Laura : Histoire d’une sombre fascination

Film mythique s’il en est, Laura est l’un des plus beaux exemples qui puissent exister d’osmose parfaite entre toutes les pièces d’une même œuvre. Sommet d’élégance que ce soit en termes d’écriture, de mise en scène ou d’interprétation, le film de Preminger clame sa réussite bien au-delà du simple registre du film noir, en étant une référence aussi bien en matière de portrait féminin que d’étude psychologique.

Synopsis : Qui a tué Laura Hunt, une ravissante jeune femme qui doit une partie de sa notoriété au chroniqueur Waldo Lydecker ? L’inspecteur Mark McPherson mène l’enquête et interroge notamment Lydecker, qui considère Laura non seulement comme sa création, mais aussi comme un être lui appartenant.

Érigé au rang de chef-d’œuvre indépassable du film noir, présenté comme un incontournable pour tout bon étudiant en cinéma, Laura, à l’instar de son personnage éponyme, semble souvent être réduit à une image malheureusement bien trompeuse. C’est seulement en oubliant l’aura iconique que l’on pourra le voir tel qu’il est vraiment, comme un puzzle psychologique fascinant, un drame noir particulièrement troublant, un geste artistique qui influencera bien des œuvres à venir (L’Aventure de Mme Muir, Mulholland Drive, etc.).

Le film noir en lui-même est un genre déjà bien particulier. Apparu durant les années 40 avec Le Faucon Maltais de John Huston, il fait aussi bien écho aux romans noirs (Chandler, Hammett…) qu’au contexte socio-historique de cette époque. Pour le dire autrement, le film noir traduit merveilleusement à l’écran les traumatismes et les non-dits d’une société marquée par la guerre. Une guerre justement qu’Otto Preminger fuit, comme tant d’autres évidemment, apportant ainsi au cinéma hollywoodien ce qui fera la belle singularité de Laura, à savoir le recourt à l’expressionnisme allemand et à une technique de mise en scène héritée du théâtre viennois. Par son esthétisme s’exprimera l’ineffable ou l’émotion (doute, peur, etc.), par son sens du cadre et sa gestion de l’espace se manifestera la motivation ou la psychologie des personnages. C’est ainsi que Preminger fait de Laura un objet artistique complexe, croisant malicieusement le whodunit à la Agatha Christie et le hard boiled à la Dashiell Hammett, les coups de théâtre épiques et la subtile mystification.

C’est celle-ci, d’ailleurs, qui s’opère dès les premiers instants, influençant déjà notre imaginaire et notre subjectivité. Le film, en effet, s’ouvre sur une voix over et un écran noir, sur une phrase éminemment troublante : « I shall never forget this week-end, the week-end Laura died». Cette prééminence d’une voix qui anticipe l’image et qui est empreinte d’émotions refaçonne aussi bien le visuel que notre manière d’appréhender la séquence. Notre subjectivité est ainsi déjà convoquée : c’est par le prisme de Lydecker que nous découvrons Laura, c’est à travers son point de vue subjectif que nous recherchons la vérité. Et lorsque ladite Laura apparaîtra au tiers du récit, c’est bien notre confiance accordée au narrateur qui est remise en cause : qui croire ? Comment trouver la vérité, lorsqu’on ne peut discerner le vrai du faux, le réel de l’imaginaire ?

