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Réédition de deux recueils de nouvelles de Jean Ray : whisky, zones humides, quatrième dimension et autres joyeusetés

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Écrivain belge, néerlandophone de naissance mais francophone de métier, Jean Ray (1887-1964) s’avère être un auteur de nouvelles et de romans fantastiques et horrifiques hautement recommandables, au style tout à fait singulier. Malgré des périodes de reconnaissance publique et critique au cours des années 1920 et 1940, il est aujourd’hui un peu oublié. Une injustice que cherchent à réparer Les Impressions Nouvelles, avec plusieurs rééditions au programme dans leur collection Espace Nord.

Laissons là d’emblée cette tendance pratique qui consiste à juger de la qualité d’un auteur méconnu en le comparant à ses pairs plus célèbres : nous ne qualifierons pas Jean Ray de Edgar Allan Poe belge ou de H.P. Lovecraft flamand. Si elles sont réductrices (et souvent un brin condescendantes pour les pays cités), ces comparaisons ne sont toutefois pas totalement insensées. Le crime qui a lieu dans « La Vengeance » a bien des réminiscences de « The Tell-Tale Heart », « Le Tableau » a des airs de « Portrait ovale » et certaines des meilleures nouvelles de Ray se passent sur des bateaux, tout comme l’inoubliable « Manuscrit trouvé dans une bouteille » de Poe, auteur avec qui il partage donc également un recours fréquent aux récits rapportés (par un tiers, un manuscrit, etc.). Certaines bêtes tapies au fin fond des ténèbres ne sont pas non plus sans rappeler quelques-unes de leurs homologues lovecraftiennes (voir « La bête blanche »), même si Jean Ray se distingue aisément du créateur de Cthulhu par un intérêt plus grand pour l’espèce humaine. Enfin, les histoires de fantômes, y compris lorsqu’elles n’en sont pas vraiment, peuvent également évoquer les contes de Dickens (humour sur les clichés du genre compris), par ailleurs cité à plusieurs reprises par Jean Ray. Mais au-delà des influences et des clins d’œil, il y a bien un style Jean Ray qui en fait un auteur unique et incomparable.

Les éditions des Impressions Nouvelles redonnent ainsi à lire une bonne partie de l’oeuvre rayienne, en éditant deux recueils de nouvelles (d’autres parutions sont prévues courant 2020). Le premier, Les contes du whisky, divisé en deux parties (les contes proprement dits, suivis de « … et quelques histoires dans le brouillard ») date des années 1920 et propose des nouvelles plutôt courtes, parfois un peu confuses (le début de « Irish Whisky » prend assurément le lecteur novice à rebrousse-poils), généralement alcoolisées et rentre-dedans, pas toujours pour de bonnes raisons (ce volume contient nombre de saillies antisémites qui, soyons francs, nous ont posé quelques problèmes à la lecture des livres et à l’écriture de ce texte : faut-il s’y attarder ou faire comme si elles n’existaient pas ? Mentionnons-les et laissons le lecteur se faire son propre avis).

Le deuxième recueil, Le Grand Nocturne / Les Cercles de l’épouvante, regroupe des nouvelles parues au début des années 1940, bien que pour la plupart écrites ou commencées une dizaine d’années plus tôt. Entre ces deux périodes, Jean Ray a connu un passage par la case prison (pour escroquerie), suivi d’une traversée du désert. Obligé de travailler sous un autre pseudonyme, Ray a également dû modifier son style pour coller un peu plus aux canons de la nouvelle fantastico-horrifique : peut-être moins brutes et plus commerciales, ces nouvelles, plus longues, sont cependant beaucoup plus abouties et agréables à la lecture.

Si toute comparaison avec ses aînés n’est pas forcément souhaitable, peut-on même vraiment parler de Jean Ray comme d’un auteur de littérature fantastique ? Sur les quarante-cinq nouvelles présentes dans ces deux livres, on peut en distinguer une douzaine où les phénomènes surnaturels s’expliquent de manière tout à fait rationnelle (reposant certes sur de troublantes méprises) ou bien laissent un doute sur la réalité de ce qui nous est raconté (ainsi de l’état d’ébriété avancée des personnages de « La Scolopendre »).

Mais le plus souvent, il se passe effectivement chez Jean Ray des choses qui ne courent pas les rues dans notre réalité, et qui ont par ailleurs souvent à voir avec des interventions d’ordre divin (se référer sur ce point aux très complètes postfaces qui concluent les deux ouvrages, excellentes plus-values de ces éditions). Mais ces faits étranges surviennent dans un monde qui est, lui, bien réel. Si les nouvelles se déroulent dans des endroits différents, aussi bien dans le monde flamand dont Ray, néerlandophone de naissance, est originaire, que dans une Angleterre fantasmée, des constantes s’affirment.

Si l’on devait chercher un mot pour qualifier l’univers de Jean Ray, il faudrait sans doute chercher du côté du champ lexical de l’humidité. Les villes portuaires prédominent : on n’est jamais bien loin des quais et des tavernes de marins. Cinq nouvelles, parmi les meilleures (l’extraordinaire « Le Psautier de Mayence »), se déroulent en pleine mer sur des bateaux : lieux clos dans un environnement ouvert à toutes sortes de menaces, ils constituent un décor idéal pour le fantastique rayien. Trois nouvelles voient leurs protagonistes s’égarer dans des marais côtiers où le commun des mortels n’aurait pas envie de s’attarder et deux autres mettent en scène des rivières au cours perturbé par des événements peu banals. Enfin, que l’on soit à terre ou sur mer, l’humidité est partout présente : le soleil et le ciel bleu n’existent pas chez Jean Ray, qui noie ses histoires dans une constante brume, lorsque ce n’est pas dans de violentes tempêtes. Triste fog londonien ou éléments qui se déchaînent : prière de garder un ciré à portée de main durant la lecture.

Notons, comme le titre du premier recueil le suggère, l’importance des boissons alcoolisées dans l’univers rayien. Si l’eau est omniprésente et souvent porteuse de mauvais présages, le whisky connaît un rôle plus ambigu, tour à tour réconfortant et permettant de se lier à son voisin de table, ou bien susceptible de faire naître chez le buveur une confusion qui n’arrange pas sa situation. Qu’importe, le whisky est beaucoup plus souvent décrit en termes poétiques, voire amoureux, que l’eau. Comme dirait Bunny Snooks, protagoniste du « Fantôme dans la cale » : « L’eau sans un peu de whisky n’est pas à boire : plutôt mourir. » Et de fait, c’est bien le whisky qui donne à Snooks le courage dont il a besoin pour s’extirper de sa situation délicate.

Ces éléments, qui servent de toile de fond à des apparitions surnaturelles complexes, constituent une unité en apparence malsaine mais dans laquelle le lecteur se surprend à se plaire : il y a également quelque chose de chaleureux dans ces bas-fonds. Les nombreux bars et tavernes dans lesquels nous emmène Jean Ray ont généralement l’art de réchauffer les hommes qui s’y trouvent, malgré les menaces que représentent ou auxquelles sont confrontés ces personnages, très souvent des marins ou des vivoteurs peu recommandables, mais non dénués d’une certaine humanité, bien recouverte de crasse, mais là tout de même. L’univers de Jean Ray est aussi un univers de classes populaires, voire de milieux franchement interlopes. La bourgeoisie et les milieux d’affaires ont rarement bonne presse dans ses récits : on y croise notamment plusieurs prêteurs sur gages et quelques riches pas forcément présentés sous leur meilleur jour. Et lorsqu’ils veulent faire une « bonne action », comme dans la nouvelle éponyme, les choses finissent mal.

Variant les plaisirs, Jean Ray nous emmène à plusieurs reprises dans d’autres lieux moins maritimes mais tout aussi peu engageants. Deux cimetières et quelques sombres ruelles donnent à voir des visions de cauchemar particulièrement marquantes. Mais c’est lorsqu’il s’approche de la quatrième dimension, celle des « Étranges études du Dr Paukenschläger », du « Grand Nocturne » ou de « La ruelle ténébreuse », que Ray se montre le plus étourdissant. Ces trois nouvelles, avec « Le psautier de Mayence », déjà cité et probablement la meilleure synthèse des traits caractéristiques de l’œuvre de Ray, constituent sans doute les véritables chefs-d’œuvre de ces recueils, recommandables à tout amateur de récit horrifique. Nul doute qu’en se plongeant dans ces textes, le lecteur reprendra les mots d’Archiprêtre dans « La ruelle ténébreuse » : « Il me semblait que je m’éloignais dangereusement de mon monde. »

Enfin, les histoires qui nous sont contées dans ces deux recueils ne nous arrivent pas toujours de manière directe. Il est fréquent de voir un narrateur initial laisser la place à un interlocuteur qui nous raconte alors le récit principal. Nulle surprise, alors, de voir la dernière nouvelle, figurant en annexe du deuxième recueil et intitulée « Dürer, l’idiot » se parer de réflexions sur l’art de la narration et proposant une mise en abyme du travail de Jean Ray. Au sujet dudit idiot, excellant dans l’art de raconter des mensonges, le narrateur déclare : « Il avait un art profond de préluder un récit, ou de le couper aux endroits palpitants par des artifices de fumeur. » Confronté plus tard à une immixtion brutale du surnaturel dans une scène initialement banale, le même explique : « Notre intelligence demande à tout événement un prélude. Elle a horreur de l’immédiat […], elle veut arriver à toute chose en pente douce », ajoutant qu’« au lieu d’en ressentir de l’effroi, je ne m’en sentais que choqué ». On n’est pas très loin de la thèse hitchcockienne de la bombe sous la table, et c’est ce qui fait tout le sel de ces nouvelles : une mise en place savamment travaillée, fonctionnant autour d’une ou plusieurs des constantes citées ci-dessus, puis le détraquement progressif (et attendu) de ce que l’on nous a présenté comme étant la réalité, pour finir sur une conclusion généralement imprévisible, et d’ailleurs pas forcément négative. Chez Jean Ray comme chez Poe, on ne sait jamais exactement ce qu’il va se passer, mais on peut être certain que des choses « extraordinaires » vont surgir sous nos yeux. Le suspense se conjugue alors au vertige, deux ingrédients indispensables de l’épouvante.

