurité à alerter la foule sur la présence d’une bombe, et à sauver des vies, avant d’être lui-même suspecté de terrorisme, a tous les atours d’un beau retour aux sources pour le dernier géant. L’injustice, la critique de l’Amérique par ses héros de l’ombre : ce dernier film permet d’espérer la réparation des dégâts causés par les derniers films plus critiqués, entre ses dernières fulgurances. American Sniper, en 2015, déjà, peu critique sur un tueur de masse n’ayant eu aucun regret, alors qu’Eastwood lui-même, vieux républicain, critiquait déjà l’intervention des États-Unis en Irak. Des films moins ambitieux, aussi, d’Invictus (2009) à J Edgar (2011) en passant par Sully (2016), lénifiants des combats et des personnages de plus en plus télévisuels. Mais surtout 15H17 pour Paris, en 2018, massacré par la critique en France et outre-Atlantique, racontant les aventures des 3 soldats américains du Thalys déjouant un attentat djihadiste. Au dernier film en date de prendre une revanche sur les rides légères que le monument a laissé tisser en tournant des films aussi loin dans une carrière déjà emblématique depuis les années 70. Parce qu’il en est certains qu’on n’aime beaucoup moins critiquer que les autres. Le cas Richard Jewell a tous les atouts dans sa manche qui ont fait les grands films de Clint Eastwood, on espère qu’il les jouera tous.

Romaric Jouan

Annette de Leos Carax

Annette fait partie des films les plus attendus des cercles cinéphiles depuis quelques temps. Déjà, tout film de Leos Carax sait se faire attendre, tant le réalisateur, avec seulement 5 longs-métrages à son actif en 36 ans de carrière, a toujours pris son temps pour livrer des films marquants et formellement radicaux. De plus, un film musical réunissant Marion Cotillard et Adam Driver ne peut que faire saliver, surtout quand on connaît la poésie froide que Carax donne souvent à ses histoires d’amour. Pour l’instant, aucune information ou presque n’est connue, cultivant d’autant plus l’attente et le mystère autour de ce projet – sinon qu’Adam Driver aurait qualifié le film « d’opéra rock »… Enfin, dernière curiosité, la chanteuse belge Angèle ferait partie de la distribution… à voir dans quelle mesure. Il n’y a plus qu’à espérer que Annette trouvera facilement le chemin des salles françaises, avec, pourquoi pas, un premier aperçu lors du 73e Festival de Cannes qui se déroulera en mai prochain ?

Jules Chambry

 

 

Les Misérables : un film hugolien ?

0

Des Misères (1845) aux Misérables (1862) de Victor Hugo aux Misérables, de Ladj Ly, film primé à Cannes 2019 : une œuvre symbole. Mélange de la fiction à son vécu pour mieux dénoncer la société de son temps tout en gardant un regard tourné vers l’avenir.

Roman et film : les sources

En 1845, Victor Hugo (1802-1885) âgé de 43 ans, est fait pair de France par Louis-Philippe.
Il commence la même année un roman qu’il intitule Jean Tréjean puis Les Misères. Il l’interrompt en 1848 pour cause de révolution, est élu député et prononce le 6 juillet 1849 un discours sur la misère à l’Assemblée nationale législative. Il ne reprendra la rédaction du roman qu’en 1860, durant son exil, après avoir publié Napoléon le Petit (1852), Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856) et la 1ère série de La Légende des Siècles. Le titre définitif est Les Misérables. Le roman paraîtra en 1862.

Dans ce roman, Hugo veut traiter de la question sociale en rapport avec l’actualité. Il s’inspire de ses notes sur des événements dans des carnets, qui seront publiées après sa mort sous le titre Choses vues. Par exemple, la scène du bourgeois qui lance dans le dos d’une prostituée une boule de neige ou bien sa propre expérience sur les barricades du 3 au 6 décembre 1851 qu’il romancera pour évoquer Jean Valjean sauvant Marius.
Comme Vautrin, personnage de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850), le personnage de Jean Valjean est un ancien forçat : Vautrin devient chef de la police – tel Vidocq (1775-1857), véritable bagnard devenu chef de la sûreté – et Jean Valjean, maire.

Dans Les Misérables, Hugo dénonce la misère, le manque d’instruction, la prostitution représentée par Fantine, le travail forcé des enfants incarné par Cosette.

Il combat la peine de mort depuis deux de ses premiers romans, Le dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834), où la dimension sociale apparaît.
Mgr Myriel est un modèle pour Jean Valjean. En lui offrant ses chandeliers en argent que celui-ci a volés, au lieu de le dénoncer aux gendarmes, il lui dit: « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal mais au bien. C’est votre âme que je vous achète » (1e partie, livre 2e, XII). Jamais il ne se séparera de ces chandeliers symboles de lumière. Après un ultime vol commis presque machinalement, il prend conscience de ce qu’est une mauvaise action et dédie sa vie au bien.

Le réalisateur du film, Ladj Ly, déclare :

« Pendant plusieurs années, j’ai filmé les policiers pendant leurs interventions, parfois en étant caché, d’autres fois non, pour éviter que la situation ne dégénère. »

Un jour il capte une bavure. Il poste la vidéo sur internet et finalement les policiers incriminés seront condamnés.
Les Misérables de Ladj Ly se fonde sur cette expérience. Au cours d’une intervention, un des policiers tire sur un enfant et le défigure : cette bavure est filmée par un drone.

Les Misérables était d’abord un court métrage, qui concourut pour les Césars 2018. Le réalisateur a confié : « Le titre m’est venu assez naturellement. Je voulais faire un parallèle avec le roman de Victor Hugo car une partie se déroule à Montfermeil. Nous avons un lien assez fort avec ça : petits, on nous emmenait voir la fontaine de Cosette, la maison de Thénardier … Or plus d’un siècle après, la misère est toujours présente sur ce même territoire ».

Il est passé du court au long métrage de fiction après avoir réalisé plusieurs documentaires marquants dont 365 jours à Clichy-Montfermeil consacré aux émeutes de 2005 et à leurs conséquences, le docu-fiction Go Fast Connexion puis 365 jours au Mali (2012-2013) , pays d’où sont originaires ses parents.
Le film se passe dans la ville où il a grandi, Montfermeil, d’où le clin d’œil au romancier dans une conversation lors de l’arrivée du nouveau de la Brigade Anti-Criminalité, Stéphane.
Ses collègues lui demandent comme une colle s’il sait pourquoi ils ont un collège Victor Hugo. Comme il répond sans hésitation, il est qualifié d’ « intello ».
Dans Les Misérables, comme Hugo, le réalisateur insère de son vécu dans sa fiction.
Tous deux sont à leur manière des militants, voulant dénoncer la société et ses travers en se servant chacun de leur arme : plume et caméra.

Les Misérables : de quoi cela traite ?

Dans le roman hugolien, il s’agit d’une épopée, celle de Jean Valjean, ex-forçat qui va s’efforcer de faire le bien en sauvant des Thénardier Cosette, la fille de Fantine, et de faire le bonheur de la fillette.
Il est cependant sans cesse poursuivi par un inspecteur de police intransigeant, Javert. Pour ce policier, Valjean ne peut que rester un forçat et ne jamais évoluer. Lorsqu’il est fait prisonnier par les insurgés et que c’est Jean Valjean qui le libère, ce geste le désarçonne totalement. En guise de remerciement, il le laissera partir avec Cosette sans condition.
Cependant ne trouvant plus ses marques entre son devoir de policier et sa conscience, il ne voit que la possibilité du suicide.

Il existe aussi dans le roman une scène emblématique, le chapitre « Une tempête sous un crâne » (1ère partie, livre 7e , III) : M.Madeleine alias Jean Valjean a appris par Javert que Jean Valjean, arrêté, est jugé à Arras. L’ancien forçat a été reconnu par ses compagnons de bagne et Javert lui-même. Pendant toute la nuit, Valjean va se demander quoi faire, se dénoncer et aller à Arras ou laisser un innocent se faire condamner à sa place.
Sentant la présence spirituelle de Myriel, l’ancien bagnard décide d’aller se livrer : mieux vaut être enchaîné physiquement que torturé moralement.

Dans le film, Stéphane, nouveau dans la Brigade de la BAC, porte un regard extérieur et neuf. Il se révoltera notamment face à ses collègues lors de la bavure policière.

Si le réalisateur traite principalement de la violence dans son film, il n’oublie cependant pas de souligner des scènes de communion entre les hommes, comme en filmant la scène d’ouverture du début du film,lorsque la France a gagné la coupe du monde et qu’une foule houleuse chante à l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’insurrection des amis de l’A.B.C. chantent La Marseillaise mais elle a encore une dimension révolutionnaire comme les drapeaux rouges qui sont arborés et reste encore loin d’être adoptée comme l’hymne national. A un moment du film, il y a une allusion à justement à la chanson de Gavroche qu’il chante en ramassant les balles « je suis tombé par terre… » les paroles sont si connues que l’on n’a pas besoin d’en rajouter plus. C’est aussi aux barricades qu’Eponine va se sacrifier pour sauver Marius de la mort et lui donner finalement la lettre jalousement gardée de Cosette. C’est Valjean qui va sauver Marius et Javert de la mort de la barricade. Toute cette solidarité n’existe que dans ces moments exceptionnels.

Le réalisateur montre aussi bien les tensions dans la Brigade qu’avec la population. Il semble s’être inspiré de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995), donc nous montre la violence, notamment entre les policiers et les jeunes.
On voit les policiers, dont un plus particulièrement harceler des jeunes, garçons et même filles : serait-ce une façon de désigner la police comme une sorte de Javert persécuteur ?