Un trouble que le cinéaste va entretenir avec malice, en potentialisant notamment ses différents effets de mise en scène. Sur le plan sonore, par exemple, le travail réalisé lui permet d’exalter une constante ambiguïté, en investissant le registre de l’émotivité et donc de la subjectivité (la voix de Lydecker qui devient off lors des flash-backs ; le leitmotiv musical, signé David Raksin, qui reprend la musique initialement produite par le phonographe…), ou encore celui de la psychologie (la seconde tentative d’assassinat, par exemple, se fait avec un son intra et extradiégétique, permettant une confrontation des deux facettes de Lydecker). Une ambiguïté que le visuel traduit également avec grand soin, en jouant notamment sur l’apparence des différents protagonistes (la théâtralité de Clifton Webb, le jeu très physique de Dana Andrews, la présence/absence de Gene Tierney…), ou encore en tirant profit de l’éclairage low-key, permettant de forts contrastes et un jeu d’ombres assez marqué. D’une façon générale, la manière de filmer induit une véritable dichotomie, opposant schématiquement la clarté (les investigations de McPherson dans le milieu bourgeois) à l’obscurité (l’enquête nocturne concernant Laura), nous faisant passer insidieusement du roman à énigme au roman noir…

Mais le trouble, plus que toute autre chose, émergera surtout de celle vers qui tous les regards convergent. Traditionnellement dans le film noir la femme fatale a une fonction bien définie : elle fascine l’homme, le bouleverse, et l’entraîne dans un milieu bien souvent criminel. Mais surtout, comme l’action demeure vue par le personnage masculin, elle incarne une figure moralement ambivalente : l’attirance que l’homme ressent est-elle décente ou corrompue ? Toute la force du film résidera ainsi dans sa manière de jouer sur la symbolique de la “femme fatale”, en faisant évoluer l’image que l’on se fait d’elle au fur et à mesure de l’intrigue, pour questionner l’émotion que peut procurer la représentation.

Dès le début, c’est la multiplication des points de vue extérieurs qui façonne l’image de Laura : elle est un souvenir que Lydecker relate à travers un flash-back, elle est un fantasme qui obsède McPherson lors d’une soirée alcoolisée, etc. Ainsi, contrairement à ce qui se faisait jusqu’alors dans ce type de production, c’est la multiplication des points de vue masculins qui fait de la “femme fatale” une figure insaisissable et donc troublante : elle nous apparaît, suivant les circonstances, comme étant une victime ou une coupable, une Galatée soumise ou une hypocrite manipulatrice… Une impression judicieusement entretenue par les différents effets de mise en scène, jeu sur l’image et montage notamment (ombre chinoise ou écran de fumée qui renforcent le sentiment d’opacité, jeu sur les temporalités qui trouble nos représentations, etc.).

La séquence la plus emblématique demeure bien sûr celle où Laura réapparaît, puisque rien ne nous permet d’affirmer s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité. La présence concomitante, dans le même plan, de Laura et de son tableau (souligné par l’opposition entre le blanc et le noir des tenues) pose avec élégance la question de nos représentations : où se situent le vrai et le faux ? La décence et l’immorale ? En occultant progressivement le tableau, en réunissant au centre de l’image McPherson et Laura, Preminger nous laisse voir où se situe l’essentiel : dans les sentiments naissants, seules données incontestables de l’intrigue.

Dès lors, Laura peut quitter son statut “d’objet” (objet d’enquête, de décoration murale, de fantasme…) pour se muer en femme, en être aimée et aimante. C’est sans doute là où réside le plus grand tour de force de Preminger, à savoir faire apparaître au cœur d’une intrigue truffée de noirceur et de mystère les contours de l’amour véritable. C’est-ce que nous indique avec élégance la séquence de l’interrogatoire, durant laquelle McPherson baisse la lampe pour se glisser à côté de Laura, pour être son égal et lui avouer ses sentiments ! Rêve ou réalité, on ne le saura jamais mais qu’importe : la femme sera toujours là pour inspirer, même malgré elle, le plus irrésistible des amours.

Laura : Bande-Annonce

Laura : Fiche Technique

Réalisation : Otto Preminger
Scénario : Jay Dratler, Samuel Hoffenstein et Elizabeth Reinhardt, d’après le roman de Vera Caspary
Photographie : Joseph LaShelle
Production : Otto Preminger pour la Twentieth Century Fox
Genre : film noir
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 13 juillet 1946 (France)

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4

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