Les Contes du whisky, Jean Ray

Les Impressions Nouvelles, 260 pages, novembre 2019

Le Grand Nocturne / Les Cercles de l’épouvante, Jean Ray

Les Impressions Nouvelles, 440 pages, novembre 2019

Les Carrefours de la ville (City Streets) de Rouben Mamoulian

Dans Les Carrefours de la ville (City Streets), classique du film noir teinté de romantisme hollywoodien réalisé par Rouben Mamoulian en 1931, le jeune Gary Cooper s’affirme sous les traits d’un élégant cow-boy citadin au cœur tendre, rôle façonnant déjà la virilité gracieuse du séducteur et la silhouette imposante du héros américain qu’il incarnera à l’écran jusqu’à la fin des années 1950. À ses côtés, Sylvia Sidney, pour ses débuts au cinéma, est étincelante en complice ingénue. Une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Synopsis : Aux États-Unis, durant la Prohibition. Afin de développer son trafic d’alcool, le gangster Maskal n’hésite pas à tuer pour s’approprier de nouvelles brasseries. Il est épaulé par Pop Cooley, son fidèle et redoutable homme de main. Nan, la fille de Cooley, est amoureuse du Kid, qui travaille dans un stand de tir forain. Elle aimerait qu’il rejoigne le gang, mais il s’y refuse. Jusqu’au jour où Nan est emprisonnée…

Partners in crime

Nan Cooley (la toute charmante Sylvia Sidney, icône de l’Hollywood des années 1930), une jeune femme liée à un gang de trafiquants d’alcool, fait la connaissance du « Kid » (le naïf mais charismatique Gary Cooper, malfrat malgré lui), modeste employé d’un stand de tir forain qui manie les revolvers avec une adresse fabuleuse. Quand vient le soir, les deux tourtereaux vont au bord de l’Atlantique chercher un moment de solitude. Mais, complice de son père, Nan est arrêtée pour avoir caché l’arme d’un crime. Kid adhère alors au gang de la bière dans l’espoir de faire sortir sa belle de prison. Il entre aussitôt en conflit avec le parrain de la bande. Nan, effrayée pour lui, met tout en œuvre pour le sauver, demandant même au meneur de l’expulser. À la suite de manœuvres d’une femme jalouse, Nan, enfermée avec le cadavre du meneur, sera libérée par le Kid.

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Après le succès de Applause (1929) – son premier film parlant mettant en vedette Helen Morgan -, la Paramount engage Rouben Mamoulian (Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Aimez-moi ce soir, La Reine Christine, La Belle de Moscou), pour, en pleine vogue du film de gangsters, réaliser Les Carrefours de la ville (City Streets) d’après l’histoire de Dashiell Hammett, fondateur du roman noir (Le Faucon Maltais, La Moisson rouge).

Pré-Code et gangsters

Utilisant la pègre et la Prohibition comme toile de fond, suggérant les meurtres par des plans richement symboliques, maniant l’ellipse avec élégance et initiant la voix-off en tant que procédé narratif, le cinéaste signe un classique du film noir. Ici, Mamoulian, qui excelle dans l’art du cadrage et de la composition, allie la sophistication esthétique des dernières années du muet aux progrès des techniques modernes. Il quitte les studios le temps de tourner quelques superbes plans extérieurs, adopte un découpage vif, joue sur les effets de profondeur et met en évidence le mouvement, que la caméra capture dans toute sa fluidité à l’aide de voluptueux travellings. Grâce à ces mouvements d’appareil novateurs qui caractérisent la suite de l’œuvre de Mamoulian, ainsi qu’à son traitement relativement schématique du gangster et des personnages rappelant Underworld (1927) de Sternberg, City Streets démontre que le cinéaste, aussi metteur en scène de théâtre et d’opéra, avait la carrure pour devenir un réalisateur majeur du film noir. Hélas, il n’en fut rien.

Toutefois, l’intelligence et l’inventivité de la mise en scène de Rouben Mamoulian habillent le film de nombreuses qualités maîtresses. En effet, Les Carrefours de la ville comporte tous les symptômes de la période Pré-Code ; il regorge à la fois de trouvailles visuelles et d’allusions héritées du cinéma muet (pour l’anecdote, Hollywood confia d’ailleurs à Mamoulian la réalisation du mythique Laura avec, dans le rôle-titre, la séduisante et énigmatique Gene Tierney, avant de l’écarter au profit d’Otto Preminger), renforçant son caractère précurseur et visionnaire. C’est également en 1931 que sortent Le Petit César et L’Ennemi Public, tous les deux produits par Warner Bros, dans lesquels Mervyn Leroy et William Wellman définissent bon nombre de conventions du genre. Car la férocité des figures de la pègre fascine le public de l’époque.

Un couple glamour

City Streets met en scène deux corps glamour antinomiques. La frêle Sidney et le géant Cooper – introduit de dos par son chapeau de cow-boy -, forment un magnifique couple de cinéma. Pas à pas, ils s’apprivoisent, s’éloignent, s’étreignent puis se repoussent, s’attirant tels des aimants, comme l’illustre la scène dans laquelle Nan et Kid, parcourant les stands de la fête foraine, se reflètent dans des miroirs déformants, accessoires de cirque renvoyant à l’intériorité perturbée des deux héros. Plus tard, la séquence de la plage, étape clé préparant l’union symbolique des protagonistes empreinte d’une poésie borzagienne, les réunit de nouveau loin de la foule, assis sur un rocher face à la mer. Le flux romantique des vagues caressant le rivage se substitue au délicat va-et-vient du sentiment amoureux. La séquence sera suivie d’un fondu sur un oiseau en cage, métaphore de Nan, blanche colombe retenue, gardée en cage par Pop (Guy Kibbee).

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Gary the Kid

Si le charme magnétique de Sylvia Sidney – qui remplaça la sulfureuse Clara Bow -, tirant au fusil en direction du spectateur, opère dès sa première apparition, Gary Cooper, tout juste âgé de trente ans, s’affirme dans ce rôle de cow-boy citadin au cœur tendre, d’abord réticent puis intrépide, dont la virilité gracieuse, réservée, voire timide, annonce déjà sa stature de héros galant chez DeMille – citons à ce sujet Les Conquérants d’un nouveau monde (1946) dans lequel l’acteur donne la réplique à la pimpante Paulette Goddard. En effet, Les Carrefours de la ville contribue à façonner l’image de séducteur de Cooper, entretenue par des succès suivants tels que Sérénade à trois (1933) de Lubitsch, L’Adieu aux armes (1932) et Désir (1936) de Borzage, L’Extravagant Mr. Deeds de Capra (1936) ou Cape et Poignard (1946) de Lang pour ne citer qu’eux.

Pourtant, le scénario d’Oliver H.P. Garrett et Max Marcin met en avant les caractères féminins : figure centrale, Nan conduit le récit tandis qu’Agnes, maîtresse de Big Fella Maskal campée par Wynne Gibson, joue les femmes fatales supprimant férocement son amant. Face à elles, l’impitoyable et répugnant chef de gang incarné par Paul Lukas (Une Femme disparaît, 1952), est un homme sans scrupules, presque ridicule, passant plus de temps à courtiser les femmes de ses associés qu’à fortifier son empire.

L’esthétique du film noir

Les motifs esthétiques qui travaillent le film (parmi eux, le chat, animal fétiche de Mamoulian, l’analogie entre les fluides qui s’opère par le montage, la transparence employée pour signifier l’ellipse, les barreaux de la cellule encadrant le visage de Sylvia Sidney) fascinent le spectateur. Les retrouvailles sont poignantes dans la scène du parloir de la prison, lorsque le Kid et Nan, plus amoureux que jamais, s’embrassent tendrement à travers le grillage quasi filamenteux qui les sépare. Il y a enfin, en crescendo, la douce musicalité de la voix-off – laquelle intervient entre deux travellings parfaitement symétriques -, de Nan expiant en prison et décidant de renoncer à son ambition aussi périlleuse que malhonnête. La voix-off, devenue un procédé narratif rétrospectif, sera parfaite dix ans plus tard par Orson Welles dans Citizen Kane.

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La photographie signée Lee Garmes (Scarface, Shangaï Express, Duel au soleil) met quant à elle l’accent sur un élégant jeu d’ombre et de lumière, menace du crime qui envahit peu à peu le décor. Le chef opérateur capte la cinégénie des deux acteurs dans leurs plans rapprochés.

On regrette néanmoins cette conclusion « accélérée », décousue et en fin de compte peu crédible, construite sur un vertigineux effet de vitesse maniéré, comme si cette course effrénée contre le train devait à tout prix trancher avec la staticité et la noirceur du milieu urbain dépeint dès le début du film. Un dénouement qui fait surtout la part belle à la romance typiquement hollywoodienne, préférant le « happy-end » à la violence pour sublimer ce couple glamour libéré de la mafia qui le retenait jusqu’ici prisonnier.

En somme, épaulé par une éblouissante Sylvia Sidney, Gary Cooper incarne avec brio ce héros-gangster, personnage charismatique et séduisant auquel le spectateur s’identifie facilement. L’acteur livre une performance subtile grâce à une grande maîtrise du langage corporel. City Streets demeure une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Sévan Lesaffre

 

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Dans les bacs depuis le mois de décembre, le coffret Blu-ray/DVD Les Carrefours de la ville proposé par Rimini Éditions contient une interview de l’écrivain Alexandre Clément, spécialiste du film noir. Durant une quinzaine de minutes, l’essayiste revient plus particulièrement sur ce trésor de la filmographie de Rouben Mamoulian, recontextualise le long métrage parmi les chefs-d’œuvre du film noir avant d’évoquer le rôle moteur des femmes dans City Streets.

Titre original : City Streets
Scénario : Max MARCIN, Oliver H.P. GARRETT d’après l’histoire originale de Dashiell Hammett
Sociétés de production : Paramount Pictures, Paramount International
Avec : Gary COOPER (Le Kid), Sylvia SIDNEY (Nan Cooley), Paul LUKAS (Big Fellow Maskal), William BOYD (McCoy), Wynne GIBSON (Agnes), Guy KIBBEE (Pop Cooley), Stanley FIELDS (Blackie), Betty SINCLAIR (Pansy), Robert HOMANS (L’inspecteur de police), Barbara LEONARD (Esther March)…
Sortie : États-Unis : 18/04/1931
France : 03/07/1931
Genre : Polar/Film noir
Pays : États-Unis
Durée : 1h23

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Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon, un coffret réjouissant

De 1971 à à 2016, le grand studio japonais de la Nikkatsu va produire une centaine de films érotiques à petit budget : les « roman porno ». La Major, en grande difficulté économique à la fin des années 60, espérait ainsi se renflouer. Dans ce but, elle fera appel à des chefs opérateurs ayant fait leurs preuves en leur donnant carte blanche. Bientôt émergeront quelques grands noms du cinéma érotique nippon : Tatsumi Kushimaro, Noboru Tanaka ou encore Toshimaru Ikeda. Elephant films retrace avec les dix films de son coffret rétrospectif  Roman porno : 1971-2016, une histoire érotique du Japon l’éventail particulièrement riche de ce qui va devenir au fil du temps un genre en soi. A noter que les suppléments de plus de 10 heures de présentation des films par Stephen Sarrazin et Stéphane de Mesnildot sont tout à fait précieux.