Le film se termine par une confrontation dont on ne connaîtra pas la fin entre le jeune garçon abîmé lors de la bavure, qui tient à la main une torche allumée et fait face à l’un des policiers de la BAC. L’image s’obscurcit, et s’affiche la citation suivante extraite du roman :

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni de mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » (1ère partie, livre 5e , III, tome I de l’édition Pocket classiques, p. 189).
Mais quel est le message du réalisateur en nous laissant sur l’image de l’enfant portant une torche brûlante ?
Il peut aussi bien en faire une arme et en la lançant tuer le policier, voire d’autres personnes, et donc virer vers le mal, ou alors voir en cette torche la lumière du Bien comme Valjean dans les chandeliers en argent et alors se tourner vers l’avenir.

Les Misérables : la réception

Les Misérables, contrairement aux romans de l’époque n’a pas été diffusé en roman-feuilleton. Victor Hugo condamnait la censure de la presse mais a cependant désiré que son œuvre soit publiée dans un format bon marché pour qu’elle reste accessible.
Les éditions des Misérables seront diffusés en même temps dans l’Europe entière dès 1862. Le succès public sera phénoménal. On connaît maintenant le succès incroyable de cette œuvre qui est l’une des plus adaptées au monde, sous toutes les formes: comédies musicales, théâtre, films, dessins animés, téléfilms.
Le film, montrant la violence et les trafics dans Montfermeil, a été perçu au Festival de Cannes 2019 comme un événement coup de poing et a reçu le Prix du Jury. Les Misérables représentera la France aux Oscars. Le film est déjà vendu dans plus de cinquante pays.
Le jeune réalisateur de Montfermeil marcherait-il comme Victor Hugo vers la gloire ?
Les Misérables, en tout cas, un titre qui qui a contribué au succès et à la diffusion du film.

Entre bien et mal : le personnage de Severus Rogue

0

Alors qu’Alan Rickman nous quittait il y a quatre ans à quelques jours près, l’occasion ne pouvait être mieux choisie pour revenir sur l’un de ses rôles phares, celui du professeur Severus Rogue dans la fameuse saga Harry Potter. Ce portrait s’inscrit dans notre cycle “La représentation du mal au cinéma” et permet de revenir sur cette notion de “mal” que nous essayons ici de préciser. Alors, Rogue, figure du mal ou “faux méchant”, est-il seulement possible de trancher ?

L’évidence des apparences

A l’évidence, l’association du personnage à la notion de mal est due à la proximité existante entre Rogue et Voldemort, principal antagoniste de la saga et ennemi d’Harry Potter, dont Rogue est l’un des fidèles serviteurs. En effet, il appartient au groupe des Mangemorts qui sont les sorciers et sorcières liés à Voldemort, ce qui le place d’emblée du côté du mal. En plus de ce statut particulier de Mangemort, son personnage véhicule aussi nombre de codes associés au mal ; il en revêt déjà l’apparence. Rogue est vêtu d’une sorte de redingote de couleur sombre qui n’est pas sans nous rappeler la noirceur de son personnage. Il est de prime abord un homme froid, solitaire, désagréable, mauvais, méprisant : en clair, rien qui n’en fasse un homme fondamentalement bon.

A Poudlard, école des Sorciers, que Rogue a fréquentée durant son enfance en tant qu’élève, il fait partie la maison Serpentard, maison à laquelle Voldemort lui-même appartenait et dont Rogue devient à l’âge adulte le directeur. Apparence du mal, mauvaises fréquentations, agir dangereux : aucun doute, Rogue semble bel et bien appartenir à un camp, celui des “méchants” personnages de la saga et incarne alors de prime abord un personnage détestable.

Ambiguïté et relativité

Seulement, et c’est là toute la subtilité de la construction de sa personnalité, il est un personnage ambigu, d’une épaisseur psychologique indéniable qui le rend compliqué à appréhender mais constitue sans aucun doute l’une des raisons de l’intérêt voire de la fascination que l’on peut éprouver à l’égard de ce personnage.

Rogue, et c’est un constat aussi savoureux que douloureux, nous rappelle à quel point les intentions d’autrui sont impénétrables. Il s’est montré, durant toute son existence, soucieux de masquer ses véritables sentiments, en choisissant par exemple très tôt d’apprendre l’art de l’occlumancie, c’est-à-dire l’art de rendre ses sentiments impénétrables. Mais sous couvert d’insensibilité, voire de cruauté parfois, le spectateur découvre, notamment à travers le dernier volet de la saga, un personnage sensible, animé de sentiments et aussi de bonnes intentions ; ce ne sont pas parce qu’elles sont secrètes qu’elles n’existent pas. Ainsi, ce personnage ambigu nous place devant un problème réel, loin d’être réductible à son seul personnage : comment essentialiser un individu en en faisant dans ce cas précis un “méchant”, lors même que la réalité est beaucoup plus contrastée voire inaccessible ? Là encore, l’auteure elle-même, J.K Rowling, ne tranche pas, présentant Rogue comme un personnage qui devrait susciter autant l’admiration que la désapprobation. Bien et mal restent des valeurs, et sont donc par essence relatives, ce qui rend leur attribution délicate.

Sa relation avec Harry cristallise parfaitement l’ambiguïté de sa position. Il se montre détestable avec lui mais le surveille toujours pour pouvoir être à même de le protéger, ce qu’il fera de nombreuses fois. Pourquoi ? Parce qu’Harry reste la seule trace vivante de Lily, sa mère, dont Rogue fut secrètement amoureux. Harry, au fil des années, découvre en même temps que le spectateur la complexité de sa personnalité. Car les apparences sont parfois trompeuses ; Rogue semble en effet incarner une espèce d’agent double, devant à la fois préserver la confiance que Voldemort lui témoigne pour pouvoir rester dans ses confidences, mais incarnant un véritable allié de Dumbledore et ce jusqu’à la fin.

En somme, une question de point de vue

Rogue, personnage méchant, mais pour qui ? Car s’il apparaît tout d’abord comme un méchant auprès d’Harry et ses camarades, il n’en va pas de même pour tous les personnages de la saga. Pour ne citer qu’un exemple, Dumbledore a toujours témoigné d’une grande confiance à son égard, et ce tout au long de la saga. Lui et Rogue partageaient plusieurs de ses secrets, et Dumbledore a sûrement été le seul personnage à connaître autant de choses justes sur la véritable nature de Rogue. Dumbledore, l’un des “gentils” de la saga, du fait de sa proximité avec Rogue, permet d’enterrer cette dichotomie trop vite établie entre bien et mal qui finalement, du fait de sa trop grande simplicité, ne tient pas.

Un anti-héros ?

Le terme reste lui aussi ambigu, et peut référer à nombre de circonstances qui pourraient faire d’un personnage un anti-héros. Dans le cas de Rogue, peut-être faudrait-il plutôt parler d’un héros inattendu, ou d’un héros imparfait, animé d’un destin tragique. Beaucoup de révélations sont faites dans le dernier épisode de la saga, notamment lors de cette fameuse scène où Rogue meurt, assassiné par Nagini, le serpent de Voldemort. Harry, qui assiste à la scène, tente de secourir Rogue mais ne parvient qu’à récupérer quelques unes de ses larmes, qui lui permettront par la suite d’accéder à l’intériorité de Rogue. Une intériorité pour le moins mystérieuse, qui reste ambiguë, Rogue s’étant toute sa vie montré soucieux de masquer ses véritables intentions. Amoureux de Lily, assassinée par Voldemort, il fait le choix de garder secrets ses sentiments, n’en livrant l’existence qu’à Dumbledore, à qui il fait promettre de ne rien dire. L’exploitation de cette dimension émotionnelle le rend sans aucun doute plus humain.

Quoi qu’il en soit, Rogue est sans aucun doute le personnage le plus énigmatique de toute cette saga, à un tel point qu’il incarne un personnage pour le moins fascinant et riche en interprétations du fait de sa complexité. Ces figures font du bien, font réfléchir, ce qui explique pourquoi les personnages comme Rogue ont aussi bon accueil du côté des spectateurs. Ils cristallisent nos interrogations et permettent à la société de réfléchir, à la fois sur eux mais plus largement sur elle-même. Alors peu importe finalement qu’ils soient gentils ou méchants, ce n’est pas là l’essentiel ; la vérité se situe souvent dans les interstices, dans les frontières, à mi-chemin entre deux contraires. Leur force ? Incarner des personnages capitaux.

 

Critique de Tommaso, un film de Abel Ferrara : Autoportrait d’une paranoïa

Cinéaste de la controverse et de la provocation, Abel Ferrara signe avec ce Tommaso un autoportrait lucide et franc où il décortique ses propres démons avec pudeur mais cède trop souvent à une errance trop bavarde et une introspection pompeuse.

Synopsis : Tommaso est un artiste américain vivant à Rome avec sa jeune épouse européenne Nikki et leur fille Dee Dee âgée de 3 ans. Ancien junkie, il mène désormais une vie rangée, rythmée par l’écriture de scénario, les séances de méditation, l’apprentissage de l’italien et son cours de théâtre. Mais Tommaso est rattrapé par sa jalousie maladive. À tel point que réalité et imagination viennent à se confondre.

