Critique de Tommaso, un film de Abel Ferrara : Autoportrait d’une paranoïa

Cinéaste de la controverse et de la provocation, Abel Ferrara signe avec ce Tommaso un autoportrait lucide et franc où il décortique ses propres démons avec pudeur mais cède trop souvent à une errance trop bavarde et une introspection pompeuse.

Synopsis : Tommaso est un artiste américain vivant à Rome avec sa jeune épouse européenne Nikki et leur fille Dee Dee âgée de 3 ans. Ancien junkie, il mène désormais une vie rangée, rythmée par l’écriture de scénario, les séances de méditation, l’apprentissage de l’italien et son cours de théâtre. Mais Tommaso est rattrapé par sa jalousie maladive. À tel point que réalité et imagination viennent à se confondre.

Rares sont les filmographies aussi égocentrées que celle d’Abel Ferrara. Qui même jusque dans le choix de ses acteurs fétiches, Harvey Keitel tout d’abord puis Christopher Walken et enfin Willem Dafoe, où tous évoquent la même gueule cassée et burinée du cinéaste s’imposant comme ses alter ego. Parlant de ses problèmes d’addiction et prenant souvent la forme de ses délirs paranoïaques, ses films sont autant d’objets de controverses que de fascinants points de repère sur sa carte mentale. Mais rarement il n’aura parlé de ses démons de manière aussi frontale et crue que pour ce Tommaso tant il écrit son protagoniste en miroir de sa propre vie, venant interroger autant son processus de création que son égocentrisme en exposant la lassitude de son quotidien et l’angoisse d’un passé qui refuse d’être réduit à l’oubli.

Dans cette mesure, le film deviendra assez vite abscons pour ceux n’ayant pas un certain contexte avec le cinéma de Ferrara tant ce dernier ne se soucie plus d’aucun tenant narratif et décide de construire son film selon le bon vouloir de ses crises psychotiques et de celles de son protagoniste. On perd assez vite la notion de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas, ce qui permet une immersion autant fascinante que dérangeante dans la psyché du protagoniste, mais cela mène aussi dans un délire narcissique qui clairement ne parlera pas à tout le monde. Discret dans le paysage cinématographique, mais aussi discret sur sa forme, Tommaso semble finalement être un film qui n’a même pas été fait avec la vocation d’être vu tant il apparaît comme un geste cathartique de Ferrara qui cherche là une forme de réhabilitation, non pas envers son public mais envers lui-même. Conscient de son égocentrisme, il le confronte d’ailleurs habilement lorsqu’il explore les affres de l’addiction notamment lors de scènes où Tommaso va aux réunions d’alcooliques anonymes, probablement les meilleures du film par la générosité de leurs introspections. Assez critique envers lui, Ferrara parle avec beaucoup de justesse de sa paranoïa et de sa pensée parfois rétrograde car très machiste. Faisant de son personnage un homme ayant besoin de contrôler son entourage, particulièrement les femmes qui l’entourent, il explore sans jugement mais avec honnêteté une masculinité fragile, effrayé de perdre son influence et qui désespère dans la jalousie et la paranoïa de retrouver son éclat d’antan.

En nous enfermant dans la tête de Tommaso, Ferrara nous soumet à son point de vue plongeant dans sa crainte des autres, rejetant la faute des problèmes de son couple sur sa femme, jusqu’à un dernier tiers qui renverse intelligemment la situation pour nous confronter à la folie qui émane de son personnage. Il est dommage que son récit soit trop long pour en arriver là, et qu’il cède trop souvent à des errances bavardes et rébarbatives surtout qu’il emploie dans ses derniers instants des parallèles christiques qui sortent un peu de nulle part et qui s’avèrent plus que pompeux. Alors qu’il était au sommet de sa force émotionnelle, Ferrara loupe sa conclusion et semble ne pas savoir comment vraiment finir son film. Il expose pourtant d’intéressantes pistes de réflexion autour de la paternité, explorant le « daddy issues » sous le prisme masculin avec cet homme trop vieux pour être père, effrayé de décevoir sa fille et cherchant la compagnie de femmes plus jeunes qui ont de préférence des problèmes avec la figure paternelle. Loin d’être cliché, il évoque adroitement l’aspect de prédation des relations humaines qui cherche a combler un manque ou se nourrir d’une crainte à s’approprier dans le but de se rassurer, prendre le contrôle de ses peurs. Comme évoqué ici, le couple s’apparente plus à une prise d’otage consentie qu’une relation humaine égalitaire et saine.

Avec sa mise en scène minimaliste mais non dépourvue d’idées, Abel Ferrara filme cette errance avec douceur et onirisme lui donnant la forme de ses névroses avec l’aide d’une photographie soignée aux teintes  délicieusement saturées qui magnifie une Rome qui n’avait jamais été filmée avec autant d’authenticité. Mais c’est surtout par l’incroyable performance de Willem Dafoe que Tommaso parvient à maintenir sa course tant l’acteur transpire d’une justesse et d’une conviction sidérante même quand le film tant à se perdre dans ses travers. L’acteur n’a jamais paru aussi marqué par le temps ni aussi beau tant il se donne corps et âme dans ce portrait d’un « dry drunk », un ancien alcoolique et toxicomane repenti mais qui continue à avoir le même comportement et pattern qu’un addict, qui s’avère inlassablement poursuivi par les démons et les affres de son passé. Totalement habité par son personnage et par le cinéaste, Dafoe livre probablement une de ses meilleures performances. Ce qui n’est pas rien pour un acteur aussi longtemps sous-estimé mais qui semble enfin être reconnu pour l’immensité de son talent.

Tommaso est une oeuvre complexe et totalement à l’image de son cinéaste tant Abel Ferrara signe son film le plus personnel. Un constat d’autant plus vrai que l’appréciation de son film viendra de l’affinité de chacun avec ses thématiques et de la connaissance que l’on a de son œuvre. Opaque est le terme qui caractérise le mieux ce Tommaso qui s’avère paradoxalement très fermé sur lui-même mais qui pourtant offre une ouverture franche et généreuse sur la psyché de son auteur. Sur ce point, le film est d’une précision infinie tant il remplit son objectif d’un récit égocentrique qui prend la forme de la paranoïa de son personnage et qui s’impose comme l’étude la plus juste autour de l’addiction, d’une masculinité vieillissante et de la crainte de devenir obsolète. En témoigne un Abel Ferrara qui tente de retrouver sa voix et signe probablement son meilleur film en 20 ans et le point culminant de sa collaboration avec un Willem Dafoe transcendé, quand bien même Tommaso s’écoute par moments un peu trop parler et cède à des développements un brin pompeux.

Tommaso : Bande annonce

Tommaso : Fiche technique

Réalisation et Scénario : Abel Ferrara
Casting : Willem Dafoe, Cristina Chiriac, Anna Ferrara, …
Costumes : Maya Gili
Photographie : Peter Zeitlinger
Montage : Fabio Nunziata
Musique : Joe Delia
Producteurs : Simone Gattoni et Michael Weber
Distributeur : Les Bookmakers / Capricci films
Durée : 115 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 8 janvier 2020

Italie – 2019

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3.5

Festival

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Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

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