Un genre  jouissif mais ficelé et corseté

Le cahier des charges imposé par la Nikkatsu aux réalisateurs qui s’y collent tient en trois grands principes : le film doit être bref, 70 minutes tout au plus, raconter une histoire et comporter ni plus ni moins huit scènes érotiques. Sur cette base, les différents réalisateurs vont s’en donner à cœur joie déclinant toute la panoplie des fantasmes qu’on peut imaginer : l’amour dans différentes positions (sociales ou géométriques), l’amour à deux mais pourquoi pas à trois (Nuits félines à Shinjuku, Les Amants mouillés), l’amour phallique ou saphique (White Lily), l’amour qui rend chèvre (L’Aube des félines) aussi bien que l’amour vache (Angels Guts, Antiporno). Une grande liberté d’écriture qui se heurte malgré tout aux tabous sociétaux encore bien marqués dans le Japon des années 70 : du cul OK mais cachez ces poils, chattes, bittes, verges et couilles que l’on ne saurait voir. La pellicule se retrouve souvent grattée ou barrée d’un rectangle opaque en postproduction, parfois par le réalisateur lui-même. A ce titre, il est assez amusant de constater la façon dont certains d’entre eux procéderont pour masquer ces parties intimes à l’aide de toutes sortes d’objets incongrument placés au premier plan (Nuits félines à Shinjuku). Et de fait, une des caractéristiques du genre est son humour et sa propension à l’auto-dérision.

Ancrage social et déambulations urbaines

La plupart des films du coffret racontent des histoires avec des personnages bien écrits ce qui tranche avec le cinéma érotique occidental. Des individus fragilisés par la vie  (les veufs de l’Aube des félines ou de White Lily) ou par des difficultés économiques (les prostituées, le réalisateur de l’Extase de la rose noire, les personnages au ban de la société dans Angels Guts). Quelle que soit la situation professionnelle ou sociale des personnages, le sexe vient souvent remédier à une misère affective patente. Mis à part Les Amants mouillés dont l’action se déroule dans une petite ville côtière, le cadre général de ces histoires est celui de la grande ville et de sa vie nocturne. L’Aube des félines ou Angels Guts offrent ainsi de magnifiques plans de rues ou quartiers populaires. Le « roman porno » est visuellement très intéressant et pas seulement pour les raisons triviales qu’on imaginerait.

Reboots et tête-à-queue

En 2016, la Nikkatsu fête le 45 ème anniversaire du roman porno en produisant cinq films « à la manière de » : les reboots. Si White Lily et les Chaudes gymnopédies laissent sur leur faim en matière de réalisation et d’audaces scénaristiques, il n’en est pas de même du très surprenant (et mal titré) A l’ombre des jeunes filles humides.  Ce film met en scène un homme confronté aux assauts d’une jeune nymphomane. Lui, pourtant, ne tient qu’à une chose vivre loin des femmes en particulier, et de la société en général. Le personnage féminin ultra badass et le ton absurde, presque beckettien, du film en font un ofni tout à fait réjouissant. Allant encore plus loin dans le détournement du genre (et des genres au sens sexuel du terme), Antiporno comme son titre l’annonce prend le contre-pied des stéréotypes du porno moderne. Les personnages comme les situations y sont réversibles et le fond du discours porte sur la subversion cinématographique. Avec ses décors flashy et un scénario faisant du tête-à-queue, le très inventif Sono Sion propose ici le film le plus moderne d’un coffret au final plus passionnant que bandant. A découvrir !

Bande-annonce :

Caractéristiques du coffret

Editeur : Elephant films
Contributeurs : Noboru Tanaka et Shiraiso Kabuya (réalisateurs)
10 DVD blu-ray ou DVD
Noir & blanc et couleurs
Genre : érotique
Versions restaurées
16/9 formats respectés
Version originaleSous-titres français
Durée totale : 754 minutes

Sortie : 10/12/2019

Documentaires inédits et interviews exclusives (dont Sono Sion par Yves Montmayeur)
Présentation des films par Stephen Sarrazin, Stéphane de Mesnildot et Julien Sévéon

Inclus : le livre Nikkatsu Roman Porno : une autre histoire du corps au Japon de Stephen Sarrazin

Liste des films :

Nuits félines à Shunjuku
Les Amants mouillés
L’Extase de la rose noire
Angel Guts : Red Porno
Lady Karuizawa
L’Aube des félines
A L’ombre des jeunes filles humides
Chaudes gymnopédies
AntiPorno
White Lily

« The Walking Dead » : l’espace en contre-emploi

Une prison, une communauté villageoise reproduisant la vie d’avant : la saison 3 de The Walking Dead interroge l’espace et les résidus d’un passé à jamais révolu. Que retenir de ces espaces perçus comme protecteurs ? Que disent-ils du monde post-apocalyptique et des attentes nouvelles qu’il porte en son sein ?

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales définit la prison comme un « établissement […] clos aménagé pour recevoir des individus condamnés par les tribunaux à une peine les privant de liberté ». C’est aussi, plus prosaïquement, un « lieu dans lequel quelqu’un est retenu prisonnier, enfermé ou séquestré ». Un « bâtiment souvent austère et sombre, dans lequel on se sent à l’écart de la vie normale ». Condamnation, captivité, privation de liberté, exclusion de la société constituent ainsi quelques-uns des dispositifs fondamentaux des établissements pénitentiaires. L’incarcération s’explique partout – officiellement – par le besoin de protéger une société donnée de ses éléments les plus nuisibles, de ceux qui ne respectent pas les lois en vigueur et, par conséquent, portent atteinte à la collectivité et/ou préjudice aux individus la constituant.

Dans une fiction post-apocalyptique, il n’est pas rare que les codes régissant la vie en société se voient remis en cause, voire renversés. Dans le roman La Route de Cormac McCarthy, une régression sociétale aboutit à la prolifération des meurtres et des actes de cannibalisme. Déjà à travers La Peste écarlate (1912), de Jack London, nous apparaissait un monde en voie de décrépitude : « Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la Peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient. » Les Fils de l’homme, long métrage d’Alfonso Cuarón adapté d’un roman éponyme de P.D. James, met en images un monde presque éteint, où les naissances ont disparu (à une exception près) et où les immigrés sont traités comme des animaux indésirables. Dans tous ces récits, mais aussi dans la plupart des créations dystopiques (avec en pointe avancée 1984 ou Fahrenheit 451), la culture n’a plus voix au chapitre, ou seulement à doses homéopathiques. Une fois mises à mal ou placées sous le joug du totalitarisme, les sociétés se retranchent définitivement, jusqu’à se cantonner à la satisfaction de leurs besoins primaires…

Quand Rick et son groupe décident d’investir une prison

Comme chacun le sait, The Walking Dead est une série télévisée prenant pour cadre un monde post-apocalyptique envahi par les « rôdeurs » (des zombis). On y suit les pérégrinations de Rick Grimes, un ancien adjoint de shérif reconverti en chef de bande. Ce dernier s’échine à préserver un cercle de survivants des nombreuses menaces qui le guettent : famine, maladie, épuisement des ressources, morts-vivants, bandes rivales… Rick est entouré de sa famille, de son coéquipier Shane, mais aussi d’inconnus qui viendront peu à peu se greffer à son groupe et se lier d’amitié avec lui.

Cette communauté est régie par des dynamiques spécifiques : malgré des personnalités et des convictions parfois très disparates, tous les membres du groupe se sentent redevables vis-à-vis de Rick (notamment pour leur protection) et tous, ou presque, dans un environnement particulièrement hostile, se doivent mutuellement la vie. Il n’est ainsi pas rare d’entendre un personnage déclarer au sujet d’un autre : « Je ne peux pas l’abandonner ; il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. »

Dans ce monde sujet à une pluralité de dangers, Rick a proclamé unilatéralement la mort de la démocratie. Si ses compagnons d’infortune veulent se faire entendre, c’est avec leurs pieds, en se séparant du groupe et en tentant leur chance, seuls, sur la route. L’ancien policier n’est pas un tyran à proprement parler ; il paraît en revanche de plus en plus convaincu que les hésitations, notamment éthiques, amenuisent les chances de survie de ses proches. Cela ne l’empêche pas de prendre occasionnellement conseil auprès de ses amis, et notamment d’Hershel, un ancien vétérinaire campant désormais la figure du sage septuagénaire. Ce « despotisme éclairé » n’en constitue pas moins un renversement des normes, produit par un contexte post-apocalyptique.

Au début de sa troisième saison, The Walking Dead prend le parti de placer ses personnages devant un éden inattendu : une prison de haute sécurité. La surveillance panoptique chère au philosophe britannique Jeremy Bentham (« voir sans être vu ») devient un outil précieux au service des survivants : ce qui servait auparavant à contrôler les détenus permet aujourd’hui à Rick et ses amis de veiller sur les abords d’une zone sécurisée. Les miradors offrent ainsi un point de vue idoine pour s’assurer que personne, ni les zombis ni les rivaux, ne cherche à pénétrer dans l’enceinte de la prison. Les murs, blindages, grillages et barbelés qui constituaient autrefois autant de symboles de réclusion et de domination prennent désormais des atours protecteurs. La liberté n’est plus à chercher au-dehors, mais bien à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire où des installations jadis perçues comme rudimentaires – cellules, cantine, espaces verts – arborent soudainement un luxe insoupçonné. Dans l’ancien monde, une brèche aurait été synonyme d’espoir d’évasion pour les détenus ; avec un territoire entièrement peuplé de morts-vivants, une telle faille de sécurité serait désormais, au contraire, annonciatrice d’une possible mort prochaine. Les perceptions ont volé en éclats. Les aspirations aussi. Dans Oz, évoquant le quotidien derrière les barreaux, un prisonnier annonçait que « la routine, ça finit par vous tuer ». Cette sentence sera effeuillée et vérifiée durant les cinquante-six épisodes de la série de Tom Fontana. Dans The Walking Dead, la routine s’apparente en revanche à un besoin irrépressible. Dans un monde où les menaces demeurent multiples et permanentes, le ronron le plus lénifiant se voit érigé en bien inestimable.