Rares sont les filmographies aussi égocentrées que celle d’Abel Ferrara. Qui même jusque dans le choix de ses acteurs fétiches, Harvey Keitel tout d’abord puis Christopher Walken et enfin Willem Dafoe, où tous évoquent la même gueule cassée et burinée du cinéaste s’imposant comme ses alter ego. Parlant de ses problèmes d’addiction et prenant souvent la forme de ses délirs paranoïaques, ses films sont autant d’objets de controverses que de fascinants points de repère sur sa carte mentale. Mais rarement il n’aura parlé de ses démons de manière aussi frontale et crue que pour ce Tommaso tant il écrit son protagoniste en miroir de sa propre vie, venant interroger autant son processus de création que son égocentrisme en exposant la lassitude de son quotidien et l’angoisse d’un passé qui refuse d’être réduit à l’oubli.

Dans cette mesure, le film deviendra assez vite abscons pour ceux n’ayant pas un certain contexte avec le cinéma de Ferrara tant ce dernier ne se soucie plus d’aucun tenant narratif et décide de construire son film selon le bon vouloir de ses crises psychotiques et de celles de son protagoniste. On perd assez vite la notion de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, ce qui permet une immersion autant fascinante que dérangeante dans la psyché du protagoniste, mais cela mène aussi dans un délire narcissique qui clairement ne parlera pas à tout le monde. Discret dans le paysage cinématographique, mais aussi discret sur sa forme, Tommaso semble finalement être un film qui n’a même pas été fait avec la vocation d’être vu tant il apparaît comme un geste cathartique de Ferrara qui cherche là une forme de réhabilitation, non pas envers son public mais envers lui-même. Conscient de son égocentrisme, il le confronte d’ailleurs habilement lorsqu’il explore les affres de l’addiction notamment lors de scènes où Tommaso va aux réunions d’alcooliques anonymes, probablement les meilleures du film par la générosité de leurs introspections. Assez critique envers lui, Ferrara parle avec beaucoup de justesse de sa paranoïa et de sa pensée parfois rétrograde car très machiste. Faisant de son personnage un homme ayant besoin de contrôler son entourage, particulièrement les femmes qui l’entourent, il explore sans jugement mais avec honnêteté une masculinité fragile, effrayé de perdre son influence et qui désespère dans la jalousie et la paranoïa de retrouver son éclat d’antan.

En nous enfermant dans la tête de Tommaso, Ferrara nous soumet à son point de vue plongeant dans sa crainte des autres, rejetant la faute des problèmes de son couple sur sa femme, jusqu’à un dernier tiers qui renverse intelligemment la situation pour nous confronter à la folie qui émane de son personnage. Il est dommage que son récit soit trop long pour en arriver là, et qu’il cède trop souvent à des errances bavardes et rébarbatives surtout qu’il emploie dans ses derniers instants des parallèles christiques qui sortent un peu de nulle part et qui s’avèrent plus que pompeux. Alors qu’il était au sommet de sa force émotionnelle, Ferrara loupe sa conclusion et semble ne pas savoir comment vraiment finir son film. Il expose pourtant d’intéressantes pistes de réflexion autour de la paternité, explorant le « daddy issues » sous le prisme masculin avec cet homme trop vieux pour être père, effrayé de décevoir sa fille et cherchant la compagnie de femmes plus jeunes qui ont de préférence des problèmes avec la figure paternelle. Loin d’être cliché, il évoque adroitement l’aspect de prédation des relations humaines qui cherche a combler un manque ou se nourrir d’une crainte à s’approprier dans le but de se rassurer, prendre le contrôle de ses peurs. Comme évoqué ici, le couple s’apparente plus à une prise d’otage consentie qu’une relation humaine égalitaire et saine.

Avec sa mise en scène minimaliste mais non dépourvue d’idées, Abel Ferrara filme cette errance avec douceur et onirisme lui donnant la forme de ses névroses avec l’aide d’une photographie soignée aux teintes  délicieusement saturées qui magnifie une Rome qui n’avait jamais été filmée avec autant d’authenticité. Mais c’est surtout par l’incroyable performance de Willem Dafoe que Tommaso parvient à maintenir sa course tant l’acteur transpire d’une justesse et d’une conviction sidérante même quand le film tant à se perdre dans ses travers. L’acteur n’a jamais paru aussi marqué par le temps ni aussi beau tant il se donne corps et âme dans ce portrait d’un « dry drunk », un ancien alcoolique et toxicomane repenti mais qui continue à avoir le même comportement et pattern qu’un addict, qui s’avère inlassablement poursuivi par les démons et les affres de son passé. Totalement habité par son personnage et par le cinéaste, Dafoe livre probablement une de ses meilleures performances. Ce qui n’est pas rien pour un acteur aussi longtemps sous-estimé mais qui semble enfin être reconnu pour l’immensité de son talent.

Tommaso est une oeuvre complexe et totalement à l’image de son cinéaste tant Abel Ferrara signe son film le plus personnel. Un constat d’autant plus vrai que l’appréciation de son film viendra de l’affinité de chacun avec ses thématiques et de la connaissance que l’on a de son œuvre. Opaque est le terme qui caractérise le mieux ce Tommaso qui s’avère paradoxalement très fermé sur lui-même mais qui pourtant offre une ouverture franche et généreuse sur la psyché de son auteur. Sur ce point, le film est d’une précision infinie tant il remplit son objectif d’un récit égocentrique qui prend la forme de la paranoïa de son personnage et qui s’impose comme l’étude la plus juste autour de l’addiction, d’une masculinité vieillissante et de la crainte de devenir obsolète. En témoigne un Abel Ferrara qui tente de retrouver sa voix et signe probablement son meilleur film en 20 ans et le point culminant de sa collaboration avec un Willem Dafoe transcendé, quand bien même Tommaso s’écoute par moments un peu trop parler et cède à des développements un brin pompeux.

Tommaso : Bande annonce

Tommaso : Fiche technique

Réalisation et Scénario : Abel Ferrara
Casting : Willem Dafoe, Cristina Chiriac, Anna Ferrara, …
Costumes : Maya Gili
Photographie : Peter Zeitlinger
Montage : Fabio Nunziata
Musique : Joe Delia
Producteurs : Simone Gattoni et Michael Weber
Distributeur : Les Bookmakers / Capricci films
Durée : 115 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 8 janvier 2020

Italie – 2019

Note des lecteurs0 Note
3.5

Une Belle équipe : match nul pour le féminin vu par Mohamed Hamidi

Note des lecteurs1 Note
2.5

Un film sur le foot féminin, un an après Comme des garçons, ça sentait bon la redite. Dans Une Belle équipe, il n’est pourtant pas question de créer la première équipe de football féminin de France, mais de parler des remous que font encore aujourd’hui, en 2020, les femmes qui sortent des habitudes qu’ont leur a l’air de rien attribuées. Certes, ça n’est pas toujours très subtil, mais heureusement le casting fait le job. Petite tristesse quand même pour un grand manque d’épaisseur sur un sujet « dans l’air du temps » et nécessaire. Une Belle équipe n’est donc pas la révolution de l’année, mais une comédie de plus made in France, qui a manqué l’occasion d’être un film rassembleur du féminin.

Conjuguer le foot au féminin

Ce qui dérange d’emblée c’est que dans un film tel que Une Belle équipe se prétend être, la part belle est laissée à un acteur, certes plutôt bon, masculin ultra vu et revu, soit Kad Merad. Car c’est de lui et quasiment que de lui qu’il est question à chaque plan, de son regard d’abord désabusé puis de plus en plus affectueux sur l’équipe de football féminin qu’il entraîne. En effet, on est ici un peu comme face à l’entraîneur homophobe des Crevettes Pailletées, un type qui n’est pas du « milieu », le connait très mal et va le découvrir solidaire et attachant. Sauf que cela manque un poil d’épaisseur et contient un peu trop de bons sentiments. Pour Marco, c’est un peu la même chose. Ancienne vedette devenue entraîneur d’une équipe de loosers qui finissent par se faire tous virer de l’équipe, il se retrouve à entraîner des femmes sous l’impulsion de sa fille. Au départ, ça n’est pas gagné, il les prend un peu pour ce qu’elles ne sont pas : des fillettes fragiles. Mais petit à petit, elles vont lui prouver qui elles sont. Sauf qu’on ne sait plus trop ce qu’il cherche : récupérer son point ou conquérir les terrains avec des crampons féminins.

Peut-être que le réalisateur de La Vache a cherché à ne pas se confronter directement au débat et à ne pas entrer dans le vif du sujet en le contournant sans cesse. En effet, si ce sont des femmes, il est rarement question de comprendre les racines de cette peur de les voir envahir un terrain. Certes, un des personnages est maladivement jaloux et l’autre ne sait pas se débrouiller avec la « charge mentale » que lui refile sa femme. Finalement, on voit surtout ici comment l’activité (que ce soit le foot ou un autre moyen de sortir de chez soi, de se rencontrer) rassemble des femmes qui n’étaient pas destinées à sortir de leur habitat naturel (oui, oui vous savez comme pour les animaux, ici comprenez la maison, les enfants pour la plupart). Or, quand elles sont ensemble, elles parlent beaucoup des hommes et un peu moins de ce qui les rassemble justement. Dommage.

