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Les Carrefours de la ville (City Streets) de Rouben Mamoulian

Dans Les Carrefours de la ville (City Streets), classique du film noir teinté de romantisme hollywoodien réalisé par Rouben Mamoulian en 1931, le jeune Gary Cooper s’affirme sous les traits d’un élégant cow-boy citadin au cœur tendre, rôle façonnant déjà la virilité gracieuse du séducteur et la silhouette imposante du héros américain qu’il incarnera à l’écran jusqu’à la fin des années 1950. À ses côtés, Sylvia Sidney, pour ses débuts au cinéma, est étincelante en complice ingénue. Une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Synopsis : Aux États-Unis, durant la Prohibition. Afin de développer son trafic d’alcool, le gangster Maskal n’hésite pas à tuer pour s’approprier de nouvelles brasseries. Il est épaulé par Pop Cooley, son fidèle et redoutable homme de main. Nan, la fille de Cooley, est amoureuse du Kid, qui travaille dans un stand de tir forain. Elle aimerait qu’il rejoigne le gang, mais il s’y refuse. Jusqu’au jour où Nan est emprisonnée…

Criminels amoureux 

Nan Cooley (la toute charmante Sylvia Sidney, icône des années 1930 encore débutante à Hollywood), une jeune femme liée à un gang de trafiquants d’alcool, fait la connaissance du « Kid » (le naïf mais très charismatique Gary Cooper, malfrat malgré lui), modeste employé d’un stand de tir forain qui manie les revolvers avec une adresse fabuleuse. Quand vient le soir, les deux tourtereaux vont au bord de l’Atlantique chercher un moment de solitude. Mais, complice de son père, Nan est arrêtée pour avoir caché l’arme d’un crime. Kid adhère alors au gang de la bière dans l’espoir de faire sortir sa belle de prison. Il entre aussitôt en conflit avec le parrain de la bande. Nan, effrayée pour lui, met tout en œuvre pour le sauver, demandant même au meneur de l’expulser. À la suite de manœuvres d’une femme jalouse, Nan, enfermée avec le cadavre du meneur, sera libérée par le Kid.

Après le succès de Applause (1929) – son premier film parlant mettant en vedette Helen Morgan -, la Paramount engage Rouben Mamoulian (Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Aimez-moi ce soir, La Reine Christine, La Belle de Moscou), pour, en pleine vogue du film de gangsters, réaliser Les Carrefours de la ville (City Streets) d’après l’histoire de Dashiell Hammett, fondateur du roman noir (Le Faucon Maltais, La Moisson rouge).

Pré-Code et gangsters

Utilisant la pègre et la Prohibition comme toile de fond, suggérant les meurtres par des plans richement symboliques, maniant l’ellipse avec élégance et initiant la voix-off en tant que procédé narratif, le cinéaste, aussi metteur en scène de théâtre et d’opéra, signe un classique du film noir. Ici, Mamoulian, qui excelle dans l’art du cadrage et de la composition, modernise la grammaire cinématographique ; il quitte les studios le temps de tourner quelques superbes plans extérieurs, adopte un découpage vif, joue sur les effets de profondeur et met en évidence le mouvement, que la caméra capture dans toute sa fluidité à l’aide de voluptueux travellings. Grâce à ces mouvements d’appareil novateurs qui caractérisent la suite de l’œuvre de Mamoulian, ainsi qu’à son traitement relativement schématique du gangster et des personnages rappelant Underworld (1927) de Sternberg, City Streets démontre que le cinéaste avait la carrure pour devenir un réalisateur majeur du film noir. Hélas, il n’en fut rien.

Toutefois, l’intelligence et l’inventivité de la mise en scène de Rouben Mamoulian habillent le film de nombreuses qualités maîtresses. En effet, Les Carrefours de la ville comporte tous les symptômes de la période Pré-Code ; il regorge à la fois de trouvailles visuelles et d’allusions héritées du cinéma muet (pour l’anecdote, Hollywood confia d’ailleurs à Mamoulian la réalisation du mythique Laura avec, dans le rôle-titre, la séduisante et énigmatique Gene Tierney, avant de l’écarter au profit d’Otto Preminger), renforçant son caractère précurseur et visionnaire. C’est également en 1931 que sortent Le Petit César et L’Ennemi Public, tous les deux produits par Warner Bros, dans lesquels Mervyn Leroy et William Wellman inventent bon nombre de conventions du genre. Car à l’époque, la férocité des figures de la pègre fascine le public.

Un couple glamour

City Streets met en scène deux corps glamour antinomiques. La frêle Sidney et le géant Cooper – introduit de dos par son chapeau de cow-boy -, forment un magnifique couple de cinéma. Pas à pas, ils s’apprivoisent, s’éloignent, s’étreignent puis se repoussent, s’attirant tels des aimants, comme l’illustre la scène dans laquelle Nan et Kid, parcourant les stands de la fête foraine, se reflètent dans des miroirs déformants, accessoires de cirque renvoyant à l’intériorité perturbée des deux héros. Plus tard, la séquence lyrique de la plage, étape clé préparant l’union symbolique des protagonistes emprunte d’une poésie borzagienne, les réunit de nouveau loin de la foule, assis sur un rocher face à la mer. Le flux romantique des vagues caressant le rivage se substitue au délicat va-et-vient du sentiment amoureux. La séquence sera suivie d’un fondu sur un oiseau en cage, métaphore de Nan, blanche colombe retenue, gardée en cage par Pop (Guy Kibbee).