Besoins fondamentaux, besoins accessoires

Quand ils pénètrent pour la première fois à l’intérieur de la prison, les amis de Rick se félicitent de pouvoir disposer à leur guise d’autant d’espace. Ce qui faisait autrefois figure de lieu clos, austère et exigu leur semble désormais trop beau pour être vrai. Faire pousser des légumes, dormir sur des matelas sous la protection de barreaux sécurisants, vivre en communauté à l’abri des zombis : voilà une forme de plénitude dans un monde qui en a oublié la signification. « Je sacrifierai tous les survivants du monde pour récupérer l’un des nôtres » : cette déclaration de Glenn, le deuxième ami que Rick rencontre dans cette seconde vie, montre à quel point le groupe interne revêt désormais plus d’importance que le monde extérieur. À cet égard, la prison n’a définitivement plus rien d’une peine ; c’est une chance, de survie individuelle et de pérennité pour le groupe.

Comme dans la littérature de Jack London, Cormac McCarthy ou Richard Matheson (Je suis une légende), The Walking Dead présente une communauté dont les seules préoccupations relèvent de besoins primaires : se nourrir, dormir, se soigner, auquel s’ajoute le fait de vivre en paix avec ses proches. La chercheuse américaine Virginia Henderson a identifié en 1947 quatorze besoins fondamentaux : respirer, boire et manger, éliminer, se mouvoir, dormir, éviter les dangers, communiquer, agir selon ses valeurs… Dans une très large mesure, ces actions élémentaires recoupent celles auxquelles aspirent Rick et ses amis. Le monde post-apocalyptique a détruit les besoins accessoires tels que décrits par les penseurs critiques et pionniers de l’écologie politique André Gorz et Agnes Heller. Certes, Glenn s’est amusé quelque temps avec une Dodge Challenger rouge sang, mais la réalité s’est aussitôt rappelée à lui : chouette bolide, mais trop bruyant. En fait, si l’on s’en réfère à la pyramide des besoins du psychologue américain Abraham Maslow, on peut constater que les considérations physiologiques, sécuritaires et familiales, soit les trois premières bases, sont les seules à demeurer pertinentes – les besoins d’estime et d’accomplissement faisant office de vœux pieux dans un monde ravagé par les zombis.

Sauf que… À quelques encablures de la prison se trouve le village de Woodbury. Là-bas, des résidents coupés du monde n’ont toujours pas fait le deuil de la vie d’avant. Ils continuent à simuler une existence paisible dans un village Potemkine. L’idéal auquel ils se conforment est pourtant rendu caduc, au-delà de la menace zombie, par une administration des lieux tenue pour partie secrète. Ce que chacun peut observer, c’est que le Gouverneur règne sur Woodbury d’une main de fer. Peu d’habitants ont toutefois conscience que leur « communauté paisible » repose sur des secrets inavouables. Un couvre-feu a été instauré et des gardes armés jusqu’aux dents contrôlent les allées et venues. Officiellement, cet arsenal a été découvert dans des lieux désertés, ou prélevés sur des morts. Officieusement, vols et assassinats méthodiques font partie intégrante de la stratégie de subsistance du Gouverneur. On peut entrer dans la communauté sous certaines conditions, mais la quitter revient peu ou prou à signer son arrêt de mort. Des arrestations et opérations clandestines sont menées au mépris de la bienséance et des guerres peuvent être déclarées sous des motifs fallacieux. Même si elle demeure en apparence, la vie « normale » est indiscutablement passée par pertes et profits.

Quid de la démocratie ?

Rick et ses amis se sont confrontés à la réalité plus d’une fois : leurs attentes en sont ressorties altérées, diminuées, recentrées sur quelques besoins essentiels. Si la prison leur paraît une issue heureuse, ou en tout cas sécurisante, c’est parce qu’ils ont eu l’opportunité de prendre la pleine mesure des dangers extérieurs. Woodbury, a contrario, continue à porter des œillères. Les villageois ignorent – ou minimisent – la gravité de la menace zombie. Ils demeurent dans leur extrême majorité incapables de manier les armes et de se défendre. Le Gouverneur, fort d’un charisme wébérien, constitue un paratonnerre idéal : il est, pour reprendre la définition proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, « celui qui protège et détourne le danger ». Aussi, derrière l’usage de l’espace, se niche une question de maturité : à Woodbury, les apparences sont sauves, mais la population n’en est que plus infantilisée, privée de volonté propre comme de capacités d’expression ou de moyens de défense. Si la démocratie est morte dans The Walking Dead, c’est précisément là où le Gouverneur règne en maître absolu : obéissance stricte et aveugle à des règles décrétées sans délibération, opacité ou communication mensongère, assassinats et « recrutements » arbitraires, mobilité contrôlée…

Rick et ses amis nettoient la prison…

https://www.youtube.com/watch?v=ZO1x5QLZTLU

Bruno Antony, l’assassin méthodique de « L’Inconnu du Nord-Express »

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Il est à la fois hitchcockien, luciférien, machiavélique, maniaque et ironique. Il s’accroche à vous comme une moule à son rocher. Il a une idée fixe – un double meurtre parfait – et des névroses familiales à ne plus savoir qu’en faire. Bruno Antony est ce « mal » qui, selon Alfred Hitchcock et conformément à notre cycle de janvier, contribue à bonifier le cinéma.

« Il est clairement un psychopathe. » Au cours de ses célèbres conversations avec François Truffaut, Alfred Hitchcock employa ces termes pour qualifier le personnage de Bruno Antony. Si le crime parfait, motif récurrent du maître, a fait l’étoffe de La Corde et donné son titre français à Dial M for Murder, il s’inscrit également au frontispice de L’Inconnu du Nord-Express. Le film s’articule autour d’un marché machiavélique : « Chacun tue un parfait inconnu. Vous commettez mon crime, je commets le vôtre. » C’est précisément cet échange de meurtres que le « psychopathe » Bruno Antony propose à Guy Haines, un célèbre tennisman rencontré par hasard dans un train. L’absence apparente de mobile est censée tuer dans l’œuf tout soupçon.

François Truffaut disait que « tout le monde admire beaucoup l’exposition de Strangers on a Train ». Difficile de lui donner tort : pour symboliser un mal venant inopportunément contaminer l’existence de Guy Haines, Alfred Hitchcock filme des chaussures foulant le sol, puis se heurtant dans le compartiment d’un train, mais aussi des voies ferrées s’enchevêtrant comme le feront bientôt les destins du tennisman et d’un sociopathe trop materné. Ce dernier point mérite d’être développé. Hitchcock dira de la mère de Bruno Antony qu’elle est « au moins aussi folle que son fils ». Elle perçoit ses actes les plus condamnables comme des « plaisanteries » de « garnement » et s’inquiète davantage du teint pâle ou du manque de vitamines de son fils que de ses projets de « faire sauter la Maison-Blanche ».

La famille, cet incubateur de la névropathie

Fusionnelle ? Surprotectrice ? Malsaine ? Aucune étiquette ne suffit à traduire avec satisfaction la relation qu’entretiennent Bruno et sa mère. Au début du film, le psychopathe justifie ainsi la pince à cravate clinquante qu’il porte : « Vous trouvez ça tape-à-l’œil, mais c’est un cadeau de maman… » Plus tard, cette dernière confiera, au sujet de son fils, à Anne Morton, fille de sénateur et maîtresse de Guy Haines : « Je ne devrais pas dire cela à une étrangère, mais parfois, il est totalement irresponsable, il fait toutes sortes de frasques. » Cet usage perpétuel de l’euphémisme, cette incapacité à prendre la pleine mesure de la sociopathie de Bruno caractérisent une « maternité hélicoptère » fondée sur le déni. En retour, le fils sait se montrer très respectueux : « Je ne vais pas vous tuer, ça réveillerait maman. » Les rapports liant Bruno à son paternel paraissent par ailleurs tout aussi problématiques, l’hostilité en plus : « Mon père… il me déteste. Avec tout l’argent qu’il a, il veut que je prenne le bus le matin pour aller pointer je ne sais où et vendre je ne sais quoi. » Ce à quoi le père, lucide, répondra en différé : « Je veux empêcher ce garçon de nuire. » Il ne pense pas si bien dire, puisque l’assassinat que Bruno cherche obstinément à intervertir a pour cible ce géniteur honni !

Le profil familial de Bruno Antony est un incubateur à ne pas négliger. Il ne dit toutefois rien de la manière dont Alfred Hitchcock tisse, fil par fil, son personnage. Il s’introduit de la façon la plus banale qui soit : « Vous êtes bien Guy Haines ? » Il se montre ensuite particulièrement curieux et insistant, déclare avoir le projet de « tout faire avant de mourir », se présente comme « un bon à rien » attiré par « la boisson et le jeu » et finit par exprimer ce regret hypocrite : « Ça y est, j’ai encore été trop familier. Je le suis toujours avec ceux qui me plaisent. » Hitchcock, en bon virtuose, offre une stature idoine à Robert Walker, l’acteur qui interprète Bruno Antony. Il le cadre élégamment, en costume, chapeau sur la tête et cigare aux lèvres. Il traduit toute l’étendue de son caractère inquiétant au cours d’un match de tennis où il est le seul, parmi une foule pléthorique, à ne pas suivre les échanges, mais à fixer obstinément Guy Haines. Bruno est partout : au téléphone, sur votre route, devant chez vous, errant dans les établissements que vous traversez ou glissant un mot sous la porte de votre appartement…

Le meurtrier donneur de leçons

Alfred Hitchcock avançait ceci à propos de L’Inconnu du Nord-Express : « Le point de départ, c’est que si vous serrez la main d’un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Bruno Antony, l’enfer est tout sauf pavé de bonnes intentions. On s’esclaffe avec malveillance devant un « portrait » du père. On étrangle une inconnue dans une fête foraine avant de chercher à en rejeter la responsabilité sur un innocent. On entre en transe en mimant une strangulation. Dans le « Tunnel of Love », Hitchcock utilise les ombres pour exprimer la menace que représente Bruno. Quelques instants plus tard, il immortalise son meurtre à travers les verres d’une paire de lunettes. Le cinéaste britannique leste de bout en bout son méchant d’une ironie noire. Il vilipende la « froideur » d’un juge partisan de la peine de mort, remarque presque à regret que « peu de criminels sont arrêtés » et lâche un « Drôle de façon de gagner de l’argent ! » à un forain lui annonçant que les affaires vont mieux grâce aux curieux, depuis le meurtre de Mme Haines.