Manque de profondeur

Dans ce film de sport, il est aussi finalement assez peu question de foot, de technique. Car, c’est un grand film de l’empêchement. Marco et son équipe sont sans cesse en train de trouver des stratégies pour continuer à taper dans le ballon en toute sérénité. Il est question de la survie des petits clubs aussi et de guerre de coqs. Bref, beaucoup de sujets qui s’éparpillent dans autant de seconds rôles parfois savoureux mais très déjà-vu : Laure Calamy en petite bourgeoise au grain de folie, Alban Ivanov en idiot du village et Céline Sallette en femme forte qui peut flancher à chaque instant (elle qui peut tout supporter sauf de perdre son « mec », celui qui a du mal à prendre en charge la famille et la fait bien culpabiliser de partir). Le film montre au moins à quel point la charge est énorme, on a presque l’impression que pour être libérée une femme doit jurer comme un charretier, car finalement la moins empêtrée dans la galère d’être une femme, c’est Cindy.

Nous sommes donc face à un sujet traité parfois avec légèreté, un scénario avec des obstacles qui n’ont pour vocation que de faire durer les scènes puisqu’on connait tous l’issue du film, à une petite subtilité bienvenue près qui montre que le chemin est encore bien long. Le film ne décolle jamais vraiment et manque de personnages plus construits, plus affirmés. On a juste l’impression que les hommes sont tous plus bêtes les uns que les autres (sauf peut-être le personnage de Papy) et que les femmes peinent à trouver l’équilibre juste entre le rôle qu’elles se doivent de tenir et leur envie de faire partie d’une équipe avec tout ce que cela signifie. Côté cinéma, beaucoup de musique pour combler les moments de latence entre les matchs censés être les points d’orgue du film mais qui manquent de panache, de suspens. On a trois matchs et on sait à chaque fois ce qui va s’y passer, sans grande inventivité, dommage. C’était pourtant ce qui faisait la différence dans Yves Saint-Laurent de Jalil Lesper, cette manière de réussir avec brio la mise en scène des défilés du couturier, censés tout de même être les points d’orgue du film. Ici, rien de tout cela et beaucoup de platitude.

Le changement, c’est pas maintenant

Au final, si Une Belle équipe s’emploie à montrer des femmes autrement, à les mettre en action, il déçoit par un manque cruel de souffle et de profondeur. Pourtant, le cinéma français l’a prouvé, il peut faire de belles choses réfléchies avec la comédie, pensons à En Liberté, Le Grand bain ou encore Hors normes pour ne citer qu’eux. Céline Sciamma exprime très bien, quand elle parle de foot féminin filmé, ce qui manque au film :  « J’adore ça ! Ce sont des images qui nous ont manqué […]. Des femmes concentrées, pas des femmes qui sourient au bout de dix secondes comme on en voit toujours au cinéma. Des femmes au travail » (propos recueillis dans Le Monde en août 2019). Or, il est assez peu question des filles qui s’entraînent, de ce cela dit de leur corps filmé au cinéma.

Il manque certainement plus de radicalité à La Belle équipe pour vraiment s’affirmer comme la révolution qu’il voudrait être. Car si chaque film était une « machine à changer d’identité », ici les changements qui s’opèrent chez les personnages sont très peu montrés, car ils sont là pour faire rire avant un grand recul… ou simplement pas montrés.  A quel moment Catherine fait-elle comprendre vraiment à son mari qu’il n’a pas agit comme il le devait (on la voit l’embrasser à la toute fin mais il n’a pas vraiment bougé d’un iota) au-delà de son petit jeu de changement de lieu de vie ? Et Stéphanie, va-t-elle simplement revenir au foyer et reprendre sa charge mentale ? On ne le sait pas, ce n’est malheureusement pas ce qui intéresse le réalisateur puisque le film revient au statu quo pour son personnage masculin principal, il redevient le mari d’une femme qu’il a assez lourdement draguée d’ailleurs. A la fin, match nul, rien de sensationnel. Un point partout. Rideau.

Une Belle équipe : Bande annonce

Une Belle équipe : Fiche technique

Synopsis : Après une bagarre, toute l’équipe de foot de Clourrières est suspendue jusqu’à la fin de la saison. Afin de sauver ce petit club du Nord qui risque de disparaître, le coach décide de former une équipe composée exclusivement de femmes pour finir le championnat. Cette situation va complètement bouleverser le quotidien des familles et changer les codes bien établis de la petite communauté…

Réalisateur : Mohamed Hamidi
Scénario: Mohamed Hamidi, Alain-Michel Blanc, Camille Fontaine
Interprètes : Kad Merad, Céline Sallette, Alban Ivanov, Sabrina Ouazani, Laure Calamy, Guillaume Gouix, Myra Tyllian, Manika Auxire, André Wilms
Photographie : Laurent Dailland
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Nicolas Duval-Adassovsky, Jamel Debbouze
Société de production : Quad Films, Kiss Films
Distributeur : Gaumont distribution
Durée : 95 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 15 janvier 2020

France – 2019

The sleeper awakens : le mal lovecraftien au cinéma

0

« N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des éternités étranges peut mourir même la mort ». L’univers créé par l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft nourrit le cinéma depuis des décennies. A travers quelques films, nous vous proposons une description de ces univers unique et terrifiant.

Dans l’univers des films d’horreur, peut-être encore plus qu’ailleurs, la qualité du « Mal » influe fortement sur l’intérêt du film. Si l’antagoniste maléfique ne fait pas tout dans un film (la capacité d’un cinéaste à implanter une ambiance et pas seulement à accumuler des scènes horrifiques est d’une importance capitale), sans lui, tout s’écroule.

Dans le domaine de l’horreur, en cinéma comme en littérature, l’influence de l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft est prédominante. Le romancier, au fil de ses récits, a créé un style d’horreur facilement identifiable, traversé par des thèmes majeurs.

Ce sont ces thèmes, et pas forcément les personnages lovecraftiens (dont les fameux Grands Anciens) que l’on va retrouver dans les films. Dans cet article, plus que des adaptations directes de romans de Lovecraft (L’Appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel, Re-animator…), nous allons nous pencher sur des films dont le traitement renvoie à l’œuvre de l’écrivain.

Mal indicible

Une des caractéristiques du mal lovecraftien, c’est l’impossibilité où l’on se trouve de le décrire. Les êtres maléfiques du monde de l’écrivain ne peuvent pas être décrits. Ainsi, nous nous trouvons souvent face à un mal qui, à l’écran, reste totalement ou partiellement invisible. Qui peut dire à quoi ressemble la Chose du film de John Carpenter The Thing ? L’être prend (ou tente de prendre) la forme de ses victimes, et l’horreur prend toute sa splendeur visuelle lors de scènes où l’apparence de ces victimes est déformée à l’extrême. Du coup, le mal peut être n’importe qui, mais surtout il reste impossible à définir, impossible à catégoriser et à appréhender, car il n’a pas de forme précise.

Cette « indescriptibilité » du Mal est remarquablement « montrée» dans The Lighthouse, de Robert Eggers. Le film décline une série de visions cauchemardesques, mais rien ne semble définir précisément quel est le mal qui frappe les personnages. C’est surtout la présence, de temps à autre, d’un tentacule qui ramène le film dans le domaine de Lovecraft. Mais si ce mal est indescriptible, il est bel et bien là : il se voit par sa façon d’affecter les personnages, de troubler leur santé mentale. Ce sont les conséquences de sa présence qui se font sentir.

De fait, donc, pour correspondre à cette impossibilité à décrire le mal, les films d’inspiration lovecraftienne, bien souvent, ne montrent pas de monstres, ou alors le strict minimum. Ainsi, dans Le Prince des ténèbres, de John Carpenter, l’antagoniste maléfique est représenté par une sorte de liquide verdâtre tournoyant dans un sarcophage scellé.

Contenir le Mal

Pourquoi le sarcophage est-il scellé ?

Pour empêcher le mal de déferler sur le monde.

Il s’agit, là aussi, d’un des ressorts majeurs de l’œuvre de Lovecraft : l’humain se trouve au bord du gouffre, à la limite d’un déferlement du mal antédiluvien. Pour le moment, les choses innommables sont contenues, retenues. Cette image traverse les films, depuis la trappe menant à la cave où est enfermée leur amie possédée dans Evil Dead jusqu’à cette porte de l’église d’Hobb’s End dans L’Antre de la folie.

Le problème, bien entendu, c’est que ce dispositif censé faire barrage au mal est très précaire (ou très vieux). Comme le sarcophage contenant Le Prince des ténèbres, il fuit de partout, il est au bord de craquer.

D’ailleurs, l’influence du mal se fait de plus en plus sentir. Les signes avant-coureurs de son déferlement sont légion. Dans Le Prince des ténèbres, de nombreux badauds menaçant, attrapés par l’influence maléfique, se regroupent autour de l’église. Dans L’Antre de la folie, le monde est gagné par une violence inouïe et dévastatrice. Il semblerait que les personnages de The Lighthouse soient eux aussi victimes de cette aura maléfique qui se dégage de ces non-humains.

Mais cette influence ne se fait pas ressentir que sur les humains, elle affecte aussi les animaux, les plus simples (comme les fourmis, insectes et autres bestioles gluantes dans Le Prince des ténèbres) jusqu’aux plus complexes (le chien dans l’ouverture de The Thing), en passant par les oiseaux comme les mouettes de The Lighthouse, dont une légende prétend qu’elles abriteraient des âmes de marins morts. De fait, les humains eux-mêmes, lorsqu’ils sont touchés par cette aura, semblent comme déshumanisés. Les hordes qui entourent  l’église du Prince des ténèbres paraissent agir comme une vaste fourmilière, tandis que les gardiens de phare de The Lighthouse en viennent parfois à pousser des cris sauvages et monstrueux.

