Entre bien et mal : le personnage de Severus Rogue

Alors qu’Alan Rickman nous quittait il y a quatre ans à quelques jours près, l’occasion ne pouvait être mieux choisie pour revenir sur l’un de ses rôles phares, celui du professeur Severus Rogue dans la fameuse saga Harry Potter. Ce portrait s’inscrit dans notre cycle “La représentation du mal au cinéma” et permet de revenir sur cette notion de “mal” que nous essayons ici de préciser. Alors, Rogue, figure du mal ou “faux méchant”, est-il seulement possible de trancher ?

L’évidence des apparences

A l’évidence, l’association du personnage à la notion de mal est due à la proximité existante entre Rogue et Voldemort, principal antagoniste de la saga et ennemi d’Harry Potter, dont Rogue est l’un des fidèles serviteurs. En effet, il appartient au groupe des Mangemorts qui sont les sorciers et sorcières liés à Voldemort, ce qui le place d’emblée du côté du mal. En plus de ce statut particulier de Mangemort, son personnage véhicule aussi nombre de codes associés au mal ; il en revêt déjà l’apparence. Rogue est vêtu d’une sorte de redingote de couleur sombre qui n’est pas sans nous rappeler la noirceur de son personnage. Il est de prime abord un homme froid, solitaire, désagréable, mauvais, méprisant : en clair, rien qui n’en fasse un homme fondamentalement bon.

A Poudlard, école des Sorciers, que Rogue a fréquentée durant son enfance en tant qu’élève, il fait partie la maison Serpentard, maison à laquelle Voldemort lui-même appartenait et dont Rogue devient à l’âge adulte le directeur. Apparence du mal, mauvaises fréquentations, agir dangereux : aucun doute, Rogue semble bel et bien appartenir à un camp, celui des “méchants” personnages de la saga et incarne alors de prime abord un personnage détestable.

Ambiguïté et relativité

Seulement, et c’est là toute la subtilité de la construction de sa personnalité, il est un personnage ambigu, d’une épaisseur psychologique indéniable qui le rend compliqué à appréhender mais constitue sans aucun doute l’une des raisons de l’intérêt voire de la fascination que l’on peut éprouver à l’égard de ce personnage.

Rogue, et c’est un constat aussi savoureux que douloureux, nous rappelle à quel point les intentions d’autrui sont impénétrables. Il s’est montré, durant toute son existence, soucieux de masquer ses véritables sentiments, en choisissant par exemple très tôt d’apprendre l’art de l’occlumancie, c’est-à-dire l’art de rendre ses sentiments impénétrables. Mais sous couvert d’insensibilité, voire de cruauté parfois, le spectateur découvre, notamment à travers le dernier volet de la saga, un personnage sensible, animé de sentiments et aussi de bonnes intentions ; ce ne sont pas parce qu’elles sont secrètes qu’elles n’existent pas. Ainsi, ce personnage ambigu nous place devant un problème réel, loin d’être réductible à son seul personnage : comment essentialiser un individu en en faisant dans ce cas précis un “méchant”, lors même que la réalité est beaucoup plus contrastée voire inaccessible ? Là encore, l’auteure elle-même, J.K Rowling, ne tranche pas, présentant Rogue comme un personnage qui devrait susciter autant l’admiration que la désapprobation. Bien et mal restent des valeurs, et sont donc par essence relatives, ce qui rend leur attribution délicate.

Sa relation avec Harry cristallise parfaitement l’ambiguïté de sa position. Il se montre détestable avec lui mais le surveille toujours pour pouvoir être à même de le protéger, ce qu’il fera de nombreuses fois. Pourquoi ? Parce qu’Harry reste la seule trace vivante de Lily, sa mère, dont Rogue fut secrètement amoureux. Harry, au fil des années, découvre en même temps que le spectateur la complexité de sa personnalité. Car les apparences sont parfois trompeuses ; Rogue semble en effet incarner une espèce d’agent double, devant à la fois préserver la confiance que Voldemort lui témoigne pour pouvoir rester dans ses confidences, mais incarnant un véritable allié de Dumbledore et ce jusqu’à la fin.

En somme, une question de point de vue

Rogue, personnage méchant, mais pour qui ? Car s’il apparaît tout d’abord comme un méchant auprès d’Harry et ses camarades, il n’en va pas de même pour tous les personnages de la saga. Pour ne citer qu’un exemple, Dumbledore a toujours témoigné d’une grande confiance à son égard, et ce tout au long de la saga. Lui et Rogue partageaient plusieurs de ses secrets, et Dumbledore a sûrement été le seul personnage à connaître autant de choses justes sur la véritable nature de Rogue. Dumbledore, l’un des “gentils” de la saga, du fait de sa proximité avec Rogue, permet d’enterrer cette dichotomie trop vite établie entre bien et mal qui finalement, du fait de sa trop grande simplicité, ne tient pas.

Un anti-héros ?

Le terme reste lui aussi ambigu, et peut référer à nombre de circonstances qui pourraient faire d’un personnage un anti-héros. Dans le cas de Rogue, peut-être faudrait-il plutôt parler d’un héros inattendu, ou d’un héros imparfait, animé d’un destin tragique. Beaucoup de révélations sont faites dans le dernier épisode de la saga, notamment lors de cette fameuse scène où Rogue meurt, assassiné par Nagini, le serpent de Voldemort. Harry, qui assiste à la scène, tente de secourir Rogue mais ne parvient qu’à récupérer quelques unes de ses larmes, qui lui permettront par la suite d’accéder à l’intériorité de Rogue. Une intériorité pour le moins mystérieuse, qui reste ambiguë, Rogue s’étant toute sa vie montré soucieux de masquer ses véritables intentions. Amoureux de Lily, assassinée par Voldemort, il fait le choix de garder secrets ses sentiments, n’en livrant l’existence qu’à Dumbledore, à qui il fait promettre de ne rien dire. L’exploitation de cette dimension émotionnelle le rend sans aucun doute plus humain.

Quoi qu’il en soit, Rogue est sans aucun doute le personnage le plus énigmatique de toute cette saga, à un tel point qu’il incarne un personnage pour le moins fascinant et riche en interprétations du fait de sa complexité. Ces figures font du bien, font réfléchir, ce qui explique pourquoi les personnages comme Rogue ont aussi bon accueil du côté des spectateurs. Ils cristallisent nos interrogations et permettent à la société de réfléchir, à la fois sur eux mais plus largement sur elle-même. Alors peu importe finalement qu’ils soient gentils ou méchants, ce n’est pas là l’essentiel ; la vérité se situe souvent dans les interstices, dans les frontières, à mi-chemin entre deux contraires. Leur force ? Incarner des personnages capitaux.

 

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