Résumons. Famille hautement dysfonctionnelle, obsession pour le meurtre, ironie glaçante, esprit retors et machiavélique, capacités d’ubiquité, absence de remords : Bruno Antony a tout du psychopathe finement caractérisé et Alfred Hitchcock emploie divers motifs et dispositifs de mise en scène pour que L’Inconnu du Nord-Express se mette à son diapason. Rarement un méchant, aussi réussi soit-il, aura pu se gargariser d’une telle emprise sur un film.

Bande-annonce : L’Inconnu du Nord-Express

Guerre et Paix, un roman et deux films

Adapter Guerre et Paix au cinéma relève de la gageure, et pas uniquement à cause de la longueur démesurée du roman de Tolstoï. Certes, une telle durée exige de faire des choix sur ce que l’on garde ou pas, mais le roman propose aussi d’autres difficultés : comment représenter les centaines de personnages sans perdre les spectateurs ? Que faire des réflexions philosophiques sur l’histoire ? Est-il possible de rendre compte de la modernité du roman ?

Deux cinéastes vont se confronter directement à ces défis. En 1956 c’est le grand King Vidor qui s’y colle, avec un casting de choix : Mel Ferrer en André Bolkonski, Henry Fonda en Pierre Bézoukhov et Audrey Hepburn en Natacha Rostov. Puis, dix ans plus tard, pour célébrer le centenaire du roman, c’est Sergueï Bondartchuk qui s’attelle au travail, tout en se donnant le rôle de Pierre Bézoukhov.

Chronologie et sélection

Bien entendu, dans un tel cas, la gestion de la durée du film est essentielle. Et là, entre les deux œuvres, nous passons du simple au double. Avec ses 205 minutes, le film de Vidor se trouve, mécaniquement, dans l’incapacité d’adapter tout le roman. Cela va l’obliger à faire une sélection drastique des épisodes qu’il veut intégrer dans son film et à fournir un rythme très rapide. Et cela constitue les principaux défauts du film. Ainsi, niveau vitesse du récit, la bataille d’Austerlitz est dégagée en deux petites minutes montre en main. Une précipitation qui n’apporte rien au récit, mais qui, au contraire, contribue à le rendre un peu plus fouillis. Ainsi, comment comprendre la décision de Pierre d’assassiner Napoléon ? Dans le roman, cette décision se mûrit au fil du temps dans la tête d’un Pierre qui se cherche une mission et un rôle sur terre. Dans le film de Vidor, ça arrive d’un coup, sans qu’on n’en ait jamais parlé auparavant, et nous sommes dans l’incapacité de comprendre le cheminement qui a mené Pierre vers cette tentative insensée. A l’inverse, le film prend son temps pour raconter le piège tendu par Hélène Bézoukhov et son frère Anatoli Kouraguine à Natacha, et la tentative d’enlèvement de celle-ci. En règle générale, les choix faits par les scénaristes montrent une préférence sur l’aspect romantique et psychologique de l’action ; la « paix » plutôt que la « guerre », en quelque sorte.

Guerre et Paix est un roman qui prend son temps, alternant brillamment des scènes d’actions rapides et des scènes plus lentes où s’expriment les sentiments, les émotions, les réflexions, les craintes et les doutes.  Le film de Bondartchuk sait prendre le temps qu’il faut pour retrouver cette diversité. La copie que nous avons vue faisait 6h45, et ce n’est même pas la version complète du film. Ce temps est nécessaire pour montrer l’évolution des personnages, expliquer leurs choix, développer la complexité des situations. De fait, il y a de nombreuses scènes de dialogues, mais aussi de monologues intérieurs dans ce film. Ce qui n’empêche pas Bondartchuk de donner une ampleur dramatique exceptionnelle aux scènes de conflit, lorsque celles-ci se produisent. La très longue séquence de la bataille de Borodino, par exemple, est exceptionnelle.

Modernité de la narration

D’autant plus que le cinéaste russe essaie, avec talent, de reproduire à l’écran la description si particulière du conflit selon Tolstoï. Le romancier russe s’inspire de la fameuse scène de Fabrice del Dongo à Waterloo dans La Chartreuse de Parme pour faire ses descriptions de combats : il ne décrit pas les grandes stratégies ni les mouvements de foule, mais la vision étriquée (et paniquée) d’un personnage plongé au milieu du conflit et qui ne parvient jamais à comprendre comment tout cela fonctionne.

Bondartchuk va parfaitement rendre cette vision, en particulier dans le regard de Pierre à Borodino. Même s’il emploie un nombre impressionnant de figurants, avec costumes et accessoires, il ne donne jamais de vision d’ensemble du front, mais se rapporte au regard de Pierre. Jamais nous ne connaîtrons les stratégies employées par les différents chefs d’état major (et d’ailleurs, conformément au roman, le film laisse supposer que Koutouzov lui-même, chef suprême des armées russes, n’en savait pas plus que nous…).

Tout cela est filmé avec une caméra d’une grande légèreté, qui n’hésite pas à faire des plans audacieux, virevoltant dans tous les sens ou s’élevant dans le ciel de façon vertigineuse. Cette façon de filmer, qui alterne le terre-à-terre le plus boueux au spirituel le plus élevé, remet à leur place les personnages du film, entre la fange et le ciel. Le film nous offre même des moments de grâce d’une grande beauté, comme l’adoration de l’icône avant la bataille de Borodino, ou les rougeoiements de l’incendie de Moscou se reflétant sur le visage de Natacha pour exprimer son embrasement émotionnel en revoyant André blessé…

Tout cela se perd dans la version de King Vidor. Certes, le film a été réalisé dix ans plus tôt et s’inscrit encore dans le cadre d’un Hollywood très classique. Du coup, aucun mouvement de caméra virevoltant ni audacieux. La caméra est posée et donne des plans certes fort beaux, savamment construits, mais qui, en redonnant cette vue d’ensemble du conflit, contredit les propos de Tolstoï.

André, Pierre, Natacha et Anatoli…

Côté casting, le film de Vidor a deux idées brillantes : Vittorio Gassman en Anatoli Kouraguine et surtout Mel Ferrer dans le rôle d’André Bolkonski. L’acteur italien donne à Kouraguine cet aspect de séducteur amoral et libertin qui correspond formidablement au personnage. Quant à Mel Ferrer, il sait conférer à Bolkonski cette rigidité apparente qui dissimule de grandes interrogations et des remises en questions. Par contre, et indépendamment du génie de l’acteur, Henry Fonda a tout, ici, d’une erreur de casting. Outre qu’il ne corresponde absolument pas au physique de Pierre, il incarne surtout un personnage trop sûr de lui, là où le protagoniste du roman est constamment assailli par les doutes et cherche une voie qui se dérobe sans cesse devant lui. Henry Fonda incarne un personnage trop droit, trop sûr de lui, avançant avec assurance : tout l’inverse du Pierre Bézoukhov tolstoïen.

Le casting du film de Bondartchuk est, quant à lui, absolument idéal. En tête, le réalisateur lui-même incarne un Pierre tout en finesse, en contradictions, en doutes, en failles et faiblesses. Tous les autres interprètes sont d’un même niveau, incarnant les personnages avec une justesse rare. Même par le choix de ses acteurs et actrices, le film reste d’une fidélité impressionnante.

En bref, le roman a servi de modèle à deux films qui vont opter pour des solutions très différentes face aux problèmes de l’adaptation. De nos jours, Guerre et paix semble plutôt destiné à devenir une série, format qui se prête sans doute mieux à la longueur monumentale de l’œuvre mais n’éludera pas les nombreux problèmes posés par le nombre de personnages, l’intelligence du propos ou l’aspect novateur de la narration.

Indian Creek, expérience hivernale entre Idaho et Montana

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Récit d’une saison hivernale dans un coin très isolé, entre l’Idaho et le Montana, Indian Creek est un témoignage qui peut se lire comme un roman, avec ses péripéties et un style qui fait la part belle aux sensations.

Pete Fromm a vécu une expérience inoubliable en acceptant, par le jeu des circonstances, de rester seul de longs mois, basé dans une grande tente près d’un bassin où des œufs de saumon attendaient le printemps pour donner des alevins. Sa mission étant de surveiller que tout allait bien du côté de ce bassin, le temps lui appartenait. En effet, il n’avait qu’à enlever, quand c’était possible, la glace qui se formait aux extrémités du bassin. Mais l’hiver étant très rude dans le coin, bien rapidement il n’a plus eu qu’à s’occuper de ses besoins personnels, puisqu’une épaisse couche de neige recouvrait toute la région, alors que la température descendait largement en dessous de 0°C.

Trappeur d’occasion

L’auteur pratique l’autodérision, ce qui donne une tournure assez irrésistible à son récit. A vrai dire, il n’a pas du tout calculé son coup pour vivre cette étonnante aventure. Il était étudiant en biologie, vivait en colocation avec un copain et gagnait comme maître-nageur, un peu d’argent pour compléter sa bourse d’études. Et puis, il s’intéressait à la littérature, ce qui l’a amené à participer à un atelier animé par un enseignant. Il a donc débarqué à Indian Creek sans avoir jamais tiré avec un fusil, une vague idée de ce qui pouvait l’attendre au cours des mois futurs et avec l’objectif de noter dans des carnets ses observations au jour le jour.

Rigueur hivernale

Ce court récit (238 pages avec la postface de l’auteur) est une parfaite lecture de saison, même s’il commence à l’automne et se finit au printemps. L’essentiel, le plus passionnant, se passe en hiver lorsque l’auteur, désormais isolé de ses semblables, fait en sorte de vivre au mieux. En pleine nature, il retrouve des sensations vieilles comme le monde, utilisant ses cinq sens comme jamais. Il fait preuve d’intelligence pour accumuler de l’expérience (le livre peut se lire comme un roman d’apprentissage), se débrouiller et profiter de ce qu’il vit. Il ne se contente pas de se chauffer et de surveiller le bassin. Il observe la nature, réfléchit à son alimentation et à sa relation au monde. L’isolement lui donne le temps de comprendre pas mal de choses. Il s’adonne à la chasse, mais il met également sa vie en péril plusieurs fois. Et puis, il réapprend le besoin vital d’espace personnel. Les visites qu’il a lui permettent de voir le monde d’un autre œil. S’il réalise ses maladresses, l’expérience lui montre de façon criante celles des autres.

L’homme dans la nature

Pete Fromm perd beaucoup d’énergie dans des activités qu’il pratique d’abord de manière irréfléchie. Ainsi, il se déplace sans mesurer les conséquences réelles des caprices de la météo. Il finit cependant par mieux s’intégrer à l’élément naturel en réalisant les motivations des comportements animaux.