Monde irrationnel et prophètes fous

Si le mal n’est pas décrit, c’est que l’homme ne peut pas le penser ni le dire. Ce à quoi il est confronté dépasse de très loin toutes les faibles capacités de la logique et du raisonnement humain. Ces êtres, dans l’œuvre romanesque de Lovecraft, ont habité la Terre bien avant que l’humain n’apparaisse, et semblent parfois être assimilés aux dieux des anciennes mythologies. Dans Le Prince des ténèbres, le personnage du prêtre, incarné par Donald Pleasance, apprend que sa religion cache en réalité des vérités bien terrifiantes, dont l’horreur a été fortement atténuée.

Plus tôt dans le même film, cette victoire de l’irrationnel, de ce qui est effrayant car ne peut pas être appréhendé par l’esprit humain, est comparée à la physique quantique :

«Depuis les amis de Job voulant récompenser les bons et punir les méchants aux chercheurs des années 30 prouvant avec horreur que tout ne peut être prouvé, l’homme a cherché à ordonner l’univers. Mais il a fait une surprenante découverte. Il y a bien un ordre qui régit l’univers, mais ce n’est pas du tout ce qu’il imaginait ».

Cette vérité, certains ont pu l’approcher et font désormais figure de prophètes pour les uns, de fous furieux pour les autres. Sutter Cane, l’écrivain visionnaire de L’Antre de la folie, en fait partie.

D’ailleurs, comme il se doit, les livres sont souvent au centre des énigmes lovecraftiennes. A travers le Morturom Demonto, le livre « couvert de peau humain et écrit avec du sang humain » du film de Sam Raimi Evil Dead, il est facile de retrouver le Necronomicon, le livre monstrueux de « l’Arabe dément Abdul al-Hazred ». Le Morturom Demonto est au centre de la saga Evil Dead car il permet aussi bien d’invoquer des démons que de les renvoyer d’où ils viennent.

Un livre est aussi au centre de l’histoire dans Le Prince des ténèbres, un livre qui sera traduit petit à petit. Celui-ci, écrit en mélangeant différentes langues antiques, mais aussi avec des codes chiffrés, explique la réalité qui se cache derrière les récits des grandes religions.

Enfin, au sommet de tout cela se trouve l’œuvre complète de l’écrivain Sutter Cane, qui rapporte dans ses romans les visions de folie qui lui sont transmises par les êtres maléfiques. Les livres du romancier provoquent des crises de démence collective qui aboutissent à des déferlements de violence (ces livres sont aussi au cœur d’une réflexion profonde et remarquable sur le rapport entre fiction et réalité).

En bref, plusieurs raisons expliquent que le mal lovecraftien soit aussi terrifiant. D’abord, il domine complètement des humains qui, subitement, ne comptent pas plus que de vulgaires insectes. Les êtres monstrueux qui se cachent derrière tout cela dépassent les faibles humains dans tous les domaines. Ensuite, le mal lovecraftien est le domaine de la folie, de la perte de la raison. Non seulement l’humain n’est rien, mais il perd même le contrôle de lui-même. Enfin, il y a un caractère inéluctable dans ces récits qui se déroulent comme autant de comptes à rebours avant l’apocalypse. Une scène, répétée à plusieurs reprises dans le Prince des ténèbres, est significative : on y voit un appel venant du futur et annonçant la fin du monde. Mais celle-ci est-elle vraiment inévitable ?

Films présentés dans l’article (dans l’ordre chronologique) :

_ Evil Dead, de Sam Raimi, 1981

_ The Thing, de John Carpenter, 1982

_ Prince des ténèbres, de John Carpenter, 1987

_ L’Antre de la folie, de John Carpenter, 1995

_ The Lighthouse, de Robert Eggers, 2019

Autres films d’inspiration lovecraftienne (sélection) :

_ La Malédiction d’Arkham, de Roger Corman, 1963

_ Re-animator, de Stuart Gordon, 1985

_ From Beyond : aux portes de l’au-delà, de Stuart Gordon, 1986

_ The Resurrected, de Dan O’Bannon, 1992

_ The call of Cthulhu, d’Andrew Leman, 2005 (très bonne adaptation, tournée comme un film expressionniste muet)

_ The whisperer in darkness, de Sean Branney, 2012

Cannes 2020 : Spike Lee, président du Jury

Cannes 2020 n’a pas encore commencé, que le festival démarre déjà sur les chapeaux de roues. L’annonce fut faite ce matin et donc, Spike Lee sera le président du Jury du 73ème Festival de Cannes. 

Cannes, ses mystères, ses scandales, ses films, et ce doux parfum de la Croisette qui se fait déjà sentir. Après un 72ème festival qui aura vu les différentes sélections nous offrir des films de grandes qualités et notamment une compétition officielle emmenée par des oeuvres magnifiques telles que Parasite, Once Upon a Time in Hollywood ou même Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Thierry Frémaux et Pierre Lescure lancent les hostilités avec panache en nous annonçant la présidence du Jury par l’un des hommes forts du cinéma américain et mondial, ayant déjà une grande histoire avec le Festival de Cannes, le bien nommé Spike Lee, qui est honoré « d’être la première personne de la diaspora africaine (États-Unis) à assurer la présidence du Jury de Cannes et d’un grand festival. »

Dans le communiqué de presse officiel, Thierry Frémaux et Pierre Lescure se réjouissent de cette décision qui colle parfaitement avec l’esprit libre, cinéphile, voire politique et à l’écoute de son époque qu’essaye d’insuffler le festival : « Le regard de Spike Lee est plus que jamais précieux. Cannes est une terre d’accueil naturelle et une caisse de résonnance mondiale pour ceux qui (r)éveillent les esprits et questionnent chacun dans ses postures et ses convictions. La personnalité flamboyante de Spike Lee promet beaucoup. Quel Président de Jury sera-t-il ? Rendez-vous à Cannes ! »

Spike Lee et le Festival de Cannes, c’est une histoire d’amour qui date depuis maintenant plusieurs décennies, «Tout a commencé en 1986. Mon premier long métrage She’s Gotta Have It (Nola Darling n’en fait qu’à sa tête) a remporté le Prix de la jeunesse à la Quinzaine des Réalisateurs. » affirme le cinéaste dans le communiqué. L’un de ses derniers faits d’armes, c’est avant tout son Grand Prix en 2018 avec le film BLACKkKLANSMAN sous la présidence de Cate Blanchett

Le cinéaste succède donc à « Alejandro G. Iñárritu, dont le Jury, en 2019, a attribué la Palme d’or à Parasite du réalisateur coréen Bong Joon-ho. Le film poursuit son large succès en salles à travers le monde et vient de remporter le Golden Globe du meilleur film étranger. » se félicite le communiqué.

C’est donc clair : le Festival de Cannes 2020 vient enfin de commencer.

Séjour dans les monts Fuchun : L’irrésistible errance

0

Janvier débute à peine, et le premier choc cinématographique ne s’est pas fait attendre : présenté comme le premier volet d’une saga familiale dans la Chine contemporaine, Séjour dans les monts Fuchun impressionne par son ampleur, son esthétisme et sa poésie. Incontestablement, le grand film de ce début d’année.

Synopsis : Un portrait de la société chinoise dans sa permanente transformation, à travers trois générations d’une famille, vivant au rythme des saisons, le long d’un fleuve, dans les Monts Fuchun. La grand-mère, ses quatre fils engagés dans des parcours contrastés : le restaurateur, l’artisan pêcheur, le flambeur semeur de trouble et le benjamin, sorte de Tanguy, et leurs enfants.

Film-fleuve résolument ambitieux, tenant autant de la peinture chinoise traditionnelle que de la chronique familiale, Séjour dans les monts Fuchun tente la gageure de nous montrer, à l’échelle de l’intime, les mutations en œuvre au sein de la Chine tout entière.

On a vécu ici pendant trente ans et ils ont mis trois jours à le démolir”. La phrase lâchée par un couple de pêcheurs, au début du récit, résume assez bien la démarche artistique du néo-réalisateur Gu Xiaogang : confronter l’intériorité avec le collectif, l’instantané avec l’éternel, l’histoire moderne des hommes avec celle d’un pays fort de ses traditions séculaires. Séjour dans les monts Fuchun repose ainsi sur une mise en relief constante, mettant en perspective l’évolution de l’individu avec celle de sa famille et du tissu social dans lequel il évolue.

Pour ce faire, il s’inspire de la méthode traditionnelle du Shanshui, forme picturale dédiée à l’harmonie physique et spirituelle des montagnes et de l’eau (le titre, d’ailleurs, évoque une œuvre de Huang Gongwang, datant du XIVe siècle). Des œuvres qui ont la particularité d’être peintes sur plusieurs rouleaux que l’on déploie progressivement, faisant ainsi surgir la représentation du monde et donc de la vie. Une technique dont les similitudes avec le cinéma vont être parfaitement exploitées par Gu Xiaogang, le jeune cinéaste s’essayant à l’art délicat de la “caméra pinceau” et du déploiement de plans-séquence…

On le sait, ces dernières années, le plan-séquence est devenu l’instrument à la mode pour tout cinéaste voulant faire dans le tape-à-l’œil à peu de frais (Iñárritu, Poppe, etc.). Ici, fort heureusement, ce n’est pas le cas, Gu Xiaogang l’utilisant avec doigté pour retranscrire au mieux l’inscription de l’Homme dans son élément évolutif, qu’il soit urbain, rural ou même familial. La séquence la plus représentative est sans doute celle du flirt entre Guxi et Jiang (les représentants de la jeune génération), puisque l’on voit le jeune homme descendre le fleuve Fuchun à la nage, dépassant les autres nageurs ou promeneurs occasionnels, pendant que la demoiselle progresse en parallèle le long de la berge. Un long plan-séquence métaphorisant, avec virtuosité et élégance, le cheminement parsemé d’embuches qui est celui de l’existence.