Gary the Kid

Si le charme magnétique de Sylvia Sidney – qui remplaça la sulfureuse Clara Bow pressentie pour interpréter Nan Cooley -, tirant au fusil en direction du spectateur, opère dès sa première apparition, Gary Cooper, tout juste âgé de trente ans, s’affirme dans ce rôle de cow-boy citadin au cœur tendre, d’abord réticent puis intrépide, dont la virilité gracieuse, réservée, voire timide, annonce déjà sa stature de héros galant chez DeMille – citons à ce sujet Les Conquérants d’un nouveau monde (1946) dans lequel l’acteur donne la réplique à la pimpante Paulette Goddard. En effet, Les Carrefours de la ville contribue à façonner l’image de séducteur de Cooper, entretenue par des succès suivants tels que Sérénade à trois (1933) de Lubitsch, ou L’Adieu aux armes (1932) et Désir (1936) de Borzage pour ne citer qu’eux.

Pourtant, le scénario d’Oliver H.P. Garrett et Max Marcin met en avant les caractères féminins : figure centrale, Nan conduit le récit tandis qu’Agnes, maîtresse de Big Fella Maskal campée par Wynne Gibson, joue les femmes fatales supprimant férocement son amant. Face à elles, l’impitoyable et répugnant chef de gang incarné par Paul Lukas (Une Femme disparaît, 1952), est un homme sans scrupules, presque ridicule, passant plus de temps à courtiser les femmes de ses associés qu’à fortifier son empire.

L’esthétique du film noir

Les motifs esthétiques qui travaillent le film (parmi eux, le chat, animal fétiche de Mamoulian, l’analogie entre les fluides qui s’opère par le montage, la transparence employée pour signifier l’ellipse, les barreaux de la cellule encadrant le visage de Sylvia Sidney) fascinent le spectateur. Les retrouvailles sont poignantes dans la scène du parloir de la prison, lorsque le Kid et Nan, plus amoureux que jamais, s’embrassent tendrement à travers le grillage quasi filamenteux qui les sépare. Il y a enfin, en crescendo, la douce musicalité de la voix-off – laquelle intervient entre deux travellings parfaitement symétriques -, de Nan expiant en prison et décidant de renoncer à son ambition aussi périlleuse que malhonnête. La voix-off, devenue un procédé narratif rétrospectif, sera parfaite dix ans plus tard par Orson Welles dans Citizen Kane.

La photographie signée Lee Garmes (Scarface, Shangaï Express, Duel au soleil) met quant à elle l’accent sur un élégant jeu d’ombre et de lumière, menace du crime qui envahit peu à peu le décor. Le chef opérateur capte la cinégénie des deux acteurs dans leurs plans rapprochés.

On regrette néanmoins cette conclusion « accélérée », décousue et en fin de compte peu crédible, construite sur un vertigineux effet de vitesse maniéré, comme si cette course effrénée contre le train devait à tout prix trancher avec la staticité et la noirceur du milieu urbain dépeint dès le début du film. Un dénouement qui fait surtout la part belle à la romance typiquement hollywoodienne, préférant le « happy-end » à la violence pour sublimer ce couple glamour libéré de la mafia qui le retenait jusqu’ici prisonnier.

En somme, épaulé par une éblouissante Sylvia Sidney, Gary Cooper incarne avec brio ce héros-gangster, personnage charismatique et séduisant auquel le spectateur s’identifie facilement. L’acteur livre une performance subtile grâce à une grande maîtrise du langage corporel. City Streets demeure une œuvre caractéristique de l’âge d’or de la turbulence qui, de par ses apports techniques et esthétiques, appartient à l’histoire du cinéma.

Sévan Lesaffre

Titre original : City Streets
Scénario : Max MARCIN, Oliver H.P. GARRETT d’après l’histoire originale de Dashiell Hammett
Sociétés de production : Paramount Pictures, Paramount International
Avec : Gary COOPER (Le Kid), Sylvia SIDNEY (Nan Cooley), Paul LUKAS (Big Fellow Maskal), William BOYD (McCoy), Wynne GIBSON (Agnes), Guy KIBBEE (Pop Cooley), Stanley FIELDS (Blackie), Betty SINCLAIR (Pansy), Robert HOMANS (L’inspecteur de police), Barbara LEONARD (Esther March)…
Sortie : États-Unis : 18/04/1931
France : 03/07/1931
Genre : Polar/Film noir
Pays : États-Unis
Durée : 1h23

Dans les bacs depuis le mois de décembre, le coffret Blu-ray/DVD Les Carrefours de la ville proposé par Rimini Éditions contient un unique supplément, à savoir une interview de l’écrivain Alexandre Clément, spécialiste du film noir. Durant une quinzaine de minutes, l’essayiste revient plus particulièrement sur ce trésor de la filmographie de Rouben Mamoulian, recontextualise le métrage parmi les chefs-d’œuvre du film noir avant d’évoquer le rôle moteur des femmes dans City Streets.

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