L’homme, un animal comme les autres ?

On arrive au rôle des humains dans cette histoire. Pete Fromm apprend les bienfaits de l’isolement, qui lui permettent de beaucoup mieux se concentrer sur le monde qui l’entoure, retrouver des sensations qu’il vit pleinement. Et il réalise combien prendre le temps de faire les choses à son rythme lui fait du bien. Les contacts avec ses semblables virent à l’épopée très risquée (retrouvailles avec son père en pleine tempête) ou assez amère (visite d’équipes de chasse). Ne servirait-il pas d’alibi pour ces hommes qui tuent pour le plaisir, alors que lui pratique la chasse uniquement par besoin ? L’un d’eux tire sur un chevreuil dès qu’il l’aperçoit sur la rive opposée. Son guide le freine en lui demandant vertement ce qu’il ferait ensuite, sachant le poids de la carcasse de l’animal, pour la déplacer à un endroit où il pourrait la dépecer pour en faire de la viande consommable sur le long terme.

Après l’hiver

Fort de son expérience, Pete Fromm arrive à la conclusion que les circonstances lui ont permis de vivre quelques mois inoubliables. Cet endroit où il a vécu seul, il a appris à le connaître comme sa poche, jusqu’à le considérer comme son territoire. Malheureusement, il finira par voir cette région d’un tout autre œil à la belle saison. Des chasseurs et touristes s’y comportent comme s’ils y étaient chez eux, y chassent sans vergogne et Pete Fromm ne se sent plus chez lui. Il est donc temps pour lui de passer à autre chose, tout en réalisant que pendant toute la saison, le monde a continué à tourner et que bien des événements qui lui ont échappé l’intéressent malgré tout. De nouveaux projets émergent.

Les souvenirs deviennent littérature

Le grand intérêt de la postface (14 pages), c’est qu’elle nous apprend comment l’auteur est véritablement devenu écrivain. De retour chez lui, il n’avait que des carnets qu’il a laissés de côté pendant quelques années. Il n’a publié que plus tard, d’abord sous forme de nouvelles et ses carnets lui ont permis de tout revivre dans sa tête, avec un certain recul. Cela nous vaut un beau livre, très vivant et bien écrit, qui nous immerge pleinement dans une région. Région à peu près inaccessible (au moins en hiver), contrairement à la prose de l’auteur dont voici un aperçu (page 70) :

« La pleine lune s’était hissée par-dessus la muraille de montagnes qui m’entourait et dardait maintenant ses rayons sur mon univers de blanc et de neige. Les vastes étendues immaculées reflétaient ces rayons que les arbres renvoyaient en tous sens, à tel point qu’il n’y avait presque plus d’ombre. »

Indian Creek, Pete Fromm
Gallmeister, avril 2010, 237 pages

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Tiempo de morir, d’Arturo Ripstein : Ô sombre héros

En 1965, le tout jeune Arturo Ripstein, fils du producteur mexicain Alfredo Ripstein, réalise Tiempo de morir (Un temps pour mourir), un premier film d’une grande maîtrise, empruntant les codes du western pour mieux les détourner. Le scénario, signé du romancier Gabriel Garcia Marquez, traite des thèmes classiques de la vengeance et de l’honneur mais de façon originale.

L’héritage dramatique du western classique

Avec une ouverture en clin d’œil au dernier plan de La Prisonnière du désert, Arturo Ripstein annonce la couleur : son film s’inscrira dans la lignée des grands films du genre. Juan, le personnage principal, vient de purger une peine de 18 ans de prison pour un meurtre dont il se dit innocent. Il  revient dans son village où l’attendent de pied ferme les deux fils de la victime, bien décidés à venger l’honneur de leur père. Juan, apprécié autrefois pour son calme et sa grande maîtrise des chevaux, obtient le soutien des villageois et de Mariana, son ancien amour de jeunesse. Vengeance, honneur, filiation, tous les thèmes récurrents de la dramaturgie latine (on pense à Cent ans de solitude du même Garcia Marquez mais également aux pièces de Garcia Lorca) sont convoqués par l’écrivain colombien. Le film détonne donc par son classicisme mais tout autant par son originalité…

Des personnages atypiques

Et d’abord par des personnages singuliers. Arturo Ripstein va notamment soigner les personnages dits « secondaires ». Le shérif, le barbier, le droguiste ou encore le vieil ami alité mais à la gâchette toujours alerte sont autant de figures bien ciselées qui apportent au film ce supplément d’âme qui caractérise précisément les grands westerns.  Là où Tiempo de morir se démarque aussi, c’est par les personnages féminins. Des femmes qui ne s’en laissent pas conter dans une société mexicaine bien connue pour son machisme. Ce sont elles qui, avec une certaine clairvoyance, tentent de contrecarrer le drame qui se profile en faisant fi des règles d’honneur dont les hommes semblent prisonniers. Ces rapports hommes-femmes atypiques trouvent leur meilleure illustration dans cette scène pleine de justesse où Juan qui a appris le tricot en prison en donne une leçon à sa bien-aimée. On est très loin de la virilité empesée du héros hollywoodien traditionnel.

Une réalisation inspirée

Mais le film étonne aussi par  sa réalisation parfaitement maîtrisée. Il est très beau sur le plan esthétique avec ce noir et blanc épuré que l’on doit au grand chef opérateur Alex Philipps. Le rythme du film est également intéressant. Ripstein privilégie les temps longs qui participent de la tension dramatique. Sa caméra traîne dans les rues écrasées de soleil et délestées de leurs habitants. Elle s’aventure dans les cours intérieures et les maisonnées jusque dans l’intimité des personnages, saisissant leurs doutes, leur désarroi ou leurs obsessions. Le travail sur les cadres enfin est tout à fait passionnant, le cadrage cinématographique en lui-même auquel s’ajoutent ces nombreuses portes (symbole du seuil à franchir) et miroirs (opposant le passé au présent) que comptent les décors.

Un très beau film injustement méconnu.

Bande annonce : Tiempo de morir

Fiche technique : Tiempo de morir

Réalisateur : Arturo Ripstein
Scénario : Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes
Distributeur : Tamasa Distribution
Année de production : 1965
Date de sortie DVD 23/05/2017
Date de sortie Blu-ray 23/05/2017
Langue : Espagnol
Couleur :  N&B
Pays : Mexique
Durée : 90 minutes

 

 

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Les Aristochats, de Wolfgang Reitherman : le jazz comme famille

Difficile de ne pas regretter cette époque où chansons jazzy, dessins crayonneux et personnages classieux faisaient la personnalité et l’élégance des films d’animation Disney. Après La Belle et le Clochard et Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats concluait en quelque sorte cette trilogie dédiée aux chiens et chats errant dans des villes d’une beauté inégalée. Un sommet visuel, comique et musical.

Paris, 1910. La calèche frotte les pavés ; les rues, désertes, donnent l’impression que la ville dort. Comme souvent chez Disney, les êtres humains sont absents ou presque, et ce seront les chats qui rendront à Paris sa vitalité nocturne. La patte artistique de Wolfgang Reitherman se retrouve immédiatement : par les dessins d’une Paris magnifiquement gribouillée, comme l’était la Londres de ses 101 Dalmatiens, et par la triomphe du jazz que les mélodies de son Livre de la jungle annonçaient déjà.

L’animation, d’abord, est somptueuse : des rues parisiennes aux banlieues rurales, en passant par les intérieurs méticuleusement détaillés (la chambre de bonne d’Edgar, fabuleuse), on s’émerveille sans cesse des arrières-plans. Les personnages ne sont pas en reste, avec ces traits de crayon appuyés et hésitants donnant un cachet vieillot du plus bel effet. George et Madame, les deux vieux amis, affichent une mine épatante de vitalité et de détails, en plus d’être particulièrement élégants dans leurs mouvements (la droiture de Madame, contrastant avec la démarche arachnéenne de George). Edgar est également réussi, avec ses joues tombantes, son double-menton, son sourire gras et ses mains perfides : il est détestable et aussi dégoûtant physiquement que moralement – c’est quand même autre chose que les images de synthèse d’aujourd’hui, où tous les corps et visages se ressemblent. Même les personnages secondaires sont marquants : l’adorable Roquefort, souris éduquée jouant les Sherlock Holmes avec maladresse ; Lafayette et Napoléon, les deux chiens détectives passant plus de temps à se chamailler qu’à flairer les indices, mais dont le potentiel comique est remarquablement exploité (notamment lors de cette fameuse scène d’infiltration digne des plus grands films d’espionnage, où Edgar vient récupérer ses affaires, caché dans une botte de paille, et où la partition de George Bruns excelle à nouveau à créer tension et suspense) ; et enfin la bande de Cats en eux-mêmes, aux membres certes stéréotypés mais décidément « cools ». Les quelques scènes avec les oies et l’oncle Waldo sont toutefois à mettre du côté des rares défauts des Aristochats, cassant légèrement le rythme et n’apportant pas grand-chose à l’histoire, sinon une certaine gravité de ton dans la présentation d’un personnage alcoolique.

L’histoire, justement, est assez inédite chez Disney, puisqu’elle tourne autour de l’argent avec un « méchant » qui souhaite explicitement tuer les personnages principaux. Souvent, les antagonistes Disney ont des vues plus mégalomaniaques : dominer le monde, se venger en faisant payer tout le monde, etc. Ici, rien de tout cela, mais simplement un majordome qui veut toucher l’héritage d’une milliardaire et qui décide de se débarrasser des chats inscrits avant lui sur le testament. Aucune recherche de pouvoir ou de gloire, seulement le profit personnel et une détermination sadique. Les chats, symboles d’argent pour l’un (Edgar), d’amour et de tendresse pour l’autre (Madame), lâchés seuls dans le monde, seront pris sous l’aile de Thomas O’Malley qui leur fera découvrir la vie « ici-bas » (thème récurrent chez Disney). Un road-movie donc, qui, comme n’importe quel film du genre, permet le cheminement symbolique de la psychologie des personnages. Et au milieu de la route, des péripéties drôles et inventives : l’arrivée du trublion George dans le manoir, l’escapade nocturne d’Edgar, le trajet clandestin à bord du camion laitier, les multiples sauvetages de Marie par Thomas (et son propre sauvetage par les oies), le retour nocturne à Paris, la nuit chez les Cats, la bagarre finale dans l’écurie (avec un Roquefort hilarant). On ne s’ennuie jamais, ni durant les aventures, ni durant les pauses musicales, et encore moins lors des nombreux plans intercalaires où l’on peut contempler Paris et ses paysages sur les notes envoûtantes de George Bruns – venons-y.