Notre homme, ainsi, réalise un tableau délicatement impressionniste, donnant aussi bien du relief à cette terre nourricière qu’a la vie de ses Autochtones. Il filme en plan large, lors des séquences en extérieur, pour véhiculer l’idée d’une contrée gigantesque dans laquelle il faut se frayer un chemin, comme ces personnages qui apparaissent ou disparaissent derrière un arbre ou de la végétation. Une mise en relief que le cinéaste entretient également en jouant habilement sur les sonorités, faisant entendre un dialogue avant que les personnages ne soient dans le champ. D’autres fois, par contre, il cadre de plus près tout en utilisant le travelling arrière, afin de mettre en perspective la mutation qui s’opère dans le paysage ou au sein de l’arbre familial.

C’est le lien existant entre les différents personnages qui s’écrit alors à l’écran : évoluant de manière presque autonome, les différentes ramifications familiales sont toutes reliées entre elles : toutes issues d’un même tronc, d’un même sol. Gu Xiaogang filme les différentes générations de cette famille en faisant correspondre leur destinée, évoquant ainsi l’idée que l’immanence du monde persiste malgré l’évolution à travers les âges. Ainsi, même si les quatre frères ont pris certaines libertés avec la tradition (activité illégale, refus du mariage), ils finissent tous par la retrouver en perpétuant la piété filiale. On retrouve ce même schéma au sein de la jeune génération, où pourtant les traces de rupture avec la tradition sont les plus franches. En effet, malgré son mode de vie résolument moderne, c’est bien la jeune Guxi qui ravive l’esprit familial en se réconciliant avec sa mère, en préservant le souvenir de sa grand-mère. Qu’importe si on évolue loin de ses racines, tant qu’on n’oublie pas la sève qui nous irrigue.

S’il marche clairement sur les pas de Jia Zhangke, dont les films reflètent les différentes transformations de la société chinoise (Still Life, Au-delà des Montagnes, Les Eternels), Gu Xiaogang n’hésite pas à affirmer ses propres considérations artistiques. On s’en rend compte notamment dans sa manière d’entrelacer les différentes intrigues, délaissant certaines avant d’y revenir au mouvement suivant, jouant astucieusement avec le montage parallèle et les ellipses pour donner une vraie profondeur à son histoire, suggérant la présence de béances qu’il a la décence de ne pas surligner. La mise en scène, le travail sonore, ou encore le soin apporté à la narration, tout est là pour faire de ce “séjour” un moment inoubliable. Comme le carton final nous le rappelle, Séjour dans les monts Fuchun se présente comme étant la première partie d’une trilogie : espérons que les épisodes à venir sauront pérenniser sa fraîcheur revigorante.  

Séjour dans les monts Fuchun : Bande-Annonce

Séjour dans les monts Fuchun : Fiche Technique

Réalisation : Gu Xiaogang
Scénario : Gu Xiaogang
Production : ARP Sélection
Genre : drame
Durée : 150 minutes
Date de sortie : 01 janvier 2020 (France)

 

Note des lecteurs0 Note
4

Underwater, de William Eubank : sous-Alien des profondeurs

0

C’est bien connu, dans l’espace, personne ne vous entend crier. Sous l’eau non plus. Underwater, qui voit l’affrontement entre Kirsten Stewart et des bestioles, prend bien vite des allures d’Alien sous l’eau. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Underwater commence par une scène qui fait peur.
Non pas peur comme dans un film d’horreur réussi qui nous maintiendrait dans nos petits souliers.
Non : la scène fait peur parce que l’on y voit déjà tous les défauts qui, on le craint, ne pourront que se répéter tout au long des 95 minutes de ce film.

Les spectateurs viennent donc juste de découvrir, dans une station sous-marine de forage, une jeune Kirsten Stewart qui doit, dès les premières minutes du film, faire face à ce qui semble être un tremblement de terre qui va sérieusement endommager la station. Du coup, voilà notre protagoniste, bientôt rejointe par un autre personnage, en train de courir comme des dératés dans les couloirs de la station, histoire de se mettre à l’abri en fuyant les explosions qui surgissent de partout.

La scène montre d’emblée deux défauts rédhibitoires. Tout d’abord, n’ayant pris le temps ni de présenter les personnages, ni d’implanter l’ambiance, la réalisation échoue lamentablement à créer une forme de suspense autour du destin des deux protagonistes présents à l’écran. Confondant vitesse et précipitation (ce qui sera confirmé à plusieurs reprises dans l’ensemble du métrage), William Eubank doit sans doute penser qu’instaurer une atmosphère et développer des personnages, c’est de la perte de temps…

Et du temps, il n’en a pas à perdre ! 95 minutes (génériques compris) pour un film qui mélange allègrement Alien, Abyss et The Mist, avec peut-être une pointe de Cloverfield, c’est peu. Nous aurons donc droit à des éléments pris à droite et à gauche et assemblés pour former un film. Le plan d’ouverture, qui nous montre les couloirs vides de la station, ressemblent tellement à ceux qui ouvrent Alien qu’on s’attendrait presque à voir les caissons où dorment les spationautes. Les naufragés des fonds marins pris dans leur station assaillie par des formes inconnues, ça rappelle le film de Darabont.

L’un des problèmes majeurs de ce film, c’est que jamais, au grand jamais, il n’y a la moindre surprise. Tout a déjà été vu et revu. L’organisation d’Underwater respecte scrupuleusement un cahier des charges, avec ses faux suspenses, les personnages qui vont mourir les uns après les autres (un par séquence, si possible), son boss final et l’inévitable scène du sacrifice dans le but de sauver ses petits camarades. Rien ne nous est épargné.

Enfin, le dernier défaut principal, c’est l’incapacité qu’a le cinéaste de filmer des scènes d’action lisibles. La caméra tremblotante, les ralentis tout moches pendant que les corps sont emportés par les explosions, l’absence de repères spatiaux et de nombreux problèmes visuels rendent les scènes d’action d’une laideur rare.

Et pourtant, il y a de bonnes idées de mise en scène qui affleurent, de temps à autres. D’abord, le fait de jouer avec la lumière. L’ensemble d’Underwater se déroule dans une très faible luminosité. Cela permet de créer un sentiment d’oppression quasi claustrophobe. Dans les scènes où les personnages découvrent les bêbêtes qui les attaquent, cette faible luminosité parvient même à développer un certain suspense, puisque nous ne parvenons pas à voir correctement et dans son ensemble ce qui surgit des fonds sous-marins. L’arme est cependant à double tranchant : ceux qui s’attendront à voir bien nettement à quoi ressemblent les montres convoqués ici en seront pour leurs frais : ils resteront globalement dans les zones d’ombre.

Enfin, comment ne pas terminer en mentionnant les dialogues, qui oscillent entre le navrant et le ridicule. Bien souvent, on se dit que le film aurait pu être tout aussi compréhensible si les personnages s’étaient tus, et il aurait gagné en qualité.
Du coup, au milieu de tout cela, les acteurs font ce qu’ils peuvent. Et si l’interprétation est honnête, elle ne peut faire de miracles dans un tel contexte.

Synopsis : suite à un tremblement de terre, les survivants d’une station sous-marine de forage essaient de trouver une solution pour rejoindre la surface. Mais les forages ont réveillé des bestioles inconnues.

Underwater : bande annonce

Underwater : fiche technique

Réalisateur : William Eubank
Scénario : Brian Duffield, Adam Cozad
Interprètes : Kirsten Stewart (Nora), Vincent Cassel (le commandant), T. J. Miller (Paul)
Musique Marco Beltrami, Brandon Roberts
Montage : Todd E. Miller, Brian Berdan
Photo : Bojan Bazelli
Production : Peter Chernin, Jenno Topping, Tonia Davis
Sociétés de production : 20th century fox, TSG entertainment, Chernin Entertainment
Société de distribution : 20th century fox
Genre : fantastique
Durée : 95 minutes
Date de sortie en France : 08 janvier 2020
Etats-Unis- 2020

Note des lecteurs0 Note
1.5

Nos 10 films de guerre préférés : La Ligne rouge, La Grande Illusion…

Alors que 1917 de Sam Mendes va bientôt débarquer dans nos salles, tout juste après son couronnement aux Golden Globes, la rédaction du Magduciné a choisi ce moment opportun pour donner la liste de ses 10 films de guerre préférés. Bonne lecture.

La ligne rouge de Terrence Malick

La ligne rouge, un film de guerre qui n’en est pas vraiment un, illustré par un casting hors du commun (Jim Caviezel, W. Harrelson, Sean Penn) . Après une pause de 20 ans qui a suivi la sortie des « moissons du ciel », Terrence Malick nous offre une épopée monstrueuse et poétique, une ode à la nature, à la vie et à la mort. Le vent souffle sur les hautes herbes, sur les corps meurtris, dans une valse qui tantôt nous terrifie, tantôt nous transporte. Les plans sont travaillés à la perfection, et nous racontent l’histoire de la bataille de Guadalcanal, que l’armée américaine veut reprendre aux japonais en 1942, sous un angle presque métaphysique et avec une élégance rare pour un film de guerre. Les plans millimétrés sont sublimés par la bande son, qui est devenue une référence dans l’œuvre de Hans Zimmer.

