Les Éblouis de Sarah Suco ou une nouvelle Caverne platonicienne revisitée

« Les Éblouis est un témoignage coup de poing mettant en lumière un sujet encore peu abordé : celui des communautés sectaires de l’ombre et des enfants y étant embrigadés par leur famille. » (Talia Gryson)

De l’Allégorie de la Caverne de Platon au film Les Éblouis de Sarah Suco : l’aveuglement au monde à cause d’une communauté. Quelles sont les armes pour contrer ce mal ? Un retour à la clairvoyance est-il possible ?

Sarah Suco veut montrer et dénoncer dans son film Les Éblouis (2019) les dérives possibles de certaines communautés. Elle puise dans son expérience personnelle puisqu’elle a vécu elle-même cette histoire de 8 à 18 ans avec sa famille, histoire romancée dans le film.

Le film se déroule sur deux ans. Camille, douze ans est l’aînée de la famille et a la passion du cirque qu’elle exerce. La mère est au chômage, le père ne fait pas grand-chose et est plutôt faible. Un jour une communauté dite religieuse attire les parents par leurs idées et offre un emploi à la mère.

Cette dernière accepte sans condition, sans réfléchir, sans rien demander. Pourtant il y aura bien une contrepartie : toute la famille doit vivre et intégrer la communauté et ses règles. Camille devra ne plus faire de cirque et changer sa manière de s’habiller.

Au départ, Camille refuse mais elle est prise dans un dilemme car elle ne veut pas peiner ses parents : elle va donc céder sur tous les points. Puis au fur et à mesure, en continuant à fréquenter son collège, elle comprend que sa situation sort de l’ordinaire.
Sa manière de s’habiller n’est pas en adéquation avec son époque. Grâce au collège elle rencontre un garçon du cirque avec qui elle s’était liée. Ils parlent ensemble et lui l’incite à revenir dans le groupe exercer sa passion.
Tout d’abord elle refuse puis finit par accepter. A force d’échanger, elle comprend que ses parents sont dans l’erreur et dans l’illusion. Mais face à eux, ses parents sont sourds et aveugles : Camille est devenue la brebis galeuse du troupeau.
Elle n’hésitera pas à dénoncer ses parents parce que ses frères et sœurs lui ont évoqué des actes terribles avec les enfants au sein de cette communauté.
Ses parents étant éblouis et donc aveugles au danger qu’ils peuvent subir, c’est à Camille d’agir du haut de ses quatorze ans.

Bien entendu, dans Les Éblouis, nous percevons l’Allégorie de la Caverne de Platon ( Livre 7 de La République). Dans ce récit philosophique Platon indique que les hommes vivent dans l’illusion. Seul le philosophe, libéré de l’opinion et du vraisemblable accède et contemple les Idées intelligibles.

Le monde est divisé en deux : le monde sensible, accessible aux sens, un réel immédiat source d’erreur et d’illusion et le monde intelligible accessible à la seule raison, lieu des Idées et de la vérité. C’est donc au philosophe, seul à même de connaître le vrai, de régner.

La Caverne désigne le monde sensible dont le philosophe doit se détourner au profit du monde des Idées. L’accès à la Vérité passe par la contemplation.
Platon affirme que le lieu naturel des hommes, bercés par les sens et les préjugés, est l’ignorance. Pour sortir de la doxa (opinion) il faut réaliser un travail sur soi et cela comprend un sentiment de solitude et d’exclusion face à la foule, aveuglée.

Nous retrouvons bien tous les éléments platoniciens dans le film contemporain : Camille devient incarne la lumière, le philosophe qui grâce à son entreprise, sa réflexion, son travail sur soi réalise une entreprise plus que prodigieuse.

Les Éblouis de Sarah Suco : Bande-annonce

Réalisation : Sarah Suco
Scénario : Sarah Suco, Nicolas Silhol
Acteurs principaux : Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Date de sortie : 20 novembre 2019
Durée : 1h39min

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Woman and Child : la vengeance d’une femme

Avec "Woman and Child", Saeed Roustaee trace le destin d'une femme déterminée à trouver les coupables du malheur qui l'accable pour les châtier. Le portrait poignant d'une Médée autant que d'une Méduse qui, impuissante à se venger, finira par choisir une autre voie. Magistralement mise en scène.   

The Mastermind – La lente dérive d’un braqueur de pacotille

Après le western (La Dernière piste, First Cow), Kelly Reichardt s'emploie à déconstruire le film de braquage. Le casse, loufoque, est vite expédié, laissant la place à la longue dérive de notre gangster de pacotille. Une cavale au rythme lent, parfois trop, mais dont les riches saveurs se révèlent après coup. Dans la continuité de cette cinéaste adepte du "presque rien".

Father Mother Sister Brother : la famille dans tous ses états

Avec ces trois récits subtilement reliés entre eux, Jim Jarmusch évoque le rapport qu'entretiennent les adultes à leurs parents âgés. Les deux premières parties racontent l'éloignement que le temps a créé, suscitant un malaise. Lorsque les parents décèdent, ne reste qu'un poids, encombrant lui aussi. Un constat magistralement orchestré, entre ironie et gravité, et un authentique geste de cinéma.