La musique des Aristochats compte parmi les plus réussies, composée à nouveau par George Bruns, à qui l’on devait par exemple cette merveille dans Les 101 Dalmatiens, et à qui l’on doit désormais celle-ci. Car si les chansons, bien connues, sont évidemment mémorables, la musique extradiégétique accompagnant les aventures des personnages, plus discrète, peut facilement rester inaperçue. Alors en voici un autre exemple, pour les oreilles. Les chansons écrites par les frères Sherman font partie des plus connues du répertoire Disney, et ne sont pourtant pas nombreuses. Une époque où les interludes chantés n’étaient pas des fins en soi ou des arguments marketings, n’empêchaient pas l’histoire d’avancer mais marquaient au contraire sa progression. La comptine Des Gammes et des Arpèges sert d’introduction aux quatre chats du foyer, où l’on découvre une Duchesse aristocratique, douce mais à cheval sur la bienséance ; une Marie précieuse et capricieuse, qui semble vouloir imiter sa mère ; un Toulouse intenable, artistique-peintre mais surtout grand casse-pieds ; et un Berlioz sage et discipliné, pianiste galant mais souvent embarqué dans les bêtises de son frère. Puis vient la ballade de Thomas O’Malley, permettant de présenter le personnage éponyme, sortant des hautes herbes comme un chevalier blanc prêt à sauver la famille en détresse, alors laissée pour compte sous un pont : charmeur un peu machiste et chat indépendant, son caractère évoluera au fil des péripéties pour devenir plus sentimental, responsable et respectueux. D’abord simple Don Juan un peu cynique quant aux relations humaines (félines ?), ne voyant dans l’aide apportée à Duchesse qu’une façon de la séduire, il se muera en sauveur désintéressé et en figure paternelle rassurante. Enfin, comment ne pas parler de Tout le monde veut devenir un Cat ? Véritable hymne populaire pour ces chats errants du bas de l’échelle sociale, privés de l’affection du cocon familial mais jouissant d’une autre forme d’amour, passant par l’amitié et la solidarité.

Le jazz prend alors une tout autre valeur, non plus uniquement stylistique, mais dramaturgique : c’est en se délestant de l’éducation et de la tradition (l’exploration du monde, loin du manoir), et en embrassant une liberté quasi totale (l’improvisation du jazz, à l’image de l’errance des chats) que l’on développe sa propre interprétation du monde, réactualisée par l’interaction avec l’autre. Là où le manoir de Madame représente la reproduction froide et mécanique de codes – qui n’ont aucune visée pratique mais sont devenus des fins en soi, les chats n’ayant aucune forme de rapport avec le monde extérieur –, l’immeuble délabré des Cats enseigne aux personnages l’art de ne pas reproduire machinalement la partition, mais de s’en libérer, non pas pour faire n’importe quoi et briser la mesure, mais pour se la réapproprier et la recomposer à son propre rythme. C’est pour cette raison que la fin du film a été si souvent mal comprise : beaucoup y ont vu une régression, après l’escapade libertaire, avec un retour au point de départ augmenté de la présence de Thomas comme père adoptif. Comme si l’aristocratie triomphait, et que, de toute façon, il vaut quand mieux être au chaud dans le manoir que dans les ruines de bas-quartiers. Pourtant, le fait que Madame décide d’ouvrir son manoir à tous les chats errants de Paris, en leur dédiant une pièce où pratiquer leur jazz, signifie tout l’inverse : la solidarité, la réunion sociale et culturelle (en adoptant Thomas, en accueillant les Cats et leur musique), la modernisation et l’évolution des mœurs.

Les Aristochats est un Disney comme on n’en fait plus : forte identité visuelle et musicale, personnages ambigus voire parfois problématiques moralement, histoire simple et sans fioritures, chansons peu nombreuses mais fortes scénaristiquement, et un vrai propos de fond, sujet au débat. Un film d’animation pour enfants comme pour adultes, truffé de références et d’idées.

– Eh Napoléon, on dirait que la critique est finie.
– Attends un peu, c’est moi qui suis le chef ! C’est moi qui dis quand c’est fini.

C’est fini.

Les Aristochats – Bande-annonce

Synopsis : Une millionnaire vit seule avec ses chats. Son maître d’hôtel n’est que second sur son testament, après les animaux. Il décide de s’en débarrasser.

Fiche technique :

Titre original : The Aristocats
Réalisation : Wolfgang Reitherman
Scénario : Larry Clemmons
Direction artistique : Ken Anderson
Musique : George Bruns
Société de production : Walt Disney Pictures
Genre : Animation, comédie
Durée : 78 minutes
Dates de sortie : 24 décembre 1970 (US), 8 décembre 1971 (FR)

États-Unis – 1970

Swallow : Carlo Mirabella-Davis se pince quelquefois les doigts dans son beau film à tiroirs

Swallow de Carlo Mirabella-Davis est un film tout en sourdine, porté par Haley Bennett qui joue le personnage principal (et qui est également productrice exécutive du film). Il est dommage que le cinéaste ait voulu traiter de plusieurs sujets à la fois, parti pris qui affaiblit quelque peu un film pourtant très prometteur.

Synopsis Hunter semble mener une vie parfaite aux côtés de Richie, son mari qui vient de reprendre la direction de l’entreprise familiale. Mais dès lors qu’elle tombe enceinte, elle développe un trouble compulsif du comportement alimentaire, le Pica, caractérisé par l’ingestion d’objets divers. Son époux et sa belle-famille décident alors de contrôler ses moindres faits et gestes pour éviter le pire : qu’elle ne porte atteinte à la lignée des Conrad… Mais cette étrange et incontrôlable obsession ne cacherait-elle pas un secret plus terrible encore ?

 The Portrait of a Lady

Swallow, de l’américain Carlo Mirabella-Davis, est ce genre de films qui vous captivent dès les premières secondes. Un homme (David Rasche) porte un toast à son propre fils Richie (Austin Stowell) qu’il vient de promouvoir directeur général de sa propre entreprise. La lumière est très intime, le toast aussi : on est entre « happy few ». D’emblée, le personnage joué par David Rasche attire une violente antipathie. Il traite sa belle-fille Hunter  (Haley Bennett) comme une moins que rien. Richie, le jeune promu, bien que soi-disant amoureux, n’est pas moins condescendant.

Le couple s’est vu offrir par les parents une merveilleuse maison digne des catalogues les plus hype. Hunter s’y retrouve toute seule toute la journée dont le point d’orgue est la préparation des repas du mari. L’actrice personnifie parfaitement cette femme seule, isolée, méprisée de tous (sa belle-mère rentre chez elle comme dans un moulin, sans prévenir et avec sa propre clé). Haley Bennett offre un visage parfaitement lisse, imperméable, qui simule un bonheur bien loin d’être là.

Quand ils apprennent qu’un bébé est en route (« we are pregnant » annonce Richie à sa maman la reine mère, une expression controversée Outre-Atlantique, car pouvant apparaître confiscatoire d’un événement – la grossesse – qui n’appartient qu’à la femme), les choses se gâtent. Hunter ne se départ pas de son éternel visage lisse, presque inexpressif, en découvrant sa grossesse. Richie et ses parents, de l’autre côté, la chosifie plus que jamais, elle qui n’est que la porteuse du « futur PDG de l’entreprise familiale », comme le beau-père aime à fanfaronner. Hunter commence alors à ingurgiter des objets hétéroclites, tous plus dangereux les uns que les autres. Les raisons de ce comportement sont obscures, du moins dans cette partie du film. Quand le mari et ses parents découvrent la situation lors d’une simple échographie, la réponse de ces derniers est à la hauteur de leur condescendance. Interrogée par une thérapeute qu’on a collée à ses basques, Hunter dira que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour avoir l’impression d’exister,  d’avoir le contrôle.

Swallow. En plus d’avaler les multiples couleuvres jetées par sa belle-famille, une grande bourgeoisie condescendante et hypocrite, Hunter avale donc – et restitue – toutes sortes de choses menaçant son intégrité physique et celle de l’embryon qu’elle porte. Son comportement extrême ressemble à du désespoir que la deuxième partie du film s’évertuera à essayer d’expliquer en déterrant un traumatisme ancien. On ne peut s’empêcher de penser à la Marnie de Hitchcock. Mais le ressort du suspense hitchcockien ne fonctionne pas très bien ici. A la différence de Mark Rutland, personnage de Sean Connery, qui aime véritablement Marnie et qui veut la sauver d’elle-même et de ses démons, Richie n’est d’aucun secours pour sa femme, bien au contraire. Autant Mark fait tout pour extruder la vérité de Marnie, faisant ainsi tout l’intérêt du film, autant personne n’est intéressé à aider Hunter à sortir sa vérité, pas même la mauvaise thérapeute dont la seule mission est en réalité de rapporter tout ce qu’on lui confie à ses employeurs. Du coup, les révélations arrivent un peu comme des cheveux sur la soupe, sans aucune force narrative, ce qui gâche beaucoup l’ambiance de la première partie du film bien plus maîtrisée.

Swallow est un film hybride qui tire vers plusieurs côtés à la fois. D’une part , il est une sorte de film social montrant l’emprise d’une bourgeoisie dominante et dominée par sa conscience de classe sur une fille du peuple à qui on assène « Fake it till you make it » (ce qui est important c’est de faire illusion), et en cela , le film est très bien réalisé, dans le bon rythme et le bon contenu narratif. D’autre part, le cinéaste suit l’intrigue du traumatisme ancien et de ses conséquences présentes sur la vie de Hunter, dans une partie un peu précipitée et qui n’est pas complètement à la hauteur de la première. Et enfin, une dernière séquence qui vient rebattre les cartes en reliant les deux parties, tout en apportant un éclairage définitif à l’ensemble. Le film a assurément des qualités ;  c’est dommage que Carlo Mirabella-Davis n’ait pas réussi la synthèse de son film ; il aurait gagné en puissance…

Swallow – Bande annonce  

Swallow – Fiche technique

Titre original : Swallow
Réalisateur : Carlo Mirabella-Davis
Scénario : Carlo Mirabella-Davis
Interprétation : Haley Bennett (Hunter), Austin Stowell (Richie), Denis O’Hare (Erwin), Elizabeth Marvel (Katherine), David Rasche (Michael)
Photographie : Katelin Arizmendi
Montage : Joe Murphy
Musique : Nathan Alpern
Producteurs : Mynette Louie, Mollye Asher, Carole Baraton, Frédéric Fiore
Maisons de production : Charades, Logical Pictures, Syncopated Films
Distribution (France) : UFO Distribution
Récompenses : Prix Spécial du Festival de Deauville 45 – 2019
Durée : 94 min.
Genre : Drame | Thriller
Date de sortie : 15 Janvier 2020
France | Etats-Unis– 2019

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3.5

Servant, de Tony Basgallop : Dorothy’s baby

La chaîne Apple TV + sait démarrer avec un programme choc, varié et fourni au niveau des séries. En voici un nouvel exemple avec cette première saison de Servant, une série fantastique qui sait créer le malaise.