On en oublierait presque la bataille qui fait rage et décime les populations et les âmes, tant l’approche place l’homme face à la nature, face à sa nature. Malick ici nous livre une beauté parfaite mise face à l’horreur de la guerre, mélange d’images idylliques et violentes, formant une danse cosmique qui chamboule tous les repères du spectateur… mais n’est-ce pas finalement ce qu’on attend du cinéma ?

Fred Jadeau

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Il reste peu de choses à dire sur Apocalypse Now, le cultissime film de Francis Ford Coppola. L’odeur de soufre et de napalm qui l’accompagne imprègne à jamais le cinéma mondial. Le traitement ahurissant de la guerre du Vietnam, la moiteur poisseuse de la jungle, l’inoubliable scène de l’attaque aérienne sur fond de Walkyrie wagnérienne, le grommellement malaisant de Brando dans son rôle du colonel Kurtz, un gradé très peu conventionnel que Willard (Martin Sheen) est chargé d’abattre, tout contribue, scène après scène, séquence après séquence, à faire de Apocalypse Now un des films de guerre les plus puissants. Abordant très peu ou pas du tout le point de vue du Vietnam et des vietnamiens, du moins dans sa version originale (la version Redux apportant quelques scènes supplémentaires contrebalançant cette vision) , ce film très américano-centré n’a pas fini, quarante ans après, de susciter des controverses. Godard n’était pas le dernier à avoir critiqué l’absence de vietnamiens dans le film.

Mais au-delà de tout cela, Apocalypse Now est un formidable film intime où Willard va rencontrer la part maudite de son être. Coppola réussit magnifiquement à orchestrer la rencontre du jeune capitaine avec le colonel Kurtz, comme le rendez-vous inéluctable d’un homme avec son double maléfique. Apocalypse Now, sorti 3 fois en salles, en 1979, en 2001 pour sa version Redux, puis de nouveau en 2019 en final cut définitif, expurgé des apports principaux du Redux, est un film qui ne laisse ni réalisateur , ni acteurs, ni spectateurs indemnes.

Béa Delesalle

La Grande Illusion de Jean Renoir

Comme beaucoup de grands films de guerre, La Grande Illusion de Jean Renoir n’offre aucun combat, aucun antagoniste déclaré, mais se concentre sur une question : que reste-t-il de l’humanité ? mon ennemi l’est-il vraiment ? quelle est ma place dans tout ceci ? Après une évasion rondement menée, c’est à la réalité du terrain que sont confrontés les personnages merveilleusement incarnés par Gabin et Fresnay (sans oublier Stroheim). Les tranchées sont moins celles creusées dans la terre que celle creusée entre deux peuples à la langue différente, mais aux espoirs identiques. L’Allemand et le Français se rencontrent enfin hors des combats, à l’occasion de scènes de vie où un homme et une femme, par la médiation d’un enfant, découvrent leur humanité respective. Et quand les mots ne veulent rien dire, les gestes les plus simples sont encore emplis de sens. La « grande illusion » du titre est celle-ci : croire que son ennemi est différent de soi, le déshumaniser, le haïr, alors que dans de tels contextes, c’est bien l’amour qui semble jaillir du cœur de ces hommes et femmes brisés.

Jules Chambry

Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick

En 1916, Broulard a le boulard. Loin des tranchées, le général châtelain ordonne à un de ses pairs, Mireau, qui use un poil plus ses bottes que lui, la prise d’une position allemande imprenable, la fourmilière. Ils envoient leurs hommes au casse-pipe, ils le savent et puis personne ne veut la prendre de toute façon, pas même un officier humaniste, le colonel Dax, incarné par Kirk Douglas. Il est repoussé, tout comme ses troupes, et visé par la colère du général Mireau, droit sous son paletot, qui ordonne, vengeur, de tirer sur un bout de sa propre armée. L’artillerie refuse d’obéir, mais elle on en a besoin. Alors on va se défouler dans la chair à canon : on veut 100 de ces soldats, exécutés pour l’exemple. Broulard, entre deux manières joue aux magnanimes : un soldat par compagnie, trois en tout seront exécutés. Dax est révolté, lui qui a usé ses poumons sur son sifflet pour lancer l’assaut. Il défend sur l’échiquier les trois malheureux tirés au sort comme on tirait sur l’ennemi, sans trop faire dans le sentiment ni dans l’efficacité. Tant que ça passe…

Francophile, Kirk Douglas porte déjà en 1957 sa légende sur d’autres champs de bataille, de vrais polémiques qu’il faut prendre par la gorge en faisant du cinéma, bien plus profondes que toutes les batailles finales des avengers et les sujets à deux sous de notre temps qui nous rendent vieux cons à trente ans. Interdit de sortie pendant plus de 20 ans en France, pour qui la censure nationale voyait plus ses propres uniformes que le large discours anti-militariste qu’elle aurait dû embrasser, les cinéphiles retournaient en Belgique, un pays tranché de toute part lui aussi pendant la der des ders pour voir ce chef d’œuvre. Des travellings avant, latéraux, monumentaux jusqu’aux plans serrés du procès c’est bien plus qu’un film qui s’est construit sur ce sujet universel : il se clôt sur une chanson, une petite opérette qui tire des larmes aux soldats français quand une jeune allemande chante devant des vieux de la vieille dans sa langue maternelle. On les quitte avant que le colonel Dax ne les rappelle, hésitant à reprendre le sifflet derrière la porte. Ils diront sûrement que c’était une poussière. Pas nous.

Romaric Jouan

Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

Voyage au bout de l’enfer est un film de guerre atypique dans lequel la partie militaire « sur le terrain », n’occupe qu’une petite partie de l’histoire même si elle reste présente hors-champ dans l’esprit des protagonistes. De fait, ce film magistral signé Michael Cimino, est construit comme un triptyque asymétrique : deux parties situées dans la province ouvrière du nord des États-Unis encadrent une séquence vietnamienne fulgurante.
 Au cours de la première heure du film, le réalisateur prend le temps de poser ses personnages, leur tempérament, leur ancrage social. On s’attache à cette bande de copains aux personnalités disparates qui passent leur temps en beuveries et partie de billards. Mike (Robert de Niro), l’amoureux des grands espaces et chasseur à ses heures perdues, Nick (Chistopher Walken) le beau gosse, Steven (John Savage) le bout-en-train ou Stan (John Cazale) le copain mal dans sa peau. L’immaturité qui préside à leur mode de vie, leur insouciance aussi contraste avec l’enfer qui va cueillir trois d’entre eux envoyés combattre au Vietnam.

Et c’est bien la fin d’un monde qui nous est montré, un monde heureux bien que confronté à la misère sociale, à l’image de ce mariage aussi riche en réjouissances qu’en non-dits et de cette partie de chasse où Mike (Robert de Niro) accompagné de ses potes, est encore celui qui traque et pas encore l’homme capturé, humilié qu’il sera bientôt.
 La dernière partie montre, sous trois formes différentes, les dégâts provoqués par la guerre sur les survivants. Cloué sur un fauteuil, Steven est détruit dans son corps. Nicky, bloqué à Saïgon, n’arrive plus à se sortir d’une pulsion de mort qui le hante. La scène de roulette russe qu’il revit à l’infini est emblématique du film et indéniablement une des plus éprouvantes. Mike quant à lui semble le plus épargné. Mais deux scènes – la scène d’amour avec Meryl Streep et l’ultime scène de chasse – montrent qu’il est en réalité doublement atteint dans son assurance et sa virilité.
 La démonstration de Cimino est implacable : l’Amérique, après cette guerre, ne sera définitivement plus la même. Un film majeur.

Serge Théloma

Underground d’Emir Kusturica

Palme d’or 1995, Underground du réalisateur serbe Emir Kusturica est un film de guerre unique en son genre. Mêlant drame et comédie, horreur de la guerre et comique de situation, le tout avec un anti-héros des plus malicieux, Underground raconte l’histoire d’un opportuniste sauvant des vies des griffes nazies pour mieux asseoir lui-même son propre pouvoir. Marko cache des réfugiés tout au long de la guerre dans une grande cave, mais décide, une fois la guerre finie, de leur faire croire le contraire afin qu’ils continuent de fabriquer des armes depuis leur terrier (qu’ils croient servir à la « résistance ») pour les revendre à prix d’or dans le monde désormais en paix de la surface. De plus en plus riche, il gravira les marches du pouvoir sur le dos de ces réfugiés qui, un jour ou l’autre, décideront de sortir. La situation, burlesque, offre un ton à la fois léger et cynique au film, qui n’en oublie pas de tourner en ridicule les manigances des puissants et les affres de la guerre sur la psychologie humaine. En 2h45, Kusturica joue avec le spectateur comme avec ses personnages non sans maestria, jusqu’à un final en hommage au cinéma, où le réel éclate au milieu de la fiction et où la propagande se fait littéralement meurtrière.

Jules Chambry

Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Avant-dernier film du géant américain, Full Metal Jacket reste aujourd’hui un film incontournable qui s’inscrit dans la droite lignée des films de guerre mêlant la folie des hommes à une réflexion profonde sur les conflits armés. Scindé en deux parties bien distinctes, le film nous plonge d’abord dans la frénésie des camps d’entrainement. On y découvre, à travers un sens millimétré de la répétition, l’aliénation par la rigidité, l’ordre et l’humiliation. Ce camp permet à Kubrick d’installer le point de départ de son travail sur la dualité de l’homme, celui d’un cheminement vers l’horreur, concrétisé par cette deuxième partie d’une beauté sidérante. 