Par bien des aspects, cette première saison de Servant rappelle fortement le fantastique gothique.

La première des qualités de la série, c’est de savoir implanter une ambiance. Dès le début, on plonge dans une situation qui fleure bon le bizarre. Le scénario part d’un fait qui est presque devenu un lieu commun depuis Le Tour d’écrou, de Henry James (le fameux roman qui a donné le film de Jack Clayton Les Innocents) : une jeune femme est engagée pour faire la nounou d’un bébé, dans une famille de la bonne bourgeoisie de Philadelphie. Jusque là, nous sommes en terrain connu : on dorlote le nouveau né, on le chouchoute, on lui change la couche et la grenouillère. Bref, toute l’attitude gâteuse des parents auprès de leur petit bébé…

Jusqu’à ce qu’un plan nous dévoile que celui-ci n’est qu’un vulgaire poupon en plastique. Mais un poupon auprès duquel on agit comme s’il était un véritable nouveau-né. Là déjà, on sent la réalité vaciller, et ce n’est qu’un début.

Car, pour cette bizarrerie, on a une explication (et ce sera bien le seul mystère qui nous sera expliqué pendant cette première saison). Le petit Jericho est mort à l’âge de 13 semaines. Pour éviter à sa mère, journaliste télé populaire, de sombrer dans la folie, le mari et le frère de madame ont décidé d’employer ce subterfuge. Donc, devant la mère, tout le monde se comporte comme si ce bout de plastique était un véritable bébé. Y compris Leanne, la nouvelle nounou, qui s’acquitte tellement bien de sa tâche qu’elle s’occupe du poupon même en l’absence de la mère. Comme un vrai.

C’est là que se glisse les premières touches de frayeurs. Subtilement, la réalisation, au fil des épisodes, va jouer sur la peur que tous les parents ont ressentie, cette peur de perdre son enfant par un des innombrables accidents qui peuvent survenir n’importe quand. Le discours du grand-père, dans le dernier épisode, insiste sur cette extrême précarité, cette grande fragilité de la vie d’un nouveau-né confronté à tant de dangers. Les escaliers, une fenêtre ouverte, ou simplement un instant d’inattention alors qu’il est sur sa table à langer, et l’accident arrive. La réalisation sait insister sur ces moments de dangers, et nous tient ainsi en haleine.

Le principe d’incertitude

Par petites touches, la réalité va glisser lentement vers l’absurde, le non-sens. Et c’est de ce glissement progressif que va naître l’angoisse qui baigne la saison. Plus on avance au gré des dix épisodes qui constituent cette saison, plus les mystères vont s’accumuler (que l’on ne va pas dévoiler ici, il faut bien vous laisser la surprise) ; et même lorsque, au dernier épisode, certaines réponses sont données, elles ne font qu’épaissir le mystère. Le but : faire perdre aux spectateurs tout rapport avec le réalisme. La série nous entraîne sur un terrain qui est le sien, le terrain le plus instable et dérangeant qui soit : celui de l’hésitation, du doute. Celui qui voit s’écrouler les certitudes. Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise. Chaque fois que l’on croit comprendre quelque chose, un nouvel événement vient tout chambouler.

La réalisation porte une grande part de responsabilité dans cette réussite. Au sujet de Servant, on mentionne souvent le nom de M. Night Shyamalan, qui réalise deux des dix épisodes (le 1er et le 9ème), et il faut bien avouer que c’est sans doute là sa plus grande réussite de réalisateur. Ainsi, cet épisode 9 (sans trop en dévoiler, ne vous inquiétez pas) va jouer habilement sur la temporalité, embrouillant la chronologie au point qu’on ne saura plus vraiment à quelle période on se situe. Et voici les spectateurs un peu plus dans leurs petits souliers…

Cette décision de nous laisser dans l’incertitude est un des moteurs essentiels de l’angoisse née de Servant. Une incertitude qui va toucher tous les personnages : le bébé, Leanne sa nounou, les parents, l’oncle (interprété par un excellent Rupert Grint), et même d’autres personnages qui feront leur apparition au fil de la saison. Pour chacun, on en vient à se demander s’il est sain d’esprit ou non, et surtout qu’a-t-il à cacher ? Le soupçon touche tout le monde et contribue à déstabiliser le spectateur, d’autant plus que les épisodes jouent souvent beaucoup sur le point de vue d’un personnage.

House

Outre cette histoire de nounou (bizarre) et du bébé (étrange), l’autre élément qui rapproche Servant du fantastique gothique, c’est le lieu où elle se déroule. Certes, ici, nous n’avons pas le manoir ancestral perdu dans la lande britannique, mais cependant cette maison joue un rôle important dans l’ambiance de la série. D’abord, la quasi totalité de l’action se joue en intérieur, comme si nous étions coupés du monde extérieur. La seule connexion avec le reste du monde (notre monde réel ?) est la télévision (et, de temps en temps, une tablette). Sinon, on reste confiné dans cette maison que finalement, on ne connaît pas tant que ça, une maison qui paraît vite labyrinthique. Chaque recoin semble cacher un danger potentiel, que ce soit dans le hall d’entrée, les escaliers ou la chambre de Jericho. Repliée sur elle-même, cette maison semble agir selon ses propres lois physiques et temporelles, des lois différentes de celles du monde réel.

L’un des lieux essentiels reste la cuisine. Le père du bébé est un de ces cuisiniers populaires qui apparaissent dans des émissions télé, et il passe son temps à préparer des plats. Des plats pour lesquels il n’hésite pas à dépecer une anguille sans vraiment s’assurer qu’elle soit morte. Certains de ces plats, au fil des épisodes, paraîtront suspects. Et que dire du tas de viande qui pourrit sur la table ? Et de la garniture des choux dans le dixième épisode ?

L’une des réussites de Servant tient aussi à son rythme. La série sait prendre son temps pour créer une ambiance bien angoissante, qui s’alourdira au gré des épisodes. Le rythme est donc lent, mais les épisodes ne sont jamais ennuyeux, grâce à leur brièveté. Chaque épisode fait entre 28 et 35 minutes, et ce format très court permet de prendre son temps et de complexifier l’intrigue sans pour autant lâcher les spectateurs en cours de route.

En bref, tout est réuni pour faire de Servant une petite réussite du genre, bien écrite, réalisée avec minutie et interprétée avec soin.

Servant saison 1 : bande annonce

Servant saison 1 : Fiche Technique

Créateur et scénariste : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Alexis Ostrander, John Dahl…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Musique : Trevor Gureckis
Photographie : Mike Gioulakis, Jarin Blaschke
Montage : Brett M. Reed, Harvey Rosenstock, Luke Doolan
Production : Larissa Michel
Sociétés de production : Blinding Edge Pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Nombre d’épisode : 10
Durée d’un épisode : entre 28 et 35 minutes
Genre : fantastique
Diffusion du premier épisode : 28 novembre 2019

Etats-Unis- 2019

Note des lecteurs1 Note
3.5

« Une journée de fous » en Blu-ray chez Rimini

Michael Keaton, Peter Boyle, Christopher Lloyd et Stephen Furst forment un drôle de quatuor dans Une journée de fous. De sortie à New York, ces pensionnaires d’un asile psychiatrique vont vite se trouver livrés à eux-mêmes…

Pour soigner le comique de caractère, il faut d’abord en faire de même avec la caractérisation des personnages. Howard Zieff semble l’avoir bien compris en nous proposant une galerie de « fous » hauts en couleurs : Michael Keaton campe un écrivain dépressif et violent ; Peter Boyle est un ancien publicitaire qui se prend pour le Christ ; Christopher Lloyd interprète un obsessionnel compulsif convaincu d’appartenir au corps médical psychiatrique ; enfin, Stephen Furst joue un introverti encore en voie de maturation, seulement passionné par le baseball.

« C’est vraiment le pied d’être jeune et cinglé », lâchera Billy (Keaton), le leader naturel du groupe, en quittant l’asile pour se rendre au stade à New York. Le hic, on s’en doute, c’est que rien ne se passera comme prévu dans ce voyage voulu initiatique. Les quatre malades vont être mêlés à des affaires qui les dépassent : agressions, policiers corrompus, meurtre… En rupture avec leur environnement, bien en peine de s’acclimater dans une ville qui voit en eux la personnification du désordre, ils auront en outre à faire face à de fausses accusations… Les rebondissements s’enchaînent et leur vraisemblance apparaît inversement proportionnelle à leur potentiel comique. En creux se dessine cependant une inflexion.

Prenons le cas de Henry (Lloyd). Celui qui annonce d’abord, convaincu, « C’est moi le docteur quand le docteur n’est pas là » va ensuite retrouver sa famille et remettre son bloc-notes de pseudo-thérapeute à sa fille, qui s’en servira pour ranger ses dessins. Là où la médecine traditionnelle a échoué, les malades vont réussir seuls : en affrontant la vie réelle sans faux-semblant, en se serrant les coudes, ils vont tous grandir et gagner en maturité. C’est cette double trajectoire, interne et externe, qui sous-tendra de bout en bout Une journée de fous. Il ne s’agit certes pas de la comédie de l’année, mais elle dispose, avec son casting de choix, ses situations comiques et son propos optimiste, d’atouts appréciables. Et petite cerise sur le gâteau : entre Beetlejuice et Batman, Michael Keaton opère une transition de la comédie vers le drame déjà contenue en germe dans le film de Howard Zieff.

BONUS

On trouve comme unique supplément une longue interview de Célia Sauvage, enseignante et chercheuse en cinéma américain. Elle replace la comédie de Howard Zieff dans le contexte des années 1970 et 1980 avant de se pencher sur la structure et le propos du film. Durant quelque trente minutes, elle livre ses impressions sur les différents personnages et éclaire leur évolution.

1989 – Couleur – 112 mn – Image : 1920 x 1080p HD – 1.85 – 16/9 – Sons : Anglais 2.0 DTS-HD – Français 2.0 DTS-HD – Sous-titres : Français

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3