Plasticien hors-pair, Kubrick donne un grand souffle poétique et documentaire à cette âpre épopée. Son esthétique très affûtée, flirte fréquemment avec un réalisme glacial, et au service d’une vision sombre de l’humanité. Le travail démentiel de Kubrick sur le cadre et la profondeur de champ, permet de saisir à vif l’environnement hostile et l’atmosphère oppressante qui pèsent sur les protagonistes. « Born to kill » & « Peace and love » : deux facettes schizophrènes pour un film désespéré et profondément culte. 

Jonathan Rodriguez

 

Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov

Palme d’or 1958, Quand passent les cigognes est non seulement le film qui va consacrer Mikhaïl Kalatozov mais aussi l’un des représentants du cinéma soviétique de l’ère Khrouchtchev, marqué par une volonté d’ouverture (limitée, bien entendu). Le film raconte comment la Grande Guerre Patriotique (la guerre de 41-45) va séparer deux amants, Veronika et Boris. La réalisation de Kalatozov, d’une inventivité et d’une qualité technique rares, ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à faire partager les sentiments des deux personnages. Ainsi, dans cette guerre, ce ne sont pas les combats qui compteront, mais l’amour de Boris pour Veronika. Les scènes avec la jeune femme permettent, quant à elles, de montrer comment la vie à l’arrière est troublée par le conflit. Loin des images propagandaires habituelles, ce film humaniste privilégie les émotions, dresse un portrait sombre de la vie civile pendant la guerre (avec les planqués qui ont réussi à obtenir une dispense, par exemple) et nous offre des scènes d’une inoubliable beauté.

Hervé Aubert

L’Enfance d’Ivan d’Andrei Tarkovski

Andrei Tarkovski démontre qu’il est un incroyable portraitiste, un peintre qui magnifie le contour des visages pour forger avec vigueur toute la teneur des expressions. Mais qui dit temps de guerre, dit environnement hostile. Et afin de parfaire sa construction, Andrei Tarkovski dévoile sa plus grande qualité : celle d’esthète, d’un maitre qui n’a pas son pareil pour hypnotiser son auditoire par la désolation de ses paysages, le désœuvrement de ses plaines sèches de tout espoir.

Prenant alors les allures d’un conte morbide, L’enfance d’Ivan garde une droiture, une rugosité dans l’émotion qui oblige le film, de lui-même, à garder une certaine distance avec son sujet. D’où la frontière assez paradoxale entre émerveillement et distance indifférente. Mais c’est sans compter sur la fin du film, qui offre une magie de mise en scène de cette dichotomie entre les images qui suintent la mort des captifs sans la montrer et les voix de tortionnaires. Mais pouvait-il en être autrement ?

L’enfance d’Ivan : le titre est presque illusoire tant Ivan marche sur les rotules dans sa quête. Et cette écriture, qui enlève toute trace de voilure puérile autour de son personnage, est le premier tour de force émotionnel du réalisateur : celle de dessiner un enfant qui n’en est plus réellement un, un singe savant, un monstre qui n’a pas encore exorcisé ses plaies.

Sébastien Guilhermet

Tu ne tueras point de Mel Gibson

Il y a dans Tu ne tueras point, une guerre qui n’aura que rarement été filmée comme cela. D’abord une pure barbarie. Les corps tombent, se retrouvent transpercés ou cramés. Le sang gicle. Le terrain est bombardé. Les âmes vivantes périssent en une seconde après l’éclat d’une balle. On est dans une approche explicite de la violente, souvent propre aux films de guerre. Mais ici la démesure ne sert qu’à renforcer le message. Il y a une violence que même les plus patriotes ne souhaitent pas pratiquer. Des cadavres, du sang, des hurlements qui ne mènent à rien si ce n’est à perdre l’once d’humanité qu’il nous reste dans de telles crises. Tu ne tueras point conte d’abord la mort de l’Homme avec un grand H. Car quand les êtres se déchirent à ce point, l’Homme est déjà mort. Mais non satisfait de dresser un constat négatif sur l’intervention des américains dans la Seconde Guerre mondiale, Gibson prend le prisme de Desmond Doss. Un héros qui marquera avec héroïsme sans jamais se prêter aux faits d’armes, si chers à être glorifiés dans les films de guerre américains. C’est finalement une citation de l’épisode de Star Wars 8 qui nous éclaircit sur le cœur de Tu ne tueras point. On ne va pas gagner cette guerre en combattant ceux que l’on déteste mais en sauvant ceux qu’on aime.

Roberto Garçon

 

Le bon goût et ses limites selon Christoph Mueller

0

Avec un tel titre, l’album retient l’attention des amateurs, une attention confortée par un aspect original. Mais un aspect sortant de l’ordinaire suffit-il à produire une œuvre de qualité ? En d’autres termes, le bon goût et l’originalité se marient-ils si facilement ?

Cet album au format très inhabituel (23,6 x 35,7 cm, pour 52 pages non numérotées) se remarque grâce à un véritable soin éditorial (papier épais) au service d’un style à l’avenant : trait attentif aux détails mis en valeur par un beau noir et blanc. Si les couleurs sur l’illustration de couverture contribuent à situer l’époque, rien ne viendra jamais dater précisément l’action. Cependant, des véhicules automobiles font évidemment penser aux années 1940. Au bas de la couverture, sous le titre, un bandeau mentionne les thèmes traités : mystère, aventure, romance, suspense, philosophie et amour. Effectivement, tous ces thèmes ponctuent l’album. Enfin, on observe une abeille au milieu de cette série de thèmes illustrés par des vignettes rondes. L’insecte viendra agrémenter les pages de l’album, de façon obsessionnelle.

The Mighty Millborough

N’y allons pas par quatre chemins, cette BD qui s’annonce prometteuse se révèle un peu décevante. Première impression, sa lecture s’effectue trop rapidement à mon goût par rapport à son prix. Pourtant, on ne peut nier le travail de l’artiste que j’ai vu à l’œuvre, puisqu’il m’a dédicacé son ouvrage au festival de Colomiers 2019. Autre déception, l’ouvrage est constitué d’une succession de scénarios courts, tous centrés sur son personnage (surnommé The Mighty Millborough = le puissant Millborough…), qui tourne en rond dans sa petite bourgade campagnarde typiquement américaine. L’homme affiche la quarantaine mais surtout les habitudes d’un vieux garçon. Il s’avère timide et franchement peu à l’aise avec les femmes, ce qui ne l’empêche pas de se révéler littéralement obsédé par les formes féminines. Il va jusqu’à reconnaître qu’il est finalement plus à l’aise avec des femmes d’une intelligence très moyenne plutôt qu’avec celles qui l’attirent jusqu’à l’obsession. On comprend sa position d’éternel célibataire et de misanthrope se contentant d’une philosophie désabusée sur ce qu’il observe de la vie. Concrètement, il mène une vie de solitaire peureux, cantonné dans ses petites habitudes, agrémentées par quelques lectures, la dégustation d’alcools choisis et la contemplation de ses semblables.

Philosophie du personnage

Bien entendu, le titre est ironique et on le comprend d’emblée avec les réflexions du personnage. Dès la première planche, il annonce : Je suis condamné à vivre une existence solitaire. Tout cela à cause de cet irrésistible besoin de chercher des réponses à mes questions existentielles . Voilà toute la philosophie qui se dégage de l’album : le personnage passe à côté de la vie à force de se poser des questions. Malheureusement, cette philosophie qui pourrait s’accompagner de situations irrésistibles, ne va pas bien loin et ne fait guère mieux que procurer des sourires : l’ensemble ne décolle jamais. Pourtant, l’allemand Christoph Mueller varie les situations. Pour tout dire, après ma récente lecture de l’album, j’ai réalisé que je l’avais déjà lu il y a environ 6 ans, probablement un peu après sa sortie. Bien entendu, si je l’avais un peu oublié, c’est parce qu’il ne m’avait pas spécialement marqué. A vrai dire, j’ai eu mon attention éveillée, cette fois-ci exactement comme la première fois, par l’originalité évidente de l’objet. Malheureusement, j’ai à nouveau été déçu par le contenu.

Originalité et fantaisie

Ne soyons pas trop négatif cependant, car ce que propose Christoph Mueller n’est pas catastrophique. Il utilise avec maestria l’espace à sa disposition, jonglant comme peu avec les possibilités narratives, en invitant à une lecture qu’il guide non de façon gratuite, mais réellement fantaisiste. Une originalité qui colle bien à son personnage complètement décalé, qui se veut détenteur du bon goût, mais qui se montre incapable de profiter de la vie. Il ne se passe malheureusement pas grand-chose de captivant dans la vie de Millborough, le collectionneur de soldats de plomb et de bonnes bouteilles. On comprend qu’il ait des fantasmes et ce sont eux qui font la meilleure part de l’album, avec ses angoisses.

Les limites du bon goût

Le bon goût défendu par Millborough est donc un art de vivre qui le mène à la solitude et à la frustration. La position de Christoph Mueller est particulière, puisqu’il se moque gentiment de la situation dans laquelle son personnage s’est enfermée, mais il se contente de son style très élégant (son bon goût à lui) et de situations lui permettant de jouer avec les possibilités narratives. Il n’exploite que rarement la folie douce de son personnage qui pourrait valoir des situations délirantes, voire hilarantes. A noter que ces contes ont trouvé un prolongement en 2019, avec un nouvel album au format encore plus original.

Contes d’un homme de goût, Christoph Mueller
Six pieds sous terre, janvier 2013 (pour l’édition française), 52 pages

Note des lecteurs